Suspension des comptes de Trump : les plates-formes numériques entre opportunisme et aveu d’échec
Twitter, Facebook, Google et d’autres acteurs ont pris des mesures pour limiter la portée de la parole du président des Etats-Unis. Tardives, ces réactions ne doivent pas faire oublier leur part de responsabilité dans l’émergence d’un terreau propice aux théories complotistes, ni leur difficulté à mettre en place des politiques de modération transparentes et légitimes.
Par Damien LeloupPublié hier à 16h46, mis à jour à 07h16
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Analyse. A moins de deux semaines du départ programmé de Donald Trump de la Maison Blanche, et deux jours après l’envahissement du Capitole par des militants pro-Trump, les réseaux sociaux ont sorti l’artillerie lourde, vendredi 8 janvier. Fermeture du compte Twitter personnel du président, suspension de ses comptes Facebook et Snapchat, blocage d’applications pro-Trump dans les magasins Android ou iOS… Au-delà des débats légitimes que suscitent ces décisions alternativement jugées insuffisantes, trop tardives, liberticides ou dangereuses leur mise en place ne doit pas occulter la responsabilité conjointe que portent, depuis cinq ans, élus américains et grandes plates-formes.
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Twitter a beau jeu de fermer le compte @realDonaldTrump alors que le président, isolé, va dans quelques jours à peine céder sa place à Joe Biden. Le réseau social a justifié sa décision dans un long texte, arguant que les futurs messages du président sortant risquaient d’inciter à la violence. Une analyse juste, mais qui l’était tout autant hier, avant-hier, il y a trois mois ou un an. Des recherches avancées sont nécessaires pour trouver une journée durant laquelle le président sortant n’a pas, d’une manière ou d’une autre, incité à la violence, ces quatre dernières années. Le risque de violence était-il moins fort quand il utilisait Twitter pour désigner nommément à la vindicte des journalistes critiques de son action, quand il provoquait le leader nord-coréen, Kim Jong-un, ou quand il incitait à tirer sur les manifestants du mouvement Black Lives Matter ?
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Le motif officiel prête à sourire
Les soutiens de Donald Trump ne se privent pas de souligner que le motif officiel de suspension un message disant que le président sortant ne serait pas présent à la passation de pouvoir, interprété comme pouvant être une incitation à attaquer la cérémonie prête à sourire. Donald Trump a publié, durant son mandat, des milliers de messages bien plus menaçants que celui-ci, sans jamais être sanctionné d’aucune manière. Pis, cette fermeture de compte donne des arguments tout trouvés aux conspirationnistes d’ultra-droite : le complot était, selon eux, bien réel, puisqu’on censure le président pour des broutilles. La véritable raison de ces décisions est certainement bien plus terre à terre : il devient urgent, à quelques jours d’un changement d’administration, de donner des gages au futur pouvoir démocrate. Notamment parce que la gauche américaine a promis, durant la campagne, de mettre les réseaux sociaux face à leurs responsabilités et qu’une procédure pour abus de position dominante vise d’ores et déjà Facebook.
Dans son message justifiant la suspension du compte Facebook de Donald Trump, Mark Zuckerberg, le patron de cette plate-forme, écrit que « le contexte actuel est fondamentalement différent » après l’invasion du Capitole et que Facebook ne doit pas être utilisé pour « inciter à l’insurrection violente contre des représentants démocratiquement élus ». Une parole qui serait bien plus audible si Facebook n’avait pas laissé prospérer sur sa plate-forme, jusqu’à l’été dernier, des groupuscules paramilitaires insurrectionnels – Oath Keepers, 3percenters et bien d’autres – qui ont utilisé la fonctionnalité des groupes proposée par Facebook à des fins de recrutement et d’organisation. Sans parler du rôle actif qu’a joué Facebook dans la croissance de la théorie conspirationniste QAnon, dont les symboles étaient présents un peu partout sur les tee-shirts et les drapeaux arborés par les manifestants qui ont pris d’assaut le Capitole.Lire aussi Mouvance QAnon : les réseaux sociaux modèrent à tâtons
Terreau fertile de militants radicalisés
Google, qui a annoncé ce 8 janvier bloquer sur son magasin d’applications le réseau social d’ultra-droite Parler (suivi le 9 janvier par Apple qui l’a retiré de son app store et Amazon, qui menace de ne plus héberger les données de Parler sur son service de cloud à partir du 10 janvier), là encore en raison de risques d’appels à la violence, aurait peut-être également pu commencer par balayer devant sa porte. « Attendez un peu qu’ils découvrent ce qu’il y a sur YouTube ! », écrit, à raison, l’éditorialiste américain Casey Newton. Bien plus que Parler, la plate-forme vidéo, propriété de Google, porte une lourde responsabilité dans la manière dont ont prospéré les théories du complot les plus absurdes durant des années.
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En se focalisant sur les appels à la violence, certes peu tolérables, les grandes plates-formes ne doivent pas oublier que ceux-ci trouvent un écho parce que leur inaction a contribué à créer, ces dernières années, un terreau fertile de militants radicalisés prêts à écouter ces incitations et, parfois, à les mettre en œuvre. L’invasion du Capitole n’a pas été subitement déclenchée par le discours de Donald Trump appelant ses soutiens à marcher sur le Sénat : elle était le point culminant d’un long processus, qui a amené à Washington, ce 6 janvier, des dizaines de milliers de militants ultra-radicalisés – un processus qui s’est déroulé en bonne partie sur Facebook, Twitter et YouTube.
Donald Trump a inventé de toutes pièces un « complot anticonservateur » sur Facebook, quand toutes les études montrent que le fonctionnement de cette plate-forme est plutôt à l’avantage des comptes pro-Trump
Mais peut-on vraiment en vouloir aux réseaux sociaux de souhaiter se débarrasser de l’encombrant Donald Trump, fût-ce de manière hypocrite, après cinq années d’une campagne permanente, haineuse et mensongère, menée contre eux par le président sortant ? Une campagne durant laquelle Donald Trump a inventé de toutes pièces un « complot anticonservateur » sur Facebook, quand toutes les études montrent que le fonctionnement de cette plate-forme est plutôt à l’avantage des comptes pro-Trump ? Une campagne qui a vu le président faire pression, au mépris des principes historiques du Parti républicain, sur le fonctionnement interne d’entreprises privées ? Une campagne durant laquelle des employés et cadres des réseaux sociaux ont été désignés comme cibles à la foule des soutiens du président ? A force de crier au complot anticonservateur de la Silicon Valley, Donald Trump a probablement favorisé les conditions de son propre bannissement.
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Position intenable
En dernière analyse, les ressorts de cette censure de dernière minute sont également à chercher dans la paralysie qui a semblé toucher tous les grands réseaux sociaux sur la modération du leader républicain. En refusant obstinément et parfois en contournant leurs propres règles internes de modérer les messages du président américain, Facebook ou Twitter se sont placés dans une position où la seule option restante était la fermeture pure et simple du compte présidentiel. A force d’avoir refusé, mois après mois, de jouer le rôle « d’arbitres de la vérité » dans une campagne hors norme où cette position était intenable face aux mensonges de plus en plus délirants du président américain, elles se sont elles-mêmes bloquées entre deux positions extrêmes : le laisser-faire complet ou la fermeture pure et simple du compte de Donald Trump. Ce dernier choix, dans les derniers jours de la présidence Trump, est un aveu d’échec de leur politique depuis près d’une décennie.
Si les réseaux sociaux avaient commencé, il y a cinq ans, par effacer les messages racistes, injurieux et violents de celui qui n’était pas encore président, en mettant en place des politiques de modération transparentes et légitimes, sans doute n’en serions-nous pas arrivés là. Un élément que feraient bien de garder à l’esprit, y compris en France, certains élus qui s’indignent du pouvoir que s’est arrogé Twitter la classe politique, qui a largement adopté Twitter comme son principal outil de communication, porte aussi sa part de responsabilité dans la légitimation de l’outil et de ses dérives, trumpiennes ou non.
En plus du compte de Donald Trump, Twitter ferme des centaines de comptes liés à QAnon
Le compte personnel du président des Etats-Unis a été supprimé dans la nuit, ainsi que ceux des principales figures de cette mouvance conspirationniste. Twitter justifie sa décision par la crainte de « nouvelles manifestations armées » aux Etats-Unis.
Par Damien Leloup 9 janvier 2020 , mis à jour hier à 11h07
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Donald Trump n’est pas le seul à avoir vu son compte Twitter personnel suspendu vendredi 8 janvier : plusieurs centaines de profils liés à la mouvance conspirationniste QAnon ont également été fermés dans le même mouvement.
La théorie que propage QAnon postule que Donald Trump mène une guerre secrète contre une cabale pédocriminelle qui contrôlerait en secret le gouvernement américain, voire le monde. Lors de l’envahissement du Capitole, mercredi 6 janvier, de nombreux manifestants pro-Trump arboraient les symboles liés à cette mouvance, qui s’est largement répandue aux Etats-Unis en 2020 à la faveur du confinement, mais aussi du contexte électoral.
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Le 8 janvier, la quasi-totalité des personnalités influentes du mouvement ont perdu leur compte, à commencer par le lieutenant-général à la retraite Michael Flynn, figure admirée de QAnon. Le compte de Ron Watkins, ancien administrateur du forum non modéré 8kun, et suspecté d’être l’une des personnes se cachant derrière la figure de « Q », a également été supprimé. Tout comme ceux « d’influenceurs » conspirationnistes très suivis, dont « Praying Medic » ou, pour les francophones, celui du conspirationniste québécois Alexis Cossette-Trudel.
L’avocate Sydney Powell, qui mène depuis la défaite de Donald Trump une vaste campagne de désinformation affirmant qu’une gigantesque fraude aux machines à voter a eu lieu durant l’élection, a également vu son compte supprimé. Le même jour, l’entreprise Dominion, l’un des principaux distributeurs de machines à voter aux Etats-Unis, avait annoncé qu’il portait plainte contre Mme Powell pour diffamation l’entreprise réclame plus d’un milliard de dollars de dommages et intérêts.
Une vague de suppressions inédite mais tardive
Twitter n’a pas expliqué de manière détaillée les raisons de cette série de fermetures de comptes liés à QAnon. Mais dans le communiqué posté expliquant pourquoi le compte de Donald Trump a finalement été suspendu, Twitter évoque notamment les « projets de nouvelles manifestations armées qui ont déjà commencé à proliférer sur Twitter et ailleurs, dont des projets pour une nouvelle attaque contre le Capitole ce 17 janvier ».
Ce n’est pas la première fois que Twitter procède à une suppression massive de comptes liés à QAnon – en juillet, le réseau social avait fermé quelque 7 000 comptes, mais ces fermetures avaient largement épargné les figures les plus populaires du mouvement. La série de suppressions du 8 janvier est globalement jugée tardive par les spécialistes du mouvement. « Twitter s’est finalement décidé à utiliser la hache plutôt que le scalpel », écrit ainsi le journaliste spécialiste de QAnon Travis View.
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Une partie des militants dont le compte a été censuré ont trouvé refuge sur le réseau social non modéré et pro-Trump Parler, qui semble connaître quelques perturbations face à un afflux d’utilisateurs et de messages. L’avocate Sydney Powell y dénonce une censure « fasciste » et appelle Donald Trump à déclarer l’état d’urgence.
L’application Parler a été retirée le 8 janvier du magasin d’applications de Google, et Apple menace de faire de même si le réseau social n’apporte par la preuve, sous vingt-quatre heures, qu’il est en position de modérer les appels à la violence, nombreux sur cette plate-forme.
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A l’instar de Google, Apple et Amazon coupent les ponts avec le réseau conservateur Parler
Ces suspensions ont été décidées en raison de la profusion de « menaces de violence et d’activités illégales », après l’irruption au Capitole mercredi.
Le Monde avec AFPPublié aujourd’hui à 03h23, mis à jour à 08h26 https://www.lemonde.fr/pixels/article/2021/01/10/a-l-instar-de-google-apple-retire-le-reseau-conservateur-parler-de-sa-boutique-en-ligne_6065763_4408996.html
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Suivant l’exemple de Google, Apple a annoncé, samedi 9 janvier, avoir retiré de sa plate-forme de téléchargement d’applications le réseau social Parler, prisé des partisans de Donald Trump, en raison de la profusion de « menaces de violence et d’activités illégales », quand Amazon prévoit également de couper les ponts dès lundi. Cela devrait rendre la plate-forme temporairement inaccessible.
« Parler n’a pas pris les mesures adéquates pour lutter contre la prolifération de ces menaces à la sécurité des personnes », a justifié Apple dans un message à l’Agence France-Presse (AFP). Le groupe a donc décidé de « suspendre » Parler « tant qu’ils n’auront pas résolu ces problèmes ».
De son côté, Amazon dit avoir « observé récemment une augmentation persistante de contenus violents ». « Compte tenu des événements malheureux qui se sont produits cette semaine à Washington, il existe un risque sérieux que ce type de contenus incite davantage à la violence », est-il écrit dans une lettre adressée au site conservateur, publiée dans un premier temps par BuzzFeed News et dont le contenu a été confirmé par une porte-parole d’Amazon.
De nombreux nouveaux adeptes
Aussi Amazon a-t-il décidé de suspendre le compte de Parler à partir du 10 janvier à 23 h 59, heure de la Côte ouest des Etats-Unis (8 h 59 à Paris lundi). Comme le groupe héberge les données de Parler sur son service de cloud, cela devrait empêcher au moins temporairement le fonctionnement du réseau social.
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Des messages de soutien aux émeutiers qui ont fait irruption au Capitole mercredi ont notamment fleuri après les événements sur le réseau social, qui a gagné de nombreux adeptes ces derniers mois. Samedi, l’application était ainsi la plus téléchargée sur l’App Store avant qu’elle ne soit suspendue.
De nombreux fans du président américain se sont en effet rués sur les plates-formes conservatrices comme Parler ou Gab à la suite de la décision prise par Twitter de fermer définitivement le compte de Donald Trump. D’autres réseaux grand public comme Facebook, Instagram, Snapchat ou Twitch ont aussi suspendu le profil du locataire de la Maison Blanche après les événements de mercredi.
Une décision fustigée par le patron de Parler
Le patron de Parler, John Matze, a déploré sur son compte qu’Apple interdise le réseau social « jusqu’à ce qu’on abandonne la liberté d’expression, qu’on mette en place des politiques [de modération] très larges et invasives comme Twitter et Facebook et que nous devenions une plate-forme de surveillance en jugeant par avance coupables les utilisateurs de Parler ».
Concernant la décision d’Amazon, il a confirmé sur son profil qu’il était « possible que le réseau social ne soit pas accessible sur Internet pour une durée allant jusqu’à une semaine ». « Nous allons tout faire pour trouver un nouveau fournisseur rapidement », a-t-il ajouté.
« Amazon, Google et Apple ont fait cela dans un effort coordonné en sachant que nos options seraient limitées et que cela nous infligerait le plus de dommages possible au moment où le président Trump est banni par les entreprises de la tech », a déploré le patron de Parler.
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Le réseau social Parler était surtout à ses débuts en 2018 l’apanage de franges extrémistes mais attire désormais des voix conservatrices plus traditionnelles, y compris des parlementaires républicains.
Le Monde avec AFP
Vif débat après la fermeture du compte Twitter personnel de Donald Trump
Première mondiale, la fermeture du compte d’un président en exercice suscite des avis partagés aux Etats-Unis et au-delà.
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Dans quelles circonstances est-il légitime de fermer le compte Twitter d’un président en exercice ? Après l’interdiction définitive, ce 8 janvier, du compte personnel de Donald Trump, le débat agite la classe politique, aux Etats-Unis et au-delà. Certains s’indignent qu’une entreprise privée puisse censurer le chef d’une des plus grandes démocraties du monde – qui conserve toutefois son compte présidentiel officiel -, alors que le réseau social a estimé que l’élu incitait encore à la violence, au lendemain d’une invasion historique du Capitole américain ayant fait cinq morts.
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Sans surprise, l’ensemble des soutiens du président ont vivement dénoncé la décision de Twitter. « Qui sera le prochain à être réduit au silence ? », demande l’avocat de Donald Trump, Rudy Giuliani, sur son compte Twitter, toujours actif. Son ancien directeur de campagne Brad Parscale fait mine de s’interroger : « Est-ce que, désormais, les fournisseurs d’électricité vont couper le courant à Trump ? Va-t-on lui couper l’eau ? Est-ce qu’il a encore le droit d’avoir le câble ? » Sur le réseau social pro-Trump non modéré Parler, l’avocate conspirationniste Sydney Powell, également bannie de Twitter, parle de « fascisme ».
Droit à l’information contre risques de violence
Mais les soutiens de Donald Trump ne sont pas les seuls à critiquer la décision de Twitter. Depuis jeudi et la suspension – temporaire, à l’époque – des comptes Twitter et Facebook du président américain sortant, plusieurs voix se sont élevées pour souligner le risque que faisaient peser ces précédents sur le débat démocratique. Le président mexicain, Andres Manuel Lopez Obrador, a ainsi critiqué, le 8 janvier, « la toute-puissance et l’arrogance » de Mark Zuckerberg : « Qu’en est-il de la liberté et du droit à l’information ? Et du rôle des autorités légalement et légitimement constituées ? » Le lanceur d’alerte Edward Snowden, peu suspect d’être un soutien de Donald Trump, estimait, de son côté, la veille, que ces suspensions en série représentaient un « tournant dans la bataille pour le contrôle de l’information ». En France, le secrétaire d’Etat au numérique, Cédric O, a, lui, estimé que « la fermeture du compte de Donald Trump par Twitter, si elle peut se justifier par une forme de prophylaxie d’urgence, n’en pose pas moins des questions fondamentales », ajoutant :
« La régulation du débat public par les principaux réseaux sociaux au regard de leurs seuls CGU (conditions générales d’utilisation), alors qu’ils sont devenus de véritables espaces publics et rassemblent des milliards de citoyens, cela semble pour le moins un peu court d’un point de vue démocratique. »
Il a également appelé à « une nouvelle forme de supervision démocratique », ce qui peut faire référence au projet européen de régulation des réseaux sociaux Digital Services Act. En 2020, la majorité parlementaire française avait voté l’obligation de retrait des contenus haineux en vingt-quatre heures dans la loi Avia, finalement censurée par le Conseil constitutionnel qui la considérait liberticide.
A l’inverse, pour une partie de la gauche américaine, ces fermetures sont pleinement justifiées, mais bien trop tardives. Si la décision a été saluée par plusieurs hauts responsables démocrates, à commencer par l’ancienne candidate à la présidentielle Hillary Clinton, de nombreux observateurs notent que ces décisions, à quelques jours de la passation de pouvoir, ont un arrière-goût de « trop peu ». « Il s’est passé plus de choses sur la question de la modération des contenus en deux heures que durant les quatre dernières années », a constaté le chroniqueur du Washington Post Tony Romm.
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Ces suspensions, temporaires ou définitives, sont « bienvenues mais interviennent trop tard », a estimé à l’antenne de la BBC l’ancien investisseur de Facebook – désormais très critique du fonctionnement des réseaux sociaux – Roger McNamee. Qui voit, comme bien d’autres commentateurs, une motivation très politique à ces décisions : « Le plus important pour ces plates-formes n’est pas l’esprit civique. Interdire Trump les prépare à l’arrivée au pouvoir de Biden », pense-t-il.
Fronde interne chez Twitter
Avant de prendre sa décision, Twitter a fait l’objet d’un intense lobbying interne : le Washington Post a révélé, ce 8 janvier, le contenu d’une lettre à la direction du réseau social, dans laquelle une centaine de salariés appelaient à fermer le compte du président sortant. « Trump n’est plus un acteur démocratique légitime », écrivaient ces salariés, dont le texte évoquait aussi les risques de nouvelles violences dans les jours à venir. « Nous jouons un rôle sans précédent dans la société civile et le monde nous regarde », estimaient-ils.
Dans son message expliquant sa décision de fermer le compte personnel de Donald Trump, Twitter ne va pas jusqu’à affirmer que le président sortant n’est plus légitime, mais explique avoir estimé que les risques d’encouragement à la violence étaient effectivement majeurs. Pour appuyer sa décision, le réseau social cite les derniers messages de Donald Trump, dans lesquels il annonce notamment qu’il ne sera pas présent à l’investiture de son successeur comme le veut la tradition américaine. Ce choix a été perçu comme une invitation à attaquer cette cérémonie et une remise en cause de l’intention affichée jeudi par le président de contribuer à une « transition apaisée », écrit Twitter. Or, rappelle la direction, M. Trump avait été prévenu que la suspension de douze heures décidée mercredi pourrait devenir « permanente ».
S’ils la désapprouvent, une petite partie des soutiens de Donald Trump s’est, paradoxalement, réjouie de ce bannissement : les créateurs de réseaux sociaux et sites pro-Trump « alternatifs ». « Nous ajoutons de nouveaux serveurs en ce moment même », écrit Andrew Torba, le PDG du réseau prisé de l’ultradroite Gab. Parler, concurrent pro-Trump de Twitter lancé récemment, connaissait des difficultés d’accès ce 9 janvier, vraisemblablement en raison d’un afflux de messages et d’inscriptions. « Nous sommes propriétaires de nos serveurs, cela prend plus de temps pour en ajouter, mais nous ne pouvons pas être bloqués ! Soyez patients, Dieu est aux manettes », écrit Andrew Torba, fondateur de Gab. Donald Trump lui-même a assuré, dans un message publié sur un autre compte Twitter puis effacé, « étudier les possibilités de construire notre propre plate-forme ». Se doter d’un outil de communication directe aussi puissant que son compte Twitter aux 88 millions d’abonnés sera toutefois difficile.
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