Le Brexit, une longue et difficile séparation

Par Cécile Ducourtieux et Virginie Malingre
Publié le 28 décembre 2020 à 06h48 – Mis à jour le 28 décembre 2020 à 09h21
RÉCIT
Psychodrames, surprises et échéances ratées ont marqué ces quatre ans et demi de négociations hors norme entre Londres et Bruxelles, qui ont menacé d’échouer plusieurs fois avant l’accord du 24 décembre.
Qui eût imaginé, quand sont tombés les résultats du référendum britannique sur l’appartenance à l’Union européenne (UE), un matin blafard de juin 2016, qu’il faudrait quatre ans et demi à Londres et à Bruxelles pour solder leur divorce ? Qu’Européens et Britanniques finiraient par s’entendre in extremis, un 24 décembre, sur leur « relation future » post-Brexit, en pleine pandémie de Covid-19 ? Surprises, psychodrames et échéances ratées n’ont pas manqué pendant ces tractations.
A Bruxelles, les institutions européennes ont mis du temps à faire le deuil du Royaume-Uni, un partenaire difficile, mais de premier plan depuis 1973. A Londres, il aura fallu trois premiers ministres pour venir à bout du divorce et, au fil des années, la position du 10 Downing Street n’a cessé de se durcir, passant d’un soft Brexit à une franche rupture. Retour sur cette négociation hors norme, qui a mis fin à des carrières politiques, révélé des personnalités, généré son lot d’amertumes et de divisions, et mobilisé tant d’énergie des deux côtés de la Manche.
- Chapitre 1 : Après le choc, Bruxelles s’organise, Londres tergiverse
23 juillet 2016. François Hollande a invité Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, à dîner à l’Elysée. Les deux dirigeants s’apprécient, même si le premier est socialiste quand le second est démocrate-chrétien. L’ancien premier ministre du Luxembourg, 61 ans, n’est pas en forme, c’est un homme blessé, il a besoin d’être rassuré, et cette soirée tombe à pic.
Un mois plus tôt, le 23 juin, les Britanniques ont voté, à 51,9 %, pour le Brexit et, pour ce passionné de la chose européenne, c’est un désastre personnel. Mais c’est aussi, il le sait bien, un camouflet – certains lui imputent la responsabilité de l’issue du référendum. A la table des Vingt-Sept, M. Juncker n’a pas que des amis. Et les Etats membres veulent avoir la main sur la future négociation du divorce avec Londres, qui sera cruciale pour l’avenir de l’UE.
Le Luxembourgeois n’a pas un caractère facile, mais c’est un fin politique. Ce soir-là, il propose à François Hollande de nommer Michel Barnier à la tête de la future cellule chargée de la négociation avec Londres. Le gaulliste connaît bien les Britanniques pour avoir négocié avec eux quand il était commissaire européen au marché intérieur, chargé de la régulation du système bancaire, après la crise de 2008. Le Français a été plusieurs fois ministre (agriculture, affaires étrangères) et commissaire, il a fréquenté les chefs d’Etat. Les capitales apprécieront, pense M. Juncker, et la Commission pourra garder le contrôle sur la future négociation. Le Luxembourgeois a vu juste, Paris le soutient, et Michel Barnier est nommé le 27 juillet 2016.
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Les Vingt-Sept étaient certains que le référendum se conclurait par le maintien du Royaume-Uni au sein de l’UE. Ils sont sonnés quand ils apprennent que les Britanniques ont choisi de les quitter. Pourtant, très vite, au premier sommet européen post-Brexit, et donc sans le Royaume-Uni, les 28 et 29 juin, ils donnent le change. Après les crises successives qu’ils ont subies ces dernières années – économique, migratoire, terroriste – et qui les ont divisés, les Européens savent qu’il leur faut rester unis face à la catastrophe. François Hollande et Angela Merkel serrent les rangs, même si la chancelière allemande est bien plus meurtrie que le Français par cette séparation à venir.
A Londres aussi, la victoire des brexiters a sidéré. Humilié, le premier ministre, David Cameron – qui a décidé le référendum et défendu le « Remain » (rester dans l’UE) dans une campagne maladroite et trop rapide – annonce sa démission. La grande histoire retiendra que le tory a, contre son gré, fait sortir son pays de l’UE. La petite histoire, elle, a immortalisé ces instants surréalistes, le 11 juillet 2016, quand le premier ministre, pensant le micro fermé, chantonne pour rentrer au 10 Downing Street, sitôt après avoir officialisé son départ devant les caméras.
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Peut-être s’amuse-t-il de savoir qu’il sera remplacé, deux jours plus tard, par la ministre de l’intérieur, Theresa May, qui n’a pourtant pas fait campagne pour le Brexit et s’apprête à devenir la deuxième femme, après Margaret Thatcher, à présider à la destinée du Royaume-Uni. Car le clan du « Leave » (quitter l’UE) n’a pas su capitaliser sur sa victoire. Chez les tories, Boris Johnson et Michael Gove, les deux figures de proue des brexiters, ne pensaient pas gagner. Ils n’ont pas de plan, ils s’écharpent en public et finissent par se retirer de la course, laissant la place à cette fille de pasteur, introvertie et peu charismatique, dont la seule extravagance connue tient dans ses chaussures, qu’elle porte de toutes formes et couleurs, des escarpins à impression léopard aux cuissardes vernies noires.

En quête de légitimité, Theresa May durcit son discours dès sa nomination et plaide pour un Brexit dur. Devant le Parlement de Westminster, elle fait miroiter un « Royaume-Uni vraiment global (…) qui s’ouvre au-delà de l’Europe ». Elle n’a pas encore idée du chemin de croix qui sera le sien durant les mois à venir.
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Si elle a fait de Boris Johnson son ministre des affaires étrangères, elle a pris soin de ne pas lui confier le dossier du Brexit, qui revient à un autre eurosceptique, David Davis. Ce qui n’empêche pas l’enfant terrible des tories de multiplier les provocations. En janvier 2017, lors d’un déplacement à Delhi, il assimile ainsi François Hollande à un gardien de camp nazi : « M. Hollande souhaite administrer une correction à quiconque essaie de s’échapper [de l’UE], un peu comme dans les films sur la seconde guerre mondiale. »
A Bruxelles, dès l’hiver 2016, Michel Barnier constitue une équipe de choc et commence à réfléchir à sa tactique de négociation. Il sait que l’unité des Européens est son principal atout dans les discussions prochaines avec Londres. Et fait très vite entendre les futures « lignes rouges » de Bruxelles : « Un pays tiers ne peut avoir les mêmes privilèges qu’un Etat membre de l’UE, il n’est pas question de le punir, mais de protéger nos intérêts. » Il va le répéter ad nauseam… Avec une obsession : que le Royaume-Uni ne fasse pas des émules. « Qui sont les suivants après les Britanniques ? », a d’ailleurs demandé Donald Trump à Donald Tusk, le président du Conseil européen, lorsque celui-ci l’a appelé, le 18 novembre 2016, pour le féliciter d’avoir été élu président des Etats-Unis.
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Des deux côtés de la Manche, donc, les équipes sont en place. Et pourtant, elles n’entrent pas dans le vif du sujet. Londres tergiverse, Bruxelles espère encore que son futur ancien partenaire se ravisera. Finalement, le 29 mars 2017, Theresa May active enfin l’article 50 des traités de l’UE, jamais utilisé jusqu’à présent, qui donne exactement deux ans aux parties (jusqu’au 29 mars 2019), pour arranger le divorce. Et donne le départ des négociations. Qui sera en réalité un faux départ…
- Chapitre 2 : les épines du divorce
18 avril 2017. Devant le 10 Downing Street, Theresa May vient de prendre tout le monde par surprise, en annonçant la tenue d’élections législatives anticipées, le 8 juin suivant. Son ton est grave, son carré court décoiffé par la brise. La première ministre veut renouveler la Chambre des députés, qui devra un jour approuver son accord sur le Brexit. « Westminter est divisé, et cela affaiblit notre capacité à faire du Brexit un succès », déclare-t-elle aux journalistes. Arrivée au pouvoir sans avoir affronté les urnes, elle veut se légitimer par ces élections et arriver en position de force à Bruxelles au moment de commencer à négocier le divorce d’avec les Européens.
Theresa May mène une campagne catastrophique – trop rigide, pas assez sur le terrain, elle prend en outre de haut le Labour et son chef, Jeremy Corbyn, qu’elle pense moribond. Le calcul s’avère désastreux, le Parti travailliste connaît un véritable regain de popularité. Humiliée, Theresa May devient l’otage du parti extrémiste et unioniste nord-irlandais DUP, dont elle a besoin à la Chambre des communes pour disposer d’une majorité.Lire aussi Londres et Bruxelles commencent prudemment à négocier le Brexit
Quand, le 19 juin 2017, quasi un an après le référendum sur le Brexit, les négociations de sortie de l’UE s’engagent enfin à Bruxelles, dans une atmosphère ternie par le drame de l’incendie de la tour Grenfell en plein Londres (soixante-douze morts), les Européens savent leur partenaire déjà affaiblie. La photographie immortalisant la première rencontre à la Commission entre son émissaire, M. Davis, et M. Barnier restera dans les mémoires comme une parfaite métaphore de cette première phase des négociations. Le Britannique a le sourire jusqu’aux oreilles, sans même un stylo pour prendre des notes. En face, le Français est assis devant une pile de documents. Les dilettantes contre les « technos »…

Michel Barnier a identifié trois préalables, qui doivent être réglés avant que Londres et Bruxelles discutent de leur relation future. Il y a la question du montant du chèque britannique, pour solde de tout compte, correspondant aux engagements financiers de Londres au sein de l’UE jusqu’à la fin 2020. Puis le sort des citoyens expatriés, un sujet très sensible. Il faut aussi éviter que le Brexit fragilise les accords de paix irlandais de 1998 − dit « du Vendredi saint » −, avec le risque du retour d’une frontière entre la République d’Irlande, membre de l’UE, et la province britannique d’Irlande du Nord.
Malgré les coups de menton de David Davis, le gouvernement May finit par se rendre à l’évidence : la force et le droit sont du côté des Vingt-Sept. Seule consolation : ils obtiennent une période de transition, d’un à deux ans après le 29 mars 2019, durant laquelle ils continueront à jouir des avantages d’un Etat membre, le temps que les Européens et Londres décident de la suite de leur aventure commune. Mais, à Bruxelles, certains croient encore que le Brexit n’est pas une fatalité.
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La question irlandaise va se révéler la plus épineuse. Elle occupe l’essentiel des négociations durant l’année 2018. Et provoque la démission bruyante de Boris Johnson, à l’été 2018, quand Theresa May propose que tout le Royaume-Uni reste pour partie dans le marché unique européen, ce qui évitera le problème des frontières. La première ministre pousse le pays « à une moitié de Brexit qui va le transformer en colonie », écrit-il dans sa lettre de démission. Pas question de sacrifier la « souveraineté retrouvée » du Royaume-Uni, au cœur du projet des brexiters, argue encore le politique le plus populaire du Parti conservateur, et potentiel rival de Mme May. Connu pour ses positions plutôt libérales quand il était maire de Londres, devenu brexiter par opportunisme, disent ses détracteurs, Johnson a toujours rêvé de s’installer à Downing Street.Lire aussi :Brexit : le meilleur accord perdant-perdant
Le traité du divorce est finalement bouclé le 14 novembre 2018, à Bruxelles : le Withdrawal Agreement Bill comporte plus de mille pages, plutôt en faveur des Européens, qui ont réussi à imposer leur agenda et l’essentiel de leurs exigences. Le Royaume-Uni enverra bien un chèque de 50 milliards d’euros à Bruxelles pour solde de tout compte, les résidents européens dans le pays, à la date de la fin de la période de transition, disposeront d’un droit de séjour, et l’Irlande échappera au retour d’une frontière, puisque le Royaume-Uni restera dans l’union douanière européenne, tant qu’une solution n’aura pas été trouvée sur ce sujet.
Mais personne ne se réjouit côté européen. « Notre travail n’est pas terminé », prévient Michel Barnier, évoquant la négociation à venir sur la « relation future » avec Londres. « Je suis triste de vous voir partir, et je ferai tout pour que cet adieu soit le moins douloureux possible, pour nous et pour vous », ajoute M. Tusk qui, jusqu’au bout, a espéré que le Brexit n’aurait pas lieu. Mme May est confiante : elle a assuré aux dirigeants européens qu’elle parviendrait à faire voter le divorce à Wesminster. La plupart la croient encore.
- Chapitre 3 : le Royaume-Uni dans l’impasse
12 mars 2019. Theresa May a des cernes prononcés et la voix rauque à force d’avoir parlé. Cet accord de divorce d’avec l’UE, qui a demandé deux ans d’intenses négociations, « est un bon deal », explique-t-elle, devant une Chambre des communes au comble de l’agitation. S’il ne reçoit pas le feu vert des députés, « cette Chambre risque de n’avoir pas de Brexit du tout », prévient encore la première ministre. Las ! Quelques instants plus tard, soixante-quinze élus dans ses propres rangs conservateurs s’opposent à un deal qu’ils qualifient de « Brexit in name only » (« Brexit seulement de nom »).
Les députés britanniques ont déjà rejeté une première fois ce texte, le 15 janvier 2019. Ce jour-là, Mme May a essuyé la plus terrible défaite qu’un premier ministre de Sa Majesté ait jamais connue dans la chambre vert bouteille, cœur de la démocratie parlementaire : 432 voix contre, 202 pour… A bout de souffle et d’arguments, Mme May affrontera un troisième camouflet, le 29 mars 2019. Entre-temps, oscillant entre consternation et exaspération, les Européens lui ont accordé un répit : l’échéance du divorce a été décalée de quinze jours, du 29 mars à mi-avril. Elle sera encore repoussée trois fois, jusqu’au 31 octobre 2019. Et, d’ici là, humiliation suprême, faute de Brexit, Downing Street devra, une dernière fois, organiser des élections européennes, en mai 2019.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Theresa May en sursis et le Brexit dans l’impasse après un nouveau veto des députés
Un cauchemar… Près de trois ans après le référendum, le palais de Westminster est, en ce printemps 2019, incapable de faire émerger une majorité, que ce soit pour l’accord de Mme May, pour un « no deal » ou pour toute alternative. Les Britanniques, et les Européens avec eux, sont pris en otage par une Chambre des communes sans boussole. Les unionistes du DUP, comme les brexiters durs (dont Boris Johnson), refusent obstinément la solution irlandaise de Theresa May. Quant au Parti travailliste, profondément divisé sur le Brexit, il n’est pas question qu’il vienne en aide à la dirigeante conservatrice.

Theresa May est désormais un lame duck (« canard boiteux »), les Européens le savent, ils attendent sa chute, qu’ils savent inévitable. Seule Mme Merkel la défend encore, discrètement. Elle « a déployé beaucoup d’efforts » pour faire valider le traité du divorce, rappelle la chancelière, en marge d’un énième conseil spécial Brexit. L’ombre du « no deal » rôde déjà, Emmanuel Macron l’évoque, la Commission s’y prépare. Même M. Barnier, qui n’est pas du genre à se laisser abattre, confie avoir eu, au troisième échec de Theresa May, « un moment de doute ».
Mais « l’UE ne sera jamais celle qui aura poussé un de ses Etats membres du haut de la falaise », explique alors un haut responsable bruxellois. Les Européens ne veulent pas être tenus pour responsables du « no deal ». Après tout, le Brexit n’est pas de leur fait, aux Britanniques d’assumer. Et l’Allemagne, plus conciliante que la France, refuse déjà, comme elle le fera tout au long de ce pénible processus, la fatalité d’un divorce sans accord. « Je travaillerai jusqu’à la dernière minute à la solution d’un retrait ordonné du Royaume-Uni », affirme la chancelière. Les Britanniques le savent qui, à chaque fois qu’on s’approchera de l’abîme, appelleront Berlin à l’aide.
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Durant ces longs mois d’atermoiements, les Européens se prennent de passion pour la politique britannique, ils découvrent les arcanes du plus vieux Parlement en activité au monde, se familiarisent avec ses rituels aussi désuets qu’impressionnants. Les voilà suspendus aux lèvres du président de la Chambre des communes, John Bercow. Il faut dire qu’avec ses cravates criardes et ses fameux rappels à l’ordre hurlés d’une voix de stentor (« Orderrrrr !!! »), ce conservateur, qui semble prendre un malin plaisir à contrarier les brexiters, est un vrai showman.
La descente aux enfers de Theresa May durera jusqu’à la fin mai 2019, quand les caciques du Parti conservateur lui porteront le coup de grâce. « J’ai fait de mon mieux », assure-t-elle, des larmes dans la voix, le 24 mai, en annonçant sa démission. Chez les conservateurs, une dizaine de candidats aspirent à sa succession. Boris Johnson, qui a la légitimité du brexiter de la première heure, fait figure de favori. Et il est très populaire à la base du parti : les tories l’adorent pour son optimisme indéfectible.

Les diplomates bruxellois ont du mal à prendre au sérieux ce politique gaffeur et peu attentif aux détails. Ils apprécient peu cet ex-journaliste, ancien correspondant à Bruxelles, qui s’est fait un nom à leurs dépens en moquant les travers, parfois réels mais plus souvent imaginaires, d’un supposé Leviathan européen. Certains se disent toutefois qu’il a le charme, la faconde et le pragmatisme requis pour convaincre les députés britanniques de voter le Brexit. Parce que, à Bruxelles, désormais, la fatigue se fait sentir, et tout le monde veut en finir avec cet interminable divorce.
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- Chapitre 4 : Le Brexit, « marche ou crève »
28 août 2019. Cela fait près d’un mois que l’entourage du nouveau premier ministre, Boris Johnson, distille en off, dans les médias nationaux, Times et Telegraph en tête, des confidences sur sa vision du Brexit. A les croire, il va faire plier Bruxelles, qui refuse de renégocier l’accord conclu avec Theresa May neuf mois plus tôt, et il n’a pas peur d’un « no deal ». Ce jour-là, Boris Johnson prend la parole. Sourire aux lèvres, il lance une minibombe : il veut suspendre le Parlement jusqu’au 14 octobre, soit quinze jours avant la nouvelle date butoir fixée par Bruxelles, le 31 octobre, le temps de « concocter un nouveau programme législatif, pour plus d’hôpitaux, pour mieux lutter contre le crime ». L’intention est transparente : il veut pouvoir négocier les mains libres avec les Vingt-Sept, sans être entravé par des députés ingérables.
« Déni de démocratie, populisme à la Trump ! », hurlent ses nombreux détracteurs. Boris Johnson passe outre. Il a promis de réaliser le Brexit « do or die » (« marche ou crève ») et, pour parvenir à ses fins, il a choisi une méthode radicale, soufflée par son conseiller spécial, le vénéneux Dominic Cummings, directeur de la campagne du « Leave » en 2016. Un vrai nerd, obsédé par l’intelligence artificielle et la réforme de la fonction publique britannique.
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Le plan va échouer. Fin septembre, les juges de la Cour suprême britannique déclarent à l’unanimité que la suspension du Parlement est illégale. Ragaillardis, les députés obligent le premier ministre à réclamer un nouveau report du Brexit à Bruxelles, cette fois au 31 janvier 2020. Pour sortir de l’impasse, Boris Johnson convoque des élections législatives anticipées.

Au milieu de ce chaos politique, David Frost, que M. Johnson a choisi – il est l’un des rares diplomates britanniques à être un authentique brexiter – pour mener les négociations avec M. Barnier, se révèle. Son physique passe-partout et ses manières très urbaines peuvent tromper : cet homme de convictions est un redoutable négociateur.
Mi-octobre, en deux semaines à peine, « Frosty », comme l’ont baptisé les médias britanniques, achève, avec son homologue bruxellois, un nouveau « protocole » irlandais, la solution agréée par Mme May ne passant décidément pas à la Chambre des communes. Cette fois, il est convenu que l’Irlande du Nord restera dans l’union douanière européenne, tout en appartenant au marché britannique. La solution est complexe, nécessite d’être précisée, mais permet à Johnson de crier victoire : le Brexit est à portée de main.
Même s’ils goûtent peu les blagues et les accents nationalistes de M. Johnson, les Européens veulent avancer. Voilà trop longtemps que le Brexit les paralyse, il leur faut montrer que l’UE n’est pas à bout de souffle. Dans la foulée du scrutin de mai, ils ont un nouvel agenda (le Green Deal, la « souveraineté économique ») et une équipe féminisée et rajeunie, avec laquelle Londres va devoir composer. A la tête de la Commission, l’Allemande Ursula von der Leyen, une proche d’Angela Merkel, dont elle a été quinze ans une des ministres, passe pour anglophile. Au Conseil européen, l’ex-premier ministre belge Charles Michel, un libéral proche d’Emmanuel Macron, est sur une ligne plus dure à l’égard de Londres.
En novembre, M. Johnson se lance dans la campagne des législatives avec un slogan basique mais efficace : « Get Brexit done » (« faisons le Brexit »). Trois ans et demi ont passé depuis le référendum, la société britannique est plus fracturée que jamais. Il parie sur la lassitude de ses concitoyens. Pari gagnant : à l’issue du scrutin, le 12 décembre 2019, les conservateurs écrasent le Labour, qui enregistre sa pire défaite depuis 1935.
L’ex-journaliste à la plume mordante, l’eurosceptique converti au Brexit, peut savourer sa victoire. Il est désormais un premier ministre incontesté, avec un mandat de cinq ans. Cet admirateur de Churchill – dont il a écrit une biographie enlevée, Winston. Comment un seul homme a fait l’histoire (The Churchill Factor), Stock, 2015 – rêve déjà de conduire son pays, « libéré » de l’UE, vers de glorieux horizons. Il annonce un « nouvel âge d’or » pour le Royaume-Uni, en décembre, lors de l’inauguration d’une Chambre des députés largement acquise à sa cause.

Le 31 janvier 2020, à minuit, le Brexit est officiellement décrété. Boris Johnson tient un discours depuis Downing Street. A deux pas, Nigel Farage, le chef du Brexit Party, et sa bande d’ultranationalistes et de nostalgiques de l’Empire britannique fêtent l’événement sur Parliament Square, couverte d’Union Jack. Le reste du pays vit ce moment historique dans un mélange d’indifférence et de soulagement.
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De l’autre côté du tunnel passant sous la Manche, Michel Barnier est prêt : il s’agit désormais de négocier la « deuxième » partie du Brexit, la « relation future » avec Londres. A Bruxelles, les diplomates pensent que Johnson n’a flatté les brexiters durs que pour gravir les échelons du pouvoir : ils s’attendent à ce qu’il revienne à des points de vue moins radicaux après son triomphe électoral. Grave erreur.
- Chapitre 5 : « Crazy » négociations
12 juin 2020. Michael Gove, l’ex-rival de Boris Johnson en 2016, est devenu ministre du Brexit dans son gouvernement. Il est moins drôle que le premier ministre, mais mieux organisé : c’est un homme-clé à Downing Street. Il vient de faire savoir, par courrier, à Bruxelles, que Londres ne prolongera pas au-delà du 31 décembre 2020 la période de transition. Les deux anciens partenaires ont donc six mois et demi pour trouver un accord sur leur relation future. Ou pas. Quoi qu’il arrive, au 31 décembre 2020, le Royaume-Uni aura quitté l’union douanière et commerciale, à laquelle le pays a encore accès, pendant la période de transition, même si le Brexit a eu lieu le 31 janvier.
Cette fois, ce sont les Britanniques qui fixent le tempo – au moins au début. Lors des élections de décembre 2019, Boris Johnson a promis à ses concitoyens un Brexit « prêt à cuire », il veut concentrer son mandat sur la transition climatique, la construction de nouveaux hôpitaux et de nouvelles lignes de trains pour mieux desservir le nord de l’Angleterre. Les Européens vont devoir s’adapter : tant pis si, en temps normal, il faut quatre à cinq ans, en allant vite, pour boucler un traité de libre-échange, sans droits de douane ni quotas, ce que propose Bruxelles à Londres.
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Quand M. Gove informe Bruxelles, ce 12 juin 2020, que le compte à rebours est enclenché, les négociations végètent depuis mars et l’irruption de la pandémie de Covid-19.
Pour les Européens, qui mettent toute leur énergie à essayer de s’entendre sur un plan de relance, le Brexit est passé au second rang de leurs préoccupations. A Londres aussi, le nouveau coronavirus a chamboulé tous les plans. Boris Johnson a attrapé le Covid-19 début avril et, à 55 ans, il a développé une forme aiguë de la maladie. Après trois nuits en réanimation, il lui a fallu trois semaines de repos à Chequers, la résidence officielle des premiers ministres dans le Buckinghamshire, non loin de Londres, pour être de nouveau d’aplomb.
Michel Barnier aussi a contracté le virus, mais le Français, 69 ans, n’est pas tombé aussi gravement malade. Les discussions ont redémarré doucement à la fin du printemps, à la sortie du premier confinement, mais l’épidémie reste virulente à Londres comme à Bruxelles, les trains Eurostar sont rares, et les réunions ont lieu largement en visioconférence. L’application Zoom n’est cependant pas vraiment adaptée à une négociation de cette ampleur.
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Sans compter qu’on assiste à un véritable dialogue de sourds entre des Britanniques pas prêts à sacrifier leur « souveraineté retrouvée » à un traité commercial, aussi avantageux soit-il, et des Européens refusant de faire des entorses à leur modèle pour plaire à leurs « vieux amis ». Après le Brexit, « il y aura un concurrent à notre porte », a résumé, en décembre 2019, Angela Merkel. Pas question qu’il puisse vendre ses produits sur le sacro-saint marché intérieur sans en respecter les règles environnementales, sociales ou sur les aides d’Etat.
Il est un autre sujet, marginal d’un point de vue économique, mais à la charge symbolique très forte, qui va participer au blocage jusqu’à la toute fin des négociations : la pêche. Le Royaume-Uni doit rester tout-puissant en ses eaux territoriales, martèle Londres, quand les Européens, Français en tête, veulent sauver l’accès de leurs pêcheurs aux poissonneuses eaux britanniques. A Paris, M. Macron ne peut pas se permettre un nouveau mouvement social, qui nourrirait encore le populisme, comme celui des « gilets jaunes », à deux ans de l’élection présidentielle.
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Le 21 juillet, les Vingt-Sept réussissent à s’entendre sur un plan de relance – un accord inédit qui dessine les contours d’une nouvelle construction communautaire – et font la preuve qu’ils n’ont pas besoin des Britanniques pour avancer. Mais, avec Londres, les blocages persistent et s’aggravent en septembre, quand le gouvernement Johnson rend public un projet de loi, l’internal market bill (« projet de loi sur le marché intérieur »), violant délibérément le traité du divorce en donnant à ses ministres le pouvoir unilatéral de modifier des aspects du « protocole nord-irlandais ». La manœuvre, manifestement destinée à mettre la pression sur Bruxelles, est contre-productive : la défiance grandit du côté européen.
L’automne passe, les discussions font du surplace. « Les Britanniques connaissent par cœur les Européens, ils appuient sur leurs points de vulnérabilité psychologique », confie une source européenne, « quant à la Commission, elle a presque l’impression de négocier avec elle-même », puisque pendant tant d’années les Britanniques ont joué un rôle important dans l’exécutif communautaire.
A Londres, Boris Johnson est débordé par la crise épidémique et les rebellions à répétition dans son propre camp conservateur, de plus en plus allergique aux reconfinements sanitaires. Les dates butoirs sont décalées l’une après l’autre, et décembre arrive avec toujours, désespérément, les mêmes plats au menu des discussions : poisson et concurrence. Les Vingt-Sept n’en peuvent plus, il faut conclure. Le dîner entre Boris Johnson et Ursula von der Leyen, le 9 décembre, à Bruxelles,est censé marquer la fin de ces négociations hors norme.

La présidente de la Commission a offert des coquilles Saint-Jacques et du turbot au Britannique, mais pas les concessions qu’il semblait espérer. Il repart pour Londres furieux. Les experts ressortent fébrilement leur scénario d’un « no deal », l’heure est grave. Pourtant, les négociateurs reprennent leurs discussions et, après deux semaines de tractations ininterrompues, tombent finalement d’accord, le 24 décembre, à 14 h 45 précises heure de Londres, 15 h 45 heure de Bruxelles, après d’ultimes arbitrages sur des quotas de maquereaux, harengs et autres poissons gras.
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Au Royaume-Uni, la situation intérieure est alarmante : un « mutant » du SARS-CoV-2 a fait son apparition, expliquant la résurgence de l’épidémie dans le sud du pays. Des dizaines d’Etats ont fermé leurs frontières aux ressortissants britanniques, et des milliers de camions sont coincés dans le comté du Kent, face à Calais, la France leur ayant momentanément bloqué le passage. Quant à l’accord, il donne certes accès sans quotas ni taxes à l’énorme marché intérieur européen, mais il délaisse totalement la City, le poumon financier du pays, et inaugure le retour des barrières douanières et administratives pour les citoyens et les entreprises britanniques.
Le « deal » constitue néanmoins une sacrée victoire pour le premier ministre britannique : les travaillistes appellent à voter pour et, à l’autre bout du spectre politique, même Nigel Farage, le fondateur du Parti du Brexit, déclare que « la guerre est finie ». Boris Johnson savoure le moment à sa manière : clownesque et enthousiaste. Cravate motif poissons autour du cou, il salue un accord « fantastique » : « Nous avons repris le contrôle de notre monnaie, de nos frontières, de nos lois, de notre commerce et de nos eaux. » Il ajoute, brandissant face à la caméra, en guise de cadeau à ses 66 millions de concitoyens, les 1 200 pages de l’accord : « Si vous cherchez quelque chose à lire après le repas de Noël, voici le deal, avec plein de poissons à l’intérieur ! »

Sérieux et flegmatique comme aux premiers jours des pourparlers, M. Barnier signale pour la première fois que « the clock is no longer ticking »,clin d’œil à une phrase inlassablement répétée depuis 2016 (« l’horloge tourne »). Après avoir mené la barque européenne sans presque aucune dissension pendant quatre ans, le Français a le sentiment du devoir accompli.Lire aussi :Michel Barnier, la consécration du « montagnard »
Sobre et précise, sa chef, Mme von der Leyen, sait également trouver les mots : elle cite Shakespeare, le poète T.S. Eliot, déclare que l’accord est « équilibré et juste », et insiste sur le fait que « le Royaume-Uni restera un partenaire de confiance de l’UE ».
« Nous resterons vos amis, vos alliés, vos partisans et votre premier partenaire économique », répond M. Johnson, enfin sérieux, depuis le 10 Downing Street. Car, au-delà de leur interminable bras de fer, ces dirigeants savent bien que l’UE et le Royaume-Uni doivent désormais tourner la page et inventer un autre avenir commun.Notre sélection d’articles pour comprendre le Brexit
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Retrouvez tous nos articles sur le Brexit dans cette rubrique.Voir plusCécile DucourtieuxLondres, correspondanteVirginie MalingreBruxelles, bureau européen