Exposition : petites et grandes histoires de l’architecture au Pavillon de l’Arsenal
Une riche exposition, que l’on peut visiter en ligne en compagnie du commissaire, croise histoire du climat, des sciences ou de la médecine, revisitant les changements connus par l’architecture au miroir de la crise actuelle.
Par Isabelle RegnierPublié aujourd’hui à 08h30

Lorsque nous l’avons joint par téléphone pour évoquer l’exposition « Histoire naturelle de l’architecture » dont il est commissaire au Pavillon de l’Arsenal, l’architecte Philippe Rahm était à Taïwan, dans une chambre d’hôpital dépressurisée. Sur l’île, il est le patient Covid 646. Le Suisse a été testé positif alors qu’il effectuait la quatorzaine que doivent faire tous les visiteurs venus de l’étranger.
De cet espace surconfiné où il a passé plus de trois semaines, il nous a fait faire un petit tour du propriétaire. « La chambre est protégée par un double sas. La pression de l’air y est négative. Lorsque quelqu’un entre – toujours vêtu d’une combinaison intégrale –, l’air extérieur est aspiré à l’intérieur. L’idée, c’est que l’air de ma chambre ne puisse pas se propager dans le reste du bâtiment. »
Fermée au public comme toutes les expositions en raison des restrictions sanitaires, elle peut se découvrir en vidéo dans le cadre d’une visite guidée par Philippe Rahm et le journaliste David Abittan.
Des ateliers thématiques spécifiques en ligne sont également proposés aux enfants pendant les vacances autour des questions suivantes : « Comment un brin de menthe a initié l’aménagement des parcs urbains ? » (le 2 janvier à 14 h 30), ou « Et aujourd’hui pourquoi le réchauffement climatique transforme les villes et les bâtiments ? » (le 3 janvier à 14 h 30).
Chambre dépressurisée
Dans cette présentation hypernarrative de l’histoire de l’architecture, scindée en treize chapitres, l’anecdote taïwanaise aurait facilement trouvé sa place. Au chapitre VI par exemple, où il est question de ventilation naturelle et d’air stagnant, de l’influence des écrits d’Hypocrate – de son traité d’urbanisme Airs, eaux, lieux en particulier – sur l’architecture de la Renaissance italienne, de la mécanique de circulation de l’air dans ces grands dômes emblématiques des hôpitaux et bâtiments publics du XVIIIe siècle, pensés pour être des « aspirateurs à miasmes ». On la glisserait bien, sinon, à la fin du chapitre VIII qui revient sur la propagation, depuis les rives du Bengale, de l’épidémie de choléra en Europe au XIXe siècle et sur la dimension prophylactique des plans d’urbanisme d’Haussmann qui voulait en venir à bout. Quelle architecture, alors, pour endiguer le Covid-19 ? La chambre dépressurisée de Philippe Rahm est-elle l’unique réponse ?
L’exposition s’inspire de la thèse de doctorat qu’il a soutenue en 2019 devant un jury présidé par le philosophe Bruno Latour, qui fait désormais l’objet d’une belle publication, richement illustrée, éditée par le Pavillon de l’Arsenal. Dans une scénographie limpide, ludique et élégante, elle revisite l’histoire de l’architecture et de l’urbanisme à l’aune de la crise climatique actuelle et de la crise sanitaire qui la redouble en croisant l’histoire du climat, l’histoire des sciences, l’histoire de la médecine avec des notions de philosophie, d’ethnographie, de sociologie et en s’appuyant sur les derniers développements de la technologie numérique.
Lire aussi* Exposition : le pavillon et ses promesses
A rebours des approches culturelles, nourries de la pensée structuraliste, qui ont prospéré à partir de la deuxième moitié du XXe siècle, l’histoire qui se déploie ici à partir d’un foisonnant corpus de documents (dommage qu’ils soient présentés sous forme de fac-similés), s’appuie essentiellement sur les qualités physiques des matériaux, les phénomènes climatiques, les flux d’énergie…
L’enjeu n’est pas mince. Dans la perspective de l’épuisement à venir des énergies fossiles, sachant que le secteur du bâtiment compte pour 25 % des émissions de CO2, le défi est de revenir à une architecture sans air conditionné, pour commencer, qui produise des microclimats avec ses capacités propres – en faisant circuler l’air naturellement, en multipliant les dispositifs à énergie passive…
Philippe Rahm s’était rendu à Taïwan pour assister à l’inauguration du jardin météorologique de Taichung, grand projet d’architecture bioclimatique auquel il a consacré douze ans de sa vie. Elle a finalement eu lieu sans lui. Dans l’exposition, son jardin apparaît comme l’antithèse du parc de La Villette construit dans les années 1980-1990 par Bernard Tschumi et de la conception purement culturelle de l’architecture et du paysage qu’il incarne. Dans les soixante-dix hectares qu’il avait à disposition, Philippe Rahm a créé au contraire tout un panel de climats différents en jouant avec l’eau, les courants du vent, la végétation et l’aluminium blanc qu’il a utilisé pour ses constructions.
Retour en grâce du blanc
Le blanc, dans l’exposition, fait l’objet d’un chapitre entier où l’on voit comment il a recouvert les sanatoriums au début du XXe siècle, quand on attribuait encore au soleil des propriétés antiseptiques, et pratiquement toute l’architecture du mouvement moderne par la suite. S’il revient en grâce aujourd’hui, c’est pour ses capacités réfléchissantes : en rebondissant à sa surface, la lumière ne se transforme pas en chaleur. L’architecture vernaculaire méditerranéenne n’a pas attendu le XXIe siècle pour le comprendre.
En tirant ainsi des fils entre les époques, les histoires qui se nouent dans les différents chapitres opèrent des déplacements, font naître des questions. Si l’art de la tapisserie qui s’est développé au Moyen Age pour réchauffer les grandes pièces des châteaux est l’ancêtre des rideaux thermiques et occultants emblématiques de l’architecture de Lacaton et Vassal, on peut se demander, par exemple, si l’architecture climatique n’est pas en train de redéfinir les catégories du beau.
On peut se demander si l’architecture climatique n’est pas en train de redéfinir les catégories du beau
Pour passer des petites histoires à la grande, l’exposition fait des impasses. Ou des raccourcis délibérés, comme cette question qui donne son titre au chapitre IV : « Comment les petits pois ont donné naissance aux cathédrales ? » Dans ce chapitre, Rahm s’appuie sur un texte d’Umberto Eco pour suggérer que les cathédrales doivent leur existence à la révolution agricole du Moyen Age et au confort alimentaire qu’elle a apporté aux populations.
Les propriétés nutritives des légumineuses cultivées dans le cadre de l’assolement triennal ayant accru la capacité musculaire des hommes, ils ont pu fournir l’effort nécessaire à l’édification de ces extraordinaires monuments. L’explication est courte. Rien dans l’exposition ne nie qu’elle participe d’un faisceau de causalités beaucoup plus complexe, mais rien ne le dit vraiment non plus. C’est la limite du propos. A trop vouloir fabriquer un nouveau récit, il prend le risque d’apparaître réducteur.
Pavillon de l’Arsenal. Jusqu’au 28 février 2021.
pavillon-arsenal.com
Exposition : le pavillon et ses promesses
Dans « Transformations pavillonnaires », le Pavillon de l’Arsenal réunit des projets d’extension de l’habitat individuel.
Par Isabelle RegnierPublié le 08 février 2019 à 15h00 – Mis à jour le 08 février 2019 à 15h00
https://www.lemonde.fr/culture/article/2019/02/08/exposition-le-pavillon-et-ses-promesses_5421119_3246.html
Temps de Lecture 2 min.

Un peu partout en Ile-de-France, des quartiers sont rasés au profit d’opérations immobilières. Le mouvement est puissant. Renchérissement du coût du logement dans la capitale, développement spéculatif de l’immobilier dans le cadre du Grand Paris, vieillissement et paupérisation des propriétaires de maisons individuelles, rien ou presque ne vient le contrer. Le secteur pavillonnaire en est la première victime. Ciment de la banlieue française, ce tissu urbain, qui représente 80 % de l’espace de l’habitat en Ile-de-France, est menacé de disparition. Il est au cœur d’une exposition présentée à Paris, au Pavillon de l’Arsenal.
L’idée, très gagnant-gagnant, de cette start-up, consiste à exploiter les surfaces de jardins excédentaires des propriétaires
Soucieux de préserver ce patrimoine, qui serait aussi un ferment de cohésion sociale, deux jeunes architectes urbanistes, Benjamin Aubry et Erwan Bonduelle, et un ingénieur centralien spécialisé dans l’immobilier, Yves Lesteven, ont conçu le projet Iudo. L’idée consiste à s’allier avec les propriétaires désireux de valoriser leur bien et d’en tirer une source de revenu pour les aider à le transformer. Il s’agit de densifier ce tissu pavillonnaire de manière douce, en le faisant évoluer vers des formes d’habitat davantage en phase avec les modes de vie contemporains – mixtes, partagés, intergénérationnels…
L’idée, très gagnant-gagnant, de cette start-up, consiste à exploiter les surfaces de jardins excédentaires des propriétaires. Au sein d’une population majoritairement composée de baby-boomeurs à la retraite, nombreux sont ceux qui aimeraient voir dans leur pavillon une ressource financière. En les incitant à en reprogrammer les espaces avec le concours d’un architecte, Iudo promet de rénover leur bien par la même occasion, y compris sur le plan énergétique.
Huits candidats retenus
Lauréate du programme Faire, « accélérateur de projets urbains » soutenu par la Mairie de Paris et le Pavillon de l’Arsenal, l’initiative a séduit la mairie d’Arcueil (Val-de-Marne), qui en a fait la publicité, et les candidats se sont bousculés. Huit d’entre eux ont été retenus. Les projets de transformation de leurs pavillons sont présentés dans l’exposition. Selon les besoins de chacun, les configurations spécifiques de leur propriété, l’équipe les a aidés à faire naître un projet et les accompagne dans sa mise en œuvre.
Ici, une femme proche de la retraite, qui s’attend à une diminution de ses revenus, envisage de démolir son garage, de construire une surélévation, pour intégrer deux chambres d’étudiants et des espaces de vie commune (architecte : Emma Saintonge) ; là, une professeure de musique, bientôt retraitée également, imagine transformer sa maison en résidence pour musiciens et en construire une autre pour elle, au fond de son jardin (architecte : Tanya Klyne) ; là encore, un couple âgé qui veut reconfigurer sa propriété autour d’une surélévation, qui permettra d’accueillir des locataires, et d’une cour comprenant une cuisine d’été et autres programmes collectifs (architectes : Septembre). Autant de manières de réinventer la vie collective, mais à une échelle intime.
« Transformations pavillonnaires ». Pavillon de l’Arsenal, 21, boulevard Morland, Paris 4e. Du mardi au dimanche de 11 heures à 19 heures. Entrée libre. Jusqu’au 10 février.