En pleine pandémie, la Chine déploie ses efforts de diplomatie sanitaire en Afrique
Contre l’avis des Etats-Unis, la Chine soutient la construction du siège du Centre africain de contrôle et de prévention des maladies (CDC Afrique) à Addis-Abeba, en Ethiopie, alors que les pays de l’Union africaine ne sont pas encore tombés d’accord sur la ville d’accueil de l’institution.
Par Joan TilouinePublié le 08 janvier 2021 à 14h30 – Mis à jour le 08 janvier 2021 à 18h31
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La Chine au chevet de l’Afrique. L’image n’est pas nouvelle, mais la deuxième vague de Covid-19 qui frappe le continent l’a encore confortée. Le ministre chinois des affaires étrangères, Wang Yi, s’est arrêté, mercredi 6 janvier, en République démocratique du Congo (RDC) dans le cadre de sa tournée dans cinq pays africains. Avec le président Félix Tshisekedi, le chef de la diplomatie chinoise a notamment abordé le sujet de la pandémie et a annulé des prêts arrivés à échéance pour aider le pays à faire face à la crise.
Dans la course effrénée aux vaccins, Pékin tient à s’imposer face à ses rivaux occidentaux dans les pays africains, où la Chine a mis en œuvre, dès mars 2020, une diplomatie du masque et de don de matériel médical particulièrement volontariste. La RDC, l’un des théâtres des rivalités politiques et économiques avec Washington, compte d’autant plus pour Pékin que son chef de l’Etat, Félix Tshisekedi, s’apprête à prendre la présidence tournante de l’Union africaine (UA) en février.
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Quelques semaines plus tôt, à Addis-Abeba, en Ethiopie, où siège l’organisation panafricaine, la Chine a célébré une nouvelle victoire de sa diplomatie sanitaire : le lancement de la construction du futur siège du Centre africain de contrôle et de prévention des maladies (CDC Afrique) présenté par Pékin comme le nouveau symbole d’une « communauté de destin sino-africaine plus forte ».
Tensions et tractations délicates
Une cérémonie en petit comité s’est tenue le 14 décembre dans la banlieue sud de la capitale éthiopienne, où devrait être érigé d’ici vingt-cinq mois un immeuble moderne de 40 000 m2. La Chine, qui finance les travaux estimés à 80 millions de dollars (65 millions d’euros), y a convié des officiels éthiopiens et des représentants des pays où seront installés les cinq centres régionaux du CDC Afrique (Egypte, Gabon, Kenya, Nigeria et Zambie) et de l’UA.
Pourtant, selon les textes et statuts, la première pierre n’aurait pas dû être posée avant que les chefs d’Etat et de gouvernement se retrouvent en février, au sommet de l’UA. C’est lors de cette réunion de haut niveau que devait, théoriquement, être décidé quel serait le pays d’accueil de ce siège du CDC Afrique, dont le secrétariat est temporairement installé à Addis-Abeba depuis sa création en janvier 2017.
L’année suivante, lors du Forum sur la coopération sino-africaine, le gouvernement chinois s’était engagé à soutenir l’institution, notamment en matière de santé, et à investir dans ce centre stratégique. « Les Etats membres de l’UA ne sont jusque-là pas arrivés à s’accorder sur une capitale d’accueil du CDC Afrique, qui est particulièrement convoité », précise un diplomate africain.
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Un consensus s’est dégagé sur la création de centres dans chacune des cinq régions d’Afrique, mais pas sur le lieu de l’implantation du siège, qui a donné lieu à de délicates tractations et a ravivé les tensions entre la Chine et les Etats-Unis. Les deux puissances avaient signé un accord en 2016 pour soutenir conjointement le CDC Afrique tant sur le plan financier qu’en dépêchant des experts. Mais sous la présidence de Donald Trump, Washington s’est durci. L’administration américaine s’est fermement opposée à l’idée d’un centre construit par les Chinois, de surcroît dans la capitale d’une Ethiopie jugée déjà perméable à l’influence de Pékin.
Les Américains privilégient jusqu’à aujourd’hui leur partenaire marocain, qui a réintégré l’UA en 2017. Cette proposition alternative d’une domiciliation du siège au Maroc a vite été écartée par la majorité des pays africains. Et ce malgré les efforts de lobbying de Rabat, qui a, selon nos informations, insisté pour que le sujet soit discuté en février au sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de l’UA. En vain.
Passée en force
« Au sein de l’UA, les Marocains sont soupçonnés d’être à la solde des Etats-Unis et de la France, cette dernière étant pourtant en retrait, pour retirer le dossier aux Chinois », rapporte un cadre de l’organisation. Finalement, la Chine est passée en force pour précipiter la décision de l’UA et de l’Ethiopie, l’un de ses partenaires privilégiés en Afrique, et ainsi prendre de court l’axe Washington-Rabat.
« C’est une violation claire du règlement de l’UA », s’agace un diplomate marocain. Contacté, le ministre marocain délégué en charge des affaires africaines, Mohcine Jazouli, n’a pas souhaité réagir, de même que la Commission de l’UA. Pour le sinologue français Thierry Pairault, « Pékin agit vite en prévision de l’arrivée au pouvoir de Joe Biden, qui va hériter de la politique africaine de Donald Trump avec laquelle il ne va pas forcément rompre ». C’est ainsi que la Chine « renforce son influence en continuant son soft power qui consiste à instrumentaliser des pays et des institutions d’Afrique pour mieux affirmer sa puissance », ajoute le directeur de recherche émérite du CNRS.
Reste que le futur siège du CDC Afrique dont la Chine a entamé la construction préoccupe aussi pour des raisons sécuritaires. Dans cette nouvelle infrastructure, particulièrement sensible en termes d’informations traitées, logeront notamment des laboratoires de recherche et un data center où seront stockées les données informatiques sanitaires continentales. Washington ne cesse de dénoncer le risque d’espionnage et d’infiltration des systèmes informatiques du futur CDC Afrique par Pékin, menaçant de suspendre son soutien financier.
Intrusions
Le Monde avait révélé en 2018 comment le siège de l’Union africaine avait déjà fait l’objet d’intrusions. Le bâtiment avait été offert et construit en 2012 par la Chine, qui a aussi fourni les systèmes informatiques avant d’en aspirer les données. Tous les contenus sensibles de l’organisation ont pu être espionnés par la Chine entre janvier 2012 et 2017, cette dernière année ayant été marquée par la découverte de micros installés dans les salles de réunions.
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Selon l’agence Reuters, l’UA a récemment été alertée par des chercheurs japonais qu’un groupe de pirates informatiques chinois avait infiltré les serveurs et pu aspirer les vidéos des caméras de surveillance des immeubles constituant le siège de l’organisation. La représentation chinoise auprès de l’UA nie systématiquement et accuse les médias de diffuser des « fausses informations » pour « saboter la relation entre la Chine et l’Afrique ».
Les dons d’immeubles officiels à l’UA et plus largement à une quarantaine de pays africains facilitent-ils l’espionnage de ces Etats et institutions par Pékin ? « Des sociétés chinoises, toutes légalement obligées d’aider le Parti communiste chinois à collecter des renseignements, ont construit ou rénové au moins 186 immeubles gouvernementaux en Afrique depuis 1966 », note le centre de réflexion conservateur américain Heritage Foundation, dans une étude datée de mai 2020.
Au CDC Afrique, on se félicite plutôt de cette assistance chinoise en plein essor tout en s’inquiétant des tensions diplomatiques qui l’entourent. « La Chine cherche à entrer sur le terrain de la santé publique en Afrique et son aide est toujours bienvenue, tout comme celle des Européens, des Américains, déclare au Monde le virologue camerounais John N. Nkengasong, directeur du CDC Afrique. Mais il faut que cette aide soit coordonnée et non compétitive ». Or là est bien le problème : la coordination fait défaut et la concurrence s’exacerbe.