Brexit : Boris Johnson, insubmersible machine politique
Critiqué de toutes parts, y compris dans ses propres rangs, le premier ministre britannique a pourtant réussi à s’entendre avec l’Union européenne.
Par Eric Albert(Londres, correspondance)Publié aujourd’hui à 20h00
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Il est plus décoiffé que jamais, arbore un air hagard à chaque apparition et semble en permanence dépassé par les événements. L’opposition travailliste l’accuse de laxisme, ses propres rangs disent pis que pendre de lui en privé (et de plus en plus en public), les Ecossais rêvent d’indépendance quand ils le voient. Et pourtant, Boris Johnson reste une insubmersible machine politique.
En arrachant, jeudi 24 décembre, un accord avec l’Union européenne (UE) sur les relations post-Brexit, le premier ministre britannique fait une nouvelle fois preuve de l’utilité de se faire passer pour un fou. Bien sûr, comme lors du premier accord sur le Brexit, en octobre 2019, il a fait des concessions majeures. Il accepte en particulier d’aligner partiellement les règles de la concurrence britannique sur celles de l’UE : en cas de divergences jugées trop importantes, l’UE pourra imposer des droits de douane (et réciproquement). La souveraineté qu’il a tant brandie en étendard est écornée.
Quant à la pêche, les Britanniques y gagnent. Ils pêchent actuellement la moitié des poissons de leurs eaux, et cette proportion passera « aux deux-tiers » d’ici cinq ans et demi, explique M. Johnson. Mais la pêche représente 0,1 % de l’économie du pays.
« Joyeux Brexmas »
Mais qui s’intéressera à ces détails techniques au cœur d’une pandémie et à la veille de Noël ? Qui ira vérifier si les quotas de maquereaux représentent une victoire ou une défaite ? Politiquement, dans un Royaume-Uni épuisé par presque cinq ans de déchirements sur le Brexit et une pandémie qui a fait 67 000 morts, l’apparence du succès est l’essentiel. L’enthousiasme contagieux de M. Johnson en présentant cet accord est bien suffisant. « Nous reprenons le contrôle de notre destin », explique-t-il, entouré de quatre drapeaux de l’Union Jack. Qui donc pourrait voir en cela une mauvaise chose ?
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Les tabloïds, qu’il a dans la poche, le célébraient dès jeudi. Avant même la publication de l’accord, ils parlaient « d’accord historique », de « joyeux Brexmas »(mot-valise entre « Brexit » et « Christmas », « Noël »), de « triomphe personnel » pour le premier ministre. « Hallelujah ! », ose même le Daily Mail.
En mars 2016, quand il décide de rejoindre le camp du Brexit, Boris Johnson est une nouvelle fois du côté des perdants présumés
Si partielle soit-elle, cette victoire arrachée malgré l’apparente débandade résume bien la carrière de Boris Johnson. Depuis deux décennies, le clown caricaturé par tous et pris de haut finit souvent par l’emporter.
En 2008, il gagne contre toute attente la mairie de Londres, ville de gauche. A l’époque, pas grand monde ne donne cher de sa peau. Son grand rival, David Cameron, le leader du Parti conservateur, alors dans l’opposition, ne le soutient que du bout des lèvres.
En mars 2016, quand il décide de rejoindre le camp du Brexit, il est une nouvelle fois du côté des perdants présumés. D’ailleurs, personne n’est dupe : Boris Johnson fait ce choix par pur calcul électoral, pour se positionner comme un brexiter au sein de son parti mais il sait pertinemment que jamais le Brexit ne l’emportera. Tout l’establishment britannique est alors contre la sortie de l’UE : la direction du Parti conservateur, le Parti travailliste, les libéraux-démocrates, le patronat, les syndicats… Les sondages sont serrés, mais unanimes : le « Remain » va gagner.
On connaît la fin de l’histoire : le Brexit l’emporte à 52 %. Le soir du scrutin, d’après Matthew Elliott, qui dirigeait la campagne du « Vote Leave », Boris Johnson lui-même n’y croit pas. Sa tête abasourdie le lendemain, l’air accablé, en dit plus qu’un long discours.
Crise de nerfs collective
Trois ans plus tard, en juillet 2019, le scénario se répète. En devenant premier ministre, Boris Johnson n’a pas de majorité au Parlement, l’Union européenne refuse de renégocier l’accord passé l’année précédente avec Theresa May, et le pays est plus divisé que jamais.
Six mois et une crise de nerfs collective plus tard, il arrache un nouvel accord avec l’UE et obtient une victoire retentissante aux élections législatives. Avec une majorité de 80 députés, le trublion blond platine décroche la plus large victoire du Parti conservateur depuis 1987. Ce 12 décembre 2019, il n’a jamais été aussi proche de son rêve d’enfant d’être « roi du monde ».
Le problème de Boris Johnson, étrange machine politique à gagner, est qu’il ne sait pas gouverner. A Londres, ses débuts ont été incroyablement chaotiques
C’est ainsi, qu’on l’aime ou le déteste : Boris Johnson est un meneur de campagnes électorales de talent. Face à un public apathique, il sait répéter ad nauseam le même slogan simple et attirant. « Take back control » (« reprenez le contrôle »), pendant la campagne du Brexit ; « Get Brexit done » (« faites en sorte que le Brexit se réalise »), pendant les élections législatives de décembre 2019. Son charisme, sa capacité à emporter une salle et son humour décapant font le reste.
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Le problème de Boris Johnson, étrange machine politique à gagner, est qu’il ne sait pas gouverner. A Londres, ses débuts ont été incroyablement chaotiques. Il a fallu qu’il délègue les dossiers à des maires adjoints pour que les opérations soient menées convenablement.
Mais ce qui passe sous les radars dans une mairie ne fonctionne pas à la tête d’un gouvernement. La pandémie est venue rappeler qu’un virus ne peut pas être dompté par un slogan. En mars, les éternelles hésitations de M. Johnson, qui déteste trancher, ont eu des conséquences catastrophiques. Le 3 mars, alors que l’Italie était déjà sévèrement touchée, il se vantait de « serrer les mains de tout le monde ». Le 23 mars, trois semaines plus tard, il imposait le plus long confinement d’Europe, n’y mettant fin que le 4 juillet.
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Le bilan au Royaume-Uni lors de la première vague est l’un des pires d’Europe. Son attitude lors de la deuxième vague est plus proche de ce qu’il se passe ailleurs, avec tout de même son lot de valses-hésitations, un changement permanent des règles de distanciation sociale et cette étrange habitude de promettre plus qu’il ne peut réaliser.
Une perte de quatre points de PIB
Sur le Brexit, Boris Johnson fait de même croire depuis 2016 qu’il est possible de sortir des règles du marché unique européen tout en conservant le même accès. « Ma politique est d’avoir le beurre et l’argent du beurre », a-t-il lancé un jour. Malheureusement pour lui, ce n’est pas possible. A partir du 1er janvier, même avec cet accord, le contrôle des marchandises avec l’UE fera son grand retour. Les entreprises devront faire des déclarations d’importation et d’exportation, et éventuellement se soumettre aux contrôles sanitaires ou phytosanitaires.
En moyenne, les économistes tablent sur une perte de quatre points de produit intérieur brut (PIB) sur dix ans, qu’il faut ajouter à trois points déjà perdus depuis le référendum de 2016. Le Brexit sera dur, que M. Johnson le reconnaisse ou non.
En 1997, Tony Blair était le premier ministre « Teflon », sur lequel rien n’accrochait. En 2020, Boris Johnson est l’inverse : tout accroche. Depuis sa victoire de décembre 2019, il a sorti son pays de l’Union européenne, flirté avec l’idée de laisser le Covid-19 se répandre dans la population avant de changer d’avis, frôlé la mort en étant lui-même atteint du virus, eu un bébé et négocié jusqu’au bout les relations post-Brexit.
Difficile de dire que le bilan de 2020 est positif. Et pourtant, les derniers sondages mettent travaillistes et conservateurs à égalité, autour de 40 % des voix chacun. L’avance que Boris Johnson avait en 2019 a fondu, mais l’homme est loin d’être coulé politiquement.Notre sélection d’articles pour comprendre le Brexit
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