« Projet Cartel » : au Mexique, le silence ou la mort pour les journalistes
Par Frédéric Saliba
Publié le 06 décembre 2020 à 18h00 – Mis à jour le 07 décembre 2020 à 04h32
ENQUÊTE
Travailler sur les liens entre « narcos » et pouvoir est périlleux : 119 professionnels des médias ont été tués en vingt ans au Mexique. « Le Monde » a enquêté sur place avec le collectif Forbidden Stories dans le cadre du « Projet Cartel ».
« Mexique, l’empire des cartels ». C’était sa collègue, son amie. Les deux femmes partageaient le même « journalisme de combat » dans la moiteur de l’Etat de Veracruz, bordé par le golfe du Mexique. La région, qui prend des airs de petit paradis avec ses longues plages, sa végétation tropicale et sa gastronomie épicée, s’est transformée en enfer pour les journalistes, pris en étau entre les cartels de la drogue et les hauts fonctionnaires véreux. La vie de Norma Trujillo, 52 ans, a basculé le 28 avril 2012. Ce jour-là, sa consœur, Regina Martinez, correspondante régionale du prestigieux hebdomadaire d’investigation Proceso, était assassinée à Xalapa, capitale du Veracruz. Depuis, des caméras de sécurité surveillent la maison de Norma. Cette mère de deux enfants ne sort plus à la nuit tombée.
Coordonné par le réseau de journalistes d’investigation Forbidden Stories, créé pour poursuivre le travail d’autres reporters, menacés, censurés ou assassinés, un collectif de vingt-cinq médias internationaux, dont Le Monde, a enquêté sur l’« affaire Regina Martinez », trop vite classée. Son meurtre, prélude à une explosion de violence contre les journalistes au Mexique, révèle un « système » qui met la profession face au peloton d’exécution de la narcopolitique mexicaine.

« Sa mort a marqué un avant et un après pour la profession, raconte Norma, journaliste à l’édition régionale du quotidien La Jornada. Elle faisait partie d’un magazine national important. On la croyait protégée. » Le frêle rempart de la notoriété n’a pas tenu. Cent dix-neuf professionnels des médias ont été assassinés au Mexique en vingt ans, selon le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), organisation de défense de la liberté d’informer.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Au Mexique, la presse victime des cartels
Avec huit tués en 2020, le Mexique est le pays le plus meurtrier au monde pour les professionnels des médias. Deux d’entre eux ont été assassinés, cette année, dans le Veracruz, qui possède le triste record des crimes dirigés contre les journalistes parmi les 32 Etats mexicains. « Ils sont tués afin de taire une information gênante pour le crime organisé ou pour les autorités corrompues, qui n’hésitent pas à recourir à l’ultraviolence », s’insurge Jan-Albert Hootsen, représentant du CPJ au Mexique, en précisant que plus de 90 % de ces meurtres restent impunis.

L’équipe de Forbidden Stories a suivi la piste des investigations de Regina Martinez. Un mètre cinquante, frêle, introvertie, celle que ses amis appelaient « la chaparrita » (« la petite ») était une enquêtrice redoutable, tenace et prolifique. Des exécutions massives au gouffre de la dette régionale, des exactions des militaires aux malversations des notables, sa plume aiguisée avait révélé plusieurs scandales dans une région pétrolière devenue stratégique pour le trafic de drogue, avec ses trois ports et ses 700 km de côte. « Elle restait très discrète sur ses investigations en cours », se rappelle Norma Trujillo qui, le jour de sa mort, a ressenti « d’abord de la colère, puis de la peur ».
La piste du « crime passionnel »
Le 28 avril 2012, son corps est découvert dans sa maisonnette, située dans un quartier populaire du sud-ouest de Xalapa. La police la trouve dans la salle de bains, étendue sur le dos, le visage tuméfié. Cette célibataire de 48 ans a été rouée de coups, puis étranglée avec une serpillière. Le médecin légiste repère des lacérations à l’intérieur des lèvres qui correspondent, selon lui, à « une morsure humaine ». Regina a perdu deux dents. Elle a des côtes fracturées et des ecchymoses sur le visage, la clavicule droite, la poitrine et le dos. Elle s’est débattue, des fragments de peau ont été découverts sous ses ongles.

Son ordinateur et deux téléphones portables ont disparu. Mais les deux pièces sont plutôt en ordre. Dans le salon, il y a des bouteilles de bière vides. Les enquêteurs en déduisent que Regina a laissé entrer ses agresseurs, qu’elle connaissait. Un voisin a aperçu deux suspects : Adrian Hernandez Dominguez, surnommé « El Jarocho », et Jorge Antonio Hernandez Silva, alias « El Silva ». Le premier est décrit comme « violent ». Le second est un marginal connu du quartier. Le parquet local écarte vite le mobile d’ordre professionnel, favorisant la piste d’un vol, doublé d’un « crime passionnel ».
Le 31 octobre 2012, « El Silva », 34 ans, est présenté à la presse. Il a avoué s’être rendu chez Regina avec « El Jarocho » qui entretenait, selon les autorités locales, une relation sentimentale avec elle. Leur dispute aurait provoqué le décès de Regina. Le parquet s’enorgueillit d’avoir clos l’affaire en… cent quatre-vingts jours. Son complice présumé, « El Jarocho », est en fuite. Il ne sera jamais retrouvé. « El Silva » est condamné à trente-huit ans de prison pour homicide et vol aggravé. Mais il se rétracte une fois derrière les barreaux, dénonçant des aveux obtenus sous la torture. Des examens psychologiques et médicaux l’attestent. Depuis, il purge toujours sa peine.
« A l’époque, la justice de l’Etat de Veracruz était une porcherie », soupire Laura Borbolla, arrivée sur le lieu du crime quatre jours après la mort de Regina Martinez. Cette élégante juriste était à la tête du nouveau parquet fédéral chargé des délits commis contre la liberté d’expression (Feadle), créé deux ans plus tôt pour rompre avec l’impunité des meurtres de journalistes. Elle a mené une enquête parallèle à celle du parquet de Veracruz. Huit ans plus tard, elle dénonce pour la première fois à la presse « une volonté d’occulter les faits » de la part des autorités locales.« Si c’était un vol, tout aurait été retourné. Pourquoi n’ont-ils pas pris le lecteur CD neuf encore dans sa boîte ? » Sans parler des boucles d’oreilles en or posées sur la commode…
Un « bouc émissaire idéal »
Pis, les experts du parquet jouent les débutants en dispersant une quantité excessive de poudre noire utilisée pour révéler les empreintes –« une procédure qui s’apprend en première année de criminologie ». Les rares marques digitales relevées ne correspondent pas à celles d’« El Silva », ni les fragments de peau. Mme Borbolla accuse Enoc Maldonado Caraza, alors directeur de l’agence d’investigation locale, d’avoir volontairement manipulé l’enquête. « On ne saura peut-être jamais qui a tué Regina, mais je sais qui ne l’a pas tuée. » Mme Borbolla n’a jamais pu interroger l’accusé ni le témoin-clé.

Pour l’avocate du condamné, Diana Coq Toscanini, « “El Silva” est le bouc émissaire idéal : un petit délinquant qui ne sait ni lire ni écrire. Il est porteur du VIH et va mourir ». La version officielle est diffusée dans la presse locale et sur les réseaux sociaux. L’équipe de Forbidden Stories a détecté 190 faux comptes Twitter robotisés (« bots ») qui ont relayé en masse l’information. « Un scénario de mauvais film », commente Jorge Carrasco, qui couvre l’affaire pour Proceso. Le journaliste dénonce les failles de l’enquête dans ses articles. Le dernier, publié le 14 mars 2013, et titré « Affaire Regina : sans avancée, sans explication, sans crédibilité… », lui vaut des SMS le menaçant de mort. M. Carrasco se réfugie en France, avant de renoncer à l’enquête. « J’avais très peur pour ma famille. »
Norma Trujillo aussi a été menacée : « Des messages et des appels à 2 heures du matin. Du genre : “Si tu sors, tu vas mourir.” » Elle intègre le nouveau mécanisme de protection des journalistes, créé juste après la mort de Regina Martinez. Les menaces ont continué sporadiquement jusqu’à fin 2019. Outre les caméras de surveillance, Norma dispose toujours d’un « bouton de panique » pour avertir les autorités en cas d’agression. Mais cette femme courageuse refuse la présence de gardes du corps, qu’elle trouve contraignante.
Actes de barbarie
Pourtant, certains crimes contre les journalistes pourraient figurer dans des films d’horreur : le 9 septembre 2020, Julio Valdivia, reporter du quotidien El Mundo de Cordoba, a été découvert décapité à la scie sauteuse dans le centre de l’Etat de Veracruz. Le corps torturé du journaliste de 43 ans se trouvait le long d’une voie ferrée. Un type d’actes de barbarie couverts par Regina neuf ans plus tôt : le 20 septembre 2011, 35 corps dénudés et torturés étaient abandonnés, en plein jour, sur un boulevard très fréquenté de Boca del Rio, banlieue chic de la ville portuaire de Veracruz, dans l’Etat du même nom. L’événement marque l’arrivée du cartel de Jalisco Nueva Generacion (CJNG) dans la région. Encore embryonnaire, le CJNG déclare la guerre à Los Zetas, un cartel d’anciens militaires, dont c’est le fief. L’article de Regina Martinez fait la « une » de Proceso. Mais le magazine disparaît des kiosques du Veracruz. Des inconnus ont acheté en masse les exemplaires…

Dans ses articles, Regina accuse les gouverneurs Fidel Herrera (2004-2010) et Javier Duarte (2010-2016) d’avoir permis aux cartels de prendre pied dans le Veracruz. Peu avant sa mort, elle dénonce aussi leur pillage des caisses de l’Etat local, dont le déficit public a décollé de 67 000 % en onze ans. Les deux hommes sont des caciques du PRI (Parti révolutionnaire institutionnel, centre), l’ancien parti hégémonique, clientéliste et corrompu, qui est resté à la tête du Mexique durant soixante et onze ans, jusqu’en 2000, avant de revenir au pouvoir de 2012 à 2018. Sous le mandat de M. Duarte, 17 journalistes ont été assassinés et quatre portés disparus, un record inégalé.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Mexique : le Veracruz sous l’emprise du crime
L’ancien gouverneur est arrêté, en 2017, au Guatemala, après six mois de cavale. Il est condamné, en septembre 2018, à neuf ans de prison et 59 000 pesos (2 500 euros) d’amende pour blanchiment d’argent et association de malfaiteurs. Une sentence plutôt légère au regard des millions détournés. Quarante et une luxueuses propriétés sont saisies. « Duarte opérait par le biais de prête-noms à travers des sociétés-écrans bénéficiaires de contrats publics », explique Santiago Nieto, directeur de l’Unité mexicaine de renseignement financier (UIF). Les fonds étaient ensuite transférés » sur des comptes à l’étranger.
Sa chute éclabousse le président Enrique Peña Nieto (2012-2018), qui l’avait présenté, en 2012, comme l’incarnation d’un « nouveau PRI », en rupture avec la corruption. Le 5 novembre 2020, M. Duarte a impliqué M. Peña Nieto dans le scandale Odebrecht, le géant brésilien du BTP, qui avait distribué des pots-de-vin en Amérique latine. Cela pourrait contribuer à ce que le condamné bénéficie d’une remise de peine.
Une enquête sur d’immenses fosses communes
L’équipe de Forbidden Stories a découvert, grâce à des témoignages concordants, que Regina Martinez s’apprêtait à publier un article explosif sur d’immenses fosses communes clandestines dans la région. L’affaire aurait entaché l’image de M. Duarte, soucieux de minimiser la violence exponentielle. D’autant qu’une enquête officielle révélera, en 2016, l’existence d’escadrons de la mort, composés de policiers, qui chassaient les membres supposés du crime organisé.
Autre piste : Regina Martinez a participé à un article publié dans Proceso, trois semaines avant sa mort, sur les liens entre Los Zetas et d’anciens hauts fonctionnaires corrompus. Elle avait déjà écrit, en 2011, que la moitié de l’administration était infiltrée par Los Zetas. La journaliste s’intéressait à l’héritage mafieux laissé à M. Duarte par son mentor. Ses assassins ne lui ont pas donné le temps de terminer son enquête sur M. Herrera.
L’année suivante, le procès aux Etats-Unis d’un sulfureux homme d’affaires, Francisco Colorado Cessa, alias « Pancho Colorado », révèle son rôle d’intermédiaire entre Los Zetas et M. Herrera. L’organisation a versé à l’homme politique 12 millions de dollars (10 millions d’euros) pour sa campagne électorale de 2004, selon un témoin. Le tout « pour laisser le cartel opérer en toute impunité », raconte à Forbidden Stories l’ancien agent du Bureau fédéral d’enquête (FBI) américain, Arturo Fontes, reconverti dans le conseil en sécurité (Fontes International Solutions), qui confie que « les Zetas avaient surnommé M. Herrera “Zeta 1” », en référence à son rôle-clé dans le narcotrafic. « Pancho Colorado » a été condamné à vingt années de prison.
Mais l’ancien gouverneur ne sera, lui, pas poursuivi par la justice. Entre 2015 et 2017, il vit tranquillement à Barcelone, nommé consul par M. Peña Nieto. Jet privé, yacht, voitures de luxe, ranchs… sa fortune suscite la polémique. M. Herrera la justifie par des aubaines plutôt improbables durant son mandat à la tête du Veracruz : il a gagné à deux reprises, en 2008 et 2009, 75 millions (3 millions d’euros) puis 50 millions de pesos (2 millions d’euros) à la loterie nationale.
Les « intouchables » du gouvernement local
Aujourd’hui, M. Duarte, 47 ans, est en prison. M. Herrera, 71 ans, est libre. Les enquêtes et les poursuites lancées contre lui sont restées lettre morte. « Fidel vient d’une ancienne génération de gouverneurs, souligne Alberto Olvera, sociologue à l’université de Veracruz. Il a eu la chance que son successeur soit du même parti, disposé à le couvrir. » Le triomphe électoral, en 2018, du président de centre gauche, Andres Manuel Lopez Obrador (« AMLO »), qui a fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille, annonçait un changement. D’autant que Cuitlahuac García, proche d’AMLO, a pris la tête du Veracruz sous la bannière de son parti (Morena).

Pourtant, la simple évocation de M. Herrera et M. Duarte suscite toujours la crainte chez les journalistes locaux. « Plusieurs fonctionnaires des anciennes administrations, au sein de la police ou de la justice, sont toujours en poste », explique l’un d’eux, sous couvert d’anonymat. Le quotidien régional Notiver, dont quatre reporters ont été assassinés sous le mandat de M. Duarte, s’est inquiété, en juillet, de l’impunité dont jouit Enoc Maldonado, qui était responsable de l’enquête sur le meurtre de Regina Martinez. Celui-ci est désormais conseiller du parquet de Veracruz. L’article de Notiver décrit M. Maldonado comme « un des intouchables » de l’actuel gouvernement de M. García. Ce dernier répète pourtant qu’il mène localement le combat d’AMLO contre les malversations des « cols blancs ».
L’équipe de Forbidden Stories a contacté les principaux protagonistes de l’affaire Regina, ou leurs proches. « Je n’ai saboté aucune enquête », écrit M. Maldonado qui dénonce de « fausses » accusations, assurant avoir agi dans « le respect de la loi ». Depuis sa prison de Mexico, M. Duarte a aussi répondu sur son compte Twitter : « Je nie catégoriquement avoir participé à ce malheureux événement. (…) Je n’ai jamais censuré la liberté d’expression ou de presse. » Par le biais d’un intermédiaire, l’ancien gouverneur reste actif sur les réseaux sociaux. Son ombre plane encore sur le Veracruz.
Pour Balbina Flores, représentante au Mexique de Reporters sans frontières (RSF), « le parti Morena est arrivé dans un système enraciné depuis des années. La corruption de responsables politiques locaux, et leur connivence avec le crime organisé, n’a pas changé ». Dans le Veracruz, le cartel de Los Zetas a perdu sa guerre contre le CJNG. Le premier s’est fragmenté. Le second est devenu l’un des plus puissants du Mexique, attisant une vague de violence sans précédent (environ 100 homicides par jour en 2020 dans tout le pays). Dans ce contexte, les agressions contre les professionnels des médias (224 en 2020) bondissent, selon les chiffres officiels. Quarante pour cent d’entre elles sont attribuées à des fonctionnaires. « Le plus dangereux est de révéler les liens entre la politique et le narcotrafic », souligne M. Carrasco, devenu depuis directeur de Proceso.
Un terreau fertile pour les crimes contre les journalistes que maîtrisait Javier Valdez, 50 ans, dans l’Etat de Sinaloa (nord-ouest), berceau du trafic de drogue mexicain. Ce correspondant de La Jornada et pigiste pour l’Agence France-Presse a été tué, le 15 mai 2017, en plein jour et à bout portant, à quelques mètres de la rédaction de Riodoce, le magazine d’investigation qu’il avait fondé. Chaque matin, La Jornada publie, en quatrième de couverture, sa photo et un décompte des jours depuis sa mort. M. Valdez avait refusé de se replier à Mexico.Lire aussi Près de 15 ans de prison pour l’un des assassins du journaliste mexicain Javier Valdez
La capitale a longtemps été un « sanctuaire » pour les menacés. Ce n’est plus le cas depuis le meurtre barbare, le 31 juillet 2015, de Ruben Espinosa. Ce photojournaliste de 32 ans travaillait pour Proceso, dans le Veracruz, avec Regina Martinez. Menacé et agressé à son tour, il avait fui à Mexico. Il a été torturé et tué, ainsi que quatre femmes, dans un appartement. Son militantisme et ses clichés ont-ils signé son arrêt de mort ? Le crime reste impuni.
La pratique de la « chayote »
« Tu sens que tu peux être le prochain », confie Felix Marquez, photojournaliste indépendant de 32 ans. Ruben Espinosa et lui étaient de « bons amis. » Après sa mort, il s’est réfugié un an au Chili. Des symptômes post-traumatiques l’ont rattrapé : « Tu entres dans une forme de paranoïa. Tu ne peux pas dormir, tes cycles alimentaires changent… » Cette vulnérabilité fait le lit de l’autocensure. « Ça crée des zones de silence dans beaucoup de coins du pays », déplore Balbina Flores, de RSF.
Actuellement, 426 professionnels des médias sont sous protection fédérale. Quatre d’entre eux ont quand même été assassinés sous le mandat d’AMLO. Sans défense solide, le milieu journalistique s’organise. Les reporters ne vont plus seuls dans les zones dangereuses. Etre en groupe protège davantage. « On a mis de côté l’ego pour travailler de manière collective », raconte Felix Marquez, adepte du « journalisme collaboratif ». En 2017, il a créé avec des collègues le collectif de photographes « Trasluz » (« A travers la lumière »). Après la mort de Regina Martinez, Norma Trujillo a aussi créé un collectif de rédacteurs, « Voz alterna » (« Voix alternative ») : « L’idée est de mieux valoriser notre profession, d’abord face à nos employeurs. » Dans le Veracruz, certains reporters de petits médias sont rémunérés seulement 3 000 pesos (120 euros) par mois, sans couverture sociale.Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Au Mexique, les journalistes sont terrorisés »
C’est la porte ouverte à la « chayote ». Le terme, qui désigne un légume originaire d’Amérique centrale, fait aussi référence aux bakchichs remis par les fonctionnaires en échange d’un article complaisant. « Certains acceptent cet argent pour nourrir leur famille », relève Norma Trujillo. Précarité, corruption, injustice, insécurité… le système ressemble à un billard à quatre bandes qui prend des airs de purgatoire pour la presse.
La promesse du président « AMLO »
AMLO a créé la surprise, le 25 novembre, en présentant un rapport détaillé sur les homicides de journalistes. Son bilan s’élève à 138 assassinats en dix ans au Mexique, dont 19 en 2020. Des chiffres bien supérieurs à ceux de RSF (77 tués depuis 2010, dont 7 en 2020) ou du CPJ (81 depuis 2010 et 8 en 2020), qui comptabilisent seulement les meurtres liés directement à l’activité journalistique des victimes. Le secrétaire d’Etat chargé des droits de l’homme, Alejandro Encinas, a présenté une feuille de route contre le fléau. Parmi les mesures, un système national de protection intégrale, ainsi qu’une meilleure coordination entre les instances locales et nationales pour « combattre l’impunité ».

Mais Mme Flores reste sceptique : « C’est positif que le gouvernement reconnaisse l’augmentation de la violence. Mais sans actions concrètes, l’annonce risque d’être seulement médiatique. » D’autant que le président AMLO n’a jamais reçu les représentants du CPJ et de RSF. Mme Flores déplore aussi « sa tendance à stigmatiser les journalistes et les médias critiques envers son gouvernement, qui risque d’attiser les attaques contre la presse ».
L’investigation de Forbidden Stories fera-t-elle bouger les lignes ? La journaliste de Proceso Veronica Espinoza, qui fait partie du collectif, a marqué un premier point : le 19 novembre, elle a interrogé AMLO sur l’affaire Regina Martinez lors de sa conférence de presse quotidienne. Le président s’est alors engagé à rouvrir l’enquête close, en 2015, par les autorités du Veracruz. Tiendra-t-il parole ? En attendant, « El Silva » croupit en prison. Quant aux journalistes mexicains, ils risquent toujours leur vie pour défendre le droit d’informer dans une jeune démocratie encore fragile.Mexique, l’empire des cartels. Une série en deux volets
Premier volet : le cartel de Sinaloa, un reportage de Bertrand Monnet, professeur à l’Edhec et spécialiste de l’économie du crime
Deuxième volet : le « Projet Cartel », une enquête coordonnée par le réseau de journalistes d’investigation Forbidden Stories
- Pour les journalistes, le silence ou la mort
- Enquête sur un « narco-consul » mexicain au cœur de l’Europe
- « On constate une hybridation des réseaux criminels de blanchiment »
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