Les laboratoires rachètent des médicaments pour les revendre aux états à des prix inabordables: l’exemple d’un anti-viral à 41 000 € ( le Sovaldi – Hépatite C) – le cas du Remdesivir

LE 10/01/2021

41 000 euros ! Sovaldi, un médicament au prix qui tue

Réécouter 41 000 euros ! Sovaldi, un médicament au prix qui tueÉCOUTER (14 MIN)SUPERFAIL par Guillaume ErnerS’ABONNERCONTACTER L’ÉMISSION

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Superfail revient cette semaine sur la mise sur le marché d’un puissant antiviral, le Sovaldi, permettant de soigner définitivement les malades d’Hépatite C. Seul problème ? Son prix, s’élevant à 41 000 euros en France, qui oblige le gouvernement à rationner ce médicament. 

Le sofosbuvir (commercialisé sous le nom de Sovaldi) pourrait soigner plus de 90% des malades de l'Hépatite C, mais de nombreux pays ont rationné le médicament en raison de son prix
Le sofosbuvir (commercialisé sous le nom de Sovaldi) pourrait soigner plus de 90% des malades de l’Hépatite C, mais de nombreux pays ont rationné le médicament en raison de son prix• Crédits :  Monty Rakusen – Getty

Un médicament qui soigne et qui soigne bien, c’est une véritable bénédiction. Mais lorsque la cure est vendue 41 000 euros, ça fait cher la bénédiction. Et ce, surtout, lorsque le médicament coûte seulement quelques centaines d’euros à produire. 

Comment sont fixés les prix des médicaments aujourd’hui ? Peut-on justifier ces prix par les efforts en recherche et développement des laboratoires ? Pour répondre à nos questions, nous avons interrogé Olivier Maguet, administrateur de Médecins du Monde et auteur d’un ouvrage intitulé La Santé hors de prix : l’affaire Sovaldi, publié aux éditions Raisons d’agir. 

Le Sovaldi, un médicament efficace contre l’hépatite C au prix exorbitant 

Lors de son arrivée sur le marché fin 2013, le Sovaldi est une véritable révolution pour les malades d’hépatite C : à raison d’un comprimé par jour pris pendant 12 semaines, le Sovaldi éradique le virus sans effets secondaires, et guérit de manière définitive. Jusqu’alors, les stratégies thérapeutiques reposaient uniquement sur le renforcement des défenses immunitaires du patient :  

Pendant de longues années, depuis que le virus est identifié en 1989, nous n’avons eu pour seule stratégie thérapeutique que de renforcer l’immunité de la personne infectée. Et puis c’était à la personne de se débrouiller quelque part elle-même, avec ses défenses immunitaires. Le Sovaldi introduit une vraie rupture thérapeutique, il introduit une nouvelle modalité de lutter contre cette infection en s’attaquant directement au virus. Olivier Maguet, auteur 

Cet antiviral est ainsi porteur d’espoirs considérables pour la santé mondiale. Mais un élément déterminant va empêcher sa diffusion massive auprès des populations : son prix, qui s’élève à quelques 41 000 euros pour un traitement en France. C’est pourquoi le gouvernement français – comme d’autres gouvernements –  décide de rationner le médicament, ne l’octroyant qu’aux personnes les plus « gravement atteintes ». La moitié des 200 000 personnes malades en France ne pourront ainsi pas y accéder. À LIRE AUSSISAVOIRSQui contrôle les médicaments ? Une histoire des agences sanitaires

Comment expliquer un tel prix ? 

En juillet 2014, une commission du Sénat américain mène une enquête pendant 18 mois pour comprendre le montant du Sovaldi : cette enquête révèle que l’industriel américain Gilead Sciences, qui a commercialisé ce médicament, n’a fait que racheter un brevet développé par une start-up en 2011, au prix de 11 milliards d’euros. En fixant un prix de vente élevé au médicament, le laboratoire s’assure ainsi de rentabiliser son précédent investissement et accumule suffisamment de liquidités pour pouvoir acheter des brevets à l’avenir : 

Aujourd’hui ces industriels ne sont plus des laboratoires pharmaceutiques, ce sont des gens qui rachètent un produit quasiment fini pour le commercialiser. 

Quant à savoir plus précisément comment les prix sont fixés auprès des États, les négociations sont basées, selon Olivier Maguet, sur la capacité des payeurs à absorber la note. Les laboratoires pharmaceutiques vont ainsi sonder les décideurs publics, et ajustent le prix de vente en fonction de la capacité financière des pays : 

Donc ça n’a rien à voir avec les qualités thérapeutiques d’un médicament, ça n’a rien à voir avec les efforts réels de recherche et développement qui ont été nécessaires pour finaliser le produit (…), ça a juste à voir avec la capacité maximale du payeur à accepter et absorber la demande. 

En pleine période de pandémie, il semble ainsi légitime de s’interroger sur le prix des vaccins contre le Covid-19. Pour Olivier Maguet, l’injonction émise par l’Union Européenne de ne pas divulguer le prix de vente des vaccins laisse entendre que le processus de négociation fut similaire à celui observé pour l’antiviral Sovaldi. À RÉÉCOUTER

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Olivier Maguet

LA SANTÉ HORS DE PRIX : L’AFFAIRE SOVALDI

https://www.raisonsdagir-editions.org/catalogue/la-sante-hors-de-prix-laffaire-sovaldi/

Le Sovaldi est un médicament qui ouvre la voie à l’éradication mondiale de l’hépatite C, une maladie courante, et qui peut être mortelle sans traitement. Protégé par un brevet, il a été vendu à partir de 2014 à un prix exorbitant : alors que son coût de production représentait moins de 100 dollars par an et par personne, le laboratoire pharmaceutique qui le produit en demandait 84 000 dollars. En France, il fut introduit au prix de 41 000 euros la cure. C’est aussi la mesure de la puissance de l’industrie pharmaceutique et de ses lobbies.
Un tel prix, appliqué à l’ensemble des malades, venait mettre en péril le système de sécurité sociale français, et sa prescription a dû être restreinte aux cas les plus graves. L’impossibilité d’accès à certains médicaments, qui ne concernait jusqu’à présent que les « pays du Sud », touche aujourd’hui les pays dits « développés ».
À partir de documents accablants, ce livre retrace les logiques qui conduisent à une telle situation, dont tout laisse présager la généralisation, à moins d’une remise en cause radicale de la politique du brevet exclusif appliquée aux médicaments et de la reprise en main, par les États, de la régulation du marché du médicament qui est alimenté par la ressource publique.

A PROPOS DE L’AUTEUR

Olivier Maguet est membre de Médecins du Monde. Depuis des années, il dénonce les abus de l’industrie pharmaceutique dans la fixation du prix des médicaments et le renoncement des États à jouer leur rôle de régulateur.Il est par ailleurs maire de la commune de Châtel-Censoir depuis 2020.

table des matières

7 Introduction

21 L’histoireduSovaldi
Quand le Sénat américain décide d’enquêter sur le prix du Sovaldi, 23. – La création du Sovaldi, 30. – La fixation du prix du Sovaldi, 51. – Citius, altius, fortius, 83.

97 Lemythefondateurdubrevet
Le roman du brevet, 100. – La controverse sur le brevet du médi- cament, 114. – La construction du lien entre brevet et innovation, 123. – Le brevet, pierre angulaire des relations internationales, 138. – Les dévoiements du brevet, 146. – Le brevet, un autre aspect de la financiarisation de l’économie, 155. – Le brevet, instrument de dévalorisation de la R&D, 167.

177 Le renoncement des états
La commission Kefauver, 182. – La France et son rendez-vous raté avec la licence d’office, 188. – La France, un exemple de renon- cement, 194.

Remdesivir et COVID-19 : « face à l’indécence de Gilead, Jean Castex doit envoyer un signal fort »

(Communiqué de l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament)

Recherche05/07/2020

Émis par : OTMEDS

https://toute-la.veille-acteurs-sante.fr/152644/remdesivir-et-covid-19-face-a-lindecence-de-gilead-jean-castex-doit-envoyer-un-signal-fort-communique/

Gilead fixe un prix indécent et illégitime au remdesivir, une molécule dont l’utilité dans le cadre du COVID-19 est évaluée grâce à de l’argent public. Le nouveau premier ministre Jean Castex a les moyens de freiner ces prétentions illégitimes qui ruinent notre système de santé et entravent l’accès universel aux soins.

Le 25 juin 2020, l’Agence Européenne du Médicament (EMA) a recommandé, sous conditions, l’autorisation de mise sur le marché (AMM) du remdesivir dans le cadre de la prise en charge du COVID-19. Depuis, les annonces se sont multipliées : accaparement par les États-Unis de la quasi-totalité des stocks pour trois mois, prix annoncé par Gilead d’environ 2300 dollars (2045 €) par personne alors que le coût de production estimé est de 75 centimes de dollars (0,67€) par jour et par personne, pour un traitement utilisé pour une durée de 10 jours dans le cadre d’essais.

Autorisation délivrée dans le cadre du COVID-19

Le remdesivir a été utilisé contre le virus Ebola, le MERS, le COV-1. La molécule a donc un intérêt avéré dans le cadre de maladies qui ne concernent pas les pays riches. Dans le cadre du COVID-19, l’impact sur la mortalité n’est pas avéré, mais il a été prouvé que le remdesivir accélérait en moyenne de 4 jours la guérison, particulièrement chez les personnes qui présentaient des symptômes moins graves.

Dans le cadre de la prise en charge du COVID-19, l’EMA a émis une autorisation conditionnelle qui stipule notamment que « le titulaire [Gilead] doit être tenu de terminer ou d’entamer certaines études visant à confirmer que le rapport bénéfice/risque est positif et à répondre à toute interrogation concernant la qualité, la sécurité et l’efficacité du médicament. » L’accélération de la mise à disposition du remdesivir dans le cadre de la prise en charge du COVID-19 n’exonère donc ni le laboratoire Gilead, ni les autorités sanitaires publiques, d’études sur la molécule pour continuer d’évaluer le rapport bénéfices/risques dans cet usage.

Exclusivité des stocks et stratégies commerciales

Un accord entre Gilead et le gouvernement américain réserve la totalité de la production du mois de juillet et 90 % de celle du mois d’août aux États-Unis. Les pays les plus pauvres bénéficient de licences volontaires, accords entre Gilead et des laboratoires producteurs de génériques. Mais qu’en est-il des pays à revenus intermédiaires traditionnellement exclus des licences volontaires de Gilead ou de pays riches comme la France ?

Pour les pays les plus pauvres, les licences volontaires octroyées par Gilead dans le cadre du traitement de l’hépatite C ou de molécules utilisées contre le VIH, elles ont montré leurs limites. Les médicaments arrivent rarement rapidement dans les pays les plus pauvres pour différentes raisons ; délais de production de génériques suite à la signature de l’accord de licence liés notamment à la nécessité de réaliser les études de bioéquivalence, absence d’enregistrement du dossier du princeps par Gilead auprès des autorités sanitaires locales empêchant la mise sur le marché du générique, absence d’intérêt de producteurs pour fournir les marchés en question, etc. Souvent ces annonces de licences volontaires se résument à des stratégies de communication pour les multinationales pharmaceutiques.

De nombreuses études ont montré les limites de ces stratégies commerciales des firmes pharmaceutiques dans les pays les plus pauvres, mais également dans les pays émergents et les pays riches, en matière d’accès pour les personnes et de pérennité pour les systèmes de santé. Il s’agit là d’une conséquence de l’inscription des produits de santé dans les logiques de profits et de l’offre et de la demande. Tant que les médicaments, vaccins, dispositifs médicaux, diagnostics, etc. ne seront pas réinscrits dans des logiques de santé publique et de biens communs, nous serons confronté-es à cette concurrence nationaliste délétère, et les pays continueront à être isolés dans leurs négociations avec les firmes.

Un prix de vente exorbitant

Gilead vendra le remdesivir aux États-Unis 390 dollars (347 €) la dose quotidienne, pour un prix moyen de traitement sur 6 jours de 2340 dollars (2080 €). Ce prix, qui sera sans doute celui proposé à la France et aux pays à revenus intermédiaires, est exorbitant.

Selon l’étude réalisée par Andrew Hill et al., le coût de production d’une dose quotidienne de remdesivir est en effet de 75 centimes de dollars.

Il faut bien comprendre que de tels prix sont prohibitifs et empêchent l’accès aux médicaments dans les pays en développement. C’est le cas depuis plusieurs décennies dans le cadre de la lutte contre la tuberculose, le VIH, les hépatites virales, et de maladies comme le cancer ou le diabète. Les systèmes de santé ne peuvent souvent absorber de telles sommes uniquement pour les achats de médicaments. En 2017, à titre comparatif, une trithérapie contre le VIH a été proposée pour un montant de $75 (67 €) par an par personne à la suite d’un accord entre différents bailleurs internationaux. Il doit être noté qu’à un tel prix, les producteurs de génériques continuent de réaliser des marges importantes.

De plus, Gilead a bénéficié de financements publics pour évaluer l’efficacité de cette molécule contre le COVID-19 : 75 millions de dollars (67 millions d’€), selon l’ONG Public Citizen. En France aussi, ce sont des fonds publics qui financent la recherche et le développement, et l’opacité sur les contributions publiques à la recherche empêche de savoir de quel montant Gilead a bénéficié de la part de l’Etat français.

Gilead est donc en train de demander que nous payions une deuxième fois, et à un prix indécent, le remdesivir. Il s’agit là d’une pratique systématique permise par les logiques du privé et l’opacité qui entoure la chaine du médicament.

Ce que doit faire le gouvernement français

Le gouvernement français doit mettre fin à ce jeu de dupes qui ruine notre système de santé, entrave la disponibilité de traitement et profite aux seul-es actionnaires de l’industrie pharmaceutique.

Il doit assurer immédiatement la transparence sur toutes les aides octroyées à Gilead pour développer le remdisivir, notamment sur les contributions publiques à la recherche.

Le gouvernement doit émettre une licence d’office sur le remdesivir, disposition prévue par le droit international et le droit français, permettant de contourner un brevet pour produire ou importer un générique à un prix bien plus bas, mais également de peser dans le rapport de force avec le fabricant du princeps dans la négociation du prix.

La balle est dans le camp de Jean Castex. Alors que la nomination de ce sarkozyste annonce une accélération des politiques austéritaires, alors que les efforts terribles face à la crise sanitaire et sociales ont été demandés aux travailleurs, aux précaires, le nouveau premier ministre cédera-t-il, comme son prédécesseur, au chantage de l’industrie pharmaceutique ? Ou écoutera-t-il enfin l’intérêt public et de la santé, et rééquilibrera-t-il enfin les dépenses de santé, pour qu’elles cessent d’enrichir les actionnaires de l’industrie et profitent enfin aux citoyen-nes, aux malades et aux soignant-es ?

Contacter l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament (OTMEDS) : contact@transparencemedicaments.net

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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