« Pour les Britanniques, le Brexit équivaut à un “retour vers le futur”… dans les années 1950 »
CHRONIQUE
En rompant avec ses voisins, au risque de l’isolement, le Royaume-Uni se retrouve face à une question jamais réglée depuis 1945 : sa place dans le monde, observe Philippe Bernard, éditorialiste au « Monde », dans sa chronique.
Publié aujourd’hui à 04h03, mis à jour à 06h50 Temps de Lecture 4 min.
Chronique. Ce devait être une promenade de santé, un chemin parsemé de roses. Une fois le Brexit voté, l’accord commercial avec l’Union européenne (UE) sera « l’un des plus faciles [à négocier] de toute l’histoire humaine », avait prédit le ministre Liam Fox. La vie hors de l’Europe sera « formidable », avait surenchéri Boris Johnson, alors maire de Londres, car « sortir de l’UE ne coûtera pratiquement rien alors qu’y rester coûterait très cher ».
Quatre ans et demi plus tard, et même si un accord a finalement été conclu jeudi 24 décembre, le divorce entre le Royaume-Uni et l’Union européenne n’aura été qu’un interminable cauchemar.
« Nous entrons dans ce bref et trompeur intervalle qui sépare le moment où l’on se jette de la falaise de celui où l’on s’écrase sur les rochers en contrebas, résume Peter Kellner, ancien patron de l’institut de sondage YouGov. Au moment du crash, la douleur mettra à nu les mensonges qu’on nous a faits depuis le référendum sur le Brexit, et mettra en lumière les choix que nous avons esquivés depuis soixante-quinze ans. » L’opposition sur les quotas de pêche et les règles de concurrence l’ont fait oublier : si le Brexit est un choc pour l’Europe, c’est un saut historique dans le vide pour le Royaume-Uni.
Lire l’entretien avec Peter Ricketts : « Le Brexit impose au Royaume-Uni de repenser sa place dans le monde »
La « Global Britain » promise par M. Johnson n’a jamais eu de véritable contenu, au-delà d’un slogan percutant. Quant au projet d’un « Singapour sur Tamise », paradis fiscal dérégulé aux portes de l’UE dont rêvaient les ultralibéraux proches du premier ministre, il est rendu obsolète par la crise due au Covid-19 qui impose de puissantes interventions de l’Etat.
« Au revoir et bonne chance ! »
Pour les Britanniques, le Brexit équivaut à un « retour vers le futur »… dans les années 1950. Tandis que l’Allemagne et la France se lancent alors dans la construction européenne, les Britanniques refusent de rejoindre ce projet bien trop limité au regard de leurs ambitions et initié par deux pays qu’ils considèrent, contrairement à eux, comme les perdants de la guerre.
« Messieurs, ce que vous êtes en train de négocier ne marchera pas, assène l’envoyé de Londres aux pourparlers qui, en 1955, vont aboutir au traité de Rome, avant de lancer ironiquement en français : « Au revoir et bonne chance ! » Du haut de son prétendu statut impérial, le premier ministre, Anthony Eden, toise l’Europe : « Nos pensées nous portent au-delà des mers, vers ces populations auprès desquelles nous jouons un rôle dans toutes les parties du monde. »
La France et le Royaume-Uni, renvoyés à leur statut de puissances secondaire par les Etats-Unis après le fiasco de l’expédition militaire de Suez de 1956, opèrent des choix opposés : l’intégration européenne pour Paris, la consolidation du lien transatlantique pour Londres. Mais les cousins américains sont sans pitié. « La Grande-Bretagne a perdu un empire mais n’a pas encore trouvé un rôle », cingle, en 1962, Dean Acheson, ancien secrétaire d’Etat américain.
« Gloires du passé »
Six décennies plus tard – dont quarante-sept de mariage de pur intérêt avec l’Europe –, on en est toujours là. Robert Tombs, historien spécialiste de la France à l’université de Cambridge, peut écrire dans l’europhobe Telegraph : « La Grande-Bretagne n’a jamais été – et ne sera jamais – un pays européen. » Protégé par son insularité, le pays, contrairement à la France ou à l’Allemagne, n’a pas besoin de cette « défiance à l’égard de la souveraineté populaire qui fonde l’UE » pour garantir ses frontières et la paix, assure-t-il.
Les incessantes références à la seconde guerre mondiale dans le débat britannique sur le Brexit, depuis l’identification de Boris Johnson à Winston Churchill jusqu’à l’invocation du désastre de Dunkerque de 1940 comme symbole de résistance, reflètent à la fois un persistant complexe de supériorité et une difficulté à dépasser les heures glorieuses du Blitz et de l’empire. Dans beaucoup d’esprits, la confrontation avec l’Allemagne et avec la France n’est pas terminée et le Brexit en est un nouvel épisode. Peu avant le référendum de 2016, M. Johnsonn’a-t-il pas comparé le dessein unificateur de l’UE à ceux de Napoléon et d’Hitler ?
Le choc du Brexit pourrait obliger les Britanniques à sortir de cette rumination d’un passé glorieux – avoir sauvé l’Europe du nazisme – dont beaucoup pensent ne jamais avoir été payés en retour. Le retentissant divorce pourrait les amener à se poser les questions que leur exceptionnelle stabilité institutionnelle et politique, en 1939-1945 et au-delà, leur a évitées. La sortie de l’UE « pourrait finalement faire advenir le moment de vérité sur notre statut dans le monde que nous n’avons jamais eu après-guerre, analyse l’historien et romancier Robert Harris dans le Financial Times. Nous avons beaucoup vécu sur nos gloires du passé dont certaines ont alimenté le Brexit ».
Lire aussi 1940-2020 : les échos du Blitz sur le Brexit
Cet exercice d’introspection pourrait se révéler brutal. Non seulement en raison des lourdes incertitudes économiques aggravées par le Covid, mais aussi parce que le Brexit, manifestation du nationalisme anglais, porte en lui la menace d’une implosion du Royaume-Uni. Chaque soubresaut du divorce alimente les partisans de l’indépendance écossaise et ceux de la réunification de l’Irlande. L’idée selon laquelle « un fragile Etat multinational [le Royaume-Uni] peut jouer avec le nationalisme sans se brûler les doigts est une illusion », analyse le journaliste et essayiste irlandais Fintan O’Toole. En attisant la flamme du nationalisme anglais, le Brexit a allumé aussi la mèche de la désintégration du royaume.
Imaginer de nouvelles relations avec ses voisins, sortir de l’isolement pour s’inventer un nouveau rôle dans le monde, gérer le risque du séparatisme écossais et nord-irlandais. Les défis – économiques, géopolitiques – sont immenses. Le Brexit n’était pas une promenade de santé. C’était un tournant historique non anticipé, et ses lendemains s’annoncent chaotiques. Vous avez trouvé la série « Brexitland » captivante ? Interminable ? Attendez-vous à de nouvelles saisons.Notre sélection d’articles pour comprendre le Brexit
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- Décryptages : Retour des douanes et baisse des quotas de pêche européens : ce que contient l’accord post-Brexit
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***Brexit : les dix mois qui ont scellé le divorce entre le Royaume-Uni et l’Europe
Par Cécile Ducourtieux et Cédric Vallet
Publié le 24 décembre 2020 à 17h46, mis à jour à 08h58
RÉCIT
Londres et Bruxelles ont confirmé, jeudi, s’être entendus sur un traité de libre-échange historique, sans taxes, associé à une coopération en matière de défense ou d’échange de données.
Il était moins une. « Deal is done », a enfin annoncé le 10 Downing Street, jeudi 24 décembre, à 14 h 45, heure de Londres. « Nous avons un accord solide », a confirmé Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, pile au même moment depuis Bruxelles. C’est assurément une très bonne nouvelle : il y a donc un accord post-Brexit pour Noël entre le Royaume-Uni et l’Union européenne (UE). Un « Brexmas » (Brexit for Christmas), se sont empressés de saluer les médias britanniques.
A sept petites journées de la fin de la période de transition, après une dernière nuit blanche de tractations et quelques dernières heures de fignolage, ligne à ligne, virgule après virgule, d’un texte d’au moins 1 200 pages, Londres et Bruxelles sont finalement parvenus à finaliser un traité de libre-échange historique, sans taxes, associé à une coopération en matière de sécurité. Selon toute vraisemblance, le continent européen devrait donc, dès le 1er janvier 2021, échapper à un « no deal » économiquement dévastateur, en pleine recrudescence de la pandémie de Covid-19.
Epuisées par des semaines d’âpres discussions et une bonne dizaine de dates butoirs ratées, les équipes britanniques, menées par David Frost, le négociateur en chef du gouvernement Johnson, ainsi que leurs homologues européennes, dirigées par le Français Michel Barnier, ne s’opposaient plus ces dernières heures que sur des détails à quelques millions d’euros – des histoires de maquereaux, de harengs et d’autres poissons gras convoités par les Européens dans les eaux britanniques –, le reste de l’accord ayant été péniblement, mais définitivement, agréé.
Depuis mi-novembre, les deux bords ne s’opposaient plus que sur deux grands sujets : les conditions d’une concurrence équitable (les Européens conditionnant l’accès à leur marché intérieur à un alignement de Londres sur leurs législations sociale et environnementale), et la pêche, économiquement accessoire, mais politiquement très sensible des deux côtés de la Manche (les Britanniques réclamant l’essentiel des quotas alloués aux Européens dans leurs eaux territoriales).
Un accord « fantastique », pour Boris Johnson
Londres et Bruxelles se sont bruyamment félicités d’avoir réussi à décrocher un accord respectant toutes leurs « lignes rouges ». L’accord est « fantastique » : « Tout ce qui a été promis aux Britanniques durant la campagne du référendum de 2016 et lors de la campagne des élections générales de 2019 a été tenu », a affirmé Boris Johnson, toujours vigoureusement optimiste, lors d’une conférence depuis Downing Street, avec quatre drapeaux Union Jack largement déployés dans son dos.
« Nous avons repris le contrôle de notre monnaie, de nos frontières, de nos lois, de notre commerce et de nos eaux », s’est encore réjoui le premier ministre, très satisfait d’avoir enfin une bonne nouvelle à annoncer à ses concitoyens, après avoir dû rétablir abruptement, voici quelques jours, les restrictions sanitaires en raison d’une nouvelle flambée de l’épidémie.
Analyse :La grande impréparation du Royaume-Uni sur le Brexit
Plus sobre, Ursula von der Leyen a affirmé que les parties avaient abouti à « un bon accord, équilibré et juste, qui permettra à la concurrence d’être juste ». « The clock is no longer ticking », a ajouté Michel Barnier, dans un clin d’œil à une phrase répétée jusqu’à plus soif depuis quatre ans (« l’horloge tourne »), soulignant lui aussi la remarquable « unité » dont les Vingt-Sept ont fait preuve tout au long des quatre ans de négociations avec Londres.
Il faudra plusieurs jours pour trancher, dans le détail, qui a le plus gagné ou perdu au change, d’autant que le texte de l’accord n’était pas public ni même finalisé vendredi après-midi. Mais, sur le fond, l’accord, qui s’est essentiellement joué comme un compromis entre la souveraineté « retrouvée » des Britanniques (« Take back control », le slogan des brexiters) et l’accès le plus large possible au marché commun européen, semblait plutôt équilibré.
Cet accès au marché intérieur de l’UE, sans tarif douanier ni quota, les Britanniques en bénéficieront donc à condition qu’ils ne se lancent pas dans une concurrence déloyale par le biais d’une dérégulation sociale, fiscale, environnementale à tout-va ou par l’octroi d’aides de l’Etat ne respectant pas les prescrits européens, l’objectif de l’UE étant d’éloigner le spectre d’un « Singapour-sur-Tamise » à leurs portes. Il sera possible à Londres de diverger, dans une certaine mesure, des normes européennes – car, finalement, tel est bien le but du Brexit.
Mais l’UE a pu arracher des « clauses de non-régression » lui permettant, sous certaines conditions, d’imposer des mesures restrictives (comme réclamer des tarifs douaniers ciblés) pour contrecarrer de trop grands écarts avec ses règles. Un mécanisme de règlement des différends sera ainsi mis en place. Et des sanctions – l’imposition de droits de douane en cas de divergences trop importantes – sont prévues. « Des remèdes unilatéraux, rapides, et efficaces lorsque c’est nécessaire », a précisé Michel Barnier.
Concernant la pêche, un secteur ne représentant que 0,1 % du PIB britannique et pas plus de 1,5 % de celui de l’UE, les négociateurs bruxellois ont durement bataillé – jusqu’à l’aube, jeudi – pour préserver des communautés déjà fragiles, menacées par la volonté du gouvernement Johnson de refaire de son pays « un Etat côtier indépendant ».
Les positions qui semblaient au départ inconciliables entre les Britanniques (qui demandaient à récupérer 80 % des quotas de pêche européens dans leur zone économique exclusive) et l’UE (qui acceptait de n’en rétrocéder que 15 %) se sont progressivement rapprochées. France, Espagne, Danemark, Irlande ou Pays-Bas, soutenus par le reste des Vingt-Sept, voulaient notamment garder l’accès aux poissons pélagiques – harengs, maquereaux, chinchards –, abondants dans les eaux britanniques, et que Londres souhaitait extraire de l’accord. « C’est une des dernières questions clés de la négociation », confiait une source européenne, jeudi matin.
La menace d’un « no deal » a plané jusqu’au bout, Bruxelles et Londres continuant d’insister sur leurs divisions – peut-être pour mieux vendre leurs « victoires » respectives à l’issue des discussions
Ces derniers jours, le Royaume-Uni s’arc-boutait sur le chiffre de 35 % face aux négociateurs européens, qui montaient leur offre à 25 %. Le compromis a finalement été fixé à 25 % de prises européennes rétrocédées progressivement sur cinq ans et demi aux Britanniques. « L’UE restera aux côtés des pêcheurs », a insisté Michel Barnier.
La menace d’un « no deal » a plané jusqu’au bout, Bruxelles et Londres continuant d’insister sur leurs divisions – peut-être pour mieux vendre leurs « victoires » respectives à l’issue des discussions. Michel Barnier, soufflant le chaud et le froid, évoquait, encore cette semaine, des « progrès significatifs » dans les discussions, tout en regrettant des propositions britanniques « inacceptables » au sujet de la pêche.
Quant à Boris Johnson, il aura entretenu le doute quant à ses réelles intentions, répétant, le week-end dernier encore, que le Royaume-Uni « sera[it]prospère » même en l’absence d’accord le 1er janvier 2021. Mais, ces derniers jours, l’option d’une sortie sans accord devenait de plus en plus irréaliste pour le premier ministre britannique, contraint de gérer de graves crises intérieures.
Les images venues du Kent (sud-est de l’Angleterre) et montrant des milliers de camions et de conducteurs européens toujours bloqués à la suite des restrictions sanitaires imposées par Paris ont donné aux Britanniques un avant-goût du chaos que pourrait constituer un « no deal ».
Soulagement
Par ailleurs, la situation est alarmante sur le front épidémique, après la découverte dans le pays d’un variant du coronavirus, bien plus contagieux : jeudi 24 décembre, presque 40 000 nouveaux cas positifs et 574 morts supplémentaires avaient ainsi été comptabilisés sur les dernières vingt-quatre heures au Royaume-Uni, alors que le total des hospitalisations (plus de 21 000 personnes) s’approchait du record d’avril, lors du pic de la première vague.
Jeudi, c’était davantage le soulagement que la joie qui dominait côté européen – « la tristesse et le soulagement », a souligné Michel Barnier. Ebranlés, en 2016, par le résultat du référendum britannique, les négociateurs bruxellois avaient longtemps espéré maintenir un lien étroit avec Londres. Ils rêvaient que le pays restât dans l’orbite de l’UE, avec encore un pied, pourquoi pas, dans l’union douanière ou dans le marché intérieur, comme c’est le cas pour la Suisse ou pour les pays de l’Espace économique européen (Norvège, Liechtenstein, Islande).
Mais Boris Johnson a opté pour un « hard Brexit », une coupure bien plus franche avec le continent. Au 1er janvier 2021, le Royaume-Uni aura quitté l’union douanière et le marché intérieur européens. Et, même si le pays est parvenu à maintenir un accès sans taxes à l’énorme marché commun (450 millions de consommateurs), il n’y a en revanche aucune disposition ou presque qui concerne l’important secteur des services financiers britanniques.
Lire aussi (2016) :« Brexit » : le jour où le Royaume-Uni est sorti de l’Union
Bien des choses en outre devraient changer pour les entreprises et pour les citoyens britanniques : déclarations en douane systématiques pour les premières, fin de la liberté de circulation pour les seconds. Mauvaise nouvelle, encore, pour les étudiants britanniques : ils ne devraient plus pouvoir avoir accès au très populaire programme d’échanges Erasmus.
L’accord de commerce et de coopération reste néanmoins historique. Un an après la signature même du divorce entre Londres et Bruxelles, il va remodeler les relations entre un Royaume-Uni définitivement sorti de l’orbite européenne et les vingt-sept Etats membres restant dans l’UE pour les décennies à venir. Historique, cet accord l’est aussi par son ampleur : il s’agit là du plus important jamais signé par l’Union, dans la mesure où il implique près de 700 milliards d’euros d’échanges annuels. Historique toujours, il l’est par sa nature : c’est bien la première fois qu’est conclu un accord de libre-échange visant à rétablir des barrières administratives et douanières plutôt qu’à en supprimer.
Rapidité historique
Historique, cet accord l’est enfin par la rapidité avec laquelle il a été conclu : à peine dix mois. Les Européens avaient prévenu : négocier en si peu de temps des dispositions nécessitant d’ordinaire trois à quatre ans de tractations (et ce en plein milieu d’une pandémie, avec des équipes régulièrement malades ou en quarantaine et contraintes de négocier en partie par Zoom), c’était parfaitement insensé.
Boris Johnson a réussi à leur imposer cet agenda en apparence déraisonnable, refusant obstinément d’étendre la période de transition (durant laquelle son pays continue à bénéficier des avantages d’un Etat membre de l’UE) au-delà du 31 décembre 2020. Le premier ministre, qui, début 2020, promettait un « âge d’or » aux Britanniques, voulait probablement éviter que des négociations au long cours avec Bruxelles ne polluent l’essentiel de son mandat (il est élu jusqu’à la fin de 2024).
Résultat : l’examen démocratique du très complexe texte de l’accord par les députés – européens comme britanniques – sera réduit à sa plus simple expression. Les élus du Parlement européen ont d’ores et déjà dû accepter le principe d’une application « provisoire » du traité. Ils ne se prononceront à son sujet que début 2021, sans réelle possibilité politique de l’amender. Quant aux députés britanniques, ils devraient n’avoir qu’une journée, le 30 décembre, pour débattre puis se prononcer sur le projet de loi transposant l’accord dans le droit national.
Les Européens et le Royaume-Uni, qui ont été membres d’un même ensemble politique durant quarante-sept ans, vont inaugurer une nouvelle relation, essentiellement commerciale désormais
Boris Johnson ne devrait pas avoir trop de problèmes à faire accepter le « deal » : il dispose d’une considérable majorité (conservatrice) à la Chambre des communes depuis sa victoire historique aux élections générales de fin 2019, et les brexiters les plus idéologues présents dans son camp se sont montrés plutôt calmes ces dernières semaines. Quant à Keir Starmer, le chef de file des travaillistes, un anti-Brexit notoire, il a jusqu’à présent pris soin d’éviter le sujet du divorce entre son pays et l’UE – lequel a profondément divisé son parti depuis 2016 – et a appelé jeudi à voter en faveur de l’accord.
Les Européens et le Royaume-Uni, qui ont été membres d’un même ensemble politique durant quarante-sept ans, vont donc inaugurer une nouvelle relation, essentiellement commerciale désormais. Depuis 2016, leurs rapports se sont singulièrement tendus. L’Europe a été traversée par d’autres crises, profondes (Etat de droit, migration, pandémie), mais est restée étonnamment unie face à Londres, s’étant durcie pour protéger l’intégrité de son marché intérieur – et son existence même : lâcher trop de lest face aux Britanniques (et risquer ainsi d’alimenter les tentations souverainistes au sein de chaque pays européen) était impensable.
Rhétorique nationaliste décomplexée
Les gouvernements de Theresa May (juillet 2016-juillet 2019) puis de Boris Johnson ont, de leur côté, progressivement dérivé d’un euroscepticisme « soft » à une rhétorique nationaliste décomplexée, empruntant aux « hard brexiters » leurs références systématiques à l’Empire britannique et à la résistance héroïque du pays durant la seconde guerre mondiale. Dans ce contexte, Londres a beaucoup joué, à des fins de pure politique intérieure, l’opposition réelle ou supposée avec la France, qui était, il est vrai, l’un de ses adversaires les plus âpres dans la négociation.
Le gouvernement français n’était pas en reste, ces derniers temps, n’hésitant pas à instrumentaliser le chaos dans le Kent – lequel n’avait rien à voir avec le Brexit – pour mieux tacler l’opposition hexagonale de droite. « Pour tous les pseudo-patriotes qui vantent chaque jour la fermeture permanente des frontières », tweetait ainsi le secrétaire d’Etat aux affaires européennes, Clément Beaune, mercredi 23 décembre, commentant la photo d’un ancien aéroport britannique reconverti en parking géant pour poids lourds.
Reportage :Avant le Brexit, le parking de la discorde dans le Kent
Pourtant, jeudi, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, réputée plutôt anglophile, avait cité Shakespeare ainsi que le poète T. S. Eliot avant d’affirmer, dans une claire volonté d’apaisement, que « le Royaume Uni restera[it] un partenaire de confiance de l’UE ». « Nous resterons vos amis, vos alliés, vos partisans et votre premier partenaire économique », lui répondait Boris Johnson depuis Downing Street, ajoutant sur le même ton que l’ex-ministre de la défense allemande qu’« [ils] ser[aient] toujours liés à l’UE, d’un point de vue géographique, historique, économique et même géologique ».
En a-t-on définitivement fini avec ce feuilleton au long cours, haletant mais répétitif, et surtout de plus en plus difficile à suivre pour le commun des Européens ? Probablement pas : le débat sur les bénéfices ou les échecs du Brexit, qui a tant divisé au sein même du Royaume-Uni, est parti pour durer des années…Notre sélection d’articles pour comprendre le Brexit
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Retrouvez tous nos articles sur le Brexit dans cette rubrique.Voir plusCécile DucourtieuxLondres, correspondanteCédric ValletBruxelles, correspondance
*Les brexiters ont-ils eu ce qu’ils voulaient ?
Les partisans d’un « Brexit dur » ont dû faire le deuil de nombre de leurs rêves et des promesses qui leur avaient été données.
Par Mathilde Damgé, Maxime Vaudano et Jérémie BaruchPublié le 27 janvier 2020 à 15h25 – Mis à jour le 31 janvier 2020 à 14h43
Temps de Lecture 7 min.

Le vendredi 31 janvier à minuit, Boris Johnson pourra exulter : le premier ministre britannique aura réussi là où sa prédécesseure Theresa May a échoué, en faisant officiellement sortir le Royaume-Uni de l’Union européenne (UE). Mais, derrière le symbole, l’ancien fer de lance de la campagne du « Leave » a-t-il véritablement gagné son pari ?
On peut légitimement en douter, tant l’accord de divorce signé entre Londres et Bruxelles apparaît comme le fruit d’un douloureux compromis, dans lequel les brexiters les plus radicaux ont dû faire le deuil de nombre de leurs rêves et de leurs promesses.Lire aussi Ce qui va vraiment changer dans l’ère post-Brexit
Un Brexit en deux temps
Le Brexit du 31 janvier 2020 sera légal et symbolique, mais le Royaume-Uni restera pendant encore au moins onze mois dans le marché unique européen, contraint de respecter ses règles. Le temps pour lui de négocier un futur accord commercial avec l’Union européenne, dont les contours restent incertains.
- La circulation des personnes et l’immigration
COMPROMIS TROUVÉ
Ce que les brexiters voulaient : Ils souhaitaient reprendre le contrôle de leur politique migratoire en sortant de la zone de libre circulation des personnes, qui permettait jusqu’alors à tout citoyen européen de s’installer librement au Royaume-Uni. ils souhaitaient toutefois conserver la possibilité pour les Britanniques de voyager, d’étudier et de travailler dans le reste de l’UE, et vice versa.
Ce qui a été décidé : A la fin de la période de transition, Londres va sortir de l’espace européen de libre circulation et promet de mettre en place une politique migratoire plus restrictive, basée sur les compétences des travailleurs, plutôt que sur leur origine.
A terme, les Européens (travailleurs ou étudiants) seront donc traités comme n’importe quels autres immigrés : ils pourront toujours s’installer outre-Manche, mais en remplissant les formalités d’immigration.
En revanche, d’importantes facilités ont été consenties aux Européens déjà installés au Royaume-Uni avant le Brexit, et aux Britanniques vivant au sein de l’UE : moyennant de menues démarches administratives, la plupart d’entre eux pourront obtenir un statut de résident permanent à durée illimitée, et conserver leurs droits existants. Les Européens pourront aussi continuer à voyager sans visa au Royaume-Uni pour de courts séjours touristiques, de même que les Britanniques pourront visiter les pays de l’UE.
- La contribution financière à l’UE
PARI PERDU
Ce que les brexiters voulaient : En sortant de l’UE, les brexiters pensaient pouvoir économiser des sommes importantes. Ils promettaient notamment de réorienter les quelque 10 milliards d’euros que le Royaume-Uni verse chaque année à l’UE vers des priorités nationales, comme le financement du système de santé.
Ce qui a été décidé : Londres ne va pas immédiatement cesser ses contributions. Les Britanniques ont dû accepter de continuer à financer le budget européen jusqu’à l’issue de la période de transition, prévue pour la fin de 2020. Ils devront également verser un « chèque de départ » d’environ 36 milliards d’euros, comme solde de tout compte.
Le Royaume-Uni pourrait aussi poursuivre le financement de certains programmes européens (recherche, éducation, culture…) pour continuer à en bénéficier.
- L’accès au marché européen
AVENIR INCERTAIN
Ce que les brexiters voulaient : Beaucoup de partisans de la sortie de l’UE voyaient dans le Brexit une opportunité de se « libérer » de certaines règles fiscales, sociales et environnementales européennes, pour que le Royaume-Uniretrouve sa « liberté d’innover » sans être freiné par les « directives de Bruxelles ».
Délivrés du monopole de la Commission européenne, seule institution autorisée à négocier des accords de libre-échange depuis 2008, ils rêvaient de signer des accords commerciaux favorables aux intérêts britanniques avec des partenaires dans le monde entier, pour dynamiser leurs exportations.
Les brexiters les plus gourmands voulaient à la fois « reprendre le contrôle » de leurs frontières et conserver le libre accès au marché unique des Vingt-Sept.
Ce qui a été décidé : Conformément au souhait des brexiters, le Royaume-Uni va bien quitter l’union douanière et le marché unique européens… mais la rupture ne sera pas si nette, quand on se penche sur les détails.
Tout d’abord, la sortie n’aura pas lieu le 1er février : elle a été repoussée à la fin de la « période de transition » post-Brexit, censée laisser le temps à Londres et Bruxelles de négocier un nouveau partenariat commercial – c’est-à-dire au mieux pour le 1er janvier 2021.
Or, le degré de « liberté » dont jouira à terme le Royaume-Uni dépendra précisément des contours de cet accord sur la « relation future », qui est encore loin d’être conclu :
- si les Britanniques choisissent un accord « à la norvégienne », ils jouiront d’un accès privilégié au marché européen, sans barrières douanières. Mais, en retour, ils devront renoncer à leur « liberté » et rester largement alignés sur la plupart des normes européennes (sans pouvoir participer à leur élaboration) ;
- s’ils optent au contraire pour le « modèle OMC » (Organisation mondiale du commerce), les Britanniques seront libérés de la plupart des contraintes européennes : ils pourront concurrencer l’UE avec des normes moins-disantes en matières sociale ou environnementale… au prix d’un accès restreint au marché européen et d’éventuelles sanctions commerciales.
Reste un détail d’importance : le statut de l’Irlande du Nord, qui a donné des migraines aux négociateurs du Brexit jusqu’à la dernière seconde. Pour éviter le retour d’une frontière avec la République d’Irlande, Boris Johnson a été contraint d’accepter que la province britannique reste alignée sur les normes européennes, soumise aux contrôles des douaniers européens et au système de TVA de l’UE.
Toutefois, grâce à une acrobatie juridique complexe et une tolérance des Européens, l’Irlande du Nord restera tout de même dans le même bloc économique que le reste du Royaume-Uni, et pourra donc bénéficier des futurs accords commerciaux négociés par Londres avec des partenaires extérieurs, comme les Etats-Unis.Brexit : pourquoi l’Irlande du Nord pose tant de problèmes
L’Union européenne est un espace économique sans frontières intérieures. En la quittant, le Royaume-Uni doit rétablir des frontières avec ses voisins, y compris entre sa province d’Irlande du Nord et la République d’Irlande (un Etat indépendant membre de l’UE). Or, la libre-circulation et l’absence de frontière entre le sud et le nord de l’Irlande est un acquis important des accords de paix du Vendredi saint, qui ont mis fin à la guerre civile en 1998.
La contradiction apparente entre ces deux objectifs a singulièrement compliqué la conclusion du Brexit. C’est d’ailleurs sur cette question que s’est échoué le « deal » de Theresa May, qui prévoyait un mécanisme alambiqué baptisé « backstop ».
Le « deal » de Boris Johnson octroie à l’Irlande du Nord un statut hybride à partir de 2021, à cheval entre le Royaume-Uni et l’UE. Cet arrangement pourra être remis en cause par le parlement nord-irlandais tous les quatre ans. Mais contrairement à ce qu’impliquait le texte de Theresa May, le Royaume-Uni ne court plus le risque d’être indéfiniment « enfermé » dans le marché unique européen à cause d’un blocage nord-irlandais.Voir plus
- L’avenir de la « City » londonienne
COMPROMIS TROUVÉ
Ce que les brexiters voulaient : Londres est l’une des toutes premières places financières mondiales. Les brexiters souhaitaient que la City s’émancipe de certaines règles imposées par l’UE, qu’ils considéraient comme trop lourdes, trop coûteuses pour les acteurs financiers et susceptibles de rogner leur compétitivité par rapport à d’autres centres financiers internationaux.
Ce qui a été décidé : Avec le Brexit, les institutions financières britanniques vont perdre leur « passeport financier », qui leur permettait d’exercer sans restriction dans l’espace européen. A la place, elles fonctionneront avec un système dit d’« équivalence », similaire à celui applicable à leurs homologues américaines ou japonaises. Cela leur permettra de continuer à travailler avec des clients européens, mais sous plusieurs conditions.
Non seulement ce statut exclut certains services financiers, mais il est surtout révocable et modifiable à tout moment : l’UE pourra y mettre un terme si elle estime que Londres ne respecte pas des règles minimales en matière de stabilité financière ou de lutte contre le blanchiment d’argent, par exemple (elle l’a déjà fait pour d’autres partenaires pendant l’été 2019). A Bruxelles, on estime que ce nouveau statut constitue ce que Londres pouvait espérer de mieux dans l’accord, même si certains brexiters étaient plus ambitieux.
La City va en effet mécaniquement perdre une partie de son activité européenne. La « néobanque » britannique Revolut avait par exemple anticipé, en mettant sur pied une entité en Lituanie pour pouvoir continuer à exercer librement dans l’UE après le Brexit, tout en déposant une demande de licence monétaire en Irlande. Les brexiters pensent toutefois pouvoir compenser ces mauvaises nouvelles en nouant des accords avec d’autres pays hors UE afin d’y développer leurs services financiers.
- La pêche
AVENIR INCERTAIN
Ce que les brexiters voulaient : Les partisans de la sortie de l’UE voyaient dans le Brexit une occasion de rajeunir une industrie qui rapporterait des milliards de livres, en s’inspirant de l’Islande. Sortir de l’UE permettrait de garder un contrôle total sur les eaux de pêches britanniques – que le Royaume-Uni devait jusque-là partager avec les pêcheurs européens – et faire sauter les quotas de pêche imposés par l’UE. Il leur fallait toutefois éviter que l’UE ne leur impose des droits de douane trop importants pour exporter leur production.
Ce qui a été décidé : Le problème a été repoussé à l’accord sur la « relation future » entre Londres et l’UE, qui devra être négocié avant la fin de 2020. En attendant, les pêcheurs européens gardent l’accès aux eaux britanniques, et aucun droit de douane n’est pour l’instant en vigueur.
L’UE a toutefois menacé d’instaurer des droits de douane prohibitifs sur les produits de la pêche si Londres fermait l’accès à ses eaux ou choisissait la voie du dumping social. Cela pourrait poser un problème de taille aux pêcheurs d’outre-Manche, qui exportent aujourd’hui 80 % de leur production vers l’UE.
- Le droit européen
COMPROMIS TROUVÉ
Ce que les brexiters voulaient : Ils souhaitaient retrouver leur indépendance complète vis-à-vis du droit européen et de la juridiction qui vérifie son application, la Cour de justice européenne (CJUE), jugée trop interventionniste.
Ce qui a été décidé : Le Royaume-Uni quittera effectivement la juridiction de la CJUE, mais pas dès sa sortie de l’UE le 31 janvier, comme les « hard brexiters » le réclamaient. Le pays a dû accepter de rester sous la juridiction de la Cour jusqu’à la fin de la période de transition, c’est-à-dire au moins jusqu’à la fin de 2020.
Pour la suite, les Européens ont obtenu que, pour tous les litiges relatifs au droit européen, la prééminence de la CJUE soit maintenue. Les éventuels différends non relatifs directement à une loi européenne seront tranchés par un panel d’arbitres indépendants du système juridictionnel européen.
Qu’adviendra-t-il des décisions prises depuis des décennies par la CJUE, qui primaient jusqu’à présent sur le droit national, par exemple en matière de droit du travail ? Alors que Theresa May prévoyait d’ancrer solidement cette jurisprudence dans le droit britannique, Boris Johnson a décidé de prendre ses distances avec cet héritage encombrant : il a donné à tous les tribunaux britanniques la compétence de contester les jurisprudences de la CJUE – malgré l’opposition farouche des Lords et de nombreux juristes, qui craignent un détricotage des avancées sociales poussées par la cour européenne.
Correction, le 27 janvier 2020 : une imprécision sur Revolut a été corrigée.
Mathilde Damgé, Maxime Vaudano et Jérémie Baruch
**« Nous étions pleins d’espoir » : Ivybridge quitte l’UE sans regret, 47 ans après
Par Aude Lasjaunias
Publié le 30 janvier 2020 à 16h42 – Mis à jour le 31 janvier 2020 à 19h02
REPORTAGE
En 1973, cette petite commune du sud-ouest de l’Angleterre avait fêté en grande pompe l’adhésion du Royaume-Uni à la Communauté économique européenne. Mais quarante-six ans après, la désillusion est profonde chez ses habitants.
« Qu’est-ce qu’il se passe vendredi ? », interroge avec une naïveté sincère Chris Bailey. Ce svelte commercial de 38 ans a grandi à Ivybridge, petite bourgade du comté de Devon dans le sud-ouest de l’Angleterre. En 2016, il a voté en faveur du maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne (UE), à l’instar de la majorité (52,9 %) des habitants de la circonscription rurale de South Hams dont dépend la localité. Mais aujourd’hui, il n’est pas plus ému que cela à l’idée que, le 31 janvier, son pays quitte l’UE pour de bon.
C’est qu’en quelques années, la lassitude a gagné Chris Bailey, croisé devant le Constitutional Club, l’association des conservateurs de la ville, où trône fièrement l’Union Jack, le drapeau britannique. « Après trois ans à entendre parler du Brexit, je me suis dit qu’il était temps d’en finir que l’on puisse enfin se focaliser sur les sujets vraiment importants. » Alors aux dernières élections générales, en décembre 2019, il a soutenu les conservateurs du premier ministre Boris Johnson, favorable au Brexit.

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Une « fanfare pour l’Europe » et une semaine de festivités
Comme de nombreux habitants d’Ivybridge, il n’a que récemment entendu parler de la « fanfare pour l’Europe » qui avait animé pendant toute une semaine les rues de sa ville natale, quarante-sept ans plus tôt. « C’est ma mère, qui est agricultrice dans les environs, qui m’a montré les images », raconte-t-il.
En janvier 1973, le premier ministre conservateur Edward Heath avait invité les communes du pays à honorer en grande pompe l’adhésion du Royaume-Uni à la Communauté économique européenne (CEE), l’ancêtre de l’Union. Ivybridge, qui n’était alors qu’une paroisse de quelque 2 500 âmes, s’était prêtée au jeu allouant aux festivités la somme − conséquente pour l’époque − de 50 livres pour les drapeaux, guirlandes et boissons, mais également les frais de transport de 73 invités français de sa ville jumelle, Saint-Pierre-sur-Dives (Calvados). Face à l’engouement des organisateurs, Westminster finira même par leur octroyer une enveloppe de 400 livres supplémentaires, prises sur les 350 000 du budget national consacré aux célébrations.
#OnThisDay 1973: « The occasion was also marked by the launching of the Ivybridge European Community Song » Resident… https://t.co/eMqlSHLxAQ— BBCArchive (@BBC Archive)

« Les choses ont beaucoup changé par ici vous savez », raconte avec passion Sheila Hancox, septuagénaire en charge des archives pour l’association Ivybridge Heritage & Archives, installée dans la cuisine de son petit pavillon en périphérie du centre historique de la commune. Arrivée à Ivybridge avec son époux Martin en 1987, elle a dû se rendre dans la grande ville voisine de Plymouth pour récupérer les coupures de presse relatives à la parade. Avant que les images tournées en 1973 par la BBC ne deviennent virales, mi-janvier, cette partie de l’histoire locale ne faisait l’objet que d’un court paragraphe sur le site de l’association et il était impossible d’en trouver traces dans la section dédiée de la bibliothèque communale. « Jusqu’alors, la plupart des habitants n’avaient aucune idée qu’un tel événement ait pu avoir lieu ici », sourit cette bavarde au visage rond.


Ces dernières années, la physionomie de la petite localité a bien changé avec l’ouverture d’une nouvelle voie de circulation. Ivybridge a alors connu l’une des plus grandes croissances démographiques de toute l’Europe, devenant au fil du temps une cité-dortoir de Plymouth. « Il faut bien comprendre qu’à l’époque, Ivybridge était tout juste un village. Lors de la fanfare pour l’Europe, à peine 2 000 personnes y vivaient. Aujourd’hui nous sommes près de 14 000. »
« Je suis contente que l’on sorte de l’Union »
Christine Martell est l’une des rares habitants croisés à avoir participé aux festivités de 1973. « A l’époque, nous étions pleins d’espoir », se rappelle la septuagénaire rencontrée dans l’une des boutiques de l’artère principale de la commune. En 2016, elle n’a pourtant pas hésité à apporter son soutien au camp du « Leave ». « Je suis contente que l’on sorte de l’Union », assume-t-elle. Selon elle, l’adhésion du Royaume-Uni à la CEE s’est faite sans que les Britanniques n’aient été bien informés : « On ne nous avait pas dit que cela finirait en Etats-Unis d’Europe. »
Dès 1973, une partie de l’opinion publique britannique était déjà réticente à l’idée de perdre une partie de son identité et clore « mille ans d’histoire » en rejoignant le projet européen. « J’ai eu un peu le sentiment que c’était une trahison au Commonwealth », résume ainsi Sheila Hancox. Même à Ivybridge, l’engouement n’était pas total : une bonne partie des dirigeants et des travailleurs de l’usine à papier Stowford Mill avaient alors boycotté les festivités. « Le grand débat [sur l’adhésion à la Communauté européenne] qui était censé avoir lieu était une imposture. Nous n’avons pas été informés et les gens ne savaient pas ce qui les attendait en tant que membres de cette communauté », arguait alors l’un des employés dans le reportage de la BBC.

David Moulder, 75 ans, habite à Ivybridge depuis cinquante ans mais ne se souvient pas de la fête de 1973. Il a voté pour rester dans l’Union européenne. PHILIP HATCHER-MOORE POUR « LE MONDE

L’usine à papier Stowford Mill est fermée depuis 2014. Le bâtiment doit désormais être transformé en logements de luxe. PHILIP HATCHER-MOORE POUR « LE MONDE »
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Comme un symbole des désillusions attribuées à l’Europe, Stowford Mill, racheté par une entreprise française, a fini par péricliter… jusqu’à mettre la clé sous la porte en 2014. Deux ans plus tôt, alors qu’une centaine d’emplois étaient supprimés et les opérations délocalisées en Ecosse, son propriétaire avait justifié cette décision par le déclin des ventes européennes. Le bâtiment, construit en 1862, doit désormais être transformé en logements de luxe. « L’usine à papier, c’était Ivybrige pendant des années », résume Sheila Hancox. « Certains tiennent les Français responsables de cette fermeture », avance son époux Martin.
Déclin du fleuron industriel local, perte du sentiment de communauté à la faveur d’une expansion urbaine rapide, confusion autour d’un divorce nébuleux entre Londres et Bruxelles qui a duré de trop longues années… « Ivybridge est une ville où l’on a toujours aimé faire la fête », selon les termes des Hancox. Mais, ce vendredi 31 janvier, les rues de la ville ne connaîtront pas les célébrations d’il y a quarante-sept ans. Même parmi les plus fervents partisans du Brexit : « Je ne peux pas boire et j’ai le genou en vrac », plaisante Christine Martell.

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