L ’outil Agribalyse, développé par l’Ademe et l’Inrae favoriserait l’agriculture intensive

Une base de données destinée aux professionnels de l’alimentation accusée de pénaliser les systèmes agricoles extensifs

L’Institut de l’agriculture biologique dénonce des incohérences dans l’outil Agribalyse, développé par l’Ademe et l’Inrae, et considère sa diffusion prématurée. 

Par Mathilde GérardPublié le 14 décembre 2020 à 10h33 – Mis à jour le 14 décembre 2020 à 14h07 

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Comment mesurer et informer sur les impacts environnementaux de l’alimentation ? Derrière cette question se niche une controverse qui divise les scientifiques. Fin septembre, l’Ademe, l’agence de la transition écologique, en partenariat avec l’Inrae (Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), rendait publique la nouvelle version de son outil Agribalyse, une vaste base de données qui fournit une analyse environnementale de 2 500 produits alimentaires prêts à consommer (comme des yaourts ou pizzas), mais aussi de 500 produits agricoles bruts (œufs, laits, viandes, blés…).

Un outil accessible en open data, destiné aux exploitants pour améliorer les pratiques à la ferme, et aux industriels et à la restauration collective pour élaborer des recettes et menus. A l’avenir, il servira aussi de socle à un affichage d’écoscore sur les emballages de produits, comme prévu par la loi sur l’économie circulaire du 10 février 2020.

Mais, selon certains scientifiques, cet outil comporte des biais importants. Vendredi 11 décembre, l’Institut de l’agriculture et de l’alimentation biologiques (ITAB, un organe de recherche membre des instituts techniques agricoles) a notamment envoyé une note technique de 52 pages à l’Ademe et à l’Inrae qui signale des incohérences dans la base de données des 500 matières premières agricoles. En s’appuyant sur le logiciel d’Agribalyse, l’ITAB a fait le calcul : les systèmes de production extensifs sont systématiquement défavorisés. Les œufs de poules élevées en plein air sont moins bien notés que les œufs de poules élevées en cages, idem pour les poulets, les porcs, les pommes bio…

« Biais méthodologiques »

Le 9 novembre, plusieurs fédérations bio avaient écrit aux ministres de l’agriculture et de l’environnement, Julien Denormandie et Barbara Pompili, pour dénoncer « des résultats aberrants », des « biais méthodologiques » et demander la suspension « au plus vite » de la base de données. L’interprofession du bétail et des viandes, Interbev, regrette également que l’approche d’Agribalyse « favorise mécaniquement les systèmes de production intensifs ».

Au cœur de cette controverse se trouve la méthodologie d’analyse de cycle de vie (ACV), une approche complexe, normée au niveau international, qui vise notamment à rendre compte d’un ensemble d’impacts environnementaux d’un produit à ses différentes étapes de production. « L’ACV reste une méthode incontournable, car elle permet de calculer toutes les émissions du champ à l’assiette. En complémentarité avec d’autres approches, elle contribue à améliorer la performance environnementale des filières »,défend Jérôme Mousset, chef de service à l’Ademe. « Les ACV sont valables pour renseigner sur des produits industriels mais, quand on est dans le domaine du vivant, comme l’agriculture, c’est une méthodologie qui présente beaucoup d’angles morts »,nuance Sabine Bonnot, administratrice de l’ITAB.

Les principaux reproches concernent l’absence de prise en compte des impacts sur la biodiversité de modes de production très productivistes, et des conséquences d’un usage intensif d’intrants chimiques. Autre critique : l’ACV ne prend en compte que les impacts négatifs, et pas les externalités positives de certains systèmes, comme le stockage de carbone, la qualité des sols, la protection des ressources en eau ou encore le bien-être animal.

« Souci de cohérence »

Sur le site d’Agribalyse, l’Ademe et l’Inrae précisent bien que l’outil ne rend pas compte à lui seul de l’ensemble des critères environnementaux et ne doit pas être utilisé pour comparer des systèmes bio à des systèmes conventionnels. Mais ces précautions sont-elles suffisantes au vu des utilisations déjà en cours de la base de données ? La filière d’élevage conventionnel « Bleu-blanc-cœur », dont le cahier des charges concerne essentiellement la nutrition des animaux, met en avant dans sa communication ses bons résultats Agribalyse.

« Selon nous, l’outil Agribalyse ne permet pas d’améliorer les pratiques au champ, argue Sabine Bonnot. Il disqualifie les systèmes herbagers, extensifs ou bio, ce qui pose un souci de pertinence et de cohérence avec les politiques publiques au service de la transition agricole. Nous pensons qu’il y a des dangers à laisser la base de données des 500 produits agricoles en circulation. »

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Pour Hayo van der Werf, chercheur à l’Inrae, participant au programme Agribalyse et auteur de plusieurs publications sur les limites des indicateurs ACV, « tout est question de voir le verre à moitié plein ou à moitié vide. Nous, on a la conviction qu’Agribalyse permet déjà de faire des analyses intéressantes et on va le compléter pour rendre les données plus robustes ».

L’économiste de l’Inrae Louis-Georges Soler incite également à distinguer les données de leurs usages. « Au vu des usages potentiels, faut-il mettre un embargo sur ces données ? Nous ne le croyons pas, insiste-t-il. Notre rôle est d’être le plus fiable possible dans la production de données, en mettant en avant leurs limites et les précautions à retenir pour leur usage. »

Programmes expérimentaux

L’étape d’après sera l’information au consommateur à travers le projet d’affichage environnemental. Sept programmes expérimentaux sont sur le point d’être lancés dans les prochains mois par des opérateurs privés, dont un premier bilan sera tiré mi-2021. L’application Yuka devrait prochainement intégrer un score environnemental qui s’appuiera en partie sur Agribalyse et sera complété par « un système de bonus-malus afin de capter d’autres enjeux environnementaux », précise-t-on chez Yuka, en ajoutant que seule la base de données des produits alimentaires transformés sera exploitée, pas celle des produits agricoles bruts.

Pour les critiques du modèle Agribalyse, le calendrier prévu pour l’affichage au consommateur est trop serré pour permettre d’améliorer substantiellement les indicateurs. « On a l’impression d’un outil d’une précision extrême sur certains indicateurs, mais au détriment de la pertinence globale. Or, à terme, Agribalyse servira de socle pour influencer aussi les actes d’achat. Il faut donc repartir de la vision d’ensemble pour bâtir un écoscore qui fasse sens », plaide Sabine Bonnot.

Un constat que partage Cécile Claveirole, secrétaire nationale de l’ONG France Nature Environnement : « On fait confiance aux ingénieurs de l’Ademe, ainsi qu’à ceux de l’ITAB. Tous veulent aller dans le bon sens. Mais il faut se mettre d’accord sur les indicateurs. L’objectif final, c’est que le consommateur soit bien informé et que cette information soit au service d’une agriculture qui favorise le climat et la biodiversité. »

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Mathilde Gérard

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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