« Souvent, la recherche est mue par le seul désir de connaître et de faire connaître, cela ne signifie pas pour autant qu’elle soit inutile »
TRIBUNE
Elina Lemaire enseignante chercheuse en droit public
Le projet de loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR) a été discuté dans l’indifférence de l’opinion, note dans une tribune au « Monde » l’enseignante-chercheuse en droit public Elina Lemaire, qui l’explique par une méconnaissance du rôle que joue l’université dans la société.
Publié hier à 01h23, mis à jour hier à 05h59
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Le projet de loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR) a été définitivement adopté par le Parlement le 20 novembre. Il a donné lieu à une mobilisation importante des universitaires (principalement en sciences humaines et sociales, davantage affectées par le changement de paradigme en matière de subvention de la recherche publique) ; mais il a été discuté devant le Parlement dans l’indifférence générale de l’opinion publique – qui, entre la crise sanitaire, la crise économique, le recul massif des libertés et les dysfonctionnements institutionnels ne manque certes pas de sujets de préoccupation graves.
Toutefois, il nous semble que l’indifférence des Français à l’égard de l’université et de son devenir ne s’explique pas par ce seul contexte. Elle émane également d’une profonde méconnaissance de l’institution, de son rôle et de ses missions. Concurrencée par des formations pratiques courtes (comme les BTS) et les grandes écoles (toutes sélectives), l’université apparaît aujourd’hui, aux yeux du plus grand nombre, comme une grande machine à produire l’échec massif de nos jeunes. Pourquoi, dans ces circonstances, s’intéresser à son sort ?
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Contrairement à ce que l’on pourrait intuitivement penser, l’université est avant tout un lieu de réflexion désintéressée. Un lieu où des chercheurs (les personnels de l’université sont « enseignants-chercheurs ») font de la recherche. S’il est aisé pour à peu près tout le monde de concevoir ce que peut signifier la recherche en médecine, en astronomie, en biologie cellulaire ou en archéologie, c’est peut-être moins le cas pour certaines disciplines des sciences humaines et sociales.
Penser et faire
La question est lancinante : que cherchent les universitaires linguistes, philosophes, sociologues ou juristes ? Et, surtout – car il y a toujours, dans cette question, une arrière-pensée utilitaire –, que trouvent-ils ? Autrement dit, à quoi sert cette recherche et pourquoi l’argent public devrait-il la financer ? Les considérations utilitaires sont absolument étrangères à l’université : souvent, la recherche est mue par le seul désir de connaître et de faire connaître. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle soit inutile.
Prenons un exemple dans un domaine que nous connaissons : celui de la recherche en droit public. L’état d’urgence, que chacun d’entre nous ne connaît que trop bien, peut constituer l’un des objets de recherche des universitaires juristes. Pour le connaître, et surtout le comprendre, il ne suffit pas de lire les textes juridiques, ce qui est à la portée de tout le monde. Encore faut-il pouvoir comprendre ces textes, ce qui exige la plupart du temps une expertise spécifique.
De telles recherches sur l’état d’urgence permettent notamment de porter un regard (éventuellement critique) sur l’action politique afin d’inspirer de bonnes pratiques institutionnelles et administratives, d’orienter les décisions des juges appelés à trancher les litiges dont ils seront saisis, peut-être même de faire évoluer la législation. Tous les juristes, universitaires ou praticiens, savent que penser le droit, c’est aussi très largement contribuer à le faire.
Chercher sans toujours trouver
Faut-il le rappeler ? Les résultats de la recherche, quel que soit le champ disciplinaire concerné, sont très rarement définitifs : les connaissances scientifiques évoluent en permanence grâce aux efforts sans cesse renouvelés de la recherche et des chercheurs. Considérer par exemple que la recherche sur l’Antiquité grecque est épuisée parce qu’il n’y aurait « plus rien à trouver » serait une ineptie : chaque nouveau regard porté sur un objet scientifique (un texte d’Aristote, une mosaïque antique) fournit l’occasion d’enrichir ou de modifier nos connaissances actuelles afin de mieux comprendre ce que nous sommes et le monde dans lequel nous vivons. Qui pourrait prétendre qu’il s’agit là de choses « inutiles » ?
Les universitaires cherchent, mais ils ne trouvent pas toujours. Il y a des questions insolubles, il y a des sujets épuisés. Mais, cela, ils ne peuvent le savoir qu’après avoir cherché, parfois pendant des mois, parfois pendant des années. La recherche prend du temps. Ses résultats sont rarement spectaculaires ; ils ne font pas les titres des grands journaux. Cela ne signifie pas qu’ils sont insignifiants.
Un enseignement pointu
Lieu de réflexion et de recherche, l’université est ensuite un lieu de formation (et donc d’apprentissage). Les universitaires sont aussi des enseignants. En vérité, l’enseignement n’occupe qu’une faible part de leur temps de travail, qui est principalement consacré à la recherche. Les deux domaines sont malgré tout indissociablement liés : les recherches du chercheur-enseignant nourrissent les enseignements de l’enseignant-chercheur.
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L’université est ce lieu où les « savoirs », toujours fragiles, sans cesse enrichis, parfois remis en cause par les résultats de la recherche, sont communiqués aux étudiants. Ces derniers ont accès – gratuitement, en France – à un enseignement pointu délivré par des spécialistes de chaque discipline.
On reproche régulièrement à l’université de délivrer des diplômes qui ne permettent pas immédiatement une bonne insertion professionnelle. Le constat est fondé. Mais l’accusation est injuste. D’une part, en raison du manque cruel de moyens auquel l’université est confrontée depuis plusieurs décennies. D’autre part parce que si, assurément, elle y contribue, l’insertion professionnelle des étudiants n’est pas la vocation première de l’université qui est, avant tout, « le lieu où une chance est donnée à des hommes [et des femmes] de devenir qui ils sont vraiment », écrit Simon Leys. Elle mérite qu’on s’intéresse à son sort.
Elina Lemaire est constitutionnaliste et maître de conférences habilitée à diriger des recherches en droit public à l’université de Bourgogne-Franche-Comté, membre du conseil de rédaction de la revue Jus Politicum. Revue de droit politique et membre de l’Observatoire de l’éthique publique.
Elina Lemaire(Enseignante-chercheuse en droit public)