Seul le féminisme peut réaliser la vraie promesse de bonheur contenue dans l’utopie de l’intime, qui repose sur le dépassement du pouvoir d’un sujet sur un autre (Eva Illouz sociologue)

« C’est désormais dans l’intime que les femmes cherchent leur dignité »

Par Nicolas Truong 

Publié hier à 18h50, mis à jour à 05h27

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/01/01/c-est-desormais-dans-l-intime-que-les-femmes-cherchent-leur-dignite_6064989_3232.html

ENTRETIEN

« Les penseurs de l’intime » (10/10). En conclusion de la série, la sociologue Eva Illouz analyse, dans un entretien au « Monde », l’émergence progressive d’une sphère de l’intime, aujourd’hui devenue, selon elle, l’endroit où se concentrent « une grande partie des problèmes sociaux », et donc un enjeu politique.

Directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, Eva Illouz est une sociologue des émotions, qui a notamment publié Les Sentiments du capitalisme (Seuil, 2006) et La Fin de l’amour : enquête sur un désarroi contemporain (Seuil, 416 pages, 22,90 euros). Intellectuelle engagée dans les combats sociaux et politiques de son temps, elle analyse comment l’intime est devenu une question politique.

Qu’est-ce que l’intime ?

Pour bien comprendre ce qu’est l’intime, il faut le replacer dans le contexte de l’évolution du mariage. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, un mariage paysan ou bourgeois est une union dans laquelle on n’exprime ni son moi individuel ni ses émotions comme expression de sa singularité.

Le mariage n’est pas non plus le lieu de l’épanouissement des individus, c’est plutôt une institution sociale qui a pour vocation de mettre en œuvre les normes, les codes, les valeurs et les attentes de la société. Il peut y avoir de l’affection, mais dans ce type de mariage, les hommes et les femmes exécutent des rôles, sont différenciés, chacun cantonné dans sa sphère d’action même si, dans les ménages paysans, les hommes et les femmes peuvent travailler ensemble.

« Créer un lien stable à partir de la subjectivité émotionnelle de deux individus est sociologiquement très complexe »

Chacun connaît sa place et sait y rester. Le mariage est le miroir des hiérarchies sociales, il est même fondé sur une sorte d’apartheid domestique : en se mariant, les femmes sont dépossédées de leurs droits. En Angleterre par exemple, la femme vit sous le régime de la coverture, une doctrine juridique selon laquelle le couple marié ne forme qu’une seule entité : la personnalité juridique de la femme est suspendue et déléguée à son mari.

A cette époque, la vocation de l’homme marié consiste principalement à créer de la valeur économique et celle de la femme à assurer la reproduction biologique et sociale de la famille. Le mariage est moins fait pour les individus que pour la société. C’est pour cette raison que dans certains Etats américains, au XIXe siècle, les célibataires doivent demander une dérogation spéciale pour habiter dans des villages ou des petites villes.

L’apparition du mariage d’amour et les grandes transformations politiques et culturelles du XXe siècle ne vont-elles pas changer notre rapport à l’intimité ?

Au XXe siècle, le mariage commence à assumer une vocation émotionnelle, il devient l’expression de l’individualité unique et irréductible de deux personnes entrant dans une union qui va reposer sur un contrat implicite : elle ne perdurera qu’autant qu’elle satisfera les besoins émotionnels des deux parties.

La catégorie de l’intime émerge quand on autonomise les sentiments, quand on leur donne une vie propre et quand on en fait la justification ultime des liens. Ceci est rendu possible par l’émergence du freudisme (qui met en avant l’intériorité comme moteur de l’action) et par la transformation de la famille qui devient ce que l’historien John Demos appelle une « serre émotionnelle », une famille de taille beaucoup plus petite, dont les membres expriment avec intensité les émotions qui les attachent.

L’intime se développe alors comme un nouvel idéal conjugal, mais va progressivement se détacher de l’institution. Pour les mariés, il ne s’agit plus de jouer des rôles dont la partition est connue à l’avance, d’obéir à des normes sociales, mais plutôt de construire ensemble et de façon égalitaire un monde commun, fait du face-à-face continu entre deux subjectivités. L’intime a donc trois caractéristiques : il est égalitaire, puisqu’il n’est pas fondé sur l’institution mais sur la subjectivité ; il est attribué au domaine du féminin, puisqu’il est domestique; et il est le lieu où l’on peut exprimer son moi profond et authentique.

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L’idéal moderne de l’authenticité est inséparable de l’émergence de l’intime comme nouvelle sphère d’interaction sociale. Créer un lien stable à partir de la subjectivité émotionnelle de deux individus est sociologiquement très complexe. L’intime devient un lieu paradoxal où les impératifs contradictoires de l’autonomie et de l’attachement doivent se conjuguer harmonieusement au travers de négociations incessantes. C’est pour cela qu’à partir des années 1970, la communication devient aussi centrale dans le couple.

Dans ce sens, je dirais que l’intime est une des façons les plus intéressantes de poser l’une des questions centrales de la sociologie, à savoir : qu’est-ce que la modernité, qu’est-ce qu’un individu moderne ?

Comment la crise due au Covid-19 a-t-elle mis notre intimité à l’épreuve ?

La crise sanitaire nous a assignés à la sphère du domestique, nous forçant à vivre de façon continue avec les membres de notre famille. Or, la première chose dont on s’est très vite aperçu, c’est que la plupart des appartements conçus par les planificateurs urbains, depuis les années 1960, n’étaient pas aménagés pour faire coexister les familles pendant des périodes prolongées.

Nous sommes de plus en plus individualisés et singularisés, mais l’architecture moderne et l’inflation immobilière ne nous permettent pas d’avoir des espaces individualisés puisqu’on vit, dans la plupart des appartements, dans une proximité constante des corps : salle de bains, cuisine et salon y sont partagés.

Cette intimité n’est supportable que si elle alterne avec la sphère publique, c’est-à-dire avec la possibilité de sortir de l’intime. Les femmes en savent quelque chose : pendant les périodes des fêtes, les violences conjugales augmentent. L’intimité intensifie les relations de pouvoir et n’est pas, pour beaucoup de femmes, un refuge doux et chaleureux, mais au contraire un espace social dangereux car coupé des autres. A Hubei [en Chine], il y a eu un nombre record de divorces après le premier confinement. Cela révèle que la proximité continue n’est pas viable dans l’intime.

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La littérature abonde d’exemples de cette implosion de l’intimité : dès qu’ils se retrouvent en face-à-face, le couple formé par Anna Karenine et Alexis Vronski [dans le roman de Tolstoï], ou Solal et Ariane [dans Belle du Seigneur, d’Albert Cohen], se décomposent.

Avec le confinement, l’intimité est devenue un huis clos. Et la pièce de Sartre, précisément appelée Huis clos, est aussi une façon de montrer que des gens condamnés à vivre dans l’intimité constante de leurs désirs entrent dans un système de torture mutuelle. L’intime n’est vivable que lorsqu’il est sous-tendu par la sociabilité et la sphère publique, ce que Hannah Arendt appelait le « monde des apparences ».

En quoi l’amour est-il devenu une question politique ?

Il n’a jamais cessé d’être une question politique. L’amour courtois, par exemple, est un copier-coller de la relation que le vassal entretient avec le suzerain : l’amant qui s’agenouille devant sa dame imite l’hommage qu’il a par ailleurs rendu au seigneur. L’amour est toujours pris dans des relations de pouvoir et seule une mythologie puissante nous permet d’être aveugles à ses significations politiques et sociales.

« Seul le féminisme peut réaliser la vraie promesse de bonheur contenue dans l’utopie de l’intime »

Aujourd’hui, l’intimité devrait être un sujet brûlant pour l’Etat, parce qu’une grande partie des problèmes sociaux viennent de cette sphère chaotique, traversée de violence, de conflits et de contradictions.

L’autre raison est démographique : les naissances qui sont fondamentales à l’économie restent tributaires de ce que j’appellerais l’intimité organisée (notamment par le couple). Or, celles-ci tendent à diminuer en Occident, même s’il est plus facile de faire des enfants seul que par le passé. Quand l’intime est désorganisé ce qui est le cas aujourd’hui, la reproduction de la société est remise en cause. L’intime est donc la cellule élémentaire de l’organisme social.

Comment les femmes se sont-elles saisies de l’intime ?

Elles en ont fait une catégorie politique, car c’est désormais dans l’intime que les femmes cherchent leur dignité. L’accent mis sur le consentement, par exemple, est une façon de s’assurer que le libre arbitre de la femme est respecté à tout instant, parce qu’un être qui n’est pas libre perd sa dignité. C’est le troisième âge de la révolution féministe qui est encore très mal compris parce que, pour beaucoup, il semble exiger des comportements plus policés.

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Or, à chaque fois qu’un groupe a acquis des droits et a été investi d’une dignité nouvelle, le comportement de ceux qui avaient du pouvoir sur lui s’en est trouvé contraint. Seul le féminisme peut réaliser la vraie promesse de bonheur contenue dans l’utopie de l’intime, qui repose sur le dépassement du pouvoir d’un sujet sur un autre. Et cela fait un siècle que les femmes invitent les hommes à se joindre à cette grande utopie. Eva Illouz, sociologue des sentiments du capitalisme

Les émotions étaient le domaine réservé de la psychologie, Eva Illouz a contribué à en faire l’un des grands sujets de la sociologie. Alors que l’amour romantique est toujours recherché et mis en scène par les best-sellers et les publicités, Eva Illouz a mis au jour comment l’évolution du capitalisme contemporain transforme les sentiments.

Avec Pourquoi l’amour fait mal. l’expérience amoureuse dans la modernité (Seuil, 2012), elle analyse la transformation du vocabulaire de la souffrance amoureuse à travers la montée de nouvelles formes de choix et de sélection des partenaires. Dans Hard Romance : « Cinquante nuances de Grey » et nous (Seuil, 2014), elle essaie d’expliquer le phénomène de ce best-seller mondial par la structure aporétique du désir féminin, pris entre masochisme et visée d’égalité.

Avec La Fin de l’amour : enquête sur un désarroi contemporain (Seuil, 416 pages, 22,90 euros), elle étudie les conséquences affectives de la liberté sexuelle en y dressant un parallèle avec la liberté du marché. « C’est sans doute Belle du Seigneur qui m’a donné l’intuition que l’amour et le pouvoir social sont intimement liés, dit-elle. Je l’ai lu à 18 ans et la lecture plus tardive que j’ai faite de Pierre Bourdieu n’a fait que confirmer les intuitions sociologiques que j’avais rencontrées dans le grand livre d’Albert Cohen. » Le grand discours sur la séduction de Solal, unique dans la littérature, met en valeur l’importance du capital culturel dans l’attraction sexuelle.

Mobilisation pour l’égalité des citoyens arabes d’Israël

Surtout, Eva Illouz socialise ce que, d’ordinaire, on individualise. Elle explique comment l’évolution du capitalisme, à présent devenu technologique, modifie aussi bien l’économie que les relations sociales et la vie émotionnelle. Des recherches qu’elle mène entre la France et Israël.

Née en 1961 à Fès, au Maroc dans une famille juive sépharade, Eva Illouz est directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). « Je suis toujours ailleurs en quelque sorte », dit-elle. La France représente « des idéaux qu’Israël n’a pas réussi ou voulu implanter, notamment l’universalisme et la laïcité », déclare cette intellectuelle internationalement reconnue, qui ne cesse de se mobiliser pour une pleine égalité des citoyens arabes d’Israël, contre la politique de colonisation du gouvernement de Benyamin Nétanyahou, et se montre tout aussi préoccupée par la montée des antisémitismes en Europe et aux Etats-Unis.

Autrice de 13 livres traduits en 23 langues, récompensée en 2018 par le prix Emet pour l’ensemble de son œuvre, Eva Illouz s’inscrit dans la démarche initiée par l’école de Francfort et contribue ainsi au « renouveau actuel de la pensée critique », affirme le sociologue Luc Boltanski. Comme en témoigne la publication de Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies (coécrit avec Edgar Cabanas, Premier Parallèle, 2018) et des Marchandises émotionnelles (Premier Parallèle, 2019) dans lequel elle invente le concept d’« emodities », ces émotions fabriquées par le marché qui façonnent désormais notre psyché.

Mais il ne faudrait pas croire Eva Illouz désenchantée. Ses deux heures de marche par jour, son amour des siens et du travail bien fait comme les livres de « ces immenses et sublimes poétesses femmes » Emily Dickinson, Anna Akhmatova et Wisława Szymborska, qui l’accompagnent presque à tout moment – lui permettent, entre autres, d’« échapper à la linéarité du temps et de la pensée ».

*https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2020/12/31/le-couple-la-puissance-dun-lien-qui-ne-peut-subsister-que-si-lon-peut-sen-echapper/

**Violences conjugales : « Le confinement est devenu un instrument supplémentaire pour les agresseurs »

Alors que les violences conjugales représentent l’essentiel des gardes à vue depuis le début du confinement, police, justice et acteurs associatifs doivent s’adapter pour protéger au mieux les victimes. 

Par Yann Bouchez et Zineb DryefPublié le 25 avril 2020 à 05h10 – Mis à jour le 25 avril 2020 à 20h11  

https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/04/25/violences-conjugales-le-confinement-est-devenu-un-instrument-supplementaire-pour-les-agresseurs_6037722_3224.html

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Manifestation des Femen à Paris, le 5 octobre 2019.
Manifestation des Femen à Paris, le 5 octobre 2019. LUCAS BARIOULET / AFP

Mercredi 1er avril, tribunal judiciaire de Nanterre. Dans l’enceinte, fermée au public, résonnent les pas des policiers. Une seule salle d’audience est ouverte, où sont tranchées les demandes de mise en liberté de certains détenus, entendus depuis leur prison par visioconférence. Sont jugés, aussi, de rares prévenus en comparution immédiate, surtout pour non-respect du confinement. Quand soudain, profitant d’une suspension d’audience, la procureure de Nanterre, Catherine Denis, s’invite dans la salle et interpelle le magistrat qui préside les débats du jour.

Mme Denis souhaite qu’un certain Saïd, poursuivi pour avoir frappé à plusieurs reprises son ex-compagne, soit jugé, comme cela avait été initialement prévu un mois plus tôt. Or la procureure vient d’apprendre que l’affaire risque fort d’être renvoyée. « Là, il est là. Qu’est-ce qui s’oppose à ce qu’on le juge ?, s’étonne Catherine Denis auprès du président. Avouez que c’est quand même ubuesque. »Avant de s’en aller, elle conclut : « Je vous aurai fait part de mon incompréhension. »

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Les faits : Saïd, un grand gaillard maigre d’une trentaine d’années, est poursuivi pour avoir frappé sa femme. Coups de poing, de pied, tirage de cheveux, voilà plus de sept ans que ça dure. Plusieurs plaintes ont été déposées, son casier judiciaire s’est rempli. Sa compagne a dénoncé des violences sur leurs deux enfants, de 9 et 8 ans. Le 4 mars, il a été placé en détention en attendant son procès, fixé au 1er avril. Fin mars, en pleine épidémie, sa demande de mise en liberté a été acceptée. Alors Saïd est sorti de prison, avec interdiction d’entrer en contact avec son ex-compagne. Mais il n’a pas respecté cette condition, a multiplié les menaces, et la jeune femme, inquiète, a dû quitter l’hébergement d’urgence qu’elle occupait. Nouvelle interpellation donc, le 31 mars. Le débat procédural tient en une question : Saïd, qui devait comparaître libre le 1er avril, doit-il être jugé alors qu’il est sous main de justice, et que le juge des libertés et de la détention ne s’est pas encore prononcé sur son cas ?

Nombreux reports d’audiences

Tandis que Saïd, veste de jogging et masque sur le visage, vient de s’installer dans le box vitré, la représentante du parquet, en écho à Catherine Denis, se dit favorable à une incarcération : « Je ne sais pas ce qu’il faut pour que monsieur comprenne. La seule solution c’est que monsieur soit derrière les barreaux. » Le tribunal reporte l’affaire au 13 mai. Quelques heures plus tard, ce 1er avril, le juge des libertés et de la détention a décidé de ne pas réincarcérer Saïd. « Il a maintenu le contrôle judiciaire. Fin de l’histoire, et pour l’instant sa femme est toujours en vie », raconte au Monde Catherine Denis, mi-avril. Mais la magistrate, devant les nombreux reports d’audiences, s’inquiète pour « la sécurité des victimes ».

Cette affaire illustre les difficultés de la justice face au délicat sujet des violences conjugales, l’un des « contentieux essentiels » en temps de coronavirus. Au niveau national, les ordonnances de protection pour les victimes qui se terminaient pendant le confinement ont été prolongées. La distribution de téléphones « grave danger » s’est accélérée. De 897 attribués au 5 mars, leur nombre est passé à 956 le 27 mars, puis a franchi la barre du millier courant avril, indique le ministère de la justice. Fin mars, la garde des sceaux, Nicole Belloubet, a averti que les remises de peines spéciales pour les détenus ayant eu « un comportement exemplaire pendant la période d’état d’urgence sanitaire » ne concerneraient « ni les terroristes, ni les criminels, ni les personnes condamnées pour des violences intrafamiliales ».

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Mais la justice tournant au ralenti, l’éventail des réponses pénales s’est réduit. Les obligations de soins sont renvoyées à la fin du confinement. Tout comme celles de pointer au commissariat. Les stages de responsabilisation, pour les auteurs, ne sont plus organisés par les services pénitentiaires d’insertion et de probation. « Tout ne mérite pas des peines d’emprisonnement ferme, souligne la procureure Catherine Denis. D’ailleurs, on nuance nos réponses, on ne renvoie pas tout devant le tribunal. Mais en ce moment, on n’a pas beaucoup d’autres réponses alternatives. »

Si les situations varient localement, les différents procureurs interrogés par Le Monde, à Amiens, Grenoble, Nanterre, Alès dans le Gard, ou Rennes, observent tous que les violences conjugales représentent la plus grande partie des gardes à vue. « Les bagarres de rue, les conduites alcooliques en récidive, les délits de fuite, sont devenus très résiduels, relève François Schneider, le procureur d’Alès. Il y a du coup un effet de loupe qui fait que les violences conjugales apparaissent beaucoup plus représentées dans les faits les plus graves. » Même s’il craint une « vague »qu’il sent déjà arriver, M. Schneider assure que la politique pénale en la matière, dans le ressort de son parquet, n’a pas changé.

Hausse des interventions à domicile

A Rennes, comme dans d’autres juridictions en France, le dispositif des « porteurs de paroles » a été lancé fin mars. Un bordereau à remplir en ligne permet à des « primo-confidents », de donner l’alerte, en accord avec la victime. « J’ai fait le choix, eu égard au contexte à risques, de conserver un haut niveau de réponse pénale, explique Philippe Astruc, procureur de Rennes. Alors que les violences conjugales ont occasionné 137 déferrements en 2019, nous en avons déjà ordonné 108 cette année, au 8 avril. »

« Il existe une difficulté supplémentaire pour les femmes de se signaler quand elles sont victimes », dit Ernestine Ronai, présidente de l’observatoire départemental des violences envers les femmes de Seine-Saint-Denis

Du 16 mars au 12 avril, le ministère de l’intérieur a noté une hausse de 48 % des interventions à domicile, par rapport à la même période de l’année, en 2019 − un chiffre de + 33 % pour la Préfecture de police de Paris. Des interventions qui ne sont pas toutes liées à des violences conjugales, mais à des « différends familiaux ». Le numéro 114, qui permet à des victimes d’envoyer des SMS pour alerter sur leur situation, représente « plus de 150 dossiers par jour », ajoute-t-on au ministère. De son côté, la chancellerie n’avance aucun chiffrage des plaintes pour l’instant ni des condamnations pour ces faits. « La remontée des chiffres est très compliquée, confirme Véronique Parent, procureure à Saint-Quentin, dans l’Aisne, et secrétaire générale du parquet général de la cour d’appel d’Amiens. Il n’y a pas de hausse significative des gardes à vue ni des plaintes, mais le confinement les rend plus difficiles à déposer. »

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« Le recueil de la parole de la victime est encore plus complexe que d’habitude », abonde la substitut du procureur à Grenoble, Inès Delay, référente sur les violences conjugales, tout en louant le travail des associations. Alors que les contacts physiques sont rendus plus difficiles, la magistrate observe une hausse particulièrement élevée des alertes sur un portail spécifique : « La police a eu huit signalements pour la période du 15 mars au 14 avril, alors qu’en temps normal elle en reçoit environ un par mois. Sur ces huit signalements, l’un est un fait de viol de la part d’un copain de la victime, hébergé dans le cadre du confinement, et les sept autres sont des violences conjugales. » Comme d’autres magistrats, elle craint qu’après la grève des avocats le coronavirus fasse exploser les délais d’audiencement, déjà particulièrement importants. « Quand vont être effectivement jugés les auteurs qui avaient commis une infraction en septembre 2019, qui devaient être jugés en mars 2020 et dont l’audience a été reportée sine die ? On traite l’urgence, l’éviction rapide du conjoint violent, mais pour l’instant on n’a pas de solutions pour les situations “non urgentes” qui risquent de le devenir. »

Il s’agit de tout mettre en place pour éviter que certaines violences ne passent sous les radars de la justice. « Il existe une difficulté supplémentaire pour les femmes de se signaler quand elles sont victimes, souligne Ernestine Ronai, présidente de l’observatoire départemental des violences envers les femmes de Seine-Saint-Denis. Parce que, en période de confinement, monsieur est toujours là. Les médecins, les assistantes sociales, les associations, tous ces acteurs qui peuvent repérer les violences sont moins en contact avec les victimes. »

9 000 appels depuis le 21 mars

La communication autour des canaux de signalement s’est donc intensifiée ces dernières semaines. Certaines enseignes de supermarché impriment ainsi, en bas de leurs tickets de caisse, les contacts utiles en cas de violences conjugales. Les pharmaciens ont été mis à contribution, comme possibles relais d’alerte. Peu habitués à cette situation, certains se sont tournés vers les professionnels du 3919, qui reçoit beaucoup de leurs appels. D’abord perturbée, la ligne destinée aux femmes victimes de violences fonctionne désormais tous les jours et a pris en charge plus de 9 000 appels depuis le 21 mars − et près de 2 500 appels la seule semaine du 12 avril, soit 20 % en plus par rapport à la première semaine de mars.

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« Des femmes qui avaient du mal à mettre des mots sur les violences au sein de leur couple conscientisent brutalement cette question », indique Françoise Brié, la présidente de la Fédération nationale Solidarité femmes. Parmi elles, de nombreuses professionnelles de santé, « déjà soumises à une situation éprouvante », dont certaines sont accusées par leurs conjoints de mettre en danger leurs familles en poursuivant leur activité dans les hôpitaux et les Ehpad. « On connaît la stratégie des agresseurs : le confinement est devenu un instrument supplémentaire pour reprendre la main sur leur conjointe et exercer de nouvelles violences », poursuit Françoise Brié. Les écoutantes, pour la plupart en télétravail depuis leur domicile, évoquent des appels « plus courts que d’habitude » passés à voix basse depuis le local poubelle ou la file d’attente d’un supermarché. Depuis le début du confinement, le 3919 a sollicité « 8 à 10 fois par semaine » les services de police et de gendarmerie contre deux ou trois par mois en période ordinaire. Ces signalements, déclenchés avec l’accord des victimes, suscitent systématiquement l’intervention à domicile et souvent le déferrement au parquet.

Depuis le début du confinement, le 3919 a sollicité « 8 à 10 fois par semaine » les services de police et de gendarmerie contre deux ou trois par mois en période ordinaire

Le ministère de l’intérieur fait le même constat au sujet de son portail de signalement des violences sexuelles et sexistes Arretonslesviolences.gouv.fr, dont les effectifs ont été renforcés pour répondre à l’afflux de demandes. « C’est monté en flèche depuis le 16 mars, observe le commissaire de police Samuel Hosotte, responsable de la division de la prévention et des partenariats à la direction centrale de la sécurité publique. Nous constatons surtout une proportion plus importante des signalements pour violences conjugales : 50 % contre 25 % à 30 % habituellement. » En cas de danger imminent, si la personne ne veut pas s’identifier, la police a les moyens de la localiser grâce à son adresse IP. « Ce qui nous a permis d’éviter des situations catastrophiques, explique le commissaire.Mais en cas d’urgence, on préconise toujours l’appel au 17 ou au 112. » L’homicide n’est pas le seul risque craint par ces professionnels : « On a aussi des personnes suicidaires, qui se sentent coupables d’être victimes et ne supportent plus de vivre dans la violence. Leur passage sur le portail permet de les repérer : nous mettons tout en place pour éviter qu’elles ne passent à l’acte. »

Solutions temporaires

Plus que jamais, Ernestine Ronai prône l’éviction du conjoint violent du domicile familial. « Dans le cadre du confinement, on applique le principe de précaution : nous sommes confinés pour que tout le monde ne soit pas contaminé. Il faut aussi appliquer ce principe de précaution pour les victimes. » Le ministère de la justice et le secrétariat d’Etat chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes ont annoncé la mise en place d’une plate-forme nationale d’hébergement pour les auteurs de violences conjugales, qui a concerné une quarantaine de personnes en moins d’un mois.

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La Ville de Paris, en coopération avec le parquet, a débloqué une quinzaine de places en centres d’hébergement et de réinsertion sociale pour les conjoints violents dont l’éviction a été prononcée et pour ceux dont la sortie de prison est programmée pendant cette période. Mais ce sont encore souvent les victimes qui quittent le domicile familial. Pour elles, la situation est complexe : aucun déménagement n’est organisé actuellement et les commissions d’attribution de logements sociaux sont figées. « Les dispositifs étaient déjà engorgés avant le confinement, mais si la décohabitation n’est pas organisée, on prend le risque d’avoir des féminicides et des infanticides », alerte Hélène Bidard, l’adjointe chargée de l’égalité femmes-hommes à la Mairie de Paris. Au 23 avril, une dizaine de féminicides ont été recensés sur la page Facebook du collectif Féminicides par compagnons ou ex

Outre les nuitées d’hôtel, les mairies, en partenariat avec les associations, imaginent et bricolent des solutions temporaires. A Marseille, l’OM a ainsi mis à disposition son centre d’entraînement. A Paris, « une quinzaine de logements sociaux, des T2 et des T3, dans lesquels les bénéficiaires ne se sont pas encore installés, sont occupés par des femmes avec enfants, indique Hélène Bidard. Des logements étudiants vides accueillent 44 femmes, seules ou avec un enfant. Et des propriétaires privés ont fait donation d’un immeuble vide dans le 9arrondissement pour les accueillir. »

Au-delà de l’urgence, les professionnels des violences conjugales pensent déjà à l’après. « De nombreuses situations sont aggravées par le confinement : des suites juridiques fortement ralenties, l’état psychique et physique de ces femmes après des semaines de violences, la précarisation de celles qui ont perdu leur emploi ou sont au chômage partiel…, explique Françoise Brié. Il faudra envisager des dispositifs importants de soutien. » D’autres responsables associatifs, présents dans une taskforce mise en place par le secrétariat d’Etat chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes, redoutent un effet « sortie de prison » à partir du 11 mai. Leur crainte : que le déconfinement et la fin du huis clos imposé se traduisent par une recrudescence des violences sexuelles et sexistes dans l’espace public.Retrouvez tous nos articles sur les féminicides

En mars 2019, Le Monde a constitué une cellule d’investigation pour enquêter sur les féminicides conjugaux en France. Pendant un an, une dizaine de journalistes du Monde a tenté de comprendre les ressorts de ces crimes et comment ils pourraient être empêchés. Ce travail s’est traduit tout au long de l’année par la publication régulière d’enquêtes.

Il se conclut par la publication d’un supplément de quatorze pages dans le journal paru le 30 mai, par la diffusion, mardi 2 juin sur LeMonde.fr, d’un grand format composé de dix chapitres, « Féminicides : mécanique d’un crime annoncé », et d’un documentaire sur France 2 en soirée.

Vous pouvez retrouver tous nos articles d’enquête sur les féminicides dans cette rubrique. En voici une petite sélection :Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Féminicides : la vie sous emprise de Laetitia SchmittFéminicides : Une année d’enquête racontée par les journalistes du « Monde »Enquête : Marie-Alice Dibon, femme sous emprise et victime de féminicideEnquête : Dans les affaires de féminicides, les alertes négligées par les forces de l’ordreDécryptage : Comment compter les féminicides ? Policiers, militants et journalistes appliquent leurs propres règlesTémoignage : « Moi, ce jour-là, j’ai tout perdu » : le témoignage de Fanny, fille d’une victime de féminicideEnquête : Féminicide : mot masculin qui tueEnquête : « Papa, il a tué maman, Gilles et lui » : enquête sur cinq féminicides à La RéunionEnquête : Féminicides : le Téléphone grave danger, bilan d’un dispositif vieux de dix ansVoir plus

Yann Bouchez et  Zineb Dryef

« Les femmes exigent une profonde transformation “par le bas”, fait sans précédent dans l’histoire »

TRIBUNE

Eva Illouz

Directrice d’études à l’EHESS

Dans une tribune au « Monde », la sociologue Eva Illouz fait un parallèle entre christianisme et féminisme, deux concepts qui portent l’ambition de changer radicalement les comportements, croyances et liens de domination dans les sociétés.

Publié le 16 octobre 2020 à 02h15 – Mis à jour le 17 octobre 2020 à 19h47    Temps de Lecture 8 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/16/eva-illouz-les-femmes-exigent-une-profonde-transformation-par-le-bas-fait-sans-precedent-dans-l-histoire_6056199_3232.html

Tribune. Signe de sa force croissante ou du rejet d’une nouvelle greffe par le corps social, le néoféminisme est de plus en plus attaqué. Passés les premiers moments de stupeur après les révélations des viols et pratiques d’intimidation et de harcèlement par Harvey Weinstein et Jeffrey Epstein, les représentants de l’ordre reprennent leur place. De quoi donc est accusé le « néoféminisme » mal nommé, puisqu’il s’appuie sur des apports théoriques vieux d’au moins quarante ans ?

Les accusations sont diverses mais peuvent se résumer ainsi : un mouvement qui avait commencé comme un combat pour la justice est désormais dominé par le ressentiment ; il foule aux pieds l’universalisme de la première heure et se réfugie dans une conception identitaire et victimaire du féminisme ; il incarne une nouvelle morale puritaine qui détruit le caractère ludique et spontané de la sexualité et donne au féminisme un caractère punitif, moralisateur et disciplinaire ; il réintroduit de la violence dans les relations hétérosexuelles et promeut le misandrisme. Plus récemment dans ces pages, ce nouveau féminisme a été mis au ban pour être devenu ennuyeux et prévisible [référence à une tribune de Mazarine Pingeot, publiée le 28 juillet]. Une critique trop paresseuse et condescendante pour qu’on s’y attarde.

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Il y a sans doute beaucoup à blâmer dans un mouvement aussi vaste et profond que le féminisme, mais le néoféminisme, loin de trahir le féminisme originel et ses vaillantes pionnières, continue à en porter le flambeau.

Le féminisme est souvent compris comme un « mouvement social » ou un « mouvement de revendication ». Il s’agit là d’une erreur majeure. Le féminisme n’est pas un « mouvement », mais rien de moins que la deuxième grande étape du processus de démocratisation des sociétés européennes, qui commença au XVIIIe siècle. Aussi longtemps que les femmes en étaient exclues, la démocratie était restée un projet inachevé, incohérent et tronqué, crée par des hommes pour des hommes qui ne s’étaient même pas aperçus qu’ils en avaient écarté la moitié de l’humanité.

Processus historique

En 1776, John Adams, un des leaders de la révolution américaine – qui donnerait au monde une de ses plus grandes démocraties – et futur deuxième président des Etats-Unis (1797-1801), répondit à sa femme, Abigail, qui le suppliait de « se souvenir des femmes » que sa requête l’avait « fait bien rire » : « Tu peux être sûre que nous saurons faire mieux que détruire nos systèmes Masculins. » John Adams avait raison. Le système masculin tint bon, autant qu’il le put, et les revendications d’égalité des femmes firent longtemps rire beaucoup d’hommes.

Le mouvement des suffragettes, pour le droit de vote des femmes en Angleterre, n’obtint gain de cause qu’après que les femmes eurent recours au terrorisme à compter de 1912 (en utilisant des bombes et démarrant des incendies pour se faire entendre). Le féminisme est donc bien plus qu’un simple mouvement social. Il constitue la deuxième grande étape du processus historique de démocratisation, étape pendant laquelle les femmes durent se battre contre l’ensemble de la société, dans ce qu’elle avait de plus puissant et de plus intime.

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Or, une fois le droit de vote gagné et les droits civils acquis (processus qui prit jusqu’aux années 1980 dans plusieurs pays Occidentaux), les femmes ont été forcées de constater qu’elles continuaient à faire ce qu’elles avaient toujours fait : être responsable des travaux ménagers et des enfants, se définir par leurs qualités domestiques et leur élégance vestimentaire, être exclues de la sphère publique, jouer un rôle subalterne dans la production des richesses, être l’objet de prédations sexuelles et de violence. Malgré leur accès aux droits civils, les femmes restèrent fondamentalement dévalorisées dans leur existence sociale (invisibilisées ; exclues de la direction des affaires économiques et publiques ; reléguées a des tâches inférieures ; réduites à leur apparence sexuelle ; moquées ou adulées pour leur corps, violentées, etc.).

Mouvement d’émancipation démocratique

Si la dévalorisation demeurait l’expérience centrale de la femme, cela voulait dire qu’un mécanisme plus puissant que le droit formel était à l’œuvre dans les inégalités entre les sexes: pour que les femmes réalisent pleinement leurs droits, il fallait une réforme de l’inconscient culturel qui garantissait leur exclusion. La famille lieu mythique et idyllique des sociétés bourgeoises s’avéra être le lieu privilégié de la production et du maintien de la domination masculine. L’amour, la famille, le corps, la sexualité, la galanterie, toutes ces interactions qui faisaient des rapports hétérosexuels une source de plaisir, se révélaient être les courroies de transmission de l’exclusion de la femme de la sphère publique.

« Les réseaux sociaux représentent une aubaine inespérée pour les femmes, qui s’étaient habituées à l’indifférence généralisée »

Le féminisme se mit donc dans une position qui n’a presque aucun antécédent historique : celui de changer les agissements, dogmes et habitudes ancestrales du groupe qui les dominait. Seule la chrétienté avait tenté un changement aussi total et radical des comportements, des croyances, des formes du désir et du rapport au corps. Mais la chrétienté, du moins à partir du IVe siècle, pouvait le faire « par le haut », en créant l’Eglise, en mobilisant la puissance de l’Etat et ses armées. Les femmes exigent, elles, une transformation non moins profonde mais « par le bas », fait sans précédent dans l’histoire.

Reformer le langage, les contenus, les images, les gestes, les intentions, les désirs constituent les objectifs du projet de démocratisation féministe. Nous n’avons aucun exemple historique d’une transformation d’une telle ampleur qui se soit faite par un groupe qui ne contrôle aucune des grandes institutions politiques, culturelles, et économiques. C’est sans doute la raison essentielle pour laquelle le féminisme, mouvement d’émancipation démocratique par excellence, est décrié : précisément à cause du décalage entre la profondeur des changements qu’il exige de la classe qui le domine et la faiblesse de ses moyens et de l’appareil institutionnel qui le soutient.

C’est là que les réseaux sociaux entrent en scène et représentent une aubaine inespérée pour les femmes, qui s’étaient habituées à l’indifférence généralisée de la police, des médias, des tribunaux et des parlements devant leurs problèmes le viol, le harcèlement, la violence conjugale. Si les voies traditionnelles de la justice leur étaient fermées, n’était-il pas naturel qu’elles empruntent le chemin certes moins réglementé, mais plus efficace des réseaux sociaux ?

Néoféminisme et religion

Ce pari réussit de façon éclatante. Il va sans dire que les réseaux sociaux mènent parfois à des dérives graves (délation, lynchage, bafouage de la présomption d’innocence), mais, grâce à leur utilisation, pour la première fois, des hommes puissants ont été contraints de restreindre leur accès direct au corps des femmes. C’est la capacité de l’homme à « se servir » quand cela lui chante et à le faire impunément que le néoféminisme est en train de transformer. S’il prend parfois l’aspect de croisades puristes et de justice sommaire, c’est à cause de la faiblesse des moyens institutionnels dont disposent les femmes pour transformer les comportements au cœur de la domination.

Le néoféminisme a des aspects éminemment critiquables, notamment sa tendance au purisme, à confondre le trivial et le criminel. Plus problématique encore est son indécision sur la question de l’universalisme. En tant que franco-israelienne, je ne peux ne pas témoigner des tentatives, toujours plus réussies, de la part des partis politiques ultraorthodoxes israéliens d’interdire et de régimenter l’existence des femmes dans la sphère publique. Selon ces partis ou organisations ultraorthodoxes, des photos de femmes, même habillées de pied en cap, ne peuvent être publiées sur des journaux religieux (ils avaient par exemple effacé Angela Merkel de la photo des leaders du monde défilant après les attentats de 2015 contre Charlie Hebdo). Aucun parti religieux ne compte de femme ; elles n’ont pas le droit de parler dans une assemblée publique ou à la radio et, plus prosaïquement, ne peuvent s’asseoir à côté d’un homme dans une cérémonie officielle.

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Une telle religion (et elle est loin d’être la seule) est incompatible avec le principe démocratique d’égalité entre les hommes et les femmes. Prétendre l’inverse au nom d’une soi-disant tolérance pour les minorités religieuses, c’est faire preuve d’une compromission veule à l’égard des femmes, toujours les premières à être sacrifiées à d’autres causes. Le néoféminisme n’a donc pas réglé son problème avec la religion, mais c’est parce que cette question est restée elle-même en suspens et non résolue dans l’ensemble de la démocratie. L’universalisme à condition qu’il ne soit ni naïf, ni arrogant, ni conquérant a été et demeure le socle sur lequel s’est bâti le féminisme en tant que mouvement qui parachève et approfondit la révolution démocratique.

Je terminerai avec une très belle citation de la féministe Shane Phelan : « Si nous transformons [la politique d’identité] en une exigence de pureté à chaque niveau de notre vie, nous nions les vies pour lesquelles nous avons commencé notre lutte. Si nous devons être libres, il nous faut apprendre à embrasser le paradoxe et l’incertitude ; en bref, il nous faut embrasser la politique. La politique d’identité doit être fondée, non pas seulement sur l’identité, mais sur un goût pour la politique comme art du vivre-ensemble. La politique qui ignore nos identités, qui en fait des choses privées, est inutile ; mais des identités non négociables nous asserviront, qu’elles nous soient imposées de l’intérieur ou de l’extérieur. » La politique comme l’art du vivre ensemble entre hommes et femmes sera la troisième grande étape de la démocratisation de nos sociétés. Pour cela, il faudra que les hommes partagent leur immense pouvoir avec les femmes.

Eva Illouz est directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Ses recherches portent notamment sur la sociologie des émotions et de la culture. Elle a rédigé plusieurs essais, parmi lesquels Les Sentiments du capitalisme (Seuil, 2006), Pourquoi l’amour fait mal (Seuil, 2012), Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, coécrit avec Edgar Cabanas (Premier parallèle, 2018), et Les Marchandises émotionnelles (Premier parallèle, 2019).

Eva Illouz(Directrice d’études à l’EHESS)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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