L’historien de la médecine et des sciences Gaëtan Thomasrelatiovise l’opposition aux vaccins en France

« Il faut relativiser le discours catastrophiste sur l’opposition aux vaccins »

L’historien de la médecine et des sciences Gaëtan Thomas insiste sur les taux de vaccination, notamment des enfants, particulièrement élevés en France : plus de 90 % pour la plupart des vaccins. 

Propos recueillis par Nathaniel HerzbergPublié aujourd’hui à 10h09  

https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/12/10/il-faut-relativiser-le-discours-catastrophiste-sur-l-opposition-aux-vaccins_6062871_3244.html

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Gaëtan Thomas, historien de la médecine et des sciences, à Paris, en 2020.
Gaëtan Thomas, historien de la médecine et des sciences, à Paris, en 2020. Rattanamol Singh Johal

Gaëtan Thomas est historien de la médecine et des sciences, postdoctorant à Sciences Po Paris (Centre de sociologie des organisations, chaire « santé », Médialab). Il a étudié l’histoire de la vaccination et de l’épidémiologie des maladies infectieuses au XXe siècle en France, dans l’espace colonial et postcolonial.

Les derniers sondages semblent indiquer qu’une majorité de Français n’ont pas l’intention de se faire vacciner contre le Covid-19. Vous avez étudié l’histoire de la vaccination depuis l’après-guerre. Cette hostilité des Français est-elle ancienne ?

L’idée qui voudrait que la vaccination est très controversée en France est à relativiser. En France, entre la seconde guerre mondiale et la crise de la vaccination contre l’hépatite B dans les années 1990, il n’y a pas eu de controverse majeure. Longtemps on n’a pas parlé de la vaccination en France. Même depuis les années 1990, ce débat reste limité. Le vaccin contre 
le HPV [papillomavirus humains] introduit à la fin des années 2000, dont les taux ne sont pas à la hauteur des attentes des responsables sanitaires, n’a pas fait pas l’objet de beaucoup de débats.

Il importe ensuite de discerner la réalité de la couverture vaccinale des opinions sur le sujet. Malgré tout ce que l’on entend, les taux de vaccination, en particulier ceux des enfants – le cœur du dispositif vaccinal –, restent élevés : supérieurs à 90 % pour la plupart des vaccins. Par ailleurs, si l’on se place dans le temps long, quelles sont les interventions médicales qui ont plus de deux cents ans et qui restent vivaces, et même s’étoffent ? Je n’en connais pas beaucoup.

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Jusqu’aux années 1990, n’existait-il aucune opposition à la vaccination ?

Si, il y avait un groupe organisé, la Ligue nationale pour la liberté des vaccinations, créée en 1954, porté par le charisme de son président, Fernand Delarue. Mais il n’a jamais rassemblé beaucoup de militants et il a remporté une seule et unique victoire quand, à la suite de plusieurs procès, Simone Veil a créé, en 1978, la commission d’indemnisation à l’amiable des accidents vaccinaux. Son combat contre l’obligation n’a pas abouti. D’autant que les responsables sanitaires, dès les années 1960, avaient bien compris que le droit ne pouvait pas tout : qu’il fallait trouver des mécanismes qui permettent de normaliser la vaccination sans passer par les outils de la contrainte légale. Par exemple, promouvoir les vaccins combinés, ou produire un calendrier vaccinal rationnel qui associe différentes injections lors de la même séance de visite médicale. Ou encore rassembler les injections dans les premiers mois de l’enfance, à un moment de grande médicalisation.Lire le décryptage : Comment fonctionnent les futurs vaccins

Qui a conduit cette normalisation ?

On pense que c’est l’Etat. Mais non : ce sont quelques médecins qui ont défini des modalités concrètes et trouvé des dispositifs pour fluidifier et normaliser la vaccination. Un dispositif qui soit le moins contraignant possible, le plus simple, et qui permette aussi qu’on en parle le moins possible.

Le poids de l’héritage de Louis Pasteur…

Pas du tout. On voit la France comme le pays de Pasteur. Mais depuis la seconde guerre mondiale, les nouveaux vaccins viennent de moins en moins de l’Institut Pasteur, qui s’est plutôt tourné vers la biologie moléculaire et d’autres formes de pratiques scientifiques. Il y avait en plus cette idée très forte, et très fausse, de la fin des maladies infectieuses. Donc travailler sur les vaccins n’était pas très porteur pour un grand organisme de recherche. L’innovation vaccinale a été prise en charge par d’autres institutions, notamment l’industrie pharmaceutique, et les questions de santé publique par un acteur oublié, le Centre international de l’enfance, fondé en 1949 par le pédiatre Robert Debré. Si l’on cherche une grande figure de la vaccination moderne en France, c’est plutôt Debré que Pasteur, le pédiatre plus que le chercheur. Pour Debré et son cercle, l’enjeu était de parvenir à administrer tous les vaccins disponibles, éviter l’embouteillage, unifier l’intervention, s’assurer la coopération des médecins.

Les citoyens étaient-ils associés à l’élaboration de cette politique ?

Depuis les années 1970 et notamment le programme international de l’OMS, les responsables de santé publique s’emploient à nier le caractère vertical de la vaccination. Or, c’est évidement une intervention verticale. Il y a rarement un désir intrinsèque d’être vacciné. Il faut prêcher l’évangile, comme l’a dit D. A Henderson, le responsable du programme mondial d’éradication de la variole. En France, la vaccination est venue d’en haut et s’est appuyée sur l’autorité des médecins et le pouvoir mandarinal, dont Robert Debré – par ailleurs le père du premier ministre du général de Gaulle – était la plus belle incarnation. A ma connaissance, les citoyens n’y ont jamais été associés, si l’on excepte peut-être la concertation vaccinale de 2016. Il faut dire qu’il n’y avait aucun questionnement social autour de la vaccination. Créé en 1986, le comité technique des vaccinations s’est aperçu, en 1994, qu’il était censé rédiger un rapport annuel public. Tout cela a très bien tenu jusqu’à la fin des années 1990.

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Qu’est-ce qui a changé ?

En 1994 a été mise en place en France une campagne de vaccination contre l’hépatite B dans les collèges. Elle venait répondre à l’échec de la stratégie développée dans la décennie précédente, centrée sur le personnel de santé et les populations à risque. La prévalence de la maladie avait continué à monter. L’OMS a donc recommandé une vaccination universelle. Pour la justifier en France, où l’on manquait de données, il y a eu une exagération de la menace, qui a fini par se voir. En changeant d’échelle, on a aussi vu apparaître chez des adolescents des effets secondaires légers mais aussi des suspicions de déclenchement de scléroses en plaques chez les adultes. Et la machine s’est emballée. L’Etat y a répondu de façon totalement contradictoire, en indemnisant des présumées victimes tout en affirmant, avec les épidémiologistes, qu’il n’y avait aucune relation de causalité entre le vaccin et cette maladie. La campagne dans les collèges a été brusquement arrêtée. Cependant, ce vaccin est resté intégré au calendrier vaccinal et les taux de vaccination n’ont cessé d’augmenter depuis. Mais cela a créé une véritable blessure dans le monde de la vaccination, qui considère que l’on a laissé se développer une position irrationnelle.

Question n°1 : La justice européenne a-t-elle reconnu le lien entre sclérose en plaques et vaccination contre l’hépatite B ?

Un élément rationnel, en revanche, était son prix, très élevé…

Oui. Et c’est essentiel. Quand on parle du manque de confiance envers la vaccination, on s’intéresse toujours aux individus, à la montée de l’irrationnel, au complotisme. Mais on ne regarde pas le reste de la chaîne. Et oui, le vaccin contre l’hépatite B était très cher quand il a été introduit environ 50 euros en France, 100 dollars aux Etats-Unis, ce sont des ordres de grandeur que l’on peut comparer à l’estimation proposée en 1983 par l’OMS de 5 à 15 dollars pour vacciner un enfant contre six pathologies prioritaires. Les vaccins étaient bien remboursés en France mais ça posait la question de leur coût social. Tout cela correspondait à des changements du paysage industriel, une multiplication d’acteurs, une fragmentation de la propriété intellectuelle, un développement du marketing, qui ont fait exploser le prix des vaccins. Ce phénomène a touché tous les médicaments. Mais avec les vaccins, il frappait l’intervention la moins chère du champ médical. Cela a fait clairement émerger la suspicion.

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Pourquoi le prix est-il essentiel ?

On croit que la vaccination n’a connu le succès que grâce à son efficacité et son innocuité. Mais d’autres qualités y ont fortement contribué : la simplicité du dispositif – la maîtrise du calendrier, le rassemblement des doses et des injections – et un coût bas et contrôlé. Le calcul coût-bénéfice, largement bénéficiaire, a été un argument politique majeur. Mais ce calcul a été détourné et sert aujourd’hui aux industriels pour justifier des prix les plus élevés possible.

La gratuité annoncée de la vaccination contre le Covid-19 peut-elle éviter la controverse ?

Il est important que le vaccin soit gratuit pour les individus mais, dans les années 1990, l’argument de l’investissement massif de l’Etat a été retourné contre la vaccination. On peut s’attendre à ce que cela continue. Les producteurs de vaccins prétendent qu’ils perdent de l’argent. Certains en perdront peut-être. Mais si tant d’acteurs veulent produire ce vaccin, c’est qu’il y a aussi des enjeux financiers.

Les pays occidentaux sont accusés de vouloir capter l’essentiel des doses de vaccin. L’histoire invite-t-elle à s’en inquiéter ?

La vaccination connaît des mouvements contradictoires depuis les années 1970 : d’une part l’internationalisation des vaccins, d’autre part la captation des innovations par les pays producteurs, même s’il leur arrive de les tester dans les pays du Sud. Au tournant des années 1980, alors que se déployait la grande campagne mondiale de l’OMS visant à généraliser six 
vaccinations de l’enfance, le vaccin contre l’hépatite B est devenu un cas d’école de discrimination. Le vaccin français, testé à Niakhar, au Sénégal, n’a pas été mis à la disposition de la population sénégalaise, du fait de son coût, sur lequel ne voulaient pas transiger les industriels. Aujourd’hui, on retrouve ces mouvements contraires : une course des pays occidentaux pour se garantir des doses de vaccin et un mouvement international compensatoire avec l’initiative Covax, l’action de l’OMS, de la Fondation Gates et de la CEPI, qui vise à permettre l’accès aux pays pauvres, sans doute dans un second temps.

Quelles leçons l’histoire peut-elle nous apporter ?

Je ne crois pas qu’on puisse tirer de l’histoire des leçons univoques. Elle n’est pas là pour proposer un discours moralisateur et normé sur ce qui doit advenir. D’autant que personne n’apprend ses leçons, la première partie de la crise, et l’incapacité à tirer profit du passé, l’a montré. Elle devrait nous inviter en revanche à mieux regarder le présent. Adopter un regard symétrique sur la soi-disant crise actuelle, interroger le changement des perceptions – le rejet, le complotisme – mais aussi les changements du dispositif vaccinal lui-même – le prix, la baisse de l’autorité médicale, les conditions d’accès à la médecine. Et relativiser peut-être le discours catastrophiste sur l’opposition aux vaccins : il s’appuie sur des sondages d’opinion. On sait ce que valent parfois les sondages politiques. Ceux qui s’affolent devraient d’abord regarder le niveau réel de la vaccination en France, qui reste élevé. Le passage de trois à onze vaccins obligatoires, après les débats qu’il a occasionnés, s’est déroulé sans accroc. Il faut donc se tranquilliser. Car si l’histoire montre quelque chose, c’est que la vaccination, moins on la dramatise, mieux ça marche.Notre sélection d’articles sur le coronavirus

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Nathaniel Herzberg

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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