Janvier 2021, page 3, en kiosques
Un militantisme qui divise les classes populaires
Impasses des politiques identitaires
https://www.monde-diplomatique.fr/2021/01/BEAUD/62661
S’il s’enracine dans une longue histoire, le langage identitaire a explosé avec les réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu. Jadis réservé à la droite, il imprègne désormais les discours des militants et dirigeants politiques de tous bords, au point de transformer la «race» en variable bulldozer, qui écrase toutes les autres.
par Stéphane Beaud & Gérard Noiriel

La question raciale a resurgi brutalement au cœur de l’actualité, le 25 mai 2020, lorsque les images du meurtre de George Floyd, filmé par une passante avec un smartphone, ont été diffusées en boucle sur les réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu. L’assassinat de cet Afro-Américain par un policier blanc de Minneapolis a déclenché une immense vague d’émotion et de protestations dans le monde entier. Une multitude d’acteurs — militants antiracistes, journalistes, politiciens, intellectuels, experts, artistes, écrivains, etc. — sont intervenus aux États-Unis et ailleurs pour donner leur opinion sur ce crime et sur sa signification politique.
En France, depuis une quinzaine d’années, la dénonciation publique des crimes racistes ou de faits nourrissant des suspicions de discrimination raciale prend régulièrement dans les médias la forme d’«affaires raciales» qui s’autoalimentent presque sans fin. Après la pétition intitulée «Manifeste pour une République française antiraciste et décolonialisée», signée par cinquante-sept intellectuels et diffusée par le site Mediapart le 3 juillet 2020, l’hebdomadaire Marianne a riposté le 26 juillet 2020 en publiant un «Appel contre la racialisation de la question sociale», signé par plus de quatre-vingts personnalités et une vingtaine d’organisations.
La comparaison des deux pétitions montre comment fonctionne ce que Pierre Bourdieu appelait le jeu des «cécités croisées». La critique justifiée des violences racistes de certains policiers et du «racisme d’État» dans les colonies françaises jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie conduit les pétitionnaires de Mediapart à défendre un projet politique focalisé sur les questions raciales et décoloniales occultant les facteurs sociaux. Inversement, les auteurs de l’appel paru dans Marianne rappellent le rôle central que joue la classe sociale dans les inégalités qui touchent la France d’aujourd’hui, mais leur propre combat identitaire, résumé par le slogan «Notre République laïque et sociale, une chance pour tous!», les pousse à affirmer que «notre pays n’a jamais connu la ségrégation», affirmation qu’aucun historien, aucun sociologue sérieux ne peut cautionner. Ces affrontements identitaires, où chaque camp mobilise sa petite troupe d’intellectuels, placent les chercheurs qui défendent l’autonomie de leur travail dans une position impossible.
Américanisation de la vie publique
Cette racialisation du discours public a été largement servie par la révolution numérique qui a éclaté au cours des années 2000. Le développement extraordinaire de l’industrie médiatique a parachevé ce que Jürgen Habermas avait appelé la «colonisation du monde vécu (1)». Ces immenses machines à fabriquer de l’information sont alimentées vingt-quatre heures sur vingt-quatre grâce à un carburant qui exploite les gisements émotionnels enfouis en chacun de nous et qui nous font réagir instantanément et instinctivement face aux injustices, aux humiliations, aux agressions. La «fait-diversion» de l’actualité politique, née avec la presse de masse à la fin du XIXe siècle, a atteint aujourd’hui son paroxysme, substituant de plus en plus à l’analyse raisonnée des problèmes sociaux la dénonciation des coupables et la réhabilitation des victimes.
Les entreprises américaines mondialisées qui possèdent les réseaux sociaux ont brutalement accéléré ce processus, car les milliards d’individus que touchent ces réseaux ne sont plus seulement les récepteurs passifs des discours fabriqués par les médias, mais des acteurs qui participent à leur diffusion et même à leur élaboration. Les réseaux sociaux ont ainsi donné naissance à un espace public intermédiaire dépassant le cadre des États nationaux, contribuant fortement à l’américanisation des polémiques publiques, comme l’illustre la rapidité avec laquelle sont importées des expressions comme color-blind («aveugle à la couleur [de peau]»), «Black Lives Matter» («Les vies des Noirs comptent»), cancel culture(«culture du bannissement»), etc.
Le racisme étant aujourd’hui l’un des sujets politiques les plus aptes à mobiliser les émotions des citoyens, on comprend pourquoi sa dénonciation occupe une place de plus en plus centrale dans les médias. Constater ce fait, ce n’est pas faut-il le rappeler? nier ou minimiser la réalité du problème, et cela n’interdit en rien de constater en même temps que les expressions de formes décomplexées de racisme se multiplient elles aussi dans les médias (2). Les personnes issues de l’immigration postcoloniale (pays du Maghreb et d’Afrique subsaharienne) qui appartiennent pour la majorité d’entre elles aux classes populaires (3) ont été les premières victimes des effets de la crise économique à partir des années 1980. Elles ont subi des formes multiples de ségrégation, que ce soit dans l’accès au logement, à l’emploi ou dans leurs rapports avec les agents de l’État (contrôles d’identité «au faciès» par la police). En outre, ces générations sociales ont dû faire face politiquement à l’effondrement des espoirs collectifs portés au XXe siècle par le mouvement ouvrier et communiste.
Étant donné l’importance prise par les polémiques identitaires dans le débat public, il n’est pas surprenant qu’une partie de ces jeunes puissent exprimer leur rejet d’une société qui ne leur fait pas de place en privilégiant les éléments de leur identité personnelle que sont la religion, l’origine ou la race (définie par la couleur de peau). Malheureusement, les plus démunis d’entre eux sont privés, pour des raisons socio-économiques, des ressources qui leur permettraient de diversifier leurs appartenances et leurs affiliations. C’est ce qui explique qu’ils puissent se représenter le monde social de manière binaire et ethnicisée : le «nous» (de la cité, des jeunes Noirs ou Arabes, des exclus, mais aussi de plus en plus, semble-t-il, le «nous» musulman) versus le «eux» (des bourgeois, des «céfrans», des «gaulois», des Blancs, ou des athées, etc.). Si l’on veut pousser la lutte contre le racisme jusqu’au bout, il faut aussi combattre cet enfermement identitaire, car il empêche ces jeunes révoltés d’apercevoir que leur existence sociale est profondément déterminée par leur appartenance aux classes populaires.
Le langage racialisant qui présente la couleur de peau comme la variable déterminant l’ensemble des pratiques économiques, sociales et culturelles de nos concitoyens écrase la complexité et la finesse des relations sociales et des rapports de pouvoir. Toutes les enquêtes sociologiques, statistiques ou ethnographiques montrent pourtant que les variables sociales et ethniques agissent toujours de concert et avec des intensités différentes. Si tout l’art des sciences sociales consiste à démêler finement, selon les contextes (géographique, historique, interactionnel), le jeu des variables agissantes, il reste qu’on ne peut rien comprendre au monde dans lequel nous vivons si l’on oublie que la classe sociale d’appartenance (mesurée par le volume de capital économique et de capital culturel) reste, quoi qu’on en dise, le facteur déterminant autour duquel s’arriment les autres dimensions de l’identité des personnes.
La meilleure preuve est donnée par ceux qui ont bénéficié d’une mobilité sociale leur ayant permis d’accéder aux classes moyennes (enseignants, éducateurs, travailleurs sociaux, intermittents du spectacle, etc.), voire aux classes supérieures (journalistes de télévision ou de radio, écrivains, vedettes de la chanson ou du cinéma, etc.). La quasi-totalité de ces «transfuges de classe», comme on dit, mettent à profit les ressources que leur offre leur ascension sociale pour diversifier leurs attaches affectives, professionnelles ou culturelles, car ils savent pertinemment que c’est un cheminement vers davantage de liberté. Pourquoi les descendants des immigrations postcoloniales qui font toujours partie des classes populaires seraient-ils constamment ramenés à leur statut de victime et privés des moyens leur permettant d’accéder eux aussi à cette émancipation?
En occultant les relations de pouvoir qui structurent nos sociétés, ces discours identitaires contribuent à accentuer les divisions au sein des classes populaires; ce qui a été depuis les années 1980 le but recherché par les forces conservatrices pour briser l’hégémonie de la gauche. Placer le combat politique sur le plan racial en présentant tous les «Blancs» comme des privilégiés, c’est inciter ces derniers à se défendre avec le même genre d’arguments. Étant donné qu’en France les «Blancs» sont majoritaires, les «non-Blancs» sont condamnés à rester éternellement minoritaires. Croire que des actes de contrition à la Jeff Bezos (4) pourraient conduire les individus définis comme «Blancs» à renoncer à leurs «privilèges», c’est réduire la politique à des leçons de morale; ce qui est habituel aux États-Unis, et tend à le devenir en France.
Puisque l’expérience américaine est sans cesse mobilisée aujourd’hui lorsqu’il s’agit d’évoquer la question raciale, il n’est pas inutile de rappeler l’analyse qu’a présentée récemment le philosophe Michael Walzer pour expliquer l’échec relatif du mouvement antiraciste noir américain, échec qui explique à son tour pourquoi le racisme reste un problème central aux États-Unis. Lui qui fut, au début des années 1960, un étudiant pleinement engagé dans la lutte pour les droits civiques menée par les Noirs américains est revenu, cinquante ans plus tard, sur ce moment fondateur de son engagement politique. Il rappelle la force des liens noués dans le Sud entre des étudiants des grandes universités du Nord-Est (Harvard, Brandeis), notamment des étudiants juifs comme lui, et des pasteurs et militants noirs.
Dans le bilan qu’il dresse avec le recul, il soulève la question essentielle des alliances politiques à nouer dans le camp des forces progressistes : «Nous, nous pensions que le nationalisme noir, même s’il était compréhensible, était une erreur politique : pour se faire entendre, les minorités doivent s’engager dans des politiques de coalition, les Juifs ont appris cela il y a longtemps. Vous ne pouvez pas être isolés lorsque vous représentez 10 ou 2% de la population. Vous avez besoin d’alliés et vous devez élaborer des politiques qui favorisent les alliances. C’est ce qu’a refusé le nationalisme noir, et c’est cela qui l’a conduit, je crois, à une impasse (…). Les “politiques de l’identité” ont pris le dessus dans la vie politique américaine et ont conduit à des mouvements séparés : les Noirs, les Hispaniques, les femmes, les gays. Il n’y a pas eu de solidarité entre ces différentes formes de lutte pour la reconnaissance. “Black Lives Matter”, par exemple, est une expression fondamentale de la colère légitime des Noirs, liée notamment au comportement de la police. Mais les Hispaniques ne sont pas mieux traités; il n’y a pas, que je sache, de “Hispanic Lives Matter” et pas d’effort coordonné pour la création d’une coalition de groupes ethniques pour une réforme de la police (5).»
Étant donné l’américanisation de notre vie publique, on peut craindre malheureusement que le constat de Walzer soit en train de se vérifier en France également. Certes, de nombreuses voix se font entendre, plaidant régulièrement pour la «convergence des luttes». Cependant, celles et ceux qui militent dans ce sens doivent agir désormais au sein du nouveau système communicationnel qui s’est imposé avec la révolution numérique des années 2000. Auparavant, pour promouvoir une cause dans l’espace public, il fallait que celle-ci soit définie et défendue collectivement par des organisations rassemblant un grand nombre de militants. Aujourd’hui, il suffit que quelques activistes — qui s’érigent en porte-parole de telle ou telle revendication sans avoir été mandatés par personne — attirent l’attention des médias. D’où la multiplication des actions spectaculaires, comme celles des militants qui interdisent des pièces de théâtre au nom du combat antiraciste. La complaisance des journalistes à l’égard de ce type d’action alimente des polémiques qui divisent constamment les forces progressistes. Alors que la liberté d’expression et l’antiracisme avaient toujours été associés jusqu’ici par la gauche, ces coups de force ultraminoritaires finissent par les opposer l’une à l’autre. Ce qui ouvre un véritable boulevard aux conservateurs.
Stéphane Beaud & Gérard NoirielRespectivement sociologue et historien. Auteurs de Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d’une catégorie,Agone, Marseille, à paraître le 5 février 2021, dont ce texte est extrait.

(1) Jürgen Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, Fayard, Paris, 1987 (1re éd. : 1981).
(2) Gérard Noiriel, Le Venin dans la plume. Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République, La Découverte, Paris, 2019.
(3) Ce qui explique aussi, de manière directe, leur surreprésentation dans les faits divers rapportés par la presse locale, les actes de délinquance et la population carcérale.
(4) Référence au tweet d’Amazon en réaction à l’assassinat de George Floyd : «Le traitement injuste et brutal des Noirs dans notre pays doit cesser» (31 mai 2020).
(5) Michael Walzer et Astrid Von Busekist, Penser la justice, Albin Michel, coll. «Itinéraires du savoir», Paris, 2020.
Impasses du réductionnisme de classe. Sur un texte de Beaud et Noiriel
- 4 JANV. 2021
- PAR NORMAN AJARI
- BLOG : LE BLOG DE NORMAN AJARI
Le sociologue Stéphane Beaud et l’historien Gérard Noiriel ont récemment fait paraître dans Le Monde diplomatique un article intitulé « Impasses des politiques identitaires ». Ce texte est un symptôme de l’incompréhension de la race dont font preuve de nombreux chercheurs français. Il est aussi l’exemple de l’impasse stratégique à laquelle cette méconnaissance persistante conduit la gauche.
En 1992, la philosophe jamaïcaine Sylvia Wynter faisait paraître une lettre ouverte à ses collègues en sciences humaines et sociales consacré au traitement du sort des hommes noirs pauvres au sein de ces disciplines. Les chômeurs et travailleurs au salaire minimum des centres-villes étatsuniens désertés par classes moyennes parties s’installer dans les banlieues résidentielles ne présentent pas, aux yeux des intellectuels critiques, le même attrait que les prolétaires blancs d’antan. Ils peuvent être objets de commisération au mieux, de crainte au pire, mais ne sauraient être envisagés comme des sujets politiques.
L’élan marxiste qui consistait à lier son destin à celui de la classe exploitée a fait long feu, car le visage des « nouveaux pauvres » n’est pas de nature à susciter l’identification de nos chercheurs. En somme, écrit Wynter, « les intellectuels d’aujourd’hui, alors qu’ils ressentent et expriment de la compassion, se gardent bien de proposer de marier leurs pensées avec cette variété particulière de souffrance humaine[1] ».
Un texte du sociologue Stéphane Beaud et de l’historien Gérard Noiriel, récemment publié par Le Monde diplomatique, présenté comme extrait d’un ouvrage à paraître, montre la pertinence de ce diagnostic dans le contexte de la France actuelle[2]. J’entends y apporter quelques commentaires car il me semble emblématique de l’incurie et de la désinvolture avec laquelle se mène la recherche sur la question raciale dans ce pays, mais également de la perversité de la stratégie politique à laquelle cette recherche s’articule. Pour le dire en deux mots, il s’agit d’un texte intellectuellement navrant et politiquement hostile aux intérêts des minorités raciales.
La race est le seul objet d’étude où tout chercheur qui a obtenu ses galons en travaillant sur autre chose peut s’aventurer comme en terrain conquis et revendiquer une parole à valeur oraculaire. En outre, c’est le seul domaine où le dédain de l’objet d’étude est non seulement largement admis, mais où il est encore encouragé comme s’il était la garantie d’une probité intellectuelle supérieure.
La thèse du texte des deux chercheurs se résume en deux points. Le premier relève de l’analyse scientifique et le second de la synthèse stratégique : 1. La revendication d’une appartenance raciale est aujourd’hui le lieu d’un « enfermement identitaire ». 2. Afin d’en sortir, nous avons besoin d’une politique centrée sur les « classes populaires » et attentive à « la question essentielle des alliances politiques à nouer dans le camp des forces progressistes ».
Théorie
Qu’en est-il d’abord du constat d’un « enfermement identitaire » ? Il ne peut découler d’une conception sommaire de la question raciale. Et en effet, suivant un biais extrêmement commun dans les discussions publiques à ce propos, Beaud et Noiriel n’envisagent a priori l’appartenance raciale que comme une altération de l’appartenance de classe. Dans le contexte français, la notion de la race la plus souvent mobilisée est centrée sur les discriminations. On pense spontanément la race comme un facteur d’accès à du capital, c’est-à-dire à différents avantages matériels comme le logement ou l’emploi. En somme, selon cette conception, la race est centralement étudiée comme un facteur d’inégalité dans l’accès à certaines ressources. Les exemples qu’ils citent pour illustrer leur conception sont parlants :
« Les personnes issues de l’immigration postcoloniale (pays du Maghreb et d’Afrique subsaharienne) – qui appartiennent pour la majorité d’entre elles aux classes populaires – ont été les premières victimes des effets de la crise économique à partir des années 1980. Elles ont subi des formes multiples de ségrégation, que ce soit dans l’accès au logement, à l’emploi ou dans leurs rapports avec les agents de l’État (contrôles d’identité « au faciès » par la police). En outre, ces générations sociales ont dû faire face politiquement à l’effondrement des espoirs collectifs portés au XXe siècle par le mouvement ouvrier et communiste. »
Cette approche ne serait pas complète sans une sommaire explication du fonctionnement de la race. Or dans la plus grande partie de la recherche française actuelle, la race est spontanément ramenée au thème de l’illusion. Contrairement à la classe sociale, toujours envisagée comme objective, l’appartenance raciale relève de la fausseté.
À propos de la jeunesse non Blanche pauvre, les auteurs écrivent ainsi que « cet enfermement identitaire […] empêche ces jeunes révoltés d’apercevoir que leur existence sociale est profondément déterminée par leur appartenance aux classes populaires ». On voit ici la race conçue comme idéologie, c’est-à-dire comme un rapport imaginaire qu’entretiennent les individus à leurs propres conditions d’existence. Une telle idée forme un couple idéal avec une analyse de la race centrée sur les discriminations.
Selon cette vision du monde, nous sommes tous victimes de notre fausse conscience, nous sommes saturés par l’idéologie fautive de la race qui nous pousse à discriminer. Notre idéologie nous conduit à traiter les individus et les groupes de manière inégalitaire et c’est pourquoi nous devrions nous en débarrasser. « Identité », « identitarisme » sont les noms que les auteurs ont choisi de donner à ce qu’ils conçoivent comme l’idéologie spécifique actuellement attachée à la question raciale.
C’est pourquoi, après avoir pris la peine de dissiper les brumes de l’idéologie identitaire, les auteurs nous dévoilent leur ultime vérité : « la classe sociale d’appartenance (mesurée par le volume de capital économique et de capital culturel) reste, quoi qu’on en dise, le facteur déterminant autour duquel s’arriment les autres dimensions de l’identité des personnes ».
Mais faut-il s’étonner de parvenir à une telle conclusion après avoir introduit une conception de la race centrée sur les discriminations ? C’est-à-dire après l’avoir définie comme un facteur d’accès à du capital ? C’est la loi de Maslow : si l’on ne possède qu’un marteau, tous les problèmes apparaissent comme des clous. Dès lors qu’on a décidé dès le départ que le problème central de la race résidait dans l’accès aux capitaux économique et culturel, on au beau jeu de retrouver la même idée au bout du compte. On tiendra toujours la classe pour plus importante que la race si on n’étudie cette dernière que comme une excroissance de la classe.
Il existe pourtant quantité d’autres approches de la question raciale, mais elles sont le plus souvent ignorées dans notre contexte francophone. Sylvia Wynter ou encore le philosophe David Livingstone Smith se sont par exemple intéressés à la race comme liée au phénomène de la déshumanisation. Déshumaniser autrui, c’est le tenir pour une créature sous humaine, mais dotée d’une apparence et de certains traits humains, par lesquels on ne doit pas se laisser abuser[3]. La déshumanisation expose à des actes d’extermination. Ne peut-on voir la violence gratuite subie par Michel Zecler comme un symptôme, non pas d’une exposition à des discriminations, mais d’une déshumanisation dont sont victimes les Noirs[4] ?
D’autres approches insistent sur la centralité de la question de la vie. C’est le cas de l’anthropologue français Didier Fassin, ou de la géographe africaine-américaine Ruth Wilson Gilmore qui a notoirement défini le racisme comme « la production et l’exploitation, sanctionnée par l’État ou extralégale, de la vulnérabilité à la mort prématurée d’un groupe spécifique[5]. » Le philosophe Leonard Harris lui emboîte le pas : « La probabilité de la mort définit le racisme : qui meurt, qui bénéficie de ces morts, qui voit sa vie indument écourtée, et où sont les cibles des abrégements de la vie[6]. »
L’intérêt de ce tournant épidémiologique de la recherche sur la race est qu’il permet d’identifier la surmortalité prématurée comme une constante de l’existence des populations noires, et plus généralement non blanches, qui transcende l’appartenance de classe. C’est l’une des manières d’objectiver l’impact réel et concret de la race sur nos vies, au-delà des bavardages sur l’identité et le réductionnisme de classe.
L’article de Beaud et Noiriel consacre plus d’un paragraphe à déplorer une prétendue « américanisation » de la société française, et voilà que je m’égare à citer à la chaîne des auteurs Américains. Mais c’est que plutôt que de balayer ces travaux d’un revers de main, il faudrait prouver qu’ils ne sont pas pertinents pour comprendre la société française. Or je crois qu’ils sont infiniment plus pertinents que la doxa du schéma « idéologie + discrimination » dont les deux auteurs font leur miel.
L’an dernier, j’expliquais dans un article de la Revue du Crieur que l’assimilation de la question raciale aux débats sur l’identité constituait une erreur grossière. Je rendais compte d’une recherche de l’INED et de l’Université de Pennsylvanie en ces termes : « une étude démographique a démontré l’existence, en France, d’une surmortalité touchant les hommes adultes descendants de seconde génération d’immigrés nord-africains : le taux de décès entre dix-huit et soixante-cinq ans est, chez ces populations, 1,7 fois plus élevé que dans la population de référence. Même en tenant compte des différences de niveau d’éducation, ces disparités demeurent conséquentes et le taux de mortalité des hommes maghrébins excède considérablement celui des groupes démographiques issus de l’immigration sud-européenne[7]. » La revendication d’une appartenance raciale n’est pas une affaire d’identité : c’est la compréhension des conséquences présentes d’une histoire de violence, de déshumanisation et d’abrègements de la vie.
Beaud et Noiriel négligent absolument ces questions pourtant primordiales.
C’est ainsi qu’ils décrivent en ces termes les personnes non blanches issues des classes populaires parvenues à une condition plus confortable : « ceux qui ont bénéficié d’une mobilité sociale leur ayant permis d’accéder aux classes moyennes (enseignants, éducateurs, travailleurs sociaux, intermittents du spectacle, etc.), voire aux classes supérieures (journalistes de télévision ou de radio, écrivains, vedettes de la chanson ou du cinéma, etc.). La quasi-totalité de ces “transfuges de classe”, comme on dit, mettent à profit les ressources que leur offre leur ascension sociale pour diversifier leurs attaches affectives, professionnelles ou culturelles, car ils savent pertinemment que c’est un cheminement vers davantage de liberté ».
En d’autres termes, pour les auteurs, l’ascension sociale est essentiellement synonyme d’ouverture d’esprit, de découverte du monde, de décloisonnement des atavismes raciaux et probablement d’extirpation hors de l’arriération culturelle. Il faudrait pouvoir mettre ce conte de fées à l’épreuve du décompte des faits.
Aux États-Unis, les garçons noirs issus de familles à hauts revenus sont les plus sujets à la dépression[8]. Ces mêmes garçons noirs sont le seul groupe démographique fortement victime de déclin social : nés dans une famille bourgeoise, ils rejoignent le prolétariat à l’âge adulte.
Ces données américaines trouvent elles un équivalent en France, comme celles qui concernent la surmortalité des hommes d’origine nord-africaine ? C’est précisément ce qu’une recherche sur la race devrait avoir tâche de questionner, plutôt que de recycler toujours les mêmes schémas de pensée usés et stéréotypés.
Si l’exploitation capitaliste est un rapport social basé sur la captation de la plus-value produite par le travail des prolétaires, le racisme est un rapport social basé sur l’extraction de quantité et de qualité de vie de populations définies comme inhumaines. Aborder la question raciale sous l’angle privilégié de l’identité de race est aussi superficiel que d’aborder la question du capitalisme sous l’angle de l’identité de classe. C’est une façon de confondre les effets et les causes. Or les auteurs tombent dans le piège sans parachute, sourire nigaud aux lèvres.
En général, le rôle de la recherche universitaire est d’élaborer des outils intellectuels visant à mettre à distance les présupposés, les lieux communs et les clichés. Mais dans le cas de la recherche sur la race, l’effort consiste bien souvent à rationaliser des stéréotypes, quitte à se baigner dans la doxa. Il s’agit d’étayer en toute candeur les définitions de la race les plus naïves en empilant le maximum d’exemples et d’anecdotes. On fortifie les clichés ; on édifie des citadelles de poncifs. Il y a toutes les raisons de croire que le lecteur de l’ouvrage à paraître de Beaud et Noiriel, pompeusement titré Race et sciences sociales : Essai sur les usages publics d’une catégorie, le refermera en en sachant moins sur le sujet qu’avant lecture.
Non seulement la classe n’efface pas la race, mais une prise en compte sérieuse de la diversité des effets quotidiens de la violence raciale devrait transformer notre conception même de ce que signifie appartenir à une classe sociale.
Stratégie
L’inconsistance conceptuelle du traitement de la question raciale est de mauvais aloi dans la recherche universitaire. Mais elle est véritablement toxique lorsqu’elle prétend se prolonger dans le domaine du militantisme et de la stratégie politique. Or c’est là précisément l’objet du texte de Beaud et Noiriel, qui se clos sur quelques prescriptions à l’usage des activistes antiracistes. Tout tourne autour d’une citation du philosophe étatsunien Michael Walzer, que nos Français applaudissent des quatre mains :
« Nous, nous pensions que le nationalisme noir, même s’il était compréhensible, était une erreur politique : pour se faire entendre, les minorités doivent s’engager dans des politiques de coalition, les Juifs ont appris cela il y a longtemps. Vous ne pouvez pas être isolés lorsque vous représentez 10 ou 2 % de la population. Vous avez besoin d’alliés et vous devez élaborer des politiques qui favorisent les alliances. C’est ce qu’a refusé le nationalisme noir, et c’est cela qui l’a conduit, je crois, à une impasse (…). Les « politiques de l’identité » ont pris le dessus dans la vie politique américaine et ont conduit à des mouvements séparés : les Noirs, les Hispaniques, les femmes, les gays. Il n’y a pas eu de solidarité entre ces différentes formes de lutte pour la reconnaissance. « Black Lives Matter », par exemple, est une expression fondamentale de la colère légitime des Noirs, liée notamment au comportement de la police. Mais les Hispaniques ne sont pas mieux traités; il n’y a pas, que je sache, de « Hispanic Lives Matter » et pas d’effort coordonné pour la création d’une coalition de groupes ethniques pour une réforme de la police. »
Ce passage traite d’un problème important dans l’histoire des mouvements révolutionnaires en Amérique du Nord : celui de l’échec relatif du mouvement noir. Pourquoi cette défaite ? Selon Walzer, la réponse est claire. Le principal responsable est le mouvement lui-même, dans son incapacité à mener une politique d’alliances efficace. La méfiance des révolutionnaires noirs à l’égard des coalitions aurait causé leur perte.
Cependant, ce qui saute aux yeux de quiconque s’est intéressé un minimum à cette conjoncture, c’est l’absence de toute prise en compte par Walzer de la répression sans précédent subie par les militants. Des mouvements comme l’Organization of Afro-American Unity (OAAU) fondé par Malcolm X ou le Black Panther Party ont dû faire face à l’exécution sommaire de militants par les forces de l’ordre ou sous faux drapeau ; au noyautage des organisations par d’innombrables espions et à tout l’arsenal du COINTELPRO ; à une surveillance sans trêve ; à des poursuites pénales intenses et arbitraires, entre autres moyens de terreur[9].
Le plus riche empire de l’histoire a investi des moyens financiers, intellectuels et stratégiques démesurés pour décapiter le mouvement noir. Or Walzer passe totalement sous silence le rôle du FBI, de la CIA et plus généralement de la répression d’État dans le déclin du mouvement noir. Ce faisant il évite de poser la seule question qui importe : non pas de savoir pourquoi les Noirs révolutionnaires ne se sont pas alliés avec davantage de non-Noirs, mais pourquoi ces derniers ne sont pas engagés plus radicalement et plus franchement contre la répression subie par le mouvement noir. La réponse est simple : leurs aspirations penchaient du côté de la contre-révolution.
Par une opération que la malveillance dispute à l’analphabétisme politique, Noiriel et Beaud font passer le réformiste centriste Walzer pour un révolutionnaire lucide et les révolutionnaires authentiques du nationalisme noir pour des réactionnaires. On ne peut être que frappé de la désinvolture avec laquelle on présente comme un échec total un mouvement populaire qui a construit d’authentiques partis de masse : dans les années 1920, l’UNIA fondé par Marcus Garvey pouvait revendiquer 6 millions de membres à travers le monde. Cette organisation, comme celles qui s’inspireront de ses méthodes étaient authentiquement internationalistes, de l’OAAU au Black Panther Party. C’est un mouvement qui a participé, dans son rapport complexe avec les franges plus intégrationnistes[10], à arracher la déségrégation, la fin des lois Jim Crow ou la fin des restrictions illégales du droit de vote à l’État colonial étatsunien. Il a bâti une véritable culture politique dont l’histoire continue de s’écrire.
Mais revenons à la question des alliances. Noiriel et Beaud s’émeuvent de la façon dont Walzer « rappelle la force des liens noués dans le Sud entre des étudiants des grandes universités du Nord-Est (Harvard, Brandeis), notamment des étudiants juifs comme lui, et des pasteurs et militants noirs ». On peut donc supposer que l’alliance des Juifs et des Noirs constituerait le point de départ du programme de coalition que tout ce beau monde appelle de ses vœux.
Il me faut ici réitérer un passage de Walzer, afin qu’on ait bien en tête la manière dont le nom Juif y fait la leçon au nom Noir : « les Juifs ont appris cela il y a longtemps. Vous ne pouvez pas être isolés lorsque vous représentez 10 ou 2 % de la population. Vous avez besoin d’alliés et vous devez élaborer des politiques qui favorisent les alliances. C’est ce qu’a refusé le nationalisme noir, et c’est cela qui l’a conduit, je crois, à une impasse. » Il faudrait beaucoup de temps, d’hypothèses et d’analyses pour épuiser la question de savoir ce qui fait du nationalisme noir une impasse et du nationalisme juif un succès de l’intelligence aux yeux de Walzer, mais c’est un autre sujet.
L’idée d’une alliance entre les Juifs progressistes et le mouvement noir est un lieu commun qui n’est évidemment pas sans fondement. Mais ce qu’on oublie souvent de rappeler, ce sont les termes exacts du divorce. Walzer le déclare au tort exclusif des Noirs, emprisonnés dans un atavisme identitaire stérile. Cette analyse n’est pas fidèle à la réalité.
En dernière instance les intérêts des Juifs étatsuniens, dans leur vaste majorité des Blancs de la classe moyenne, et ceux des Noirs qui appartiennent pour l’essentiel à la classe ouvrière, divergent. Tant sur le plan des intérêts de race que des intérêts de classe, ce mariage était celui de la carpe et du lapin, né de la philanthropie, de l’intelligence politique et des convictions généreuses de certains intellectuels juifs, mais ne reposant sur aucune base matérielle.
Toute coalition est conditionnelle. Or la condition posée par les organisations juives pour leur soutien de la communauté noire était d’abandonner le nationalisme noir, la perspective révolutionnaire c’est-à-dire, en somme, de sacrifier toute autonomie politique. Consentir à une telle alliance, c’était se renier et admettre que règne une suspicion permanente. L’un des principaux spécialistes universitaires de l’histoire du nationalisme noir américain, le trinidadien Tony Martin, en a fait les frais au début des années 1990 : il a été la cible d’une série de calomnies, de harcèlement public, et d’accusations d’antisémitisme parce qu’il entendait faire étudier à ses étudiants un ouvrage du leader de la Nation of Islam, Louis Farrakhan.
À l’occasion de la controverse suscitée par l’affaire, Tony Martin donne quelques exemples de la manière dont des organisations se revendiquant comme juives ont réellement et concrètement nui à la communauté noire et à l’avancée de ses droits – non en paroles mais en actes. C’est ainsi que dans les années 1980 le Religious Action Center of Reform Judaism a sciemment cherché à saboter les rapprochements stratégiques entre nationalistes noirs et intégrationnistes en recourant abondamment à l’accusation d’antisémitisme[11]. Trouverait-on des exemples de semblables nuisances d’organisations revendiquées comme noires envers les Juifs ? Rien n’est moins sûr. Pourtant c’est sur les épaules des organisations noires que pèse le poids de la faute selon Walzer.
La vérité de telles alliances est que les Noirs étaient contraints de prêter allégeance à d’autres groupes minoritaires qui bénéficient de davantage de légitimité, de pouvoir, de capitaux économique et symbolique qu’eux dans la société. C’est une façon de les tenir en respect ; de contrôler la longueur de la laisse. Il s’agit de leur faire abjurer toute autonomie.
Les accusations d’antisémitisme sont depuis des décennies l’outil indispensable pour que la classe moyenne blanche puisse exprimer sa haine de la classe populaire noire dans un langage progressiste, en dissimulant les instincts racistes et contre-révolutionnaires qui en sont la vérité.
C’est de cette technique d’intimidation que le rappeur Freeze Corleone ou la militante Houria Bouteldja ont récemment fait les frais en France. Cette pratique systématique de la dissuasion vise à faire de l’allégeance à certaines organisations contre-révolutionnaires ou de l’adoption de certains discours stéréotypés un critère fondamental de respectabilité politique. Il n’y a aucune raison rationnelle de céder à un tel chantage.
Sans doute une politique d’alliance bien pensée serait-elle souhaitable. Mais le texte de Noiriel et Beaud est le plus accablant témoignage des nombreux obstacles auxquels se heurtent les mouvements centrés sur la question de la race dans leurs rapports aux autres factions de la gauche : incompréhension totale des mécanismes de la violence raciale, chantage à l’exemplarité, discrédit jeté sur les aspirations de des minorités.
Les questions de la lutte de classes, de l’exploitation et de l’accumulation capitaliste n’ont rien perdu de leur actualité. Il faudrait véritablement penser la manière dont cette indéniable réalité interagit avec celle, non moins prégnante, de la déshumanisation raciale. Or ce geste exige d’abandonner tout réductionnisme de classe, non de s’y vautrer. On ne pensera ni ces phénomènes, ni les meilleures réponses stratégiques à y apporter, à partir d’un concept naïf de la race.
Conclusion : une troupe grandiose et triste d’impuissants
On mesure maintenant à quel point le constat de Sylvia Wynter que je rappelais en ouverture de ce billet s’applique à notre situation française. Il ne s’agit pas un seul instant pour Beaud et Noiriel de sauver un projet socialiste POUR les prolétaires noirs et arabes mais de le sauver DES prolétaires noirs et arabes, et notamment des traditions politiques autonomes dont leur histoire est porteuse.
Les travaux français sur la race, leur texte du Monde Diplomatique en est l’exemple, illustrent la très étrange idée que se font les chercheurs de leur utilité sociale. Il ne s’agit pas de mettre au jour les effets réels du racisme sur ceux qui le subissent, d’objectiver les réels problèmes auxquels ils sont confrontés dans la société française, mais de voler au secours des décombres d’une gauche française qui a tout trahi (sans pourtant subir un dixième de la répression des mouvements noirs aux États-Unis) et face à l’échec de laquelle il faut trouver des bouc-émissaires : Noirs, Arabes, ou pourquoi pas même Américains.
Face à ces manœuvres, rappelons ces sages paroles du philosophe béninois Stanislas Adotevi, en réponse à la morgue des marxistes de France : « Donc camarades d’Afrique, ce n’est pas à nier les réalités que les analyses révèlent que je te convie, mais à te méfier désormais définitivement de cette troupe grandiose et triste d’impuissants qui n’a jamais su manier que l’arme des impuissants : les pronostics et les tics. Nous ne recevrons plus de conseils, pas plus que nous n’en donnerons[12]. »
Norman Ajari
Professeur assistant de philosophie, Villanova University (Pennsylvanie).
[1] Sylvia Wynter, No Humans involved. An open letter to my colleagues, Hudson, Publication studio Hudson, 2015, p. 25.
[2] https://www.monde-diplomatique.fr/2021/01/BEAUD/62661
[3] David Livingstone Smith, On Inhumanity. Dehumanization and how to resist it, Oxford, Oxford University Press, 2020.
[4] https://blogs.mediapart.fr/norman-ajari/blog/281120/michel-zecler-pourquoi-un-tel-lynchage
[5] Ruth Wilson Gilmore, Golden Gulag, Berkeley, University of California Press, 2007, p. 28.
[6] Harris, Leonard. 2018. “Necro-Being: An actuarial account of racism,” Res Philosophica 95 (2): 273-302.
[7] https://www.cairn.info/revue-du-crieur-2019-3-page-152.htm
[8] https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/28842841/
[9] Bryan Burrough, Days of Rage: American radical underground, the FBI, and the forgotten age of revolutionary violence, New-York, Penguin Books, 2015.
[10] James H. Cone, Malcolm X et Martin Luther King. Même cause, même combat (1991), trad. Serge Molla, Genève, Labor et Fides, 2008.
[11] Tony Martin, The Jewish onslaught: Dispatches from the Wellesley battlefront, Dover, The Majority Press, 1993, pp. 24-25.
[12] Stanislas Adotevi, Négritude et Négrologues, Paris, Union Générale d’Éditions, 1972, p. 88.
Commentaire de Frédéric PIERRU:
Mediapart met en une de son « club » une réponse au Diplo et à Beaud et Noiriel
Par un philosophe enseignant aux… Etats-Unis. Evidemment. Ce que ce « journal » petit-bourgeois est tellement prévisible ; une plaie béante pour la gauche. Je ne discute même pas le fond, qui est consternant. Mais on comprend bien qu’il s’agit d’autonomiser la variable « race » (ou de « genre ») pour mieux détourner l’attention des variables sociologiques.
Si, quand même, pour montrer la nullité de ce type : il se contredit.
Sa thèse est que la variable « race » a une autonomie et que le chercheur est là pour mettre l’accent sur la spécificité des souffrances des « races non blanches » (sic). Déjà, naïvement, je pensais que la recherche cherchait à découvrir des faits, non à se faire l’avocate de telle ou telle cause, a fortiori identitaire. Bel exemple de mélange des genres, si j’ose dire, typique de ces courants de pensée où on ne sait plus faire le départ entre science sociale et politique. Passons.
Mais il écrit ceci pour expliquer le divorce des Afro-Américains et des Juifs :

Soit, exactement la thèse de Noiriel et Beaud : réintroduire la variable de la position sociale et l’articuler aux forme de racisme.. Au passage, vous apprécierez l’antisémitisme larvé du propos (ah, ces Juifs qui sont du côté des dominants). Je lui conseille de regarder le magnifique film de James Grey, Two lovers.
Dès fois, la bande à Plenel me donne envie d’être de droite… En tout cas, c’est certain, je déteste, et comme chercheur et comme citoyen, cette pseudo-« gauche » particulièrement toxique.
Frédérick Stambach: stambach.fred@orange.fr
J’allais justement abordé le sujet, samedi dernier toujours à l aune du club de Médiapart un billet de Philippe Marlière plutôt contre Béaud et Noiriel indirectement mais courtoisement*: https://blogs.mediapart.fr/philippe-marliere/blog/020121/racisme-partout-race-nulle-part sur le sujet.
Ce qui n’est pas le cas du billet cité par Frédéric, beaucoup plus agressif.
C’est assez hallucinant mais Beaud et Noiriel font l’objet d’attaques très violentes: ils sont traités de racistes et de réactionnaires sur les réseaux sociaux, notamment suite au relais du papier du diplo par l’observatoire des inégalités et la « réponse » de Rokhaya Diallo (et de son fan-club) (pièce jointe). Quand on connaît l’apport de Noiriel à l’histoire de l’immigration j’en ai la nausée…
Le débat n’est pas nouveau : il débute après un billet de blog de Noiriel datant d’octobre 2018 (https://noiriel.wordpress.com/2018/10/29/reflexions-sur-la-gauche-identitaire/) et un dossier-réponse des chercheurs de l’intersectionnalité https://mouvements.info/intersectionnalite/ qui ont clairement le vent en poupe sur les réseaux sociaux, ce que dénoncent justement Noiriel et Béaud dans leur papier prémonitoire…
J’ai noté que Stéfano Palombarini avait pris leur défense sur tweeter, mais il me semble que Noiriel et Béaud sont assez isolés, médiatiquement en tout cas.
La gauche sans les minorités. Réflexions à partir de S. Beaud et G. Noiriel
- 8 JANV. 2021
- PAR JULIEN TALPIN
- BLOG : LE BLOG DE JULIEN TALPIN
L’article de S. Beaud et G. Noiriel est problématique tant dans l’analyse des phénomènes de racialisation qu’il propose que dans les conséquences stratégiques qu’ils en tirent. La gauche ne se reconstruira pas à partir de diagnostics approximatifs. Les coalitions qu’ont construit les mouvements antiracistes ces dernières années, comme certaines données électorales tracent une autre voie.
La gauche sans les minorités. Réflexions sociologiques et stratégiques à partir d’un article de Stéphane Beaud et Gérard Noiriel
L’article de Stéphane Beaud et Gérard Noiriel « L’impasse des politiques identitaires » a fait couler beaucoup d’encre ces derniers jours[1], entretenant d’ailleurs les dynamiques qu’ils dénoncent dans leur texte. Emanant de collègues reconnus dans le champ de l’histoire et de la sociologie de l’immigration et des classes populaires, ce texte mérite une réponse argumentée[2]. Tout n’y est pas à jeter en bloc. Si certains constats méritent d’être rappelés – la racialisation croissante des rapports sociaux ou la difficulté à construire de larges coalitions à gauche – les causes de ces phénomènes comme les conséquences qu’ils en tirent sont problématiques et constituent une impasse intellectuelle, politique et stratégique pour la gauche. Le problème ne serait plus le racisme, mais sa dénonciation qui contribuerait à la racialisation des rapports sociaux et détournerait la gauche de sa mission historique de représentation des classes populaires. La gauche ne se reconstruira pas à partir de diagnostics approximatifs. Les racines politiques de la racialisation, les coalitions qu’ont construit les mouvements antiracistes ces dernières années, comme certaines données électorales tracent une autre voie.
Racialisation des rapports sociaux : la primauté de l’expérience du racisme
Ils dénoncent – après d’autres – une racialisation croissante des rapports des sociaux, une réalité documentée par les sciences sociales. Les individus se définissent de façon croissante, mais jamais exclusivement, à partir de certains référents ethno-raciaux. Les identités collectives sont désormais aussi celles de Noirs, d’Arabes, de Musulmans, etc. Pour expliquer ce fait social fondamental, Beaud et Noiriel mettent en avant un facteur central : « les polémiques identitaires dans le débat public ». Au fond, les responsables principaux de la racialisation des identités seraient les mouvements antiracistes et les éditorialistes racistes[3], renvoyés dos-à-dos. Si l’espace médiatique joue évidemment un rôle central dans la définition des frontières symboliques entre groupes sociaux, n’est-ce pas cependant lui accorder trop d’importance ? Si ces grammaires de la vie publique compte, cette explication très discursive et intellectualisante de la fabrique des identités – en rupture avec l’entrée par les pratiques qu’ils défendent dans leurs recherches depuis des décennies – est contredite, ou du moins complexifiée, par les travaux de sciences sociales qui s’intéressent à ces questions. Michèle Lamont montre par exemple, via la notion de « répertoires culturels », dans lesquels les individus puisent pour se définir, combien ceux-ci sont le fruit de toute une histoire de luttes, de controverses mais aussi de politiques publiques et d’expériences personnelles et institutionnelles[4]. Une enquête conduite avec plusieurs collègues sur l’expérience des discriminations dans les quartiers populaires permet d’approfondir ces résultats[5]. Si nous observons également une racialisation croissante des identités, la cause première de celle-ci est l’expérience ordinaire du racisme et de la stigmatisation. Les identités sont ainsi largement, bien que pas uniquement, réactives, construites en réaction aux assignations identitaires produites dans les interactions ordinaires, des micro-agressions aux expériences discriminatoires. A force d’être traités comme autres, les individus en viennent à s’identifier aux groupes auxquels on les assigne. Ces processus ne sont évidemment pas que subis, et peuvent être nourris par une socialisation familiale, des attachements diasporiques, une sociabilité communautaire.
Dans la fabrique de ces identités racialisées les individus mettent tout particulièrement en avant le rôle des institutions : police, école, services sociaux … les expériences au guichet ou les interactions avec des représentants d’institutions occasionnent fréquemment des catégorisations et assignations, et peuvent en retour nourrir des processus d’identification réactif[6]. Si racialisation des rapports sociaux il y a, elle émane d’abord des agents situés dans une situation de pouvoir. On peut être surpris que ces éléments ne soient pas mentionnés par les deux chercheurs alors que les derniers mois ont donné lieu à des phénomènes de paniques identitaires sans précédent, du ministre de l’intérieur dénonçant dans un langage à peine codé « l’ensauvagement de la société » aux formes de racialisation induites par le projet de loi sur le séparatisme qui cible tous les particulièrement les musulmans.
Les expériences discriminatoires font bien naitre un « nous » et un « eux », mais ce dernier, dans notre enquête, renvoie moins aux « céfrans », aux « gaulois » ou aux Blancs – bien que ces formes de dénigrements latéraux soient aussi présents – qu’aux institutions, « aux politiques », « à la France », « aux médias », témoignant d’une politisation ordinaire de l’expérience des discriminations. Alors que Beaud et Noiriel déplorent l’expression de cette conscience sociale agonistique – qu’ils qualifient de « binaire » – celle-ci constituait pourtant, via d’autres catégories, le substrat culturel du mouvement ouvrier[7] dont ils pleurent la disparition.
Au regard de ces éléments, il n’est pas certain que la meilleure façon de lutter contre la racialisation de la société soit de tirer sur les mouvements antiracistes. Défendre des politiques de lutte contre les discriminations, loin de racialiser la question sociale, pourrait, à l’inverse, contribuer à la dé-racialisation qu’ils appellent de leurs vœux. Cela pourrait peut-être constituer un agenda pour les forces de gauche. Plutôt que d’invisibiliser la question raciale pour se concentrer sur les questions sociales, pourquoi ne pas tenter (un peu) de résoudre la première pour (enfin) passer à autre chose ?
Coalitions antiracistes
L’article de Beaud et Noiriel est d’abord un texte politique, d’intervention. Leur souci est de créer les conditions sociales et intellectuelles susceptibles de permettre aux forces de gauche de l’emporter. A ce titre, ils défendent, après d’autres, l’idée selon laquelle il faudrait se détourner des questions raciales (mais on peut imaginer également de genre ou de sexe) pour se concentrer sur les seules questions sociales, unique socle capable de rassembler un spectre suffisamment large de la population pour l’emporter. Construire une grande coalition populaire supposerait de se détourner des questions raciales.
A ce titre, les deux chercheurs français se tournent vers les Etats-Unis afin de comprendre les impasses des politiques qu’ils qualifient – reprenant le langage néo-conservateur – « d’identitaires ». On peut à ce titre se demander quelle est la fonction de la comparaison qu’ils opèrent avec « le nationalisme noir » – bien peu défini – dans ce texte ? On peut déduire qu’ils entendent par-là les mouvements qui, à la fin des années 1960, ont rompu avec certains secteurs progressistes dans une voie d’autonomisation. Pratiques qu’ils associent au mouvement contemporain Black Lives Matter. Outre les approximations historiques, voir en BLM un mouvement « isolationniste » c’est s’empêcher de comprendre les coalitions en acte qui rendent ce mouvement possible ; mouvement qui ne peut, par ailleurs, être balayé d’un revers de main comme un « échec »[8]. Affirmer « qu’il n’y a pas eu de solidarité entre ces différentes formes de lutte » est tout simplement faux, BLM ayant pu bénéficier du soutien de nombreuses organisations hispaniques engagées dans des luttes de défense des sans-papiers, mais aussi de multiples organisations communautaires, ainsi que d’organisations antifascistes ou antiracistes[9]. Si le mouvement est mené par des Noir.es, il est soutenu par des coalitions d’acteurs variées et s’appuient sur une réflexion stratégique poussée sur la place des alliés en son sein[10]. La question reste ouverte de savoir si ces coalitions sont suffisamment structurées pour parvenir à des changements durables.
Voir dans les mouvements antiracistes contemporains des acteurs rétifs à toute coalition du fait de l’autonomie des luttes qu’ils défendent est empiriquement faux aux Etats-Unis comme en France[11]. Dans notre pays, le Comité Adama n’a-t-il mené un travail de jonction avec le mouvement des Gilets Jaunes[12] ? Tenté de prendre la tête du cortège de la marée populaire initiée par François Ruffin ? Construit des solidarités avec les écologistes d’Extinction Rébellion ? Il défend clairement une stratégie d’influence à gauche, à partir de son agenda antiraciste[13]. Plus largement, la lutte contre les violences policières illustre cette stratégie de coalition : elle rassemble aujourd’hui mouvements antiracistes, Gilets jaunes, antifa et autonomes, des ONG humanitaires et une partie de la gauche. Cette coalition est-elle suffisamment large pour l’emporter ? L’avenir nous le dira. Toujours est-il qu’on ne peut réduire les mobilisations antiracistes contemporaines ni à des entreprises séparatistes, ni à des mouvements spectaculaires sans soutien populaire.
Construire un bloc électoral ?
La question des coalitions se pose différemment, peut-être de façon plus épineuse, dans l’arène électorale. On comprend dans ce texte que pour l’emporter les partis de gauche devraient se détourner des questions raciales qui la divise pour se concentrer sur les questions sociales. L’appropriation des questions raciales, à gauche, demeure pourtant très minoritaire. Si la France Insoumise, et son leader, ont fait un aggiornamento depuis un an, le Parti socialiste – à partir de la boussole de la laïcité – campe sur des positions « républicaines » et s’avère incapable de tout discours sur la question au regard de ses trahisons passées. EELV comme Générations.s et le NPA sont historiquement plus ouverts. Toujours est-il que l’équation selon laquelle l’attention pour les questions raciales détournerait des questions sociales est ici aussi empiriquement contestable. Au cours de son quinquennat, François Hollande n’a pas compensé sa politique de l’offre, droitière, par une politique antidiscriminatoire sérieuse, renonçant par exemple à sa promesse de créer un récépissé en cas de contrôle d’identité. A l’inverse, les partis situés à la gauche du PS sur les questions sociales sont également plus progressistes sur les questions raciales. Si l’on veut prolonger le parallèle avec les Etats-Unis, contrairement à ce qui a été avancé[14], le leader démocrate qui avait l’agenda le plus progressiste en matière raciale n’était pas Hilary Clinton mais bien Bernie Sanders. Plus loin de nous, Jessie Jackson, candidat noir à l’élection présidentielle dans les années 1980 et figure des du mouvement des droits civiques, avait tenté de construire une « coalition arc-en-ciel » – rassemblant minorités et classes populaires – pour parvenir au pouvoir. Rien n’empêche donc de défendre de concert des politiques d’égalité raciale, sexuelle et sociale.
Le problème devient plus complexe quand on reconnaît néanmoins que ces offres politiques sont minoritaires et ont dans l’ensemble peu de chances de parvenir au pouvoir. Beaud et Noiriel considèrent que, structurellement, une telle coalition arc-en-ciel ne peut composer un bloc électoral majoritaire. Moins encore en France qu’aux Etats-Unis, où les minorités sont numériquement moins nombreuses.
Certaines données pourraient, néanmoins, inviter à tracer une autre voie. Tout d’abord, la sociologie électorale enseigne que les minorités ethno-raciales sont aujourd’hui le groupe électoral le plus fidèle à la gauche en France. Selon les scrutins et les groupes, elles votent en moyenne à près de 80% pour les candidats de gauche[15]. Cette fidélité ne tient pas au hasard, elle est due à une politisation de l’expérience des discriminations, à la croyance selon laquelle la gauche défend mieux leurs intérêts[16]. Alors que les minorités sont plus abstentionnistes que la moyenne, elles peuvent néanmoins constituer un socle électoral de plusieurs millions de voix, à condition de leur proposer une offre politique qui entretiennent la croyance selon laquelle la gauche leur est favorable. Au regard de l’état actuel de la gauche, peut-elle se permettre de s’en détourner ? Une offre politique uniquement centrée sur la classe ne pourrait que démobiliser davantage des minorités qui entretiennent déjà un rapport critique aux forces de gauche.
L’autre argument, implicite, de Beaud et Noiriel, est que défendre une politique minoritaire ambitieuse détournerait d’autres fractions des classes populaires, blanches, de la gauche. Comment rassembler HLM et pavillons ? Le fait est que les classes populaires blanches se sont aujourd’hui largement détournées des partis de gauche. Est-ce dû à une attention trop soutenue aux minorités ? Rien n’est moins sûr[17]. Nos deux auteurs en conviennent, c’est de s’être détournée de la question sociale qui a couté cher à la gauche[18]. Plutôt que d’acter que celle-ci devrait se détourner de sa mission historique de défense de l’égalité, ne peut-on envisager, à l’inverse, qu’elle mène, enfin, un véritable travail politique pour rassembler différentes fractions des classes populaires autour d’un programme d’égalisation sociale et raciale des conditions ? Est-il impossible de convaincre les classes populaires blanches qu’elles ne seraient pas nécessairement perdantes de politiques plus favorables aux minorités ? La lutte contre la fragmentation des classes populaires est certes une question d’offre politique (et donc symbolique) mais aussi de travail militant. Pourquoi abandonner une option qui n’a jamais réellement été tentée ? La construction de majorités politiques, et plus encore d’une hégémonie, n’est pas une simple question d’arithmétique électorale ou de discours mais de travail politique et organisationnel pour façonner des intérêts communs.
Julien Talpin
Chargé de recherche au CNRS
[1] S. Beaud, G. Noiriel, « Impasses des politiques identitaires », Le Monde diplomatique, janvier 2021.
[2] Voir notamment le papier qui a brillamment consacré Norman Ajari, https://blogs.mediapart.fr/norman-ajari/blog/040121/impasses-du-reductionnisme-de-classe-sur-un-texte-de-beaud-et-noiriel
[3] Gérard Noiriel a en effet consacré un ouvrage à Eric Zemmour. G. Noiriel, Le venin dans la plume
Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République, Paris, La Découverte, 2019.
[4] M. Lamont, G. Silva, J. Welburn, J. Guetzkow, N. Mizrachi, H. Herzog et E. Reis, Getting
Respect. Responding to Stigma and Discrimination in the United States, Brazil and Israel, Princeton, Princeton University Press, 2016.
[5] Julien Talpin, Hélène Balazard, Marion Carrel, Samir Hadj Belgacem, Sümbül Kaya, Anaïk Purenne, Guillaume Roux, L’épreuve de la discrimination. Enquête dans les quartiers populaires, Paris, Presses Universitaires de France, 2021 (à paraître).
[6] Processus que les sciences sociales ont qualifié de « policy feed-back ». Spire, Alexis. « État des lieux. Les policy feedbacks et le rapport ordinaire à l’État », Gouvernement et action publique, vol. vol. 5, no. 4, 2016, pp. 141-156.
[7] R. Hoggart, La Culture du pauvre. Étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre, Paris, Minuit, 1970 ; Olivier Schwartz, « Peut-on parler des classes populaires ? », La Vie des idées , 13 septembre 2011.
[8] K. Taylor, Black Lives Matter. Le renouveau de la révolte noire américaine, Marseille, Agone, 2017 ; Célestine, Audrey, et Nicolas Martin-Breteau. « « Un mouvement, pas un moment » : Black Lives Matter et la reconfiguration des luttes minoritaires à l’ère Obama », Politique américaine, vol. 28, no. 2, 2016, pp. 15-39.
[9] R. Milkman, « A New Political Generation: Millennials and the Post-2008 Wave of Protest. American Sociological Review. 2017, 82(1), p.1-31.
[10] J. Talpin, « Quelle place pour les blancs dans les mouvements antiracistes. Expériences américaines, réflexions françaises, Contretemps, 2017. https://www.contretemps.eu/place-blancs-mouvements-antiracistes-experiences-americaines-reflexions-francaises/
[11] Delphine Gardey, Cynthia Kraus (dir.), Politiques de coalition. Penser et se mobiliser avec Judith Butler. Politics of Coalition. Thinking Collective Action with Judith Butler, Zurich, Seismo, 2016.
[12] Y. Brakni, « Construire une expérience politique commune. Comment le Comité Adama a rejoint le mouvement des Gilets jaunes », Mouvements, vol. 100, no. 4, 2019, p. 34-42.
[13] A. Traoré, G. Delagasnerie, Le Combat Adama, Paris, Stock, 2019.
[14] M. Lilla, La gauche identitaire : l’Amérique en miettes, Paris, Stock, 2018.
[15] V. Tiberj, L. Michon, « Two-tier Pluralism in ‘Colour-blind’ France”, West European Politics, 2013, 36:3, p. 580-596.
[16] P. Simon, V. Tiberj, “La fabrique du citoyen : origines et rapport au politique en France”, in C. Beauchemin, C. Hamel, P. Simon (dir.), Trajectoires et origines. Enquête sur la diversité des populations en France, Paris, Ined éditions, 2015.
[17] L’analyse très fine du déclin du PCF réalisée par Julian Mischi ne met pas en avant cette variable. Julian Mischi, Le communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970, Agone, 2014.
[18] Voir Beaud, Stéphane, et Michel Pialoux. « Pourquoi la gauche a-t-elle perdu les classes populaires ? », Savoir/Agir, vol. 34, no. 4, 2015, pp. 63-70.
Racisme partout, race nulle part
- 2 JANV. 2021
- https://blogs.mediapart.fr/philippe-marliere/blog/020121/racisme-partout-race-nulle-part
- PAR PHILIPPE MARLIÈRE
- BLOG : LE BLOG DE PHILIPPE MARLIÈRE
Dans un court mais important ouvrage paru récemment, la sociologue Sarah Mazouz révèle les apories théoriques et pratiques qui découlent du refus de parler de race en France. À ce titre, ce livre est un outil de renouvellement démocratique publié à un moment charnière des luttes pour l’égalité de toutes et tous. J’en propose ici la recension.
Comment parler concrètement de racisme dans un pays qui réfute le mot même de « race » ? C’est, en substance, la question que pose le livre de Sarah Mazouz, sociologue et chargée de recherches au CNRS, qui s’intitule tout simplement Race [1]. Ce court ouvrage a été rédigé et publié dans la période qui recouvre l’assassinat de George Floyd par un policier blanc à Minneapolis, les marches pour Adama Traoré, décédé après une interpellation de la police en région parisienne, et le débat sur le « séparatisme islamiste » amorcé par le gouvernement. Le contexte politique est intéressant car il fournit un terrain fertile pour débattre de la « race », non sous un angle biologique et donc raciste, mais pour comprendre celle-ci comme une construction sociale et un instrument de domination.

Les trois événements ci-dessus mentionnés (l’un de portée internationale, les deux autres nationaux) ont montré combien les discriminations et les assignations raciales étaient virulentes en France. Elles le sont pour deux raisons majeures. D’une part, le mot « race », dans toutes ses acceptions (biologique et sociale), est considéré comme illégitime dans le vocabulaire politique. De l’autre, la classe politique estime que la question raciale est le no man’s land du débat public. Il existe ainsi un refus idéologiquement motivé de débattre de la race en politique alors que les situations de discrimination raciales sont pourtant indiscutables.
Nommer et expliquer les processus de racisation et de discrimination sont, avant tout, des questions de mots. Les employer ou pas revêt donc un enjeu politique. Les succès récents de l’antiracisme sur le terrain (notamment les mouvements de soutien populaires à George Floyd et Adama Traoré) ont pour effet d’avoir légitimé la recherche universitaire consacrée au racisme. En ce sens, ce livre de vulgarisation scientifique, dense et élégamment rédigé, est publié à un moment favorable. On peut imaginer qu’une telle contribution aurait été ignorée il y a dix ans. Aujourd’hui, elle va faire débat.
L’impossible débat sur la race en France
L’autrice rappelle qu’un tel débat comporte une dimension prométhéenne en France car les autorités politiques, médiatiques et intellectuelles affirment sans détour leur hostilité aux mouvements antiracistes, et tentent de discréditer les chercheur-ses en sciences sociales qui travaillent sur la question. En juin 2020, le président Macron a fustigé les universitaires qui ont « encouragé l’ethnicisation de la question sociale » en ayant recours à un discours « intersectionnel » ou « racisé ». En octobre, à la suite de l’assassinat de Samuel Paty par un terroriste islamiste, Gérald Darmanin, ministre de l’intérieur, et Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, ont de nouveau accusé les universitaires, ainsi qu’Edwy Plenel, directeur de Mediapart, de créer un climat de racisme et de « séparatisme ». La France est une démocratie qui ne se contente pas de nier l’existence du racisme dans les institutions de l’État[2], mais accuse les antiracistes de racisme !
Sarah Mazouz considère que le moment de parler (enfin) de race est venu. Les personnes soumises à une assignation raciale ou qui subissent les discriminations raciales ont commencé à travers des mouvements sociaux récents comme celui de Justice pour Adama Traoré, à briser le silence. Ce qui est en jeu : une « remise en cause de la dimension raciale des hiérarchies sociales » (p. 17) Bref, parler de race, dans ce contexte, c’est certes parler de discriminations raciales, mais aussi de leur économie sociale. C’est, en d’autres termes, mettre à nu les effets de pouvoir et de domination sociales que créent certaines assignations, fussent-elles symboliques ou implicites.
Le rejet du mot « race » repose sur un postulat bien connu : celles et ceux qui utilisent ce mot seraient racistes. Dans les années 30, parler de « races » (au pluriel) renvoyait en effet à une hiérarchie naturelle entre différentes nations ou groupes humains. Être raciste, dans ce cas, c’est croire en cette hiérarchie biologique et naturelle entre ces différents groupes. Aujourd’hui, le terme « race » (au singulier) est employé par celles et ceux qui affirment que les hiérarchies raciales n’existent pas sur un plan biologique. À l’inverse, parler de race (au singulier) signifie que la notion est socialement et historiquement créée. Cet ouvrage montre que si le racisme biologique est aujourd’hui devenu rare (ne serait-ce parce que des lois le punissent), les assignations raciales sont fréquentes. Par conséquent, bannir le mot « race » dans les discussions ou dans le texte de la constitution ne règle rien. Au contraire, cela a pour effet d’invisibiliser et de renforcer les discriminations raciales.
La race est présente partout dans notre société, selon des modes d’expression banalisés et euphémisés. Elle existe bien comme « l’une des modalités sociales de production des inégalités entre les groupes » (p. 26). Refuser catégoriquement la référence au mot « race », au simple motif que la notion n’a aucune base scientifique et biologique, c’est détourner le regard de ce phénomène, et permettre que les assignations raciales continuent en toute impunité. Le combat antiraciste est, dans les faits, peu souvent un combat moral contre des personnes qui croient en l’inégalité entre des groupes d’individus en raison de leur origine ethnique. C’est essentiellement une lutte contre les catégorisations raciales qui sont le fruit de pratiques étatiques et politiques.[3]
La race comme construction sociale et assignation identitaire
Parler de race, dans les sciences sociales, n’est pas succomber au mythe et au mensonge de l’inégalité entre de soi-disant « races », mais s’intéresser à la manière dont certains groupes de la population sont infériorisés et, partant, discriminés. L’infériorisation de certaines catégories sociales repose sur leur exploitation économique (le prolétariat industriel) par les détenteurs des moyens de production (les entrepreneurs capitalistes). L’infériorisation des femmes prend appui sur l’organisation patriarcale de la société. L’infériorisation raciale, quant à elle, est liée à l’assignation identitaire de certains individus en raison de leur origine ethnique, et au fait que cette identité est perçue comme différente et inférieure.
Comme le résume l’historien Pap Ndiaye : « Même s’il est évident que la ‘race’ n’existe pas d’un point de vue biologique, force est de constater qu’elle n’a pas disparu dans les mentalités : elle a survécu en tant que catégorie imaginaire historiquement construite, avec de puissants effets sociaux. […] Si l’on veut déracialiser la société – et donc faire de telle sorte que la couleur de la peau n’ait pas plus d’importance que celle des yeux ou des cheveux -, il faut bien commencer par en parler. »[4]
L’usage des mots est important dans les sciences sociales. Il l’est encore plus sur un terrain aussi miné que la race. Ainsi, les chercheur-ses emploient les notions de « racialisation » ou de « racisation » pour appréhender et décrire les assignations identitaires qui sont source de rapports de pouvoir. Ces modes de domination sont socialement construits et s’inscrivent dans un contexte politique et institutionnel particulier.
Mais si les phénomènes de racisation de groupes d’individus sont socialement érigés, ils ne sont donc pas figés dans le temps. Sarah Mazouz cite le cas des immigré-es irlandais-es aux États-Unis qui ne furent catégorisé-es comme blanc-hes qu’à partir de la seconde moitié du 19e siècle quand l’establishment WASP se rendit compte que les Irlandais traitaient de manière encore plus répressive les esclaves noir-res qu’eux-mêmes.[5] L’identité des Juif-ves aux États-Unis a été façonnée par une position d’entre-deux entre, d’une part, la culture dominante WASP et, de l’autre, la population noire. Cette situation intermédiaire a notamment favorisé l’émergence d’une culture libérale-socialiste. Après la Deuxième guerre mondiale, les transformations sociales et économiques que connurent les États-Unis permirent une mobilité sociale aux hommes juifs qui gagnèrent ainsi le statut de Blancs.[6] Ces deux études montrent que le capitalisme joue un rôle actif dans la production de groupes racisés. Contrairement aux idées répandues dans la gauche « sociale », les inégalités économiques et de classe produisent des assignations et des discriminations raciales. Ainsi, la variable raciale est essentielle pour comprendre les mécanismes de domination de classe.
Blanchité et race
Parler de race comme construction sociale et assignation identitaire qui dessine un rapport de pouvoir, c’est constater les discriminations dont sont victimes les Noir-es, Asiatiques ou Arabes. C’est également poser la question de la « blanchité » (Whiteness), c’est-à-dire une autre construction sociale de l’identité blanche majoritaire.
Cette construction raciale majoritaire est en tout point remarquable, car à la différence des autres constructions raciales, être Blanc-he et avoir une expérience de Blanc-he, est une expérience inconsciente et invisibilisée, dans le sens où les Blanc-hes ne se posent pas la question de leur ethnicité. En d’autres termes, les personnes blanches n’imaginent pas un instant qu’elles puissent être racialisées. Ceci explique que les nations occidentales à majorité blanche ont tendance à penser que leur point de vue sur les questions morales, politiques ou religieuses est « universel ». Inversement, les populations racisées ne peuvent qu’exprimer un point de vue particulier qui ne peut jamais prétendre à l’universalité. Les racisé-es sont habilité-es à porter un point de vue « universel » tant qu’il coïncide avec le point de vue blanc. En France un-e racisé-e qui critique l’interprétation laïciste dominante aux relents islamophobes, se verra qualifié-e de « séparatiste » ou de « communautariste ». Mais si cette personne reprend cette interprétation de la laïcité, on louera sont esprit « universaliste » et sa capacité à s’élever au-dessus de sa condition de racisé-e.
Ne pas se concevoir comme racisable, penser que sa vérité et vision du monde est universelle et ne pas se percevoir comme Blanc-he, représente ce que l’on nomme dans les sciences sociales américaines, un « privilège blanc » (White privilege). Évitons d’utiliser l’expression si elle froisse, et employons, par exemple, celle moins déterministe d’« avantage blanc ». Car il y a bien un avantage à être blanc-he dans une société multiraciale. On ne donne jamais le choix aux Noir-res, Arabes ou Asiatiques d’oublier leur condition. Les Blanc-hes peuvent jouir du confort de n’être jamais racisé-es.
Cela ne revient pas à nier que des Blanc-hes sont aussi dominé-es et exploité-es, mais ces personnes ne seront jamais discriminées en vertu de la couleur de leur peau ou de leur apparence physique. Sarah Mazouz observe que les personnes blanches sont « racialisées » (elles occupent une position dans la production des hiérarchies raciales ; très souvent en haut de cette hiérarchie), mais elles ne sont pas « racisées » (le fait d’être défini par le groupe dominant dans une société donnée comme appartenant à une « race ») (pp. 48-49)
Ces catégorisations sont nécessaires dans la recherche scientifique, mais aussi dans la société, car le racisme n’est que rarement un phénomène direct et probant. Il s’exprime très souvent sous la forme d’une assignation identitaire euphémisée et implicite. Le processus de racisation est donc une dynamique-clé dans les interactions sociales. Voici, grosso modo, ce qu’il convient de répondre à la sempiternelle objection franco-française : la notion de race appartiendrait à la terminologie raciste. L’utiliser, y compris comme outil heuristique scientifique, ce serait accréditer l’idée que les races (biologiques) existent… donc être raciste ! Au contraire, c’est bien parce que les assignations raciales et racistes s’expriment de manière feutrée qu’il faut parler de race comme construction sociale qui produit des effets de domination.
« L’universalisme » républicain, la gauche et la race
À la gauche critique, biberonnée à l’« universalisme » républicain français et qui serait troublée par l’emploi du mot race, on pourrait rétorquer que jusqu’aux travaux de Karl Marx, la notion de classe était naturalisée. Sous l’ancien régime, appartenir à un ordre était un état immuable et naturel. Marx a introduit l’idée qu’autour de la classe se nouait des rapports de domination et d’appropriation de la richesse et de la force de travail. Gageons que la notion de race connaitra le même parcours. Bientôt, l’ensemble des forces progressistes l’utilisera pour dénoncer les dynamiques d’assignation identitaires, synonyme de discriminations.
Sarah Mazouz note que des pans importants de la gauche critique en France sont loin d’accepter qu’autour de la notion de race et de racisation se jouent des rapports de domination fondamentaux. Elle mentionne l’historien Gérard Noiriel (mais il n’est pas le seul) qui a fustigé les travaux scientifiques consacrés à la race, les rendant responsables d’un tournant « identitaire » d’une gauche « insensible aux classes populaires et à la question sociale »[7]. Noiriel s’en est pris notamment à la notion d’intersectionnalité, montrant au passage sa méconnaissance du concept articulé par Kimberlé W Crenshaw[8] : cette dernière a montré que les femmes noires étaient exclues de certains programmes sociaux car la dimension de femme noire était ignorée par les pouvoirs publics. Ces femmes noires étaient dominées car de classe populaire, car femme mais aussi car Noire. En réalité, dans les travaux intersectionnels, la classe et les analyses marxistes occupent une place centrale.
Méconnaissance scientifique, provincialisme culturel ou refus de se pencher sur les dominations liées au genre et à la race : le fait est qu’une large partie de la gauche critique refuse dogmatiquement de débattre de thèmes qui sortent des sentiers battus d’une classe ouvrière industrielle blanche plus diverse aujourd’hui d’un point de vue ethno-racial qu’il y a 50 ans.
En outre, pourquoi faudrait-il que la classe soit considérée comme la variable discriminante dans les rapports de pouvoir et de domination ? En quoi les dominations liées au genre ou à la race seraient-elles moins importantes ou moins dignes d’intérêt ?
Pourquoi est-il particulièrement difficile de parler de race en France ? L’idéologie républicaine française est réputée indifférente aux couleurs (colourblind). L’idéal citoyen républicain élève les individus au-delà de leur condition sociale, de genre et raciale. Cette indifférence à la race a fait que l’écrasante majorités des député-es a voté la révision de l’article 1er de la constitution en 2018, supprimant le mot « race » du texte. L’idée est qu’en faisant abstraction des origines personnelles, on parvient à établir l’égalité entre citoyen-nes. Cette égalité ne peut bien entendu qu’être formelle car les différences de richesse, le sexisme ou le racisme posent une inégalité de fait entre les individus.
Le processus d’uniformisation (formel) crée, en fait, des inégalités : les individus issus du groupe majoritaire universalisent leur particularisme, et particularisent les comportements et revendications des minorités. Ceci explique que depuis la Révolution, on attend des minorités qu’elles se fondent dans le moule majoritaire. On peut observer une aversion, voire une phobie pour les « particularismes minoritaires » en France.
Cette manière de concevoir l’égalité entre citoyen-nes est singulière. La France est un pays qui prétend avoir dépassé la question raciale, donc le racisme. Ce présupposé peine pourtant à convaincre les populations qui sont victimes du racisme : « La police ne peut être raciste car elle est républicaine ! », assénait récemment Sarah El Haïry, la secrétaire d’État de la Jeunesse et de l’Engagement, devant des jeunes racisé-es incrédules[9]. Il ne suffit donc pas d’affirmer qu’une population a dépassé la question de la race pour qu’elle soit immunisée contre le racisme. On pourrait émettre l’hypothèse inverse : c’est parce que la question raciale est officiellement taboue en France, qu’on juge avec un a priori négatif les cultures minoritaires, que la race est omniprésente dans les têtes et les discours, dans les médias et ailleurs.
Contre le faux universalisme français, Sarah Mazouz invite chacun-e à « se transposer dans l’expérience minoritaire à laquelle il ou elle échappe » (p. 82). Cette inversion des rôles permettrait de prendre conscience des rapports de pouvoir, et comment des comportements et des paroles assignent des identités, infériorisent ou discriminent certaines personnes.
La notion critique de « race », entendue comme une construction sociale et qui crée un rapport de pouvoir, fonctionne comme un « aiguillon » (p. 85) qui peut permettre de mettre à jour les points aveugles de pratiques discriminatoires. Cet ouvrage révèle assurément les apories théoriques et pratiques qui découlent du refus de parler de race en France. À ce titre, il est un outil de renouvellement démocratique important, publié à un moment charnière des luttes pour l’égalité de toutes et tous.
Notes
[1] Sarah Mazouz, Race, Paris, Éditions Anamosa, 2020, 89 pages.
[2] Philippe Marlière, « Racisme : le déni français », AOC, 11 juin 2020, https://aoc.media/opinion/2020/06/11/racisme-le-deni-francais/
[3] Sarah Mazouz, La République et ses autres. Politiques de l’altérité dans la France des années 2000, Paris, ENS Editions, 2017.
[4] Pap Ndiaye (entretien avec Marc-Olivier Berher), « Si l’on veut déracialiser la société, il faut bien commencer par en parler », Le Monde, 12 juillet 2019, https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/07/12/pap-ndiaye-si-l-on-veut-deracialiser-la-societe-il-faut-bien-commencer-par-en-parler_5488365_3232.html
[5] Noel Ignatiev, How the Irish became Whites, Londres, Routledge, 1995.
[6] Karen Brodkin, How Jews became white folks and what that says about race in America, New Brunswick, Rutgers University Press, 1999.
[7] Gérard Noiriel, « Réflexions sur la question identitaire », La politique dans tous ses états (blog), 29 octobre 2018, https://noiriel.wordpress.com/2018/10/29/reflexions-sur-la-gauche-identitaire/
[8] Kimberlé W Crenshaw, « Mapping the margins : intersectionality, identity politics and violence against women of colour », Standford Law Review, No 6, juillet 1991, pp. 1241-99.
[9] Laurent Grzybowsky, « À Poitiers, dialogue de sourds entre les jeunes et leur secrétaire d’État », La Vie, 30 octobre 2020, https://www.lavie.fr/actualite/societe/a-poitiers-dialogue-de-sourd-entre-les-jeunes-et-leur-secretaire-detat-68160.php?fbclid=IwAR3jM_FaZvFhIMIkPRqB0rxTtZoq4cNc-wisW0HDyqvD94BpS1xZ8ehNAUc
Bernard Teper:
Il y a des moments historiques où il faut choisir son « camp ». Je pense qu’il faut rentrer dans la danse pour analyser les réactions scandaleuses des intellectuels de la gauche identitaire. Est-ce que Frédérick ou Frédéric pourrait faire un article sur ces réponses biaisées et scandaleuses? Qu’en pensez-vous? Bernard Teper
Co-animateur du Réseau Éducation Populaire (REP)
Twitter : @PhMarliere