La loi de programmation de la recherche, dénoncée avec force pour les risques qu’elle fait peser sur les libertés académiques, l’autonomie de la recherche et la sécurité de l’emploi scientifique.

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« La recherche n’échappe pas à la dérive liberticide du gouvernement »

CHRONIQUE

Stéphane Foucart

Dans sa chronique, Stéphane Foucart, journaliste au « Monde », revient sur la loi de programmation de la recherche, dénoncée avec force pour les risques qu’elle fait peser sur les libertés académiques, l’autonomie de la recherche et la sécurité de l’emploi scientifique.

Publié le 21 novembre 2020 à 11h10 – Mis à jour le 22 novembre 2020 à 13h45    Temps de Lecture 4 min. 

Chronique. L’action du gouvernement est marquée par une dérive liberticide qui inquiète jusque dans les rangs de la majorité. Cette érosion des libertés, sans doute inédite en France à l’échelle des dernières décennies, va au-delà de quelques dispositions controversées du projet de loi dite « sécurité globale », examiné ces jours-ci par les députés, et sur lequel l’attention médiatique est focalisée.

De fait, il est surprenant que le gouvernement d’un pays démocratique manifeste, dans un même élan législatif, la volonté d’interdire de facto la diffusion d’images des forces de l’ordre par les journalistes et les particuliers, et celle de permettre la surveillance de la population par des drones, dans une étourdissante variété de situations (le recours à la reconnaissance faciale n’étant à ce stade pas exclu).

La recherche n’échappe pas à cette dérive liberticide. Adoptée par le Sénat le 20 novembre, la loi de programmation de la recherche (LPR) est dénoncée avec force pour les risques qu’elle fait peser sur les libertés académiques, l’autonomie de la recherche et la sécurité de l’emploi scientifique.

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Sans ce trépied – qui semble acquis depuis l’après-guerre, mais qui est en réalité sans cesse fragilisé –, nous ne saurions pas aujourd’hui que le changement climatique est une réalité, qu’il est causé par nos activités et qu’il représente un danger existentiel pour les sociétés humaines. Nous ne saurions pas non plus que l’intensification agricole est un facteur majeur d’érosion de la biodiversité et que, là encore, c’est un grave péril auquel nous faisons face.

Les exemples ne manquent pas. Plus que tout autre domaine de recherche et parce qu’elles s’affrontent souvent à des intérêts économiques puissants, les sciences de l’environnement tiennent à l’indépendance, à la liberté d’action et de parole du monde savant.

Précarisation grandissante

D’abord, la LPR pénalise de manière extravagante d’éventuelles manifestations ou protestations étudiantes sur les campus (un an de prison et 7 500 euros d’amende) – des chahuts qui font partie intégrante, qu’on le veuille ou non, de la vie universitaire. Elle démantèle les attributions du Conseil national des universités (CNU), chargé de la qualification des candidats aux postes universitaires.

L’un des amendements adoptés par le Sénat, dans la nuit du 29 octobre, avec le soutien du gouvernement, entendait même circonscrire les libertés académiques aux « valeurs de la République », dont on sent bien qu’elles pourraient prendre bien plus vite qu’on ne le pense une tournure pénible. Après la bronca des chercheurs et de l’opposition, cette formule a néanmoins été abandonnée.

Syndicats, collectifs, mais aussi 23 sociétés savantes ont vivement protesté contre ces remises en cause de l’autonomie du champ scientifique. D’autant plus que cette autonomie est aussi mise à mal depuis deux décennies par la précarisation grandissante des métiers de la science. Une précarité dont la LPR prend d’ailleurs acte, en créant une notion que George Orwell n’aurait pas reniée, les « CDI de mission » — un contrat à durée indéterminée, dont la durée est néanmoins déterminée par celle du projet associé.A

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Ce n’est pas tout. Avec la baisse des crédits récurrents, les laboratoires voient leur activité de plus en plus suspendue à des projets qu’ils soumettent à des agences de financement – financements pour lesquels la compétition est âpre. Si âpre que s’y perd une part de la liberté des chercheurs d’investiguer telle ou telle question.

Cela a-t-il vraiment un effet tangible ? Voici un exemple. En mai 2019, au conseil d’administration de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), le représentant du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche a fait cette déclaration, à propos du programme prioritaire de recherche (PPR) sur les pesticides : « Les aspects santé humaine ne sont pas dans le PPR. Ce PPR n’est pas un objet entièrement à la main de quelques personnes – la direction générale de l’INRA ou le ministère en charge de la recherche, a-t-il expliqué. C’est le résultat d’une négociation entre le SGPI [le secrétariat général pour l’investissement, sous l’autorité du premier ministre], le ministère [de l’enseignement supérieur et de la recherche] et les porteurs d’enjeuxLe résultat de cette négociation est que le suivi épidémiologique de la santé humaine en lien avec l’exposition aux pesticides ne figure pas dans le PPR. »

Enjeu sanitaire et environnemental

Ces quelques lignes ne signifient pas que les chercheurs des organismes publics de recherche sont systématiquement empêchés de travailler sur des questions sensibles : c’est évidemment faux. Mais elles montrent qu’il y a là un sujet. Ne serait-ce que du fait qu’un représentant ministériel puisse affirmer publiquement, sans craindre l’opprobre, que le cadrage de certaines recherches a été « négocié » avec les « porteurs d’enjeux », industriels et/ou syndicats professionnels.

Lire notre éditorial : La loi sur la recherche scientifique, une occasion manquée

La préservation de l’autonomie du champ scientifique est donc aussi un enjeu sanitaire et environnemental. Et c’est d’autant plus important qu’à l’autre extrémité du spectre les libertés des militants environnementalistes ont déjà été fortement écornées. Depuis octobre 2019, la cellule de gendarmerie Demeter est chargée, selon la convention signée entre le ministère de l’intérieur et la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), « de la prévention et du suivi (…) des actions de nature idéologique » de militants de la cause animale ou anti-pesticides. Y compris lorsqu’il ne s’agit que « de simples actions symboliques de dénigrement du milieu agricole ». Ajoutés à tout le reste, ces mots, à l’heure où l’Elysée prétend faire de la liberté d’expression l’un de ses chevaux de bataille, sonnent de manière bien étrange.

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Stéphane Foucart

*Le projet de loi controversé de programmation de la recherche définitivement adopté par le Parlement

Bien que le projet soit confronté à la défiance accrue de la communauté universitaire et scientifique, le gouvernement salue « un investissement historique ». 

Publié le 20 novembre 2020 à 12h58 – Mis à jour le 20 novembre 2020 à 13h55  

https://www.lemonde.fr/sciences/article/2020/11/20/le-controverse-projet-de-loi-de-programmation-pour-la-recherche-definitivement-adopte-par-le-parlement_6060513_1650684.html

Temps de Lecture 3 min. 

Succédant au vote de l’Assemblée nationale, qui a adopté le texte mardi, le Sénat a voté l’adoption définitive du projet de loi de programmation de la recherche (LPR), vendredi 20 novembre. « Un investissement historique », selon le gouvernement, confronté à la défiance accrue de la communauté universitaire et scientifique.

Les sénateurs ont donné leur aval par 244 voix contre 95. Opposés au texte, les groupes de gauche ont l’intention de saisir le Conseil constitutionnel.

Ce texte, très attendu, avait été annoncé le 1er février 2019 par le premier ministre d’alors, Edouard Philippe, avant d’être mis entre parenthèses durant le premier pic pandémique, puis de resurgir en juin. Son objectif principal est de redonner des moyens à la recherche à la suite de constats sans appel sur la situation faisant craindre un décrochage et une perte d’attractivité : manque de financement des laboratoires, érosion des emplois, faibles rémunérations…

Mais le projet de loi reste critiqué par la communauté scientifique : elle doute de son efficacité face à la précarité des jeunes chercheurs et dénonce le renforcement du financement sur projets.

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Une « réforme en trompe-l’œil »

La ministre de la recherche, Frédérique Vidal, a de nouveau loué « des moyens inédits », grâce à cette hausse de 30 % du budget entre 2021 et 2030, passant de 15 milliards à 20 milliards d’euros par an. Le gouvernement promet l’injection par paliers de « 25 milliards » en dix ans, un calcul contesté par l’opposition, qui critique une durée de programmation « beaucoup trop longue », sans assurance sur les investissements futurs.

« La page de la dévitalisation de la recherche française est enfin tournée », a lancé Mme Vidal, en insistant sur la revalorisation des carrières ou le rôle complémentaire du « plan de relance », pour débloquer des fonds rapidement. « Le choc budgétaire que le monde de la recherche est en droit d’attendre n’est pas là », a estimé, de son côté, la rapporteuse des Républicains (LR) Laure Darcos.

Pour plus de garanties, les parlementaires ont inscrit dans le texte l’impact du plan de relance en faveur de l’Agence nationale de la recherche en 2021 et 2022, ainsi qu’une augmentation renforcée des financements de « base » des laboratoires, dès les premières années. Ce projet de loi n’en reste pas moins vivement critiqué au sein de la communauté universitaire.

Syndicats et chercheurs mobilisés fustigent une « réforme en trompe-l’œil », des financements, concentrés sur une recherche « sélective », par « projets », et une « attaque » du statut de fonctionnaire, en raison des nouvelles voies de recrutement de jeunes chercheurs.

Le texte prévoit des « parcours de titularisation » à l’américaine (tenure tracks), pour accéder à une titularisation au bout de six ans au maximum, ainsi que des « CDI de mission scientifique », censés remplacer les CDD à répétition, mais prenant fin avec le projet de recherche associé. Selon Frédérique Vidal, cela remplace des contrats courts et offre de la « visibilité ».

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Un « compromis » final « bâclé »

Au début de 2020, le texte avait provoqué un important mouvement de protestation, stoppé par le confinement de mars. Mise En sourdine pendant la crise sanitaire, la contestation s’est aiguisée au cours de ces dernières semaines à cause d’amendements controversés votés au Sénat.

Le premier, sur le « délit d’entrave », vise à pénaliser les intrusions de personnes extérieures dans les universités, si elles troublent la « tranquillité ou le bon ordre »de l’établissement. La gauche critique une mesure « liberticide ». Cela ne « vise en aucun cas à museler des voix discordantes », mais « au contraire à protéger le débat contradictoire contre les tentatives de censure ou les dégradations inadmissibles commanditées de l’extérieur », a argumenté Frédérique Vidal.

Le deuxième amendement minore le rôle du Conseil national des universités (CNU) dans le recrutement des enseignants-chercheurs : une expérimentation permettra aux universités de déroger à l’obligation de recruter une personne qualifiée par le CNU. La sénatrice socialiste Sylvie Robert et le communiste Pierre Ouzoulias ont critiqué une mesure « sans concertation préalable », en soulignant « l’émoi » et « l’extrême préoccupation » des universitaires.

Cela risque de favoriser les « mandarinats » et les « recrutements locaux », dénonce la professeure de droit Véronique Champeil-Desplats (Nanterre), opposée à la loi. Frédérique Vidal a promis une « phase de concertation » pour « rédiger le décret » sur le CNU. Et elle salue une « nouvelle étape dans la marche des établissements vers l’autonomie ».

Mardi, plusieurs centaines d’enseignants-chercheurs se sont rassemblés place de la Sorbonne, derrière des pancartes comme « université en danger » et « écran noir », en référence à une opération lancée sur les réseaux sociaux.

A l’Assemblée nationale, le député mathématicien et ex-La République en marche (LRM) Cédric Villani, qui a longtemps soutenu le texte et son « bon argent », a fini par voter contre mardi, déplorant un « compromis » final « bâclé, qui ne rend pas justice au travail effectué ». Certaines mesures font toutefois consensus, comme la promesse de garantir, dès septembre 2022, un paiement mensuel aux « vacataires », ces précaires qui subissent de réguliers retards dans le paiement de leurs heures.

Lire notre éditorial*** : La loi sur la recherche scientifique, une occasion manquée

Le Monde

**Les avancées en trompe-l’œil de la loi de programmation de la recherche, censée empêcher le décrochage de la France

Par  David Larousserie

Publié le 16 novembre 2020 à 18h30 – Mis à jour le 17 novembre 2020 à 16h15

https://www.lemonde.fr/sciences/article/2020/11/16/loi-de-programmation-de-la-recherche-des-avancees-en-trompe-l-il_6059962_1650684.html

FACTUEL

Le texte doit être voté mardi à l’Assemblée. Les moyens déployés sur dix ans se révèlent moindres que les chiffres ne le laissent penser.

Jean Castex à l’Assemblée nationale le 29 octobre.
Jean Castex à l’Assemblée nationale le 29 octobre. CHARLES PLATIAU / REUTERS

Mardi 17 novembre, l’Assemblée nationale vote le projet de loi de programmation pour la recherche (LPR), après être tombée d’accord avec le Sénat le 9 novembre sur une version commune. Ce texte, très attendu par la communauté scientifique, avait été annoncé le 1er février 2019 par le premier ministre Edouard Philippe, avant d’être mis entre parenthèses durant le premier pic pandémique, puis de resurgir en juin. Son objectif principal est de redonner des moyens à la recherche après avoir établi des constats sans appel sur la situation faisant craindre un décrochage et une perte d’attractivité : manque de financement des laboratoires, érosion des emplois, faibles rémunérations…

L’unanimité des constats n’a cependant pas déclenché l’unanimité en faveur de la LPR, qui a essuyé les critiques l’hiver dernier. De nombreuses instances collectives ont émis des doutes sur l’effort budgétaire réel, ou sur plusieurs dispositions touchant au métier, depuis des motions de laboratoire jusqu’aux principaux syndicats, ou au Conseil économique social et environnemental, en passant par un collectif de sociétés savantes.

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Seul le Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (Cneser), l’une des instances de consultation, s’est montré favorable, dans des conditions contestées par une partie de ses membres. Et au moment où tout semblait décidé, deux amendements ont réveillé les critiques. Synthèse des principaux changements.

Un effort budgétaire à relativiser

Cette loi de programmation fixe les évolutions budgétaires sur dix ans. En 2030, la partie « recherche » du ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation sera 5,8 milliards d’euros plus élevée qu’en 2020, soit 30 % de plus environ qu’aujourd’hui.

Cette augmentation peut sembler importante, mais elle a été relativisée par beaucoup de critiques. Le Sénat, en commission, a noté que compte tenu de l’inflation, ces presque 6 milliards ne seront en réalité qu’un milliard. Le collectif RogueESR, qui « rejette fermement la politique d’enseignement et de recherche menée par le gouvernement actuel »depuis 2017, a montré que la pente de progression entre 2021 et 2030 serait finalement la même que ces dernières années, moins de 500 millions d’euros par an, si l’on prend en totalité les trois programmes budgétaires concernés par cette loi (recherche spatiale, recherche pluridisciplinaire, recherche universitaire). Entre 2009 et 2020, la progression de cette enveloppe avait été d’un peu de moins de 5 milliards.

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Surtout, que ce soit les syndicats, les sociétés savantes, le premier groupe de travail réuni en amont de la LPR… toutes les estimations des besoins réalisées en amont de la loi pour corriger le décrochage tombaient sur au moins 1 milliard par an, soit le double de l’effort de la LPR.

A l’Assemblée nationale, la députée socialiste du Tarn-et-Garonne Valérie Rabault a également présenté un contre-budget de cet ordre. Elle a rappelé que l’évolution prévue par le gouvernement ne permettrait pas que les dépenses publiques en faveur de la recherche atteignent 1 % du produit intérieur brut (PIB), une cible qui fait consensus dans les pays développés.

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Pour corriger cette insuffisance, notamment sur les premières années, le ministère a sorti un joker avec le plan de relance et le quatrième programme d’investissements d’avenir, en discussion, et qui dégageraient 6,5 milliards d’euros pour l’ensemble du secteur (y compris donc l’enseignement supérieur et l’innovation).

Pas moins de deux smic

Une des rares destinations précises de ce budget a été planifiée le 12 octobre. Plusieurs syndicats ont signé un accord définissant une augmentation de 92 millions d’euros par an du montant des primes des enseignants-chercheurs, des chercheurs mais aussi des techniciens, ingénieurs… Soit, selon le ministère, l’équivalent dans sept ans d’un treizième mois au moins.Article réservé à nos abonnés 

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Selon une étude de la Commission européenne, en 2013, le salaire moyen d’entrée dans la carrière représentait 63 % de celui de la moyenne de l’Organisation de coopération et de développement économiques (en parité de pouvoir d’achat). En 1985, le salaire brut d’un maître de conférences en début de carrière représentait 2,25 smic contre 1,53 smic en 2018. Le ministère s’est engagé à ne plus recruter en dessous de 2 smic et augmentera de 30 % le montant des bourses de thèse du ministère, qui seront 20 % plus nombreuses.

L’écart est aussi très important avec le reste de la fonction publique avec un salaire net moyen, en 2016, de 3 600 euros pour les enseignants-chercheurs et chercheurs (considérés comme cadre A+ et qui représentent la moitié de ce corps) contre 5 900 euros pour les cadres d’inspection ou de contrôle et 6 550 euros pour des cadres de direction. Pour rattraper ces écarts, le groupe de travail préparatoire à la LPR estimait la dépense à 2,4 milliards d’euros par an. La LPR ferait donc le tiers de ce chemin au bout de sept ans.

Les sceptiques sur ces revalorisations ont aussi rappelé que ces primes compenseront en fait le gel du point d’indice de la fonction publique depuis plusieurs années. La sensibilité du sujet a conduit à des tensions syndicales au sein de la FSU : sa branche « recherche », le SNCS, voulait approuver l’accord, qui finalement n’a pas été signé par le syndicat.

L’Agence nationale de la recherche, guichet renforcé

Outre le décrochage des moyens et des salaires, un autre constat faisait consensus : le déséquilibre dans les laboratoires entre leurs deux principales sources de financement pour leur fonctionnement.

L’une, dite de base ou récurrente, correspond aux moyens attribués par les universités ou organismes de recherche sur leur budget (qui lui-même provient majoritairement de la subvention publique accordée) et qui baissent régulièrement (environ – 10 % sur dix ans pour le CNRS ou l’Inrae). La seconde, dite compétitive ou sur projet, est plus variable puisqu’elle est accordée sur concours, après appel à candidatures et examen par un jury. En France, l’Agence nationale de la recherche (ANR) en est le principal guichet depuis 2005. Le gouvernement prévoit une augmentation substantielle de ses moyens afin d’augmenter son taux de succès, tombé à environ 15 % (85 projets sur 100 sont éliminés), pour le rapprocher de 30 % avant 2030, qui est un taux standard pour des agences étrangères comparables.

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Le Monde

Le gouvernement a aussi prévu un « bonus » pour les organismes et les universités, derrière cette augmentation. A chaque projet remporté, un pourcentage est versé aux hébergeurs et aux gestionnaires de ce projet, qui viendra abonder directement leur budget. Ce mécanisme, dit de préciput, existe déjà mais sera doublé, apportant à terme quelque 450 millions d’euros supplémentaires à ses bénéficiaires, considérés comme un « crédit de base ». La loi a l’objectif d’augmenter en 2023 de 25 % ces crédits de base par rapport à 2020.A

 Lire aussi La bataille du préciput, élément important du financement de la recherche

Dans une lettre ouverte à la ministre de la recherche Frédérique Vidal, Patrick Lemaire, président de la Société française de biologie du développement, raille ce « tour de passe-passe sémantique » qui conduit à inventer le « financement récurrent sur projet ». Cette priorité à l’ANR a irrité également une partie de la communauté, qui depuis longtemps pointe les défauts de cette agence, accusée de lourdeur administrative, de privilégier le court terme ou de stériliser la prise de risque.

L’angle mort de l’emploi

Outre l’augmentation des crédits récurrents, un autre souhait était la résorption de la précarité, c’est-à-dire la multiplication de contrats de quelques mois à années avant d’obtenir un poste de maître de conférences ou de chercheur (à 34 ans en moyenne). En dix ans, le CNRS a perdu 3 000 emplois. En conséquence, plusieurs organisations représentatives estiment les besoins à 2 000 à 3 000 personnes par an pour compenser ces pertes et répondre aussi à de nouveaux besoins à l’université ou sur des plates-formes technologiques. Mais la future loi ne programme rien de plus que des plafonds d’emploi, c’est-à-dire des maximums, rarement atteints par les opérateurs, faute de moyens.

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Infographie Le Monde

Elle promet des embauches en plus grâce aux projets ANR et renvoie pour les postes permanents à des plans pluriannuels, opérateur par opérateur. En outre, elle crée deux types de « nouveaux contrats », les chaires juniors et les CDI de mission, apportant de la souplesse pour ses partisans, précarisant davantage pour ses détracteurs.

Deux décisions qui remettent le feu aux labos

Deux amendements, introduits au Sénat et confirmés par la commission mixte paritaire le 9 novembre, ont soulevé un vent de critiques du côté des universités. Le premier punit d’au moins un an de prison et 7 500 euros d’amende « le fait de pénétrer ou de se maintenir dans l’enceinte d’un établissement d’enseignement supérieur sans y être habilité ». Une disposition qui entraverait le droit de manifester.

Le second modifie la procédure de recrutement des maîtres de conférences et des professeurs en autorisant à déroger à l’étape dite de qualification, opérée par le Conseil national des universités (CNU), qui est une instance constituée d’élus et de nommés, organisée en sections disciplinaires, et qui valide les dossiers avant leur examen par des commissions. Il attribue aussi des promotions ou des congés sabbatiques.Lire aussi La loi sur la recherche scientifique, une occasion manquée

Si le CNU est régulièrement critiqué, la

méthode a scandalisé une partie des universitaires. Cette dérogation, en partie expérimentale, est en effet arrivée par un amendement nocturne, avec l’avis favorable du gouvernement, alors que ce dernier expliquait depuis des mois que la LPR n’y toucherait pas. Une phase de concertation pour préciser le dispositif devrait être ouverte. La conférence des présidents du CNU a appelé à la démission de la ministre de tutelle, Frédérique Vidal, en parlant « d’affront » et des appels à la grève ont été lancés.

Pêle-mêle

Pour la première fois, un texte de loi sur la recherche mentionne explicitement le respect des « principes et règles de l’intégrité », dans le but de lutter contre la fraude scientifique ; l’ANR devra consacrer au moins 1 % de son « budget d’intervention au partage de la culture scientifique ». Et désormais, « les titulaires de grade de docteur peuvent faire usage de ce titre dans tout emploi et toute circonstance ».David Larousserie

***La loi sur la recherche scientifique, une occasion manquée

ÉDITORIAL

Le Monde

Editorial.

En présentant des financements en trompe-l’œil et des ambitions relativement modestes pour un secteur sinistré, le projet de loi exacerbe tensions et incompréhensions chez les chercheurs.

Publié le 17 novembre 2020 à 10h31 – Mis à jour le 17 novembre 2020 à 10h31    Temps de Lecture 2 min. 

Editorial du « Monde ». Alors que le monde, dans l’attente d’un vaccin anti-Covid-19, est suspendu aux avancées de la science, au moment où des vagues d’irrationalité submergent les réseaux sociaux, ce devrait être une excellente nouvelle : la France se dote d’une « loi de programmation pluriannuelle de la recherche ». Les députés devaient adopter, mardi 17 novembre, ce texte présenté comme historique par la ministre Frédérique Vidal. Il s’agit de rattraper l’inquiétant retard pris depuis 2000 en augmentant progressivement (en dix ans) de 5,8 milliards le budget actuel. La loi doit aussi permettre au budget de la seule recherche publique d’atteindre 1 % du produit intérieur brut (contre 0,8 % en 2018), considéré comme la marque des grands pays développés. Le gouvernement annonce la création de 5 000 emplois et une revalorisation des carrières des chercheurs.

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Mais l’opposition et nombre d’acteurs du secteur, s’ils partagent le constat du décrochage international de la recherche française et s’accordent sur la nécessité d’un vaste effort, contestent la présentation avantageuse de la ministre. Il est reproché au texte de reporter l’essentiel de l’effort sur les quinquennats suivants, donc sans véritable garantie. Il manquerait 4 milliards d’euros pour atteindre le fameux 1 % du PIB. Quant aux promesses de revalorisations salariales, elles sont loin de permettre un rattrapage avec les corps de la fonction publique équivalents.

Confiance pas rétablie

Réclamée depuis des années par les professionnels, la programmation de l’effort de recherche est un acquis indéniable de la nouvelle loi. Mais le gouvernement n’en a pas pour autant rétabli la confiance avec des chercheurs horripilés par le décalage entre la misère matérielle dans laquelle ils se débattent et les discours qui les posent sans cesse en priorité nationale. Les syndicats contestent l’orientation « compétitive et sélective » du texte, qui privilégie les appels à projets pour distribuer les nouveaux financements, au détriment de budgets pérennes. La revalorisation au moyen de primes et les nouveaux « CDI de mission scientifique » censés remplacer les CDD à répétition, mais qui se terminent avec le projet associé, passent mal.

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De fait, si l’émulation scientifique est un carburant inévitable des progrès de la recherche et si la France ne peut ignorer l’intensité de la compétition internationale, elle doit aussi tenir compte de ses possibles conséquences perverses : effets de mode, moindre qualité, rejet des travaux hétérodoxes. Pour autant, la nécessité de lier les financements publics à une sérieuse évaluation n’est pas contestable.

Service public contre compétition mondiale, le projet de loi de programmation pouvait difficilement réconcilier les deux écoles de chercheurs qui s’opposent en France. Mais, en présentant des financements en trompe-l’œil et des ambitions relativement modestes pour un secteur sinistré, il exacerbe tensions et incompréhensions. L’adjonction sous forme d’amendements de deux dispositions controversées sans lien direct avec l’objet central du projet – la possibilité pour les universités de recruter directement des enseignants-chercheurs sans passer par les instances nationales, d’une part, la pénalisation de l’intrusion dans un établissement d’enseignement supérieur, de l’autre – n’a fait que renforcer le soupçon et les malaises. Le gouvernement, en parasitant son message initial a priori positif – la nécessité d’un rattrapage financier dans la durée –, a pris le risque de transformer la loi de programmation en occasion manquée.

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Le Monde

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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