Dépistages massifs du Covid-19 avant Noël : la stratégie de l’exécutif remise en cause
La droite défend des tests à l’échelle du pays, afin de limiter les risques de contamination lors des réunions familiales. Le ministre de la santé, Olivier Véran, met en garde contre un « sentiment de fausse protection ».
Par Alexandre Lemarié et Julie CarriatPublié le 15 décembre 2020 à 05h15 – Mis à jour le 15 décembre 2020 à 10h31
Temps de Lecture 7 min.

Faut-il lancer un dépistage de masse de la population française avant les fêtes de Noël ? Cette question stratégique, qui divise les scientifiques, est devenue un sujet de controverse politique entre l’exécutif et l’opposition. Offensive, la droite milite pour des tests du Covid-19 à l’échelle du pays, afin de limiter les risques de contamination lors des réunions familiales. « Il faut lancer une grande campagne de dépistage, élargie à l’ensemble de la population, avec des tests antigéniques pratiqués avant et après les fêtes », plaide le patron des députés Les Républicains (LR), Damien Abad.
Le 8 décembre, son groupe a présenté un plan de déconfinement à l’Assemblée, prévoyant un dépistage « massif » entre le 18 et le 24 décembre, puis entre le 6 et le 13 janvier, associé à une prise en charge d’un isolement à l’hôtel. Pas question que « Noël et le Jour de l’an soient un “Thanksgiving à la française” », a tranché M. Abad, en référence à la flambée épidémique qui est en train de suivre la grande fête familiale américaine.
Un message porté dans les rangs de la droite, en particulier par les présidents de région. En Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez a annoncé, le 10 décembre, une campagne massive de dépistage gratuit aux 8 millions d’habitants de son territoire avant Noël. Plus de 2 millions de tests ont été commandés et 1 300 centres de prélèvement déployés pour l’occasion. Dans le Grand Est, Jean Rottner appelle lui aussi le gouvernement à « revoir sa copie », en développant les tests salivaires.
« Il faut inonder la France de tests nasopharyngés antigéniques », abonde Renaud Muselier, en Provence-Alpes-Côte d’Azur, en jugeant que le déploiement de ces tests rapides, qui donnent un résultat en près de vingt minutes, serait un atout sur les tests PCR, qui nécessitent en moyenne vingt-quatre à quarante-huit heures d’attente. A ses yeux, mener des tests groupés dans tout le pays serait une carte maîtresse pour maîtriser l’épidémie et écarter le risque d’une troisième vague. Pour éviter que « des porteurs asymptomatiques échappent à l’isolement », cet argument a également été défendu par un collectif de médecins, dans une tribune au Monde publiée début septembre.
Lundi, le conseil scientifique a approuvé cette stratégie. Dans un avis, les experts recommandent d’abord « l’autoconfinement » pendant une semaine à ceux qui souhaitent passer des fêtes en famille, mais appellent également à recourir, si nécessaire, à des tests le mardi, mercredi ou jeudi précédant les réveillons de Noël et du Nouvel An.
Pour Olivier Véran, il ne sert à rien de « tester pour tester »
Inquiet avant les rassemblements familiaux, Jean Castex a annoncé, mardi matin sur Europe 1, que les enfants pourront ne pas aller à l’école jeudi et vendredi. Le premier ministre a également indiqué qu’il ne pouvait « garantir » que les cafés, bars et restaurants « rouvriront le 20 janvier ». « Ça va dépendre de la façon dont nous aurons passé la période de fêtes, dont j’ai déjà dit qu’elle pouvait être propice à une circulation accélérée », a-t-il souligné. Malgré cette préoccupation, le gouvernement n’a pas retenu l’option des tests massifs. S’il a encouragé « les publics cibles » – comme un patient symptomatique ou un cas contact – à venir se faire tester, le ministre de la santé Olivier Véran a en revanche déconseillé aux personnes asymptomatiques de se rendre en masse dans les laboratoires. « S’il vous plaît, n’utilisez pas le test comme une sorte de totem d’immunité », a-t-il imploré, le 10 décembre, lors d’une conférence de presse aux côtés du premier ministre, Jean Castex.
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M. Véran a justifié cette position en soulignant le risque d’un relâchement en cas de résultat négatif, qui conduirait à un « arrêt des gestes barrières », « alors qu’en réalité, le virus est là et que le risque de transmission est réel ». « Un message de prudence » assumé. « Quand on n’a pas de symptômes, un test antigénique négatif n’exclut pas qu’on puisse être contagieux. Donc attention au sentiment de fausse protection », met-il en garde. Référence au manque de fiabilité des tests antigéniques, dont le risque de faux négatifs pour les asymptomatiques peut aller jusqu’à un tiers, selon l’ordre national des pharmaciens.
Surtout, M. Véran souligne qu’il ne sert à rien de « tester pour tester », sans être capable ensuite d’isoler les cas positifs. « La stratégie n’a de sens que si les trois critères sont respectés (tester, alerter, protéger) », insiste son entourage. Ce qui fait dire au ministre de la santé qu’il n’a « pas de rejet sur le fond » du dépistage de masse, « mais une vigilance sur la méthode ». En particulier celle de M. Wauquiez, accusé de faire cavalier seul en menant une campagne de tests sans s’être coordonné avec le directeur de l’Agence régionale de santé (ARS), ni le préfet. Une démarche considérée par M. Véran comme un « effet d’annonce » inefficace, dans la mesure où l’élu LR n’aurait pas mis en place un véritable suivi des malades.
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Or, pour le ministre, il est indispensable de « s’assurer qu’au-delà des tests, tout soit mis en place pour remonter les chaînes de contamination et isoler les personnes positives ». Des conditions mieux réunies, selon l’exécutif, au Havre (Seine-Maritime) et à Charleville-Mézières (Ardennes), où le gouvernement – en « bonne intelligence » avec les élus en place, selon M. Véran – a lancé des campagnes de dépistage massif, lundi 14 décembre, avant Roubaix (Nord) et Saint-Etienne (Loire), en janvier. L’exécutif a ainsi suivi l’une des recommandations du conseil scientifique, qui préconise la mise en place « d’expérimentations ».
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Favorable à l’initiative, le maire du Havre, Edouard Philippe, appelle lui-même les Français à se faire tester avant les fêtes de Noël. « Il est important de savoir si on est porteur du virus et si on peut mettre en danger nos proches », a déclaré l’ancien premier ministre dans Le Journal du dimanche, le 13 décembre. Un message plus allant que M. Véran qui, lui, met en garde contre le risque d’« engorgement » des laboratoires ou des pharmacies, en cas d’afflux massifs. Avec le risque que les publics prioritaires n’aient plus de place. « On ne peut pas tester 20 millions de gens en deux jours ! », s’agace un proche d’Emmanuel Macron.
Le gouvernement accusé d’en faire trop peu
Dans l’opposition, on juge cet argument irrecevable, accusant le gouvernement d’en faire trop peu et de masquer ses défaillances par un discours relativisant l’utilité des tests. « Comme avec les masques, le gouvernement envoie un message contradictoire aux Français sur les tests pour cacher la pénurie », dénonce Damien Abad.
« Le gouvernement disait la même chose sur les masques : au début, il ne fallait pas en mettre car les gens allaient avoir une fausse protection ! Mais ce qu’il faut, c’est faire les deux : se tester très régulièrement et respecter les gestes barrières », estime Philippe Juvin, chef des urgences à l’hôpital européen Georges-Pompidou et maire LR de la Garenne-Colombes. A ses yeux, mettre en cause la fiabilité des tests serait un faux débat. « C’est mieux que rien ! Il vaut mieux un filet un peu large que pas de filet du tout », corrige-t-il, reprochant au gouvernement d’être « toujours en retard sur les tests depuis le début de la crise ».
La majorité, au contraire, voit dans l’attitude des élus LR un nouvel épisode d’instrumentalisation de la politique sanitaire par les oppositions. « C’est de la communication et de la politique politicienne », balaie le député La République en marche (LRM) de la Creuse Jean-Baptiste Moreau, qui rappelle que les tests antigéniques sont largement accessibles à tous les Français qui voudraient se faire dépister.
Sa collègue de l’Ain, Olga Givernet, qualifie quant à elle de « démagogique » l’initiative de M. Wauquiez. S’il reconnaît qu’il est « bien » de faire un test « pour protéger sa famille, pour protéger les gens qu’on est susceptible de croiser », le patron des députés MoDem, Patrick Mignola, réfute le fait que de grandes campagnes de tests soient une solution, citant en exemple la Slovaquie, qui après avoir voulu tester toute sa population, a dû se résoudre, vendredi, à annoncer un confinement.
D’autres, dans la majorité, s’inquiètent toutefois d’un manque de dynamique de l’exécutif en la matière. Olivier Becht, président du groupe Agir à l’Assemblée, a ainsi relevé un « point d’inquiétude » sur la stratégie de dépistage, lors d’une rencontre, le 8 décembre, avec MM. Castex et Véran. M. Becht voit « une vraie volonté d’avancer sur l’accompagnement » des malades pour qu’ils restent chez eux. « Mais sur le dépistage massif, on n’y est pas encore », regrette-t-il.
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Au-delà du gouvernement, les médecins sont, eux aussi, nombreux à mettre en garde contre l’idée d’une solution miracle. Cela n’empêchera pas une probable ruée sur les tests avant Noël. Mercredi, la direction générale de la santé a recommandé aux pharmaciens de faire des stocks de tests antigéniques, « afin de répondre à la forte demande à venir ». Selon de récents sondages, entre un quart et un tiers des Français envisagent de se faire dépister avant de passer les fêtes en famille.Notre sélection d’articles sur le coronavirus
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