Covid-19 : la stratégie suédoise remise en cause
Alors que le royaume fait face à une seconde vague particulièrement violente, la commission d’enquête, nommée par le gouvernement, critique la stratégie, fatale aux personnes âgées.
Par Anne-Françoise Hivert(Malmö, Suède, correspondante régionale)Publié hier à 05h51, mis à jour hier à 16h05
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L’interview avec le roi sera diffusée le 21 décembre. Mais jeudi, les médias du royaume rapportaient déjà les mots de Carl XVI Gustaf à propos de la pandémie : « J’estime que nous avons échoué. » Deux jours plus tôt, la commission « corona », nommée par le gouvernement pour évaluer la gestion de la crise sanitaire dans le royaume, avait livré ses premières conclusions. Verdict : « La stratégie consistant à protéger les plus âgés a échoué », estiment les huit experts désignés en juin.
C’était pourtant l’objectif principal, fixé par les autorités sanitaires et le gouvernement au printemps, en plus d’éviter la saturation des services hospitaliers. La Suède s’était alors illustrée sur la scène internationale, en misant sur les recommandations, plutôt que le confinement, s’autorisant un certain niveau de circulation du virus au sein de la société, jugé préférable, pour les hôpitaux, à condition que les plus vulnérables soient protégés.
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Or, si la commission liste les innombrables dysfonctionnements structurels, qui expliquent pourquoi 7 000 personnes de plus de 70 ans ont succombé au Covid-19 jusqu’à présent (sur 7 800 morts), les experts estiment aussi que « la propagation générale du virus dans la société » a été l’un des facteurs à l’origine de la mortalité élevée des personnes âgées.
Le gouvernement « principalement responsable »
Selon un rapport de l’Organisation de coopération et de développement économiques, publié le 19 novembre, il a fallu 58 jours au royaume scandinave, au printemps, pour faire passer le nombre R de reproduction des cas en dessous de 1, soit un record en Europe où la moyenne était de 34 jours.
Le 24 novembre, l’inspection des services médicaux et sociaux (IVO) avait déjà épinglé les régions, chargées de la santé, pour leur gestion catastrophique de la pandémie dans les Ehpad. La commission considère, pour sa part, que le gouvernement dirigé par le social-démocrate Stefan Löfven est « principalement responsable » de la situation.
Toutefois, la Folkhälsomyndigheten (l’agence de la santé publique) en prend aussi pour son grade. La commission constate que, « même si les scientifiques savaient que les personnes asymptomatiques pouvaient contaminer, l’information n’a pas été communiquée par l’agence, ni prise en compte dans les services de soin aux personnes âgées ».
Depuis quelques semaines, la presse du royaume fait état de tensions entre le gouvernement et l’agence – plus précisément, son chef épidémiologiste, Anders Tegnell, architecte de la stratégie suédoise. Il lui est reproché d’avoir sous-estimé le risque d’une seconde vague. Jusqu’à la mi-octobre, M. Tegnell semblait convaincu qu’une certaine immunité de la population et les recommandations suffiraient à épargner le pays.
La Suède totalisait alors 105 000 contaminations et 5 900 décès. Le taux d’incidence était inférieur à 100 cas pour 100 000 habitants. Deux mois plus tard, près de 250 000 personnes supplémentaires ont été testées positives et 1 900 sont mortes. Le 16 décembre, le taux d’incidence est passé à 739 cas pour 100 000 habitants (contre 236 pour la France), soit le cinquième le plus élevé d’Europe, selon le Centre européen de contrôle et de prévention des maladies (ECDC).
Une pression « historiquement élevée »
Quasiment partout dans le royaume, le nombre des hospitalisations dépasse désormais les chiffres enregistrés au printemps. A Stockholm, le directeur régional de la santé, Björn Eriksson, évoquant une pression « historiquement élevée », s’est résigné, mardi 15 décembre, à annoncer le report de tous les soins programmés jusqu’à fin janvier. La semaine précédente, l’hôpital Karolinska avait déjà décidé d’annuler les opérations pédiatriques non urgentes.
Le problème n’est pas de trouver des lits ou des équipements, mais du personnel. Il en manquait déjà avant la pandémie. La situation s’est aggravée depuis.« Certains sont malades, d’autres ont démissionné, surtout des infirmières, qui ne supportaient plus les conditions de travail », explique Johan Styrud, médecin chef à l’hôpital de Danderyd. Il préside le syndicat des médecins de la région de Stockholm et s’inquiète déjà de l’après : « Plus de 100 000 opérations ont été annulées dans tout le pays », rappelle-t-il.
Au printemps, l’agence de la santé publique avait pourtant affirmé que la Suède éviterait ce genre de situation, grâce à sa stratégie « plus durable ». Johan Styrud est désabusé, après avoir espéré le succès de l’approche suédoise : « Il suffit de voir le nombre de morts pour comprendre que la stratégie est un échec. Le prix à payer est bien trop élevé. Nous aurions dû imposer des restrictions bien plus sévères dés le début et fermer le pays, comme la Finlande, le Danemark ou la Norvège l’ont fait. Tous ceux qui travaillent dans la santé s’en rendent compte. »
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Ces dernières semaines, la Suède a serré la vis. Si le port du masque n’est toujours pas recommandé, les rassemblements publics de plus de huit personnes ont été interdits. Bars et restaurants ferment à 22 h 30 et les lycées sont repassés à l’enseignement à distance.
Le 14 décembre, un SMS a été envoyé à 12 millions de Suédois, pour rappeler que les recommandations avaient « durci » et devaient être considérées « comme des obligations ». Toutefois, la circulation du virus ne ralentit pas. Au contraire : en Scanie, dans le sud de la Suède, 25 % des personnes testées la semaine dernière étaient positives.
A droite, les critiques montent contre le gouvernement, accusé de ne pas en faire assez. Le 9 décembre, la ministre des affaires sociales, Lena Hallengren, a annoncé qu’un projet de loi « pandémie » avait été transmis au Parlement. S’il est adopté, la loi entrera en vigueur le 15 mars 2021, pour un an, et permettra, enfin, au gouvernement, de limiter la liberté de mouvement des Suédois et d’imposer des mesures de confinement, comme la fermeture des bars, des restaurants et des magasins non essentiels, impossibles jusqu’à présent.
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Anne-Françoise Hivert(Malmö, Suède, correspondante régionale)