Dans l’Union européenne, des campagnes de vaccination à tâtons
Trop lente, inégale selon les régions, boudée par les sceptiques : quinze jours après le démarrage concerté à l’échelle européenne de la vaccination, sa mise en œuvre par chacun des vingt-sept Etats membres se heurte à de nombreuses difficultés.
Par Thomas Wieder(Berlin, correspondant), Isabelle Mandraud, Jean-Pierre Stroobants(Bruxelles, bureau européen), Mirel Bran(Bucarest, correspondant), Isabelle Piquer(Madrid, correspondance), Marina Rafenberg(Athènes, correspondance), Anne-Françoise Hivert(Malmö (Suède), correspondante régionale), Romain Su(Varsovie, correspondance) et Olivier Bonnel(Rome, correspondance)
Publié le 07 janvier 2021 à 03h40 – Mis à jour le 07 janvier 2021 à 21h03
Temps de Lecture 8 min.

Feu vert avait été donné par Bruxelles pour que l’opération démarre le 27 décembre 2020, dans l’harmonie, et après des achats groupés, dans toute l’Union européenne (UE). C’est à peu près tout l’inverse qui s’est produit : entre impatience et crispation, la campagne simultanée de vaccination, à charge pour chacun de l’organiser sur son territoire, a provoqué chez les vingt-sept Etats membres un flot de critiques. Non obligatoire, gratuite dans l’ensemble, cette vaccination, jugée trop lente en France, est aussi perçue dans le reste de l’Union comme trop mesurée, inégalitaire même parfois, voire « chaotique ».
- Polémiques en Allemagne et en Grèce
Vu de France, cela peut en effet étonner. Mais en Allemagne aussi, où environ 350 000 personnes ont déjà reçu une première dose de vaccin, la polémique prend de l’ampleur. Les critiques ne viennent pas seulement de l’opposition, mais également du Parti social-démocrate (SPD), pourtant membre de la grande coalition de la chancelière conservatrice, Angela Merkel (CDU). Lundi 4 janvier, le vice-chancelier et ministre des finances, Olaf Scholz (SPD), a ainsi adressé une liste de questions à son collègue de la santé, Jens Spahn (CDU), lui demandant notamment « pourquoi la Commission européenne a commandé si peu de vaccins » et « pourquoi certaines parties des doses non réclamées par l’Union européenne n’ont pas été commandées par l’Allemagne ».
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Outre-Rhin, cette dernière question est d’autant plus débattue que c’est une société allemande, BioNtech, basée à Mayence, qui a développé le vaccin commercialisé avec Pfizer. Mme Merkel a convoqué une réunion de crise, mercredi, avec ses ministres des finances, de la santé et de l’économie. Le gouvernement mise notamment sur la mise en place d’un nouveau centre de production du vaccin Pfizer-BioNTech à Marburg (Hesse), à partir de début février.
Reste une question : pourquoi seul un quart environ des 1,3 million de doses disponibles en Allemagne a-t-il jusque-là été administré ? Le gouvernement explique que le choix de vacciner d’abord les résidents des maisons de retraite en y envoyant des « équipes mobiles » a rendu le « rythme de vaccination plus lent »que si les choses s’étaient faites dans les grands centres de vaccination prêts pour la plupart depuis la mi-décembre. Malgré ce démarrage qualifié de « chaotique »par de nombreux médias allemands, le gouvernement s’en tient à ses objectifs initiaux. « D’ici à l’été, il sera possible de proposer un vaccin à toute personne qui le souhaite », a assuré, lundi, M. Spahn.
Parmi les premiers pays sur la ligne de départ, la Grèce a procédé à la vaccination de plus de 9 000 personnes, dont 5 000 soignants, selon le ministre de la santé, Vassilis Kikilias, dont le gouvernement prévoit de vacciner 220 000 personnes d’ici à fin janvier. Les citoyens sont invités à s’inscrire sur un site Internet en remplissant une fiche de renseignement.
Mais la polémique n’a pas tardé à surgir après que le premier ministre, Kyriakos Mitsotakis, a incité les responsables politiques, ainsi que les hauts représentants de l’Eglise et de l’armée, à se faire vacciner parmi les premiers pour encourager les sceptiques. Le représentant du syndicat des médecins hospitaliers grecs, Panagiotis Papanikolaou, a dénoncé sur les réseaux sociaux le report, pour cette raison, de la vaccination d’une dizaine de soignants dans l’hôpital Sotiria, à Athènes, où il exerce. Alexis Tsipras, ex-premier ministre et chef de file du principal parti d’opposition Syriza (gauche radicale), a de son côté fustigé « les ministres et les secrétaires généraux [qui] faisaient la queue en prenant des selfies en se faisant vacciner (…). Cela n’a pas une portée symbolique, c’est tout simplement du favoritisme. »
- Réticences en Pologne et en Roumanie
Une controverse similaire a animé les débats en Pologne quand une vingtaine de célébrités ont annoncé avoir reçu une injection alors qu’en vertu des directives gouvernementales le personnel médical était prioritaire. A la veille de la Saint-Sylvestre, un communiqué de l’université de médecine de Varsovie avait évoqué l’existence de 450 doses dont bénéficieraient « des personnalités du monde de la culture afin de promouvoir en Pologne la vaccination contre le Covid-19 ». De fait, selon plusieurs enquêtes d’opinion, près de 45 % des Polonais n’ont pas l’intention de recevoir le vaccin – un niveau de réticence parmi les plus élevés au monde. Au 31 décembre, soit cinq jours après le début de la campagne de vaccination, ils étaient pourtant déjà plus de 36 000 à avoir reçu une dose.
Parfaitement à l’heure, elle aussi, dès le 27 décembre, la Roumanie a donné la priorité aux médecins et aux infirmières. Plus de 25 000 personnes ont déjà été vaccinées. « En décembre, nous avons déjà ouvert 50 centres de vaccination mais nous comptons sur l’ouverture de 376 centres en janvier, affirme le médecin Valeriu Gheorghita, chargé de la campagne de vaccination. Ces centres seront ouverts douze heures par jour et sept jours sur sept. Notre but est de vacciner 20 000 personnes par jour. » Ici aussi, le vaccin ne fait toutefois pas l’unanimité. Selon un sondage réalisé par l’institut Avangarde le 22 décembre, seulement un tiers de la population roumaine souhaite se faire vacciner, et un tiers se déclare indécis.
- Lenteur en Finlande, le Danemark le plus rapide
Dans les pays nordiques, le niveau plus faible de sceptiques n’a pas empêché les campagnes de vaccination de tâtonner. En Suède, selon le coordonnateur national, Richard Bergström, 80 000 doses ont été livrées aux 21 régions. Depuis, difficile de savoir combien ont été administrées : le 6 janvier, le registre national, annoncé depuis des semaines, n’avait pas encore été activé. Dans un premier temps, l’agence de la santé publique a demandé que le vaccin soit réservé aux résidents des Ehpad, aux bénéficiaires de l’aide à domicile, puis à leurs proches et, éventuellement, aux employés des maisons de retraite. Toutefois, face à la menace d’une saturation des services de réanimation, plusieurs régions ont choisi de vacciner en priorité le personnel de santé. La décision a finalement été approuvée a posteriori mais elle suscite la polémique : les associations de retraités, notamment, mettent en garde contre les risques accrus pour les personnes âgées, dont la vaccination pourrait être retardée.
En Finlande, la vaccination a débuté lentement. 7 000 personnes ont reçu une première dose entre le 27 décembre et le 6 janvier. « J’espérais aussi que le rythme serait plus rapide », a avoué la première ministre, Sanna Marin, refusant cependant de parler d’un « échec ». L’objectif est d’atteindre 20 000 vaccinations par jour en janvier avec, en tête des personnes prioritaires, les personnels de santé et les employés des Ehpad.
Dans cette partie de l’Europe, le Danemark remporte la palme de la rapidité : le 6 janvier, 67,6 % des 93 600 doses fournies avaient été administrées, selon l’Institut de sérologie, ce qui représente 63 312 personnes vaccinées (résidents des maisons de retraite et leurs employés, personnels soignants en première ligne en priorité), soit 1,08 % de la population du royaume. Parmi elles, la reine Margrethe II, 80 ans, première tête couronnée d’Europe à se faire vacciner. La région du Jutland du Nord a fait savoir que le taux de consentement atteignait 95 %.
- Fortes disparités en Italie et en Espagne
Une semaine après le démarrage des premières injections, l’Italie affiche pour sa part, au 6 janvier, 260 000 vaccinations effectuées, selon le ministère de la santé, qui espère atteindre l’objectif de 21,5 millions de personnes d’ici à la fin du mois de mai. Mais les disparités sont grandes entre les régions.
Ainsi, la Lombardie, la région la plus touchée par la pandémie, a administré à peine plus de 21 % des doses Pfizer dont elle dispose, un chiffre comparable à la Calabre. A l’inverse, Le Latium (78 %), la Toscane (75 %) ou encore la Vénétie (74 %) apparaissent comme les bons élèves de la Péninsule. Le 6 janvier, Domenico Arcuri, qui pilote la cellule de crise pour lutter contre l’épidémie, a donc annoncé l’envoi d’ici au 20 janvier de 1 500 médecins et infirmières supplémentaires dans les régions qui ont pris du retard, en plus des 3 800 personnels de santé déjà déployés. La tranche d’âge 50-59 ans est actuellement la première concernée par la campagne de vaccination italienne.
En Espagne, l’opération a également commencé le 30 décembre. Mais depuis, celle-ci progresse à pas de tortue et de manière aussi très inégale selon les régions, compétentes en matière de santé. Selon les derniers chiffres publiés par le ministère de la santé, seules 139 339 personnes (sur 47 millions d’Espagnols) avaient été vaccinées le 5 janvier et 5 335 à Madrid, soit 0,1 % de la population de la capitale. Un retard imputable aux fêtes de Noël, a avancé le responsable régional de la santé, Antonio Zapatero, tandis que la présidente conservatrice de la communauté de Madrid, Isabel Diaz Ayuso, s’est tournée vers la Croix-Rouge dans l’espoir d’accélérer la cadence. Cette initiative a créé la polémique, l’opposition l’accusant de « privatiser » l’effort de vaccination.
La lenteur des opérations fait l’objet des mêmes critiques en Catalogne, où le gouvernement catalan a invoqué des problèmes logistiques, notamment le fait que nombre de supercongélateurs, bloqués à Calais après l’annonce de la fermeture des frontières avec le Royaume-Uni, ne sont pas arrivés à temps. Seule l’Andalousie est allée un peu plus vite, avec 40 263 personnes vaccinées le 5 janvier. Face à ces disparités, plusieurs organisations de médecins et d’infirmiers ont réclamé « un commandement unique » à la tête de la stratégie de vaccination.
- Belgique et Pays-Bas ont pris du retard
Plus tardive, la Belgique a démarré le 5 janvier sa campagne en ciblant les pensionnaires et le personnel des maisons de retraite. Une stratégie critiquée notamment par des médecins et les personnels d’hôpitaux, qui estiment qu’il fallait débuter par eux. Les syndicats d’enseignants avaient, eux aussi, réclamé, en vain, une priorité pour leurs affiliés. Après avoir évoqué un éventuel report de la deuxième injection du vaccin produit par Pfizer et BioNTech, ce qui aurait permis de vacciner davantage de personnes, les autorités y ont renoncé.
Aux Pays-Bas, la stratégie de vaccination a pris du retard, ce qui a poussé, mardi, le député populiste Geert Wilders à déclarer que le pays était « l’idiot du village européen ». Mis sur la sellette, le premier ministre, Mark Rutte, a dû convenir, lors d’un débat parlementaire, que le royaume avait perdu deux semaines précieuses. A deux mois des élections, cela pourrait handicaper le dirigeant libéral. La campagne de vaccination devait finalement démarrer mercredi 6 janvier, deux jours plus tôt que prévu. Symboliquement, c’est une infirmière d’Eindhoven qui sera la première à bénéficier du vaccin Pfizer-BioNTech : c’est dans sa profession que les réticences au vaccin sont les plus fortes.
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Thomas Wieder(Berlin, correspondant), Isabelle Mandraud, Jean-Pierre Stroobants(Bruxelles, bureau européen), Mirel Bran(Bucarest, correspondant), Isabelle Piquer(Madrid, correspondance), Marina Rafenberg(Athènes, correspondance), Anne-Françoise Hivert(Malmö (Suède), correspondante régionale), Romain Su(Varsovie, correspondance) et Olivier Bonnel(Rome, correspondance)
*L’Europe autorise un deuxième vaccin contre le Covid-19 sur fond de polémique quant aux achats en commun par les Vingt-Sept
Le sérum du groupe américain Moderna a reçu le feu vert des autorités européennes, tandis que la controverse est vive en Allemagne au sujet du nombre de doses commandées.
Par Virginie Malingre(Bruxelles, bureau européen)Publié le 06 janvier 2021 à 20h52 – Mis à jour le 07 janvier 2021 à 10h07
Temps de Lecture 4 min.
Et de deux ! Après avoir autorisé, le 21 décembre 2020, la mise sur le marché du vaccin contre le Covid-19 développé par l’allemand BioNTech et l’américain Pfizer, l’agence européenne des médicaments (EMA) et la Commission ont donné leur feu vert à l’américain Moderna, mercredi 6 janvier. En attendant d’autres autorisations de mise sur le marché qui devraient suivre, ce sont donc désormais 460 millions de doses – 160 millions pour Moderna et 300 millions pour Pfizer-BioNTech – qui seront mises à la disposition des Européens d’ici à la fin de l’année. Ce n’est pas encore assez pour vacciner les 450 millions de citoyens concernés – les vaccins autorisés nécessitent deux injections chacun –, mais cette annonce est bienvenue pour l’Europe.
Car la stratégie communautaire d’achats de vaccins fait aujourd’hui l’objet de nombreuses attaques, particulièrement en Allemagne. Afin de garantir à tous le meilleur prix et d’éviter une concurrence entre eux, dont les effets auraient été délétères, les Vingt-Sept ont décidé, au printemps, de négocier ensemble et de mutualiser leurs commandes. Ils se sont, dans cette logique, engagés auprès de six laboratoires (Pfizer-BioNTech, Moderna, AstraZeneca, Johnson & Johnson, Sanofi, CureVac) à acheter près de 2 milliards de doses, espérant ainsi se constituer un portefeuille de vaccins diversifié, à une période où il était impossible de savoir lequel d’entre eux serait efficace. « Si chacun avait négocié pour soi, l’Allemagne aurait tout pris, la France serait arrivée derrière, et les autres n’auraient pas eu grand-chose », commente un diplomate.
« Contraintes propres à l’Europe »
Alors que l’on assiste à une recrudescence des contaminations et que le rythme de vaccinations laisse à désirer, l’Europe est aujourd’hui critiquée pour être trop lente et n’avoir pas commandé assez de doses. « Les contrats qu’a conclus Bruxelles sont confidentiels, ce qui alimente la machine à rumeurs et fait de la Commission le bouc émissaire idéal », regrette l’eurodéputé Renew Pascal Canfin.
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« L’Europe est en retard », a ainsi déclaré Xavier Bertrand, président de la région Hauts-de-France, sur France Inter, mardi. C’est un fait, l’EMA met plus de temps à délivrer ses autorisations que ses homologues britannique, américaine ou israélienne. Ainsi, les vaccins Moderna, Pfizer-BioNTech ou AstraZeneca sont déjà administrés en dehors de l’Union européenne. Et les Etats-Unis, le Canada, le Royaume-Uni ou Israël ont commencé à vacciner avant l’Europe. « L’EMA s’assure de la sécurité et de l’efficacité des vaccins, elle regarde aussi les processus de production dans le détail. Et doit intégrer des contraintes qui sont propres à l’Europe, liées par exemple au multilinguisme », réplique la Commission.
Par ailleurs, les contrats qu’ont négociés, en amont, l’exécutif bruxellois et les Vingt-Sept avec les laboratoires ont été relativement longs à finaliser. « Aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, si ces vaccins devaient poser des problèmes, ce sont les Etats qui seraient juridiquement responsables. En Europe, la responsabilité est partagée entre les laboratoires et les Etats », explique Pascal Canfin. Qui plus est, on sait, grâce à des fuites, que Bruxelles a obtenu des laboratoires des prix plus bas que Washington, Londres ou Tel-Aviv, et cela explique sans doute aussi la durée des discussions
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Les attaques contre Bruxelles portent également sur le nombre de doses commandées à Pfizer-BioNTech, qui serait insuffisant. « Pourquoi la Commission a-t-elle commandé à l’avance si peu de doses de vaccin ? », a ainsi demandé, lundi, Olaf Scholz. Le ministre des finances allemand, qui sera le candidat du Parti social-démocrate (SPD) au poste de chancelier lors des élections générales de 2021, connaît pourtant la réponse puisque les Vingt-Sept ont tous participé à la négociation entre Bruxelles et les laboratoires et que les quantités commandées correspondent à la somme de leurs demandes.
« La Commission court derrière la polémique allemande »
Mais, il y a quelques mois, plusieurs pays, dont la Pologne, la Belgique ou la Bulgarie, hésitaient à acheter le vaccin Pfizer-BioNTech, à la technologie innovante et dont les conditions de conservation (à – 72 °C) compliquent l’administration. Ils ont finalement, quand le vaccin a été autorisé, revu à la hausse leurs commandes (dans la limite de la part qui leur était réservée, au prorata de leur population).
Le gouvernement d’Angela Merkel, lui, ne faisait pas partie des frileux, d’autant qu’il s’agit là d’une technologie développée par une entreprise allemande, BioNTech, et qu’une usine doit être construite en Allemagne afin d’en accroître la production. Et s’est donc trouvé moins servi qu’il pensait l’être.
Dans ce contexte, la Commission a levé l’option de 100 millions de doses qui était inscrite dans son contrat avec Pfizer-BioNTech (en plus des 200 millions d’achats fermes) et prévoit d’en attribuer 30 millions à Berlin. En sachant qu’une nouvelle commande pourrait suivre, si cela s’avérait nécessaire. « La Commission court derrière la polémique allemande », commente un diplomate. A ce stade, en tout cas, l’Allemagne, comme tous ses partenaires européens, est loin d’avoir injecté toutes les doses que lui a déjà livrées Pfizer-BioNTech.
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« L’Allemagne était en capacité de payer ce qu’a payé Israël et Israël sera immunisé dans quatre mois », décrypte une source européenne. Et certains, y compris dans l’entourage d’Angela Merkel, sont donc tentés de faire cavalier seul. Fin de non-recevoir de la chancelière, qui a rappelé, mardi, que l’achat en commun de vaccins par les Vingt-Sept « est dans l’intérêt de l’Allemagne », parce qu’elle est « entourée de pays européens » entre lesquels les biens comme les citoyens circulent librement. Notre sélection d’articles sur le coronavirus
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Virginie Malingre(Bruxelles, bureau européen)
La révélation du prix des vaccins contre le Covid-19 embarrasse l’industrie et la Commission européenne
Eva De Bleeker, secrétaire d’Etat belge au budget, a divulgué des détails confidentiels sur les contrats pharmaceutiques négociés par Bruxelles.
Par Jean-Pierre Stroobants(Bruxelles, Bureau européen)Publié le 21 décembre 2020 à 10h35 – Mis à jour le 21 décembre 2020 à 12h43
Temps de Lecture 2 min.

Ce n’était sans doute pas son but, mais Eva De Bleeker, la secrétaire d’Etat belge au budget et à la protection des consommateurs, a été saluée par certains pour avoir rendu publics, jeudi 17 décembre, les prix de vaccins contre le Covid-19. Tus par l’industrie pharmaceutique et la Commission européenne, silencieuse sur ce sujet sensible, ces tarifs ont été révélés par Mme De Bleeker, qui entendait riposter aux critiques de l’opposition nationaliste flamande. Celle-ci affirmait que le coût des vaccins n’était pas comptabilisé dans les projets budgétaires de la coalition dirigée par Alexander De Croo.
Dans un Tweet retiré une demi-heure plus tard, mais repéré notamment par le quotidien De Standaard – qui titrait aussitôt sur sa « lourde erreur politique » –, la secrétaire d’Etat libérale flamande a donc détaillé le prix des doses que le royaume entend acheter à six fabricants : 1,78 euro l’unité pour AstraZeneca, 6,93 (8,50 dollars) pour Johnson & Johnson, 7,56 pour Sanofi/GSK, 10 pour Curevac, 12 pour Pfizer-BioNTech, 14,68 (18 dollars) pour Moderna. Soit, pour la Belgique, un coût global de plus de 279 millions d’euros pour 33,5 millions de doses.
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« Je voulais être transparente, peut-être un peu trop transparente », a déclaré Mme De Bleeker en s’adressant aux députés belges. Selon elle, cela « ne met rien en péril », et, en tout cas, pas les livraisons des vaccins à la Belgique. Du côté de la Commission, on cachait mal l’embarras : « Tout ce qui concerne des informations comme le prix des vaccins est couvert par la confidentialité, c’est une obligation très importante, a affirmé un porte-parole.
C’est une exigence contractuelle », dans le cadre des commandes déjà passées.
Forte disparité des tarifs
Les révélations de la responsable belge ont d’abord étonné par la disparité des tarifs mis en évidence : une différence de 1 à 8 entre le vaccin le moins cher et celui le plus coûteux. Elle s’expliquerait par le recours à des technologies plus modernes pour les firmes pratiquant les prix les plus élevés, les autres laboratoires s’appuyant sur des techniques utilisées de longue date pour la mise au point d’autres vaccins. Une affirmation remise en question par plusieurs spécialistes qui soulignent que, traditionnellement, les entreprises américaines pratiquent des tarifs plus élevés, même pour des vaccins plus classiques.
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Il faut toutefois relever que même le tarif le plus élevé – celui de Moderna – est inférieur aux estimations qui circulaient lorsque les firmes se sont lancées dans une course effrénée pour mettre au point un vaccin contre le SARS-CoV-2 : on évoquait à l’époque un prix possible de 25 à 30 euros par unité de vaccin.
C’est sans doute l’action de la Commission européenne, qui menait la négociation et mettait en avant l’achat massif qu’elle envisageait, qui a convaincu les fabricants de réduire leurs exigences. D’où l’embarras des deux camps : en échange du rabais obtenu, la Commission s’engageait à payer, après l’approbation des vaccins par l’Agence européenne des médicaments (EMA), toute la commande passée, quelle que soit finalement l’efficacité des produits. Elle promettait aussi de ne pas révéler le tarif finalement conclu afin de permettre aux firmes de négocier librement avec d’autres acteurs internationaux. « Il est évident qu’après cette fuite, le secteur pharmaceutique sera encore plus prudent, voire exigeant, dans ses négociations avec des pouvoirs publics européens », commente un expert bruxellois.
Selon la présidente de la Commission de Bruxelles, Ursula von der Leyen, la vaccination pourrait débuter les 27, 28 et 29 décembre. L’EMA devait se pencher lundi 21 décembre sur le sort d’un premier vaccin, celui de Pfizer-BioNTech, que la Commission pourrait autoriser quarante-huit heures plus tard. L’examen du vaccin Moderna a, lui, été fixé au 6 janvier.
Jean-Pierre Stroobants(Bruxelles, Bureau européen)
« Mélange » de vaccins et délai entre deux injections : le pari du Royaume-Uni contre le Covid-19
Le Royaume-Uni s’est lancé dans une course de vitesse contre le virus et son variant apparu dans le Kent, à l’heure où la mortalité causée par la pandémie reste très importante.
Par Cécile Ducourtieux(Londres, correspondante)Publié le 07 janvier 2021 à 16h01 – Mis à jour le 08 janvier 2021 à 09h52
Analyse. Tant pis si toutes les évidences scientifiques manquent ou si certains essais cliniques n’ont même pas commencé : le Royaume-Uni s’est lancé à corps perdu dans une campagne vaccinale historique, brûlant des étapes face à l’urgence sanitaire – l’apparition d’un variant du SARS-CoV-2 entre 50 % et 70 % plus contagieux. Le premier ministre, Boris Johnson, s’est engagé « à utiliser chaque seconde du troisième reconfinement » annoncé en catastrophe, le 4 janvier, pour vacciner 13 millions de personnes d’ici à mi-février. Une stratégie ultra-pragmatique, soutenue par les autorités médicales du pays et suscitant pour l’instant peu de remises en cause nationales : le but est de sauver le plus de vies possible et de réduire la pression sur le NHS, l’hôpital public britannique.
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Il faut revenir sur les chiffres pour mieux comprendre le contexte national : le variant du virus « Kent » a été porté à la connaissance du gouvernement « le 18 décembre », a assuré le premier ministre britannique lors d’une conférence de presse, mardi 5 janvier. Depuis Noël, les infections et les hospitalisations ont explosé, surtout à Londres et dans le sud-est de l’Angleterre, où ce mutant circule le plus. Plus de 30 000 malades du Covid-19 étaient hospitalisés au 6 janvier, 30 % de plus que sept jours plus tôt. Mercredi, 62 322 nouveaux cas positifs ont été comptabilisés et 1 041 décès supplémentaires en 24 heures (portant le total des morts à plus de 77 000). Une personne sur 50 était infectée tout début janvier en Angleterre selon l’ONS, l’organisme national des statistiques.
Seule solution pour éviter une saturation du NHS d’ici à fin janvier : la course au vaccin contre le virus, et surtout contre ses mutants. Le Royaume-Uni a été le premier à lancer la campagne vaccinale avec Pfizer-BioNTech, le 8 décembre, et le premier à la démarrer, le 4 janvier, avec le vaccin conçu par l’université d’Oxford et le groupe AstraZeneca. Au 5 janvier, 1,3 million de personnes au Royaume-Uni avaient reçu leur première dose de vaccin, dont 650 000 âgées de plus de 80 ans, soit 23 % de cette classe d’âge.
Première immunité
Ces feux verts ont été accordés à la suite de procédures d’examen accélérées de l’agence britannique du médicament (le MHRA). Le JCVI, un comité d’experts définissant la stratégie vaccinale nationale, a aussi annoncé un changement brutal, le 30 décembre, expliquant privilégier désormais l’administration de la deuxième dose de vaccin (pour Pfizer-BioNTech et Oxford-AstraZeneca) au bout de douze semaines et non trois semaines, comme recommandé auparavant.
L’idée est de doter au plus vite le plus grand nombre possible de patients d’une première immunité. Deux doses restent recommandées « pour une efficacité à long terme » du vaccin, a précisé le professeur Wei Shen Lim, président du JCVI, mais, à l’en croire, « le vaccin Oxford-AstraZeneca apporte une efficacité de 70 % dès le 21e jour après la première dose, en attendant la deuxième ». Pfizer a protesté et l’Organisation mondiale de la santé a assuré, mardi, qu’il n’y avait pas « d’évidence scientifique » à recommander l’administration d’une seconde dose du vaccin « au-delà de six semaines » après la première dose.
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Pour autant, le MHRA et le JCVI s’y tiennent : la première dose permettra, assurent-ils, de limiter les formes graves de la maladie. Dans un contexte où le stock de vaccins est limité, « cela aura un effet sur la mortalité puis diminuera la pression sur le NHS », affirme Chris Whitty, le conseiller médical en chef du gouvernement. « La recommandation [d’un délai de douze semaines] est soutenue par de nombreuses autorités scientifiques, a assuré l’expert mardi. Nous aurions un vaccin en quantité infinie, nous ne procéderions évidemment pas comme cela. »
Logique d’urgence
Encore plus audacieux : le gouvernement britannique vient aussi d’ouvrir la voie au « mélange » vaccinal (première injection d’un premier vaccin, la deuxième d’un autre). Dans les cas où la deuxième dose d’un même vaccin n’est pas disponible dans un centre de vaccination pour une personne, il est « raisonnable d’offrir la deuxième dose disponible » dans ce centre, surtout « si l’individu est à risque immédiat », explique le gouvernement dans un « livre vert » mis en ligne tout début janvier. Alors même que les essais cliniques sur les « mix » vaccinaux sont à peine lancés, reconnaît le JCVI.
Cette logique d’urgence est encouragée par le Parti travailliste, première opposition au gouvernement conservateur de M. Johnson. « Nous avons été le premier pays au monde à autoriser le vaccin, soyons le premier au monde à vacciner notre population », insiste Keir Starmer, son patron. « J’ai pourtant été critique de la gestion du Covid par le gouvernement jusqu’à présent, mais je soutiens cette stratégie, qui va sauver des vies sans engendrer, a priori, d’effets négatifs trop importants », souligne Paul Hunter, spécialiste de santé publique à l’université d’East-Anglia.
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Quelques voix critiques se sont élevées dans le pays, pour l’instant marginales. « Il y a un manque de transparence, par manque de données publiques des groupes pharmaceutiques et des agences nationales. Et nous n’avons absolument pas la preuve qu’il est sûr de lancer une aussi vaste campagne en décalant la deuxième injection, nous ne savons rien de l’efficacité à long terme et des effets négatifs de ces choix », regrette Allyson Pollock, professeure en santé publique à l’université de Newcastle. Des médecins se sont également plaints du changement de pied au sujet du délai entre la première et la deuxième dose. « Quand vous êtes médecin, votre priorité est votre patient, mais si on administre à certains la deuxième dose trois semaines plus tard, d’autres pourraient mourir faute d’avoir reçu une première dose », estime le professeur Hunter.
Le gouvernement Johnson veut atteindre 2 millions d’injections par semaine afin de vacciner tous les plus de 70 ans, les personnels de santé et des maisons de retraite d’ici à mi-février, en espérant que cela limitera le nombre des morts et fera vite baisser la pression sur le NHS. « C’est réaliste mais ce sera difficile », a reconnu Chris Witthy, mardi.