Tensions autour du projet de « conseil national des imams »
La création de l’organisme destiné à certifier les ministres du culte musulman dans l’espoir de lutter contre l’extrémisme est menacée par les polémiques entre les différentes fédérations de fidèles.
Par Cécile Chambraud Publié le 06 janvier 2021 à 05h39 – Mis à jour le 06 janvier 2021 à 14h06
Temps de Lecture 5 min.

« Je ne peux pas accepter de travailler avec des gens qui ne respectent pas la République. » Une semaine après avoir claqué la porte du projet de « conseil national des imams » (CNI), dont la création est réclamée par le président de la République, Emmanuel Macron, pour réguler le culte musulman, le recteur de la Grande Mosquée de Paris (GMP) assure au Monde que sa décision est « définitive ». « Je ne reviendrai pas dessus, insiste Chems-Eddine Hafiz. Car on est dans le mensonge et la manipulation. »
La colère du recteur vise certains de ses homologues, patrons comme lui de fédérations musulmanes, qu’il accuse de saboter la « charte des valeurs » actuellement en négociation. Elle devrait être signée par les ministres du culte et par les fédérations pour attester de leur respect des règles républicaines.
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Pour sauver le futur CNI du naufrage qui le menace désormais, le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, s’apprête à recevoir une à une, dans les jours qui viennent, lesdites fédérations musulmanes qui composent le Conseil français du culte musulman (CFCM), l’organisme chargé de représenter, auprès des pouvoirs publics, la deuxième confession en nombre de fidèles.
Objectif : faire sortir de l’ornière ce projet destiné à certifier les imams, dans l’espoir de lutter contre l’extrémisme. Le 2 octobre 2020, le président de la République avait donné « six mois » au CFCM pour organiser la formation et la labellisation des imams.
« Deux perspectives qui s’affrontent »
L’assassinat de Samuel Paty, ce professeur d’histoire-géographie décapité, le 16 octobre 2020, à proximité d’un collège de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), puis l’attentat à la basilique Notre-Dame de Nice, le 29 octobre, ont resserré l’ultimatum. Le 18 novembre, à l’Elysée, les fédérations du CFCM ont présenté un projet de « conseil des imams ». Au cours de la réunion avec le chef de l’Etat, l’idée d’accompagner le CNI d’une charte a pris corps et les participants se sont engagés à revenir avec un texte quinze jours plus tard. « Il faut sortir des ambiguïtés, avoir une adhésion massive des différentes fédérations aux valeurs de la République », avait déclaré Emmanuel Macron.
Les discussions entre les huit fédérations concernées ont pris un peu plus de temps. Quelques points sensibles ont concentré les débats. Le premier concerne la dénonciation de l’« islam politique ». Certains ont jugé le terme « flou, prêtant à confusion » et ont préféré parler de « l’instrumentalisation politique de l’islam ». Souhaitée par la GMP, l’énumération des obédiences censées entrer dans cette catégorie (wahhabisme, salafisme, Frères musulmans…) n’a pas non plus été du goût de tout le monde. « Des fédérations se sentaient visées par la référence aux Frères musulmans », observe un participant en citant Musulmans de France (MF), l’ex-Union des organisations islamiques de France (UOIF).
L’emploi du terme « apostasie », pour affirmer que la renonciation à la religion musulmane est licite, a également été débattu, certains faisant valoir qu’il désigne également le fait de prendre les armes contre son groupe social, ce qui est condamnable. Au chapitre de l’égalité homme-femme, si le bannissement de l’excision et du mariage forcé a été retenu, celui des certificats de virginité – qui figure dans le projet de loi confortant les principes républicains – a été exclu, car considéré comme étranger aux sociétés musulmanes.
La crise éclate le 28 décembre
Ces discussions trahissent-elles des désaccords de fond, comme le laisse entendre la diatribe de Chems-Eddine Hafiz ? Au ministère de l’intérieur, on semble le penser. « Il y a deux perspectives qui s’affrontent au sein du CFCM, estime-t-on. S’ils parviennent à dépasser cela, on pourra dire qu’un grand pas conceptuel a été franchi. » Toujours est-il que, le 15 décembre, les représentants des huit fédérations ont avalisé un texte de synthèse qui doit servir de base de discussion avec le ministre de l’intérieur. A partir de là, les interprétations divergent.
La crise éclate le 28 décembre. Réunis pour valider le texte du 15, les représentants des fédérations, dont ceux de la GMP, prennent connaissance du communiqué au vitriol publié par Chems-Eddine Hafiz, également vice-président du CFCM. Il y accuse « la composante islamiste » du CFCM, « notamment celle liée à des régimes étrangers hostiles à la France », d’avoir « bloqué les négociations en remettant en cause presque systématiquement certains passages importants ». Il ne précise pas qui il place sous cette étiquette mais, dans le contexte, tout le monde comprend qu’il vise Musulmans de France, la Confédération islamique Milli Gorus (CIMG), proche de la Turquie, et Foi et Pratique (tabligh, une composante très observante et conservatrice).
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Mohammed Moussaoui, le président du CFCM, est estomaqué. « Le 15 décembre, le texte de synthèse avait été validé par l’ensemble des composantes, dont le recteur de la GMP, affirme-t-il aujourd’hui. Comment expliquer qu’on a travaillé jusque-là sans problème avec des gens qu’on juge soudain dangereux ? » « Jeter l’opprobre sur des composantes avec qui on travaille depuis des années en les traitant d’islamistes n’est pas acceptable », abonde Fatih Sarikir, le président de la CIMG.
Chems-Eddine Hafiz, lui, se sent mis en cause personnellement. Il cite la publication d’une charte présentée par un « collectif de mosquées » et celle d’un article mettant en cause son rôle, paru sur le site Mediapart. « C’est le recteur qui est attaqué, accuse-t-il aujourd’hui. Moi, je mène mon combat en toute transparence. La position de Mohammed Moussaoui est inexplicable. Pourquoi me dénigre-t-il ? Il a subi les mêmes accusations que moi. Nous sommes jetés en pâture sur les réseaux sociaux. Je suis sous protection policière depuis deux mois. »
« Casus belli »
Certains, sous le couvert de l’anonymat, accusent le recteur de la GMP d’avoir été dès le départ hostile au principe même d’un « conseil national des imams », pour préserver la souveraineté de sa fédération. « Pour l’enterrer, il a sciemment fait capoter l’accord sur la charte en y introduisant des formulations humiliantes pour les musulmans », accuse l’un des négociateurs.
Pour d’autres, il est apparu comme « servant des intérêts politiques », par exemple lorsqu’il a reçu Gérald Darmanin à la Grande Mosquée de Paris, le 18 septembre. « Ça a été vu comme un casus belli par la composante marocaine », dont relèvent deux fédérations, dont celle de Mohammed Moussaoui, glisse-t-on. Ou encore lorsque Mohamed Antar Daoud, l’ambassadeur d’Algérie en France, en visite à la GMP le 17 décembre, a déclaré à la télévision algérienne : « La Grande mosquée de Paris est d’abord algérienne et ne sera jamais autre chose et c’est ça le plus important. »
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Pour finir, six des huit fédérations impliquées dans le processus ont annoncé conjointement, le 31 décembre, qu’elles entendent poursuivre la création du CNI assorti de sa charte, même sans la GMP. L’exécutif se satisfera-t-il de ces interlocuteurs ?
« Sur l’organisation de l’islam de France, les solutions d’Emmanuel Macron reposent sur trois idées fausses »
TRIBUNE
Azzedine Gaci
Recteur de la mosquée Othmane de Villeurbanne
Un « islam des Lumières » pour reconquérir les territoires de la République est possible, explique Azzedine Gaci, le recteur de la mosquée Othmane de Villeurbanne. Encore faut-il emprunter les bonnes voies.
Publié le 14 octobre 2020 à 05h30 – Mis à jour le 14 octobre 2020 à 07h17 Temps de Lecture 4 min.
Tribune. Dans son discours du vendredi 2 octobre aux Mureaux (Yvelines), le président de la République, Emmanuel Macron, s’est employé à rassurer les citoyens face à la montée de ce qu’il qualifie de « séparatisme islamiste » dans certaines villes de France. Il a annoncé la création d’un « institut scientifique d’islamologie » pour la formation d’islamologues [chercheurs spécialisés dans l’étude de l’islam et du fait religieux islamique] – mais rien de vraiment concret ou de nouveau sur celle des imams.
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Pour mener à bien ses projets, le chef de l’Etat compte s’appuyer sur une instance représentative de l’islam en France, qui porte une lourde responsabilité dans les problèmes que connaissent les citoyens français de confession musulmane aujourd’hui. Mais les solutions qu’il préconise reposent sur trois idées fausses, en ce qui concerne l’organisation de l’islam de France.
L’importance du niveau départemental
D’abord, croire que la solution viendra d’en haut. Les fidèles musulmans avaient placé de grands espoirs dans le Conseil français du culte musulman (CFCM). Hélas ! Depuis sa création, en 2003, le CFCM, sous contrôle des chancelleries étrangères, reste paralysé par des conflits internes. C’est pourtant à cette instance, qui ne peut se prévaloir d’aucune grande réalisation, que le président de la République a confié la tâche, très exigeante, de la certification et de la labélisation des imams. Soyons sérieux ! Le Conseil français du culte musulman ne réalisera sûrement pas en six mois ce qu’il n’est jamais parvenu à accomplir en dix-sept années d’existence.
Dans notre pays, la majorité des musulmans pense que c’est à elle de faire émerger, par le bas, la structure représentant le culte. Quoi de mieux, pour cela, que le niveau départemental ? Les différentes mosquées, familières les unes des autres, pourraient ainsi travailler, réfléchir et avancer ensemble en définissant des projets communs. Une telle décentralisation comporterait un autre avantage, non négligeable : les pays étrangers auraient beaucoup plus de difficultés à établir une tutelle sur l’islam en France.
Formation des imams
Ensuite, croire que la formation des imams est la clé de tous les problèmes. La France compte quelque 2 500 lieux de culte musulmans et environ 2 000 imams, dont près de 300 sont envoyés par l’Algérie, le Maroc et la Turquie, en vertu d’accords officiels. Une grande partie de ces imams n’ont jamais suivi la moindre formation théologique universitaire. Ils sont donc incapables de produire une pensée religieuse en phase avec le contexte et les réalités françaises. De même ne sauraient-ils proposer des alternatives aux lectures littéralistes qui dominent le plus souvent le rapport aux textes fondateurs de l’islam. C’est pourquoi de telles personnes demeureront impuissantes à lutter contre la radicalisation.
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S’ajoute un autre écueil : se sachant surveillés de près, ces imams-là se contentent de faire le strict minimum dans les mosquées. Pour autant – soulignons-le –, très rares sont ceux qui continuent de véhiculer un discours contraire au message de paix de l’islam : s’ils représentent 1 % à 2 % de l’ensemble, c’est bien le maximum, et leur cas peut être réglé par une application stricte des lois déjà existantes.
La formation des imams à un niveau académique, tout comme le fait qu’ils s’expriment en français, est donc une nécessité absolue – le radicalisme prospère là où la science et la connaissance ont déserté. Mais il serait illusoire de penser qu’une telle formation puisse être la clé de tous les problèmes. Oui, il existe une tendance à une certaine radicalité chez des jeunes pour qui les réseaux sociaux sont devenus un véritable mode de vie. Seulement, pour contrecarrer cette tendance, il faudrait commencer par mieux l’étudier. Et cela demanderait beaucoup de moyens humains, intellectuels et financiers. Le président de la République n’a fait aucune proposition en ce sens.
Ghettoïsation à l’américaine
Enfin, continuer à rêver d’un islam en France qui se vit plus culturellement, que cultuellement. Emmanuel Macron entend encourager, entre autres, l’enseignement des civilisations musulmanes pour bâtir un « islam des Lumières ». Il a annoncé le déblocage de 10 millions d’euros pour la Fondation de l’islam de France, afin de lui permettre de développer ses activités culturelles, et la mise sur pied d’un « institut scientifique d’islamologie ». Si celui-ci voit le jour, sa mission sera de former des islamologues censés reconquérir les « territoires culturels » occupés par les tenants du « séparatisme ».
La montée en puissance de la violence et les déferlements de haine paralysent beaucoup d’imams et de responsables religieux, tous de bonne foi et souvent démunis face à ce phénomène qui les dépasse. Cet institut pourrait les aider à comprendre les racines de ces dérives et tenter par là même d’apporter des éléments de réponse aux parents qui voient avec angoisse leurs enfants s’enfoncer dans de telles spirales. Il reste à savoir quand ces islamologues seront opérationnels et quelles actions mener en attendant leur venue
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Mais soyons clairs : si le but est d’essayer de mettre en place un islam qui se vivrait plus culturellement, que cultuellement, cela ne servirait à rien, sinon à ajouter de la confusion à la confusion. Inutile de nier la réalité : l’islam est une foi et une spiritualité nourries par une pratique articulée autour des « cinq piliers ». Les musulmans continueront à pratiquer leur religion. Il faudrait juste les aider à harmoniser cela avec les sociétés dans lesquelles ils vivent – et dans le strict respect des lois républicaines.
Dans son diagnostic, le président de la République a bien peu insisté sur le rôle majeur des politiques successives dans la ghettoïsation à l’américaine des quartiers pauvres en France. S’y accumulent les problèmes de drogue, de chômage, d’insécurité et de marginalité, avec les conséquences que l’on sait. Malgré tous les débats et polémiques qu’il suscite, l’islam radical n’est pas la cause de tous les problèmes dans notre pays. Les solutions avancées par Emmanuel Macron paraissent très insuffisantes et risquent de rester sans portée pratique.
Azzedine Gaci est recteur de la mosquée Othmane de Villeurbanne (Rhône) et enseignant-chercheur en physique quantique et semi-conducteurs à l’Ecole supérieure de chimie, physique, électronique de Lyon.
Azzedine Gaci(Recteur de la mosquée Othmane de Villeurbanne)
**Qui seront les imams homologués ? Les limites du futur conseil national des imams
Réunies par Emmanuel Macron mercredi, les fédérations musulmanes ont accepté les principes d’un tel organisme. Mais ses mécanismes d’homologation et son crédit posent question.
Par Cécile ChambraudPublié le 22 novembre 2020 à 03h03 – Mis à jour le 22 novembre 2020 à 05h19
Temps de Lecture 4 min.

Tareq Oubrou n’en revient toujours pas. Cela fait près de deux ans que l’imam de Bordeaux travaille, avec des collègues, à la création d’un « conseil national des imams ». Auteur de plusieurs livres dans lesquels il développe les implications d’un islam acculturé au contexte européen, qui ont contribué à sa notoriété, il est convaincu de l’utilité d’une telle instance.
Mais pourquoi donc l’exécutif a-t-il choisi, pour la créer, des personnes dont aucune n’est imam ? Des présidents de fédérations dont les plus importantes sont liées à des pays de l’influence desquels on prétend justement vouloir s’extraire ? Pourquoi ne lui a-t-on pas même passé un coup de téléphone, ni aux autres religieux avec qui il travaille ? « Aucun imam ou théologien de la scène musulmane française n’a été consulté, s’insurge-t-il. Or, un conseil national des imams, c’est l’affaire des imams, pas des laïcs ! »
Mercredi 18 novembre, réunis à l’Elysée par Emmanuel Macron, les neuf présidents des fédérations musulmanes représentées au Conseil français du culte musulman (CFCM) ont accepté les principes d’un conseil national des imams. Celui-ci serait composé d’eux-mêmes, qui ne sont pas imams, et de neuf imams, un par fédération, choisi par son président. Autant dire qu’ils auront la complète maîtrise de cette instance, qui fonctionnera de la même manière que le CFCM, c’est-à-dire par consensus. Raison pour laquelle cet organisme n’a jamais pu faire aboutir les différents projets auxquels il a travaillé au cours des années, comme une charte du halal, une charte des imams, la mise en route d’un conseil théologique, qui existe mais ne s’est pour ainsi dire jamais réuni.
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Anouar Kbibech, le président du Rassemblement des musulmans de France (RMF), a rappelé au chef de l’Etat que, cinq ans auparavant, jour pour jour, juste après les attentats de novembre 2015, il se trouvait place Beauvau avec le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve. Alors président du CFCM, Anouar Kbibech avait proposé ce jour-là un mécanisme de certification des imams par le CFCM. « Mais il n’y a pas eu de consensus à l’époque. Et on a perdu cinq ans », regrette-t-il aujourd’hui.
Qu’est-ce qui a changé depuis ? « Aujourd’hui, il y a un dialogue direct du président de la République et du ministère de l’intérieur avec les présidents de fédération,explique-t-il. Cela permet de dépasser les bisbilles internes. » Autant dire qu’il a fallu « l’immense pression » promise par Emmanuel Macron dans son discours des Mureaux (Yvelines) pour que, individuellement et hors cadre du CFCM, les neuf fédérations donnent leur accord de principe à un texte de cadrage.
« Ils vont s’autolabelliser »
Encore faut-il préciser que l’accord n’est pas complet. « Il reste à s’entendre sur les critères d’évaluation des trois catégories d’imams, celui qui conduit les prières quotidiennes, le prédicateur du vendredi et le conférencier, indique Amar Lasfar, le président de Musulmans de France (MF), l’ex-Union des organisations islamiques de France. Ce n’est pas encore le cas à 100 %. » « Il n’y a pas de blocage, mais il reste du travail », confirme M. Kbibech. Les présidents de fédération ont promis au chef de l’Etat de parvenir à un accord dans les quinze jours, avant une prochaine réunion à l’Elysée.
Qui seront les imams homologués ? Chaque ministre du culte devra faire une demande individuellement, bien évidemment sur la base du volontariat. Or, plus d’une moitié d’entre eux sont rattachés à des mosquées qui ne participent pas à l’élection du CFCM. Pourquoi iraient-ils demander cette certification à des fédérations qui leur sont étrangères ? Et à un organisme ignoré de la grande majorité des musulmans qui fréquentent les quelque 2 500 mosquées et salles de prière ?
Aujourd’hui, selon M. Lasfar, « toutes fédérations confondues, on ne dépasse pas cinq cents imams », auxquels s’ajoutent les trois cents imams détachés par la Turquie, l’Algérie et le Maroc, et qui sont appelés à disparaître d’ici à 2024. « Les fédérations vont labelliser leurs propres imams sur des critères d’appartenance “ethnique”, raille M. Oubrou, qui prêche pour un conseil national indépendant des fédérations. Ils vont s’autolabelliser. » Et « ces imams feront fuir tous les jeunes », qui ne goûtent guère une estampille d’« imam officiel », ajoute un acteur de l’organisation de l’islam.
Si l’on veut effectuer sérieusement ce travail d’homologation, vérifier les qualifications et les parcours, il faut un minimum de financement. Or, le CFCM en manque, ou du moins il ne s’est pas donné les moyens d’en avoir, la décision revenant, là encore, aux fédérations. « Le conseil national devra avoir ses propres moyens, indépendamment du CFCM, estime M. Kbibech. Chaque fédération devra mettre au pot. » En auront-elles la volonté ?
Des fédérations visées
Mercredi, Emmanuel Macron a également exigé des neuf fédérations qu’elles s’accordent sur une charte « des valeurs républicaines », rédigée avec le ministère de l’intérieur – il a chargé Gérald Darmanin de boucler l’affaire –, qu’elles devront signer. Cette fois, il s’agit d’une sorte de « label » de républicanisme qui serait décerné par l’Etat. Cette charte comprendra une clause sur le fait que l’islam est une religion et pas un mouvement politique, et une autre sur la non-ingérence d’Etats étrangers. Si l’une d’entre elles ne la signait pas ou ne la respectait pas, a précisé l’Elysée, des « conséquences » en seraient tirées. De quel ordre ? Compte tenu du contexte, on peut penser à une menace voilée de dissolution.
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Lors de la rencontre de mercredi, le chef de l’Etat n’a désigné personne. Mais chacun a bien compris qu’il s’agissait d’un test pour les deux fédérations turques et pour MF, dont les affinités avec les Frères musulmans lui valent souvent d’être accusée de promouvoir un islam politique. « A aucun moment on ne s’est sentis désignés, assure M. Lasfar. Il nous a tenu un discours franc, mais c’était à toutes les fédérations. Moi, j’ai été clair : les musulmans de France sont des citoyens d’abord. La charia des musulmans, c’est la loi de la République. Ces questions nous sont posées encore et encore, mais il y a longtemps que, nous, nous les avons évacuées. »