Comment résister aux antagonismes entre deux France, l’une humaniste, l’autre identitaire (Edgar Morin)

Assassinat de Samuel Paty: pour Edgar Morin, « le plus dangereux est que deux France se dissocient et s’opposent »

Par Nicolas Truong 

Publié le 20 novembre 2020 à 04h09 – Mis à jour le 21 novembre 2020 à 20h19

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/20/assassinat-de-samuel-paty-pour-edgar-morin-le-plus-dangereux-est-que-deux-france-se-dissocient-et-s-opposent_6060444_3232.html

ENTRETIEN

« Cette affaire amplifie le développement de la pensée manichéenne, unilatérale, réductrice », déplore le sociologue et philosophe, dans un entretien au « Monde ». Analysant le raidissement des antagonismes entre deux France l’une humaniste, l’autre identitaire , il explique comment y résister.

Le sociologue Edgar Morin, à Montpellier, le 13 mars 2019.
Le sociologue Edgar Morin, à Montpellier, le 13 mars 2019. PASCAL GUYOT / AFP

Directeur de recherche émérite au CNRS, récompensé par trente-huit doctorats honoris causa dans le monde entier, le sociologue et philosophe Edgar Morin, né en 1921, a notamment écrit La Méthode(Seuil, 1977-2004) et Mes souvenirs viennent à ma rencontre (Fayard, 2019). Son dernier ouvrage, Changeons de voie. Les leçons du coronavirus (avec la collaboration de Sabah Abouessalam, Denoël, 160 p., 14,90 euros), donne des clés pour le « monde d’après ». Dans l’entretien qu’il accorde auMonde, il analyse les nouvelles fractures idéologiques qui traversent notre pays.

Dans la France de 2020, cinq ans après « Charlie Hebdo » et le Bataclan, on tue encore au nom d’un dieu. L’assassinat de Samuel Paty et la tuerie de Nice sont-ils le signe que l’histoire est en train de se répéter ?

Tout d’abord, il me semble important de me situer avant de considérer ces tragiques événements et de dire, comme il fut autrefois exigé, « d’où parle » l’auteur de cet entretien. En ce qui concerne les religions, je pense que les esprits humains créent les dieux qu’ils adorent et auxquels ils obéissent. Je suis, comme on dit, agnostique. Ou, plutôt, je crois que l’univers comporte un mystère qui échappe aux capacités de nos esprits. Je considère la Bible, fondement des trois religions juive, chrétienne et musulmane, comme un tissu de légendes et de mythes ; mi-légendaires mi-historiques sont également les Evangiles et le Coran. J’admire Jésus sans croire en sa résurrection.

Quand les religions sont toutes-puissantes, comme aujourd’hui en Iran ou en Arabie saoudite, j’exècre leur haine des impies, des croyants autres, des non-croyants. J’exècre les interdits qu’elles imposent, notamment aux femmes. Ce fut le cas du judaïsme dans le passé et ça l’est encore pour ses orthodoxes. Ce fut le cas du christianisme pendant des siècles. C’est encore le cas en de nombreux pays de l’islam.

« Je suis pour la liberté des femmes qui se dévoilent en Iran et pour la liberté des femmes qui se voilent en France »

Je ne confonds pas pour autant islam et djihadisme : entre le pieux musulman et le fanatique meurtrier, comme entre François d’Assise et Torquemada, il y a tout un monde extrêmement divers. Le mot « islamisme » occulte cette diversité pour n’y voir que prosélytisme et refus de démocratie et de laïcité. Certes, la charia est incompatible avec les lois d’une République laïque. Mais la majorité des musulmans de France accepte les lois républicaines et les croyants sont d’autant plus pacifiques qu’ils pensent candidement que leur religion est une religion de paix.

L’islam paraît aux Français comme une religion exogène, ce qu’elle est du fait de son origine et de sa langue arabe. Mais c’est en même temps une religion totalement judéo-chrétienne, fondée sur le récit biblique et intégrant Jésus comme prophète.Lire cette tribune de 2016 :* Edgar Morin : « Eduquer à la paix pour résister à l’esprit de guerre »

J’ai horreur de tout fanatisme meurtrier comme celui qui a sévi au XXe siècle et renaît sous des formes religieuses traditionnelles. J’aime discuter avec les croyants, mais je n’aime pas les offenser ; ne pas offenser ni humilier est mon credo éthique à valeur universelle : le respect d’autrui me demande de ne pas bafouer ce qui est sacré pour lui, mais je me donne le droit de critiquer ses convictions. Le respect de la liberté comporte ma liberté de parole.

J’ai ressenti combien pouvait être douloureuse pour les peuples indiens assujettis des Amériques la profanation par les conquérants de leurs lieux sacrés. En revanche, quand la religion est toute-puissante et condamne comme blasphématoire toute non-obéissance – comme le refus du chevalier de la Barre de saluer une procession religieuse ou la fatwa des ayatollahs contre Salman Rushdie , je me sens du côté des condamnés.

D’où cet apparent paradoxe : je suis pour la liberté des femmes qui se dévoilent en Iran et pour la liberté des femmes qui se voilent en France. Voilà « d’où je parle » : ni islamiste ni gauchiste, mais montaigniste et spinoziste. Aussi je souhaite que nous regardions la situation dans toute sa complexité. Ce qui n’atténue en rien la condamnation du fanatisme meurtrier des djihadistes islamistes.

Que pensez-vous de la republication des caricatures de Mahomet et de leurs usages, notamment pédagogiques, politiques et idéologiques ?

Récapitulons : les caricatures de Mahomet sont une invention non pas française, mais danoise. Ces caricatures établissent un lien ombilical entre le prophète fondateur de l’islam, révéré par les musulmans pieux, et les terroristes djihadistes d’aujourd’hui, ce qui est pour le moins contestable. Elles n’ont pas été reproduites dans des pays libéraux comme la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis, ni dans les pays comme l’Italie ou l’Espagne, dont les lois prohibent les insultes à la religion.

La publication des caricatures de Mahomet, même si elle est blasphématoire pour de pieux musulmans, est licite en France, et le droit au blasphème fait partie de nos libertés. Charlie Hebdo est le continuateur, voire l’amplificateur, d’une tradition anticléricale et libertaire française qui a été salubre tant que l’Eglise avait forte puissance sur notre société. Cet antichristianisme s’est atténué avec l’acceptation de la laïcité par l’Eglise, et il est devenu aujourd’hui caduc. L’hebdomadaire satirique a reproduit ces caricatures en 2006, suscitant des réactions laudatives et des réactions critiques, dont une plainte d’associations musulmanes qui est rejetée en procès, en 2007. En 2011, les locaux de Charlie subissent un incendie criminel, puis celui-ci s’oublie.

Les attentats de 2015 changent à la fois le sens de l’hebdomadaire et celui des caricatures : Charlie n’est plus feuille satirique mais devient symbole de la liberté d’expression ; les journalistes assassinés deviennent, à juste titre, des martyrs de la liberté ; les caricatures danoises deviennent patrimoine national français.

Lire cet entretien de 2015** :Edgar Morin : « La France frappée au cœur de sa nature laïque et de sa liberté »

Puis, à l’occasion du procès des assassins de Charlie, l’hebdomadaire décide de republier les caricatures. Cette republication devient l’exemple même de la liberté française, et leur diffusion devient défense salutaire de l’esprit critique.

Un professeur d’histoire épris de liberté pense qu’elles peuvent aider à susciter l’esprit critique de ses élèves. Cela provoque, au départ, peu de réactions, à part la plainte d’un père musulman et un apaisement apparemment réussi par la directrice. Mais un prédicateur de mosquée vient souffler sur une braise et la renflamme jusqu’à susciter chez un jeune Tchétchène le geste djihadiste terrifiant de la décapitation.

Cet assassinat suscite une immense émotion chez les enseignants et dans toute la société. Elle déchaîne les dénonciateurs du « laxisme officiel » et de la complaisance islamo-gauchiste (notion imaginaire qui unit en elle deux termes considérés comme horrifiques). Emmanuel Macron réaffirme la valeur fondamentale de la liberté républicaine et termine son propos, selon la version alors donnée par les médias, par la promesse que la France prendra la défense des caricatures, comme s’il s’agissait d’un devoir national. Ces propos ont été démentis et atténués par le président dans un récent entretien à la chaîne de télévision arabe Al-Jazira, où il affirme comprendre que les caricatures puissent choquer.

Après le choc de ces attentats et leur condamnation unanime, la critique de la transformation des caricatures danoises en emblème de l’identité française commence à se manifester. Est-ce légitime ?

L’horreur de la criminelle décapitation du professeur Paty, après celle des assassinats de Charlie Hebdo, a occulté, par son évidence, sa cruauté et sa folie, toute une part de la réalité d’où elle a surgi. Cette horreur inhibe toute tentative de réflexion et de contextualisation, comme si la compréhension portait en elle le vice de la justification. Or il ne faut pas oublier que de telles caricatures choquent les musulmans pieux. Pire, elles ont suscité des folies meurtrières.

Enfin, leur officialisation a provoqué de délirantes et innombrables manifestations antifrançaises dans le monde islamique. Il y a certes des cas où l’on doit braver l’incompréhension étrangère, mais il y a aussi des cas où il vaut mieux ne pas la susciter ou l’exciter, surtout en des temps de tensions internationales extrêmes.

« Malheureusement, comme en 1914, en 1933, en 1940, puis comme à chaque délire collectif, il y a des philosophes au premier rang de l’hystérie »

Il faut être attentif aux effets pervers d’actes à intention salutaires. Il y a parfois contradiction entre liberté et responsabilité de parole ou d’écrit. Nous sommes dans un de ces cas, et nous devons savoir que le choix comporte un risque. Il y a parfois coïncidence entre responsabilité et irresponsabilité ; ainsi, il me semble irresponsable de prendre la responsabilité d’assumer comme vérité de la liberté française la propagation à l’infini de caricatures danoises.

Selon ma conception, que je développe dans le tome V de La Méthode, l’éthique ne peut se borner aux bonnes intentions. Elle doit avoir le sens des conséquences de ses actions, qui souvent sont contraires aux intentions. Et surtout, toute décision prise dans un contexte incertain ou conflictuel comporte un risque d’effets contraires. Aussi les caricatures ne peuvent être jugées seulement selon les intentions libératrices ou libertaires de leurs auteurs et diffuseurs, mais aussi selon les possibilités de leurs néfastes ou désastreuses conséquences.

La liberté d’expression ne saurait exclure toute prévoyance des malentendus, incompréhensions, conséquences violentes ou criminelles qu’elle peut provoquer. Est-ce que ces caricatures peuvent aider des êtres pieux et croyants à mettre en doute leur croyance ? Nullement. Est-ce qu’elles peuvent contribuer à affaiblir le djihadisme ? Nullement.

On a entendu des essayistes et des polémistes, mais aussi des ministres, soutenir que l’« islamo-gauchisme » armait intellectuellement le terrorisme. La charge est-elle justifiée ? Et pourquoi une telle offensive idéologique ?

Ce qui est terrible, c’est que cette affaire amplifie le développement de la pensée manichéenne, unilatérale, réductrice. Toute résistance à une islamophobie croissante devient signe abject d’islamo-gauchisme – lequel a cette particularité de n’être ni partisan de l’islam ni gauchiste –, voire de complicité avec les assassins. Malheureusement, comme en 1914, en 1933, en 1940, puis comme à chaque délire collectif, il y a des philosophes au premier rang de l’hystérie.

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Le plus dangereux est que, comme il est plusieurs fois arrivé dans le passé, deux France se dissocient et s’opposent ; dans le cas heureux, comme au début du XXe siècle, une France républicaine et laïque a vaincu la France monarchiste, catholique et conservatrice ; dans le cas malheureux, comme en 1940, une France réactionnaire s’est imposée à la faveur du désastre militaire.

Le confinement impose une mise provisoire au réfrigérateur du conflit, qui, sinon, risque d’exploser dans le pays. Qu’adviendra-t-il après le déconfinement ? Quelle nouvelle décomposition et recomposition politique ? Deux France s’affrontent déjà en paroles : la France identitaire et la France humaniste. Tout cela mérite non imprécation, mais examen et réflexion.

L’affrontement de deux Amérique peut-il préfigurer un conflit entre deux France lors de la prochaine présidentielle ?

A l’heure où je vous réponds, nous ne savons pas si, après la victoire de Joe Biden, Donald Trump va tenter un coup de force pour sauver son siège. Les tensions sont énormes aux Etats-Unis, et je ne sais s’il y aura déflagration ou lente pacification.

De ce côté-ci de l’Atlantique, pour le moment, les deux France ne sont pas encore cristallisées, et il va y avoir des décompositions et recompositions politiques. Je vois bien la possibilité d’une politique de salut public, qui réunirait des bonnes volontés de tous bords pour une nouvelle voie économique, sociale, écologique, mais je ne la vois incarnée jusqu’à présent ni en une organisation ni en un leader.

Je vois, à gauche, des tentatives de regroupements brouillonnes. En revanche, je vois la possibilité du surgissement d’un outsider pour représenter l’ordre et la discipline, c’est-à-dire l’autre France, comme le général Pierre de Villiers. Mais rien n’est joué, et bien des choses nous surprendront l’année prochaine.

Comment éviter cette dislocation ?

J’ai, dans mon adolescence, adhéré à un petit parti, le Mouvement des étudiants frontistes, qui promouvait la lutte sur deux fronts : à la fois contre le fascisme et contre le stalinisme. Après ma conversion au communisme sous l’Occupation, puis ma déconversion au bout de six années, je me vois à nouveau lutter sur deux fronts : contre le communisme soviétique et contre le colonialisme européen. Depuis des décennies, j’essaie de résister à deux barbaries apparemment opposées : la barbarie venue du fond des temps historiques de la haine, de la domination, du mépris et la barbarie froide et glacée issue de notre civilisation, celle de l’hégémonie du profit effréné et du calcul. J’ai pu résister à l’hystérie de la guerre où tout Allemand était criminalisé, puis à l’hystérie stalinienne où toute critique du communisme était criminalisée, et je peux résister aux nouvelles hystéries.

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Dans les conditions de la France actuelle, je sens la nécessité de lutter sur deux fronts : celui de la résistance à la xénophobie, aux racismes, à l’islamophobie, à l’antisémitisme, qui sont des barbaries de civilisation moderne, et celui de l’action contre les fanatismes meurtriers qui portent en eux toute la vieille barbarie. Cette action comporte évidemment la répression de la violence meurtrière, mais elle comporte aussi la prévention qui elle-même comporterait une politique des banlieues, une réduction des inégalités sociales et économiques, et une éducation humaniste régénérée.

Que faire, plus particulièrement dans les écoles, sur le terrain pédagogique ?

C’est dans ce sens que j’ai proposé, depuis les débuts du terrorisme islamiste, d’intégrer dans les programmes scolaires les préliminaires indispensables à l’esprit critique. Le premier est l’esprit interrogatif. Celui-ci est très présent chez les enfants mais peut s’atténuer avec l’âge. Il est nécessaire de l’encourager.

L’esprit interrogatif étant stimulé, il convient d’encourager l’esprit problématiseur. L’esprit problématiseur met en question des évidences qui semblent absolues, soit à notre perception naturelle, comme la course du Soleil autour de la Terre, soit qui nous sont imposées par la culture et la société, comme la légitimité d’un pouvoir dictatorial, la croyance en une supériorité raciale. Rappelons que la vertu essentielle de la Renaissance européenne fut de problématiser le monde, d’où la science, de problématiser Dieu, d’où l’essor de la philosophie, de problématiser tout jugement d’autorité, d’où l’esprit démocratique ou citoyen. C’est dans cette problématisation qu’est l’essence de la laïcité.

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L’esprit critique suppose donc la vitalité de l’esprit interrogatif et de l’esprit problématiseur. 
Il suppose aussi l’autoexamen, que l’enseignement doit stimuler, afin que chaque élève accède à une réflexivité qui elle-même permette l’autocritique ; l’esprit critique sans esprit autocritique risque de verser dans une critique incontrôlée de ce qui nous est extérieur. Que serait un esprit critique incapable d’autocritique ?

L’esprit critique suppose nécessairement un esprit rationnel, c’est-à-dire capable d’appliquer induction, déduction et logique dans tout examen de faits ou de données. L’esprit rationnel suppose non moins nécessairement la conscience des limites de la logique face à des réalités qui ne peuvent être reconnues qu’en acceptant des contradictions ou qu’en associant des termes antagonistes.

L’esprit critique ainsi nourri de tous ces préliminaires peut et doit librement s’exercer, mais il doit comporter aussi l’aptitude à la critique de la critique quand celle-ci devient intempérante ou ne porte que les seuls mauvais aspects de phénomènes, réalités ou idées. Enfin, l’enseignement de l’esprit critique doit accepter que celui-ci porte sur l’enseignement lui-même. Ainsi, l’esprit critique comporte toute une infrastructure intellectuelle, laquelle est généralement ignorée.

Ce sont des réformes considérables, à commencer par la réforme de la pensée. Avez-vous quelque espoir qu’elles puissent être réalisées ?

Comme je vous l’ai dit, la conjoncture est régressive, tous les antagonismes se renforcent les uns les autres. Je n’ai cessé de rappeler que les deux décennies précédentes comportaient de graves régressions politiques, économiques, sociales, éthiques et intellectuelles : crise généralisée de la démocratie, nouvelles persécutions des minorités religieuses (Chine, Inde) hégémonie du profit, ravages économiques suscitant des révoltes populaires – toutes réprimées, comme en Algérie et en Biélorussie –, domination d’un type de pensée fondée sur le calcul et l’hyperspécialisation, qui rend incapable de concevoir et comprendre la complexité des problèmes humains, aussi bien individuels que nationaux et planétaires.

On ne sait si la nouvelle présidence américaine atténuera l’antagonisme Etats-Unis – Chine comme l’affrontement entre la coalition Etats-Unis – Israël – Arabie saoudite et l’Iran des ayatollahs. Mais la Turquie est devenue une puissance interventionniste islamiste en Méditerranée. La Chine impériale détruit l’autonomie de Hongkong et entre en conflit avec l’Inde. Une guerre ethno-religieuse s’est déclenchée entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. La crise de la nation plurielle libanaise n’arrive pas à susciter un sursaut salvateur. La course aux armements se déchaîne partout. L’Europe n’arrive pas à surmonter ses désunions.

« J’ai vécu le somnambulisme dans la marche au désastre des années 1930. Aujourd’hui, les périls sont tout autres, mais un nouveau somnambulisme nous assujettit »

Les espoirs d’un grand réveil écologique, d’une grande réforme de la mondialisation, qui a créé une interdépendance généralisée sans aucune solidarité, décroissent partout. Il y a retombée, non pas dans un statu quo antérieur, mais dans un processus de régression. Très minoritaire est l’élan vers une renaissance de la pensée politique qui indiquerait une nouvelle voie démocratique-économique-écologique.

En revanche, les manichéismes et fanatismes progressent, les nationalismes et racismes s’exacerbent. En même temps, le réchauffement climatique accroîtra la crise de la biosphère, qui accroîtra la crise de l’humanité. Nous sommes effectivement dans une crise planétaire géante, à la fois biologique, économique, civilisationnelle et anthropologique, qui affecte toutes les nations et toute l’humanité.

Lire l’entretien**** :Edgar Morin : « Cette crise nous pousse à nous interroger sur notre mode de vie, sur nos vrais besoins masqués dans les aliénations du quotidien »

Or, je l’ai souvent dit : une crise suscite d’une part imagination créatrice de nouvelles solutions, d’autre part peurs et angoisses, qui favorisent les régressions et les dictatures. Si la grande régression se poursuit, nous allons vers des systèmes postdémocratiques disposant des moyens multiples de contrôle des individus, désormais offerts par les techniques selon le modèle pratiqué déjà par la Chine.

Le cours probable des événements est suprêmement inquiétant. On ne peut même écarter l’hypothèse d’une conflagration se généralisant à partir d’un accident du type Sarajevo, comportant des guerres de type nouveau menées par ordinateurs, piratages des réseaux des nations ennemies, batailles de robots et, pire, missiles nucléarisés. Mais l’improbable peut changer le cours de l’histoire.

Pouvons-nous faire advenir l’improbable en France ?

Je crois en la nécessité d’organiser et de fédérer des oasis de résistance de vie et de pensée, de continuer à montrer la possibilité de changer de voie, de ne pas sombrer nous-mêmes dans les vices de pensée que nous dénonçons. J’ai vécu le somnambulisme dans la marche au désastre des années 1930. Aujourd’hui, les périls sont tout autres, mais non moins énormes, et un nouveau somnambulisme nous assujettit. Selon la formule d’Héraclite : « Eveillés, ils dorment. »Edgar Morin, éternel franc-tireur de la vie des idées

Si la vie continue de lui sourire, le 8 juillet 2021, Edgar Morin fêtera son corps-à-corps avec le siècle. Le sociologue de la « complexité » aura alors 100 ans. Et n’aura cessé de vivre autant que de penser les événements. Une façon de prendre part aux soubresauts de l’histoire qui commence dans la Résistance, lorsqu’il rejoint, en 1942, le Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés qui allait fusionner avec l’organisation dirigée par François Mitterrand. Edgar Nahoum, issu d’une famille juive originaire de Salonique (Grèce), devient « Morin » suite à une méprise : une camarade de l’armée des ombres de Toulouse transforma son pseudonyme de « Manin », choisi en référence à un personnage de L’Espoir, d’André Malraux, en « Morin ».

Résistant, communiste de guerre qui fuit l’atmosphère de l’épuration et portraitiste d’une Europe en ruines, antistalinien exclu du Parti, Edgar Morin sera de tous les combats, de tous les endroits : à Baden-Baden après la chute du Reich (L’An zéro de l’Allemagne, 1946), dans les rues de Paris avec la caméra de Jean Rouch et le micro de Marceline Loridan afin de questionner le rapport au bonheur des Français qui se débrouillent comme ils peuvent avec la vie (Chronique d’un été, 1961), pour l’Algérie indépendante mais défendant l’honneur des messalistes contre le FLN, à l’université de Nanterre lors de la « brèche » de Mai 68, en Californie en plein mouvement hippie. Anthropologue de la mort, sociologue du temps présent, chroniqueur pour Le Monde du phénomène des « yé-yé », pionnier de l’ère écologique, philosophe de La Méthode (1977-2004) et prophète de la Terre-Patrie (1993), Edgar Morin est « mieux qu’un grand esprit », écrit son ami Régis Debray, il est « un grand vivant » (Cahiers de L’Hernen° 114, 2016).

Expert en « crisologie »

A 99 ans, Edgar Morin est confiné à Montpellier avec son épouse, la sociologue Sabah Abouessalam, qui a collaboré à l’écriture de Changeons de voie. Les leçons du coronavirus (Denoël, 160 p., 14,90 €). Rue Jean-Jacques-Rousseau, cela ne s’invente pas. Car si ce penseur de l’ère planétaire est avant tout un adepte de Spinoza (ce philosophe issu d’une famille marrane qui fut excommunié de la communauté juive d’Amsterdam), un admirateur de Montaigne et un lecteur passionné de Dostoievski, il rédigea à sa manière un nouveau contrat social (La Voie), des confessions (AutocritiqueMes démons, Les souvenirs viennent à ma rencontre), quelques Emile (La Tête bien faiteSept savoirs nécessaires à l’éducation du futur) et de nombreuses rêveries de promeneur solidaire.

Plébiscité dans le monde entier, mais franc-tireur de la vie des idées, il se fit des ennemis aussi, dont certains lui firent des procès. Ses deux livres de dialogues avec Tariq Ramadan, publiés avant la mise en examen de ce dernier pour viols, lui valurent d’être accusé, selon une rhétorique désormais bien rompue, d’« islamo-gauchisme ». S’il ne minore pas « la contradiction » entre le « discours religieux de pureté et de pudeur » du théologien musulman et « son comportement très profane de séducteur et, pire, selon les accusations, de macho dominateur » – car « toute religion a ses Tartuffe, et l’islam peut avoir les siens » –, Edgar Morin justifie sa discussion avec Tariq Ramadan en ce que son « influence sur la jeunesse musulmane pieuse fut positive en la détournant de Daech ». Constatant que « l’incertitude s’est accrue » avec la seconde vague de l’épidémie, Edgar Morin reste un expert en « crisologie », le penseur d’une crise sanitaire et planétaire qui le « stimule énormément ». Conscient d’avoir accumulé les années, confie-t-il aujourd’hui, il reste « fidèle à l’injonction de Rita Levi-Montalcini : “Donne de la vie à tes jours plutôt que des jours à ta vie.” »Voir plus

Nicolas Truong

*Edgar Morin : « Eduquer à la paix pour résister à l’esprit de guerre »

TRIBUNE

Edgar MorinSociologue et philosophe

Nul ne naît fanatique, rappelle le sociologue et philosophe. Pour empêcher le basculement dans la radicalité, l’enseignement devrait œuvrer sans relâche à délivrer la connaissance et à repérer les illusions.

Publié le 05 février 2016 à 20h24 – Mis à jour le 09 février 2016 à 16h04    Temps de Lecture 6 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2016/02/07/peut-on-prevenir-la-formation-du-fanatisme_4860871_3232.html

Edgar Morin, le 20 octobre 2012.
Edgar Morin, le 20 octobre 2012. FRED DUFOUR / AFP

Par Edgar Morin, sociologue et philosophe

La première déclaration de l’Unesco à sa fondation avait indiqué que la guerre se trouve d’abord dans l’esprit, et l’Unesco a voulu promouvoir une éducation pour la paix. Mais en fait, il ne peut être que banal d’enseigner que paix vaut mieux que guerre, ce qui est évident dans les temps paisibles. Le problème se pose quand l’esprit de guerre submerge les mentalités. Eduquer à la paix signifie donc lutter pour résister à l’esprit de guerre.

Cela dit, en temps même de paix peut se développer une forme extrême de l’esprit de guerre, qui est le fanatisme. Celui-ci porte en lui la certitude de vérité absolue, la conviction d’agir pour la plus juste cause et la volonté de détruire comme ennemis ceux qui s’opposent à lui ainsi que ceux qui font partie d’une communauté jugée perverse ou néfaste, voire les incrédules (réputés impies).

Une structure mentale commune

Nous avons pu constater dans l’histoire des sociétés humaines de multiples irruptions et manifestations de fanatisme religieux, nationaliste, idéologique. Ma propre vie a pu faire l’expérience des fanatismes nazis et des fanatismes staliniens. Nous pouvons nous souvenir des fanatismes maoïstes et de ceux des petits groupes qui, dans nos pays européens, en pleine paix, ont perpétré des attentats visant non seulement des personnes jugées responsables des maux de la société, mais aussi indistinctement des civils : fraction armée rouge de la « bande à Baader » en Allemagne, brigades noires et brigades rouges en Italie, indépendantistes basques en Espagne.

Le mot de « terrorisme » est à chaque fois employé pour dénoncer ces agissements tueurs, mais il ne témoigne que de notre terreur et nullement de ce qui meut les auteurs d’attentats. Et surtout, si diverses soient les causes auxquelles se vouent les fanatiques, le fanatisme a partout et toujours une structure mentale commune.

C’est pourquoi je préconise depuis vingt ans d’introduire dans nos écoles, dès la fin du primaire et dans le secondaire, l’enseignement de ce qu’est la connaissance, c’est-à-dire aussi l’enseignement de ce qui provoque ses erreurs, ses illusions, ses perversions. 
Car la possibilité d’erreur et d’illusion est dans la nature même de la connaissance. La connaissance première, qui est perceptive, est toujours une traduction en code binaire dans nos réseaux nerveux des stimuli sur nos terminaux sensoriels, puis une reconstruction cérébrale. Les mots sont des traductions en langage, les idées sont des reconstructions en systèmes.

Réductionnisme, manichéisme, réification

Or, comment devient-on fanatique, c’est-à-dire enfermé dans un système clos et illusoire de perceptions et d’idées sur le monde extérieur et sur soi-même ? Nul ne naît fanatique. Il peut le devenir progressivement s’il s’enferme dans des modes pervers ou illusoires de connaissance. Il en est trois qui sont indispensables à la formation de tout fanatisme : le réductionnisme, le manichéisme, la réification. Et l’enseignement devrait agir sans relâche pour les énoncer, les dénoncer et les déraciner. Car déraciner est préventif alors que déradicaliser vient trop tard, lorsque le fanatisme est consolidé.

La réduction est cette propension de l’esprit à croire connaître un tout à partir de la connaissance d’une partie. Ainsi, dans les relations humaines superficielles, on croit connaître une personne à son apparence, à quelques informations, ou à un trait de caractère qu’elle a manifesté en notre présence. Là où entre en jeu la crainte ou l’antipathie, on réduit cette personne au pire d’elle-même, ou, au contraire, là où entrent en jeu sympathie ou amour, on la réduit au meilleur d’elle-même. Or, la réduction de ce qui est nôtre en son meilleur et ce qui est l’autre en son pire est un trait typique de l’esprit de guerre et il conduit au fanatisme.

La réduction est ainsi un chemin commun à l’esprit de guerre et surtout à son développement en temps de paix, qui est le fanatisme.

Un idéal de consommation, de supermarchés, de gains, de productivité, de PIB ne peut satisfaire les aspirations les plus profondes de l’être humain qui sont de se réaliser comme personne au sein d’une communauté solidaire

Le manichéisme se propage et se développe dans le sillage du réductionnisme. Il n’y a plus que la lutte du Bien absolu contre le Mal absolu. Il pousse à l’absolutisme la vision unilatérale du réductionnisme, il devient vision du monde dans laquelle le manichéisme aveugle cherche à frapper par tous les moyens les suppôts du mal, ce qui, du reste, favorise le manichéisme de l’ennemi. Il faut donc pour l’ennemi que notre société soit la pire, et que ses ressortissants soient les pires, pour qu’il soit justifié dans son désir de meurtre et de destruction. Il advient alors que, menacés, nous considérons comme le pire de l’humanité l’ennemi qui nous attaque, et nous entrons nous-mêmes plus ou moins profondément dans le manichéisme.

Il faut encore un autre ingrédient, que sécrète l’esprit humain, pour arriver au fanatisme. Celui-ci peut être nommé réification : les esprits d’une communauté sécrètent des idéologies ou visions du monde, comme elles sécrètent des dieux, qui alors prennent une réalité formidable et supérieure. L’idéologie ou la croyance religieuse, en masquant le réel, devient pour l’esprit fanatique le vrai réel. Le mythe, le dieu, bien que sécrétés par des esprits humains deviennent tout-puissants sur ces esprits et leur ordonnent soumission, sacrifice, meurtre.

Tout cela s’est sans cesse manifesté et n’est pas une originalité propre à l’islam. Il a trouvé depuis quelques décennies, avec le dépérissement des fanatismes révolutionnaires (eux-mêmes animés par une foi ardente dans un salut terrestre), un terreau de développement dans un monde arabo-islamique passé d’une antique grandeur à l’abaissement et à l’humiliation. Mais l’exemple de jeunes Français d’origine chrétienne passés à l’islamisme montre que le besoin peut se fixer sur une foi qui apporte la Vérité absolue.

« La connaissance de la connaissance »

Il nous semble aujourd’hui, plus que nécessaire, vital, d’intégrer dans notre enseignement dès le primaire et jusqu’à l’université, la « connaissance de la connaissance », qui permet de faire détecter aux âges adolescents, où l’esprit se forme, les perversions et risques d’illusion, et d’opposer à la réduction, au manichéisme, à la réification une connaissance capable de relier tous les aspects divers, voire antagonistes, d’une même réalité, de reconnaître les complexités au sein d’une même personne, d’une même société, d’une même civilisation. En bref, le talon d’Achille dans notre esprit est ce que nous croyons avoir le mieux développé et qui est, en fait, le plus sujet à l’aveuglement : la connaissance.

En réformant la connaissance, nous nous donnons les moyens de reconnaître les aveuglements auxquels conduit l’esprit de guerre et de prévenir en partie chez les adolescents les processus qui conduisent au fanatisme. A cela il faut ajouter, comme je l’ai indiqué (Les sept savoirs nécessaires à la connaissance), l’enseignement de la compréhension d’autrui et l’enseignement à affronter l’incertitude.

Tout n’est pas résolu pour autant : reste le besoin de foi, d’aventure, d’exaltation. Notre société n’apporte rien de cela, que nous trouvons seulement dans nos vies privées, dans nos amours, fraternités, communions temporaires. Un idéal de consommation, de supermarchés, de gains, de productivité, de PIB ne peut satisfaire les aspirations les plus profondes de l’être humain qui sont de se réaliser comme personne au sein d’une communauté solidaire.

Avoir foi en l’amour et la fraternité

D’autre part, nous sommes entrés dans des temps d’incertitude et de précarité, dus non seulement à la crise économique, mais à notre crise de civilisation et à la crise planétaire où l’humanité est menacée d’énormes périls. L’incertitude sécrète l’angoisse et alors l’esprit cherche la sécurité psychique, soit en se refermant sur son identité ethnique ou nationale, puisque le péril est censé venir de l’extérieur, soit sur une promesse de salut qu’apporte la foi religieuse.

C’est ici qu’un humanisme régénéré pourrait apporter la prise de conscience de la communauté de destin qui unit en fait tous les humains, le sentiment d’appartenance à notre patrie terrestre, le sentiment d’appartenance à l’aventure extraordinaire et incertaine de l’humanité, avec ses chances et ses périls.

C’est ici que l’on peut révéler ce que chacun porte en lui-même, mais occulté par la superficialité de notre civilisation présente : que l’on peut avoir foi en l’amour et en la fraternité, qui sont nos besoins profonds, que cette foi est exaltante, qu’elle permet d’affronter les incertitudes et refouler les angoisses.

Edgar Morin(Sociologue et philosophe)

**Edgar Morin : « La France frappée au cœur de sa nature laïque et de sa liberté »

TRIBUNE

Edgar MorinSociologue et philosophe

Pour Edgar Morin, le massacre signe l’irruption, au sein de la société française, de la guerre du Moyen-Orient, où les nations occidentales ont joué aux apprentis sorciers.

Publié le 08 janvier 2015 à 10h01 – Mis à jour le 19 août 2019 à 13h52   Temps de Lecture 3 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2015/01/08/la-france-frappee-au-c-ur-de-sa-nature-laique-et-de-sa-liberte_4551971_3232.html

La formule de François Hollande est juste : « La France a été frappée au cœur. » Elle a été frappée au cœur de sa nature laïque et de son idée de liberté, justement dans l’attentat contre l’hebdomadaire typique de l’irrespect, de la dérision atteignant le sacré sous toutes ses formes, notamment religieuses. Or l’irrespect de Charlie Hebdo se situe au niveau du rire et de l’humour, ce qui donne un caractère monstrueusement imbécile à l’attentat.

Notre émotion ne doit pas paralyser notre raison, comme notre raison ne doit pas atténuer notre émotion.

Contradiction non surmontable

Il y eut problème au moment de la publication des caricatures. Faut-il laisser la liberté offenser la foi des croyants en l’Islam en dégradant l’image de son Prophète ou bien la liberté d’expression prime-t-elle sur toute autre considération ? Je manifestai alors mon sentiment d’une contradiction non surmontable, d’autant plus que je suis de ceux qui s’opposent à la profanation des lieux et d’objets sacrés.

Mais bien entendu, cela ne modère en rien mon horreur et mon écœurement de l’attentat contre Charlie Hebdo.

Cela dit, mon horreur et mon écœurement ne peuvent m’empêcher de contextualiser l’immonde attentat. Il signifie l’irruption, au cœur de la France, de la guerre du Moyen-Orient, guerre civile et guerre internationale où la France est intervenue à la suite des Etats-Unis.

La montée du Daech est certes une conséquence des radicalisations et pourrissements de guerre en Irak et en Syrie, mais les interventions militaires américaines en Irak et en Afghanistan ont contribué à la décomposition de nations composites ethniquement et religieusement comme la Syrie et l’Irak.

Les Etats-Unis ont été apprentis sorciers et la coalition hétéroclite et sans véritable force qu’ils conduisent est elle-même vouée à l’échec, vu qu’elle ne réunit pas tous les pays intéressés, vu aussi qu’elle fixe comme but de paix l’impossible restauration de l’unité de l’Irak et de la Syrie, alors que la seule véritable issue pacifique (actuellement irréalisable) serait une grande confédération des peuples, ethnies, religions du Moyen-Orient, sous garantie de l’Organisation des nations unies, seul antidote au Califat.

Lire aussi nos autres tribunes après l’attentat contre « Charlie Hebdo » : L’esprit critique n’est pas mort

Coïncidence

La France est présente par son aviation, par les Français musulmans partis pour le Djihad, par les Français musulmans revenus du Djihad, et maintenant, il est désormais clair que le Moyen-Orient est présent à l’intérieur de la France par l’activité meurtrière qui a débuté avec l’attentat contre Charlie Hebdo, comme déjà le conflit israélo-palestinien est présent en France.

Par ailleurs, il y a une coïncidence, du reste fortuite, entre l’islamisme intégriste meurtrier qui vient de se manifester et les œuvres islamophobes de Zemmour et Houellebecq, elles-mêmes devenues symptômes d’une virulence aggravée non seulement en France, mais aussi en Allemagne, en Suède, de l’islamophobie.

La peur va s’aggraver

La pensée réductrice triomphe. Non seulement les fanatiques meurtriers croient combattre les croisés et leurs alliés les juifs (que les croisés massacraient), mais les islamophobes réduisent l’arabe à sa supposée croyance, l’islam, réduisent l’islamique en islamiste, l’islamiste en intégriste, l’intégriste en terroriste.

Cet anti-islamisme devient de plus en plus radical et obsessionnel et tend à stigmatiser toute une population encore plus importante en nombre que la population juive qui fut stigmatisée par l’antisémitisme d’avant-guerre et de Vichy.

La peur va s’aggraver chez les Français d’origine chrétienne, chez ceux d’origine arabe, chez ceux d’origine juive. Les uns se sentent menacés par les autres et un processus de décomposition est en cours, que peut-être pourra arrêter le grand rassemblement prévu samedi 10 janvier, car la réponse à la décomposition est le rassemblement de tous, comprenant toutes ethnies, religions et compositions politiques.

Edgar Morin(Sociologue et philosophe)

***Edgar Morin : « J’ai gardé mes inspirations adolescentes tout en perdant mes illusions »

Par  Jean Birnbaum

Publié le 07 février 2019 à 19h00 – Mis à jour le 08 février 2019 à 06h38

https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/02/07/edgar-morin-j-ai-garde-mes-inspirations-adolescentes-tout-en-perdant-mes-illusions_5420631_3232.html

ENTRETIEN

A l’occasion de la parution de « L’Unité d’un homme », où sont rassemblés cinq de ses premiers livres, Edgar Morin, théoricien de la « complexité », revient sur les moments fondateurs de son itinéraire de vie, de pensée et d’engagements.

Edgar Morin n’a jamais tenu en place. Sa vie comme son œuvre sont riches en déplacements, en élans, en ruptures, en nouveaux coups d’envoi. On ne s’étonnera pas, dès lors, qu’à 97 ans il ait ­encore décidé de déménager… Récemment installé au cœur du vieux Montpellier, il reçoit désormais dans un appartement dont le petit jardin donne sur la cathédrale Saint-Pierre. Alors que cinq de ses tout premiers ­livres, sans doute les plus importants, ont été réunis dans un épais ­volume de la collection « Bouquins » sous le ­titre L’Unité d’un homme (édition établie par Pascal Ory, Robert Laffont, 1 120 p., 32 euros), l’intellectuel a bien voulu ­ revenir sur quelques moments-clés de sa trajectoire, traumatismes d’enfance, enthousiasmes militants ou désillusions précoces. Entretien.

Dans ce beau livre qu’est « Autocritique », publié en 1959, vous racontez cette scène : peu avant votre exclusion du Parti communiste, l’intellectuelle qui va orchestrer votre procès vous demande sur quoi vous travaillez. « Un livre sur la mort… d’un point de vue marxiste », répondez-vous. Autrement dit, au moment même où vos camarades décrétaient votre mort symbolique, vous prépariez un essai sur la mort réelle, au grand dam de vos procureurs staliniens…

Il faut dire qu’à l’époque, pour beaucoup de gens, ce sujet paraissait bizarre. Aux yeux des communistes en particulier, il ne semblait pas du tout relever de l’ardeur militante… Moi, cela m’intéressait pour plusieurs raisons, et d’abord parce que j’étais mort-né, ma naissance était miraculeuse. Ma mère, qui avait une lésion au cœur, avait voulu avorter. Elle l’avait déjà fait une première fois grâce à une « faiseuse d’anges », et quand elle a su qu’elle m’attendait, elle est retournée la voir, mais moi je me suis accroché, je ne sais pas comment. Au moment de l’accouchement, le ­docteur a dit à mon père : « On sauve la mère. »Finalement, je suis né par le siège, avec le ­cordon ombilical autour du cou, il a fallu qu’on me gifle une demi-heure pour que je pousse un premier cri…

Lire aussi « Autocritique », par Patrick Jarreau

Surtout, l’épisode le plus important de ma vie, moi qui étais fils unique d’une femme condamnée à ne pas avoir d’autres enfants, ce fut la mort de cette mère qui était tout pour moi, quand j’avais 10 ans. Par la suite, certains de mes camarades de la Résistance sont morts sous la torture ou fusillés, et des membres de ma famille sont morts en déportation à Auschwitz. Donc cette question de la mort me passionnait et, au départ, si je me suis bâti une culture transdisciplinaire, c’est pour écrire ce livre qui s’appelle L’Homme et la mort [1970], à partir d’une vaste enquête qui passait par l’ethnologie, la biologie, la psychanalyse…

Vous-même, avez-vous fait une psychanalyse ?

Non. La guerre m’a servi de psychanalyse.

Vous pensez vraiment que cela a le même effet ?

Je ne peux pas vraiment dire… Mais je sais que j’avais un sentiment de rejet, d’exclusion, et pas seulement parce que j’étais juif. Je vivais dans la solitude d’être un peu orphelin et, dans le fond, c’est le malheur de la nation qui m’a donné ­l’occasion d’une sorte de naissance à la vie. Après la ruée allemande de juin 1940, j’avais 19 ans, je me suis réfugié à Toulouse, où je suis devenu le secrétaire des étudiants réfugiés.

« Ce climat de fraternisation a été très positif : l’entrée dans la Résistance m’a libéré d’une culpabilité, imaginaire ou réelle »

Là, j’ai pu être utile, je me suis occupé d’autrui, j’ai commencé à connaître la fraternisation, notamment avec des intellectuels réfugiés comme Clara Malraux, Jean Cassou, Vladimir Jankélévitch, Jean-Pierre Vernant… Ce climat de fraternisation a été très positif : l’entrée dans la Résistance m’a libéré d’une culpabilité, imaginaire ou réelle. Vraiment c’est l’époque où, bien que maudit en tant que juif, communiste et gaulliste, je me sentais parfaitement bien dans ma peau, au milieu de mes amis, de mes frères.

La métaphore psychanalytique est très ­présente dans « La Rumeur d’Orléans » (1969)où vous enquêtez sur le délire antisémite qui s’était emparé de la ville en 1969. Vous y expliquez que les juifs locaux, accusés de se livrer à une « traite des Blanches » dans les salons de lingerie, préféraient taire les calomnies dont ils étaient la cible, de peur de les attiser. Dans « Autocritique », vous évoquiez votre propre « complexe messiano-masochiste » au début de la guerre. Vous écriviez : « J’étais même prêt à accepter l’immolation des juifs si le salut des Français était à ce prix. »

A l’époque, je faisais mienne une thèse de la philosophe Simone Weil. Dans l’un de ses articles, elle avait dit la chose suivante : les Allemands sont les plus forts, s’il y a une guerre, on sera battu, et même s’il n’y en a pas, on sera vassalisé. Mais, disait-elle, étant donné la puissance de la culture allemande, le nazisme est un accident historique qui sera tôt ou tard résorbé et, alors, on pourra entrevoir une ­Europe pacifiée. Elle prenait l’exemple de l’Empire romain, qui s’était construit dans la pire violence, et qui avait fini par donner la ­citoyenneté aux habitants de l’empire.

Edgar Morin chez lui à Montpellier, le 28 janvier.
Edgar Morin chez lui à Montpellier, le 28 janvier. OLIVIER METZGER POUR « LE MONDE »

Cette idée qu’une future Europe allemande créerait une citoyenneté européenne, je l’ai eue pendant un temps, au début de l’Occupation, quand la domination allemande semblait fatale. Ce qui ne m’a pas empêché de ­rejoindre la Résistance, comme Simone Weil du reste. Par la suite, j’ai convaincu mes proches, et maints amis, de prendre une fausse identité. J’avais compris, pour parler le langage bolchevik, que le « crétinisme légaliste » ne nous protégeait plus.

Dans « Autocritique », vous relatez votre émancipation progressive vis-à-vis du Parti communiste, mais n’en affirmez pas moins que vos huit années dans ce parti demeurent « l’expérience la plus profonde et la plus présente que j’ai vécue »… Quel regard portez-vous maintenant sur cette période ?

La chose importante, pour moi, c’est que je suis l’un des rares ex-communistes à avoir centré sa réflexion sur le thème « pourquoi je me suis trompé », et non pas « pourquoi on m’a trompé ». Il me fallait d’autant plus comprendre ce qui s’était passé que ma culture adolescente était antistalinienne. J’avais lu Souvarine, Trotski, et mon premier acte politique avait été de me rendre à la Solidarité anarchiste pour faire des colis destinés aux combattants de la guerre civile espagnole.

Alors, il faut se demander comment on peut refouler psychologiquement des vérités pour arriver à une foi que l’on essaie de trouver rationnelle. Par exemple, je mettais les procès de Moscou sur le seul compte de l’arriération tsariste et de l’encerclement capitaliste, qui avait créé en URSS une ­obsidionalité démentielle. Cette manière de rationaliser correspondait à un besoin mystique.

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« Autocritique » décrit ce refoulement, mais sans vraiment l’expliquer. Avec le recul, comment voyez-vous cette manière de vous jeter à corps perdu dans l’espérance stalinienne ?

Ma foi s’affirme à partir de 1941, après la première défaite nazie et aussi Pearl Harbor, autrement dit lorsque la guerre européenne devient mondiale. Jusque-là, la Russie semblait liquidée. Je me souviens d’un article d’Emmanuel Mounier, dans la revue Esprit, affirmant que l’« hypothèque communiste » était levée. Alors, avec mes camarades, on se met à développer une idée apparemment ­logique : les germes du socialisme se développeront enfin après la victoire. De même que, selon Hegel, Napoléon avait représenté une ruse de la Raison pour répandre les idées de la Révolution à travers la dictature, de même Staline devenait une ruse de la Raison pour diffuser le socialisme !

« L’élément décisif fut le jour où j’ai entendu à la radio l’ouverture du « Vaisseau fantôme », de Wagner. Je ne sais pas si vous connaissez, ça fait poum poum pou pou pou poum poum !, c’est l’équivalent musical du « Levez-vous vite, orages désirés », de Chateaubriand, faut partir vers l’inconnu »

Et puis, au-delà de cette vulgate théorique, il y avait le désir d’aventure. Pour moi, l’élément décisif, ce fut le jour où j’ai entendu à la radio l’ouverture du Vaisseau fantôme, de Wagner. Je ne sais pas si vous connaissez, ça fait poum poum pou pou pou poum poum ! [Il se met à claquer des doigts], c’est l’équivalent musical du « Levez-vous vite, orages désirés », de Chateaubriand, faut partir vers l’inconnu, waouh, comme ça ! Et d’ailleurs c’est très curieux, la dernière ligne de mon journal personnel, à l’époque, disait en gros : « Est-ce vraiment la foi ? Non, on verra plus tard. »

J’avais besoin de croire en une cause grandiose qui était celle de l’humanité. Je me serais senti honteux si je m’étais planqué alors que la jeunesse du monde entier se lançait dans la fournaise. Il y a là une idée un peu romantique : j’avais compris qu’à certains moments il fallait choisir entre vivre et survivre. Et que choisir de vivre, alors, c’était prendre le risque de mourir.

Vous avez aussi fait le lien entre ce besoin et la mort de votre mère. Votre père était bien vivant, lui. Comment ce petit commerçant voyait-il votre engagement d’adolescent ?

Mon père lisait L’Œuvre et votait radical-socialiste. Mais, en tant que bon Oriental (il avait vécu sa jeunesse sous l’Empire ottoman), mon père félicitait toujours le député élu. Il avait un côté « faut pas faire de politique ». Il a tout fait pour m’en empêcher. J’allais donc aux meetings clandestinement. Plus tard, je lui ai dit que j’étais résistant quand je ne pouvais plus faire autrement, il fallait qu’il sache que je ne m’appelais plus Nahoum mais ­Morin. Lui était d’abord à Paris, puis à Nice, dans la zone italienne, où pas mal de juifs se cachaient. Ensuite, quand l’Italie a sombré, il est allé dans une campagne près de Lyon. Alors je leur ai donné des papiers d’identité, ils ont vécu là jusqu’à la Libération.

Qui ça, « ils » ?

Avec sa femme, ma tante Corinne, la sœur de ma mère. Ils étaient amants depuis un moment, et c’est une des choses qui m’ont le plus traumatisé, gamin. Quand je l’ai découvert, mon père m’a raconté quelque chose qui ressemblait à une fable, il m’a affirmé : non, non, tu sais, quand Corinne a vu que je pleurais ­devant le corps de ta mère, elle m’a embrassé en disant : « Ecoute Vidal, tu as besoin d’une femme, je serai là »… Mais en réalité, je pense que cela a commencé avant la mort de ma mère.

Edgar Morin, en 1991.
Edgar Morin, en 1991. ULF ANDERSEN / AURIMAGES

Cela se faisait ?

Ce qui existe, traditionnellement, c’est qu’on remplace l’épouse défunte par une sœur. Mais ma tante Corinne était elle-même mariée, mère de deux enfants. Il était donc prévu que ce serait une sœur cadette, Emilie, qui épouserait mon père. Mais comme mon père était l’amant de Corinne, ils ont tout fait pour donner un fiancé à Emilie. Donc, ils ont transgressé la loi parce qu’ils étaient des amants passionnés, clandestins, orageux. Corinne était toujours mariée. Un jour, elle est à la gare de Nice avec son mari, mon oncle Joseph, elle sur le quai, lui dans le wagon. Et là des Allemands ­emmènent Joseph aux toilettes pour voir s’il est circoncis. Et ils l’ont gardé. Alors Corinne, désespérée, a appelé mon père, qui était à Lyon, où il avait une maîtresse, madame Blanc, une coiffeuse qui le nourrissait de très bonnes choses, de charcuterie, de beurre, tout ce qu’il fallait. Corinne lui a dit : « Mon mari a été arrêté, si tu ne me reviens pas, moi, je me jette dans le Rhône. » Alors mon père l’a retrouvée vers Lyon, où ils ont vécu jusqu’à la fin de la guerre. Plus tard, ils se sont mariés. Mais ma tante était rongée par le remords d’avoir trompé son mari, qui est mort à Auschwitz.

L’historienne Mona Ozouf explique que son rapport au livre s’enracine ­profondément dans ses « années de militance ­juvénile » au Parti communiste. Vous diriez la même chose ?

Oui. Par exemple, mon camarade Dionys ­Mascolo m’a fait découvrir des choses importantes, Thomas Mann et La Montagne magique [1924] ou le surréalisme. Mais, pour moi, les grandes découvertes sont antérieures. C’est l’enseignement de Georges Lefebvre, l’historien de la Révolution française, à la Sorbonne. Ce sont les lectures de Raymond Aron sur les penseurs allemands. Plus tôt encore, les auteurs qui m’ont marqué, adolescent, ce sont les Russes, Tolstoï et surtout Dostoïevski.

Vous avez cité Mascolo. Il disait que ce qui définissait la gauche, c’était d’être déchirée. Cela vous va assez bien, non ?

« Ma façon d’être à gauche, aujourd’hui, c’est de reconnaître quatre sources : libertaire (l’individu doit s’épanouir), socialiste (la société doit s’améliorer), communiste (il faut fraterniser la communauté), écologique (le souci de la nature) »

Oui. Mais j’ai toujours réagi contre ce mot, « la gauche ». Il unifie là où il y a toujours eu déchirure justement, antagonismes et contradictions. Dire « la gauche », c’est faire comme s’il n’y avait pas eu la liquidation des spartakistes par la social-démocratie allemande, ou celle des sociaux-démocrates russes par les communistes au pouvoir, par exemple… Ma façon d’être à gauche, aujourd’hui, c’est de reconnaître quatre sources : libertaire (l’individu doit s’épanouir), socialiste (la société doit s’améliorer), communiste (il faut fraterniser la communauté), écologique (le souci de la nature). Voilà quatre choses qui étaient assez liées au départ, et que j’essaie encore de nouer dans ma conscience de gauche.

Vous mentionnez également Aron, dont beaucoup redécouvrent l’importance aujourd’hui. Il a compté pour vous ?

Oui, et de plusieurs façons. D’abord, donc, je l’ai lu. Ensuite je l’ai rencontré, après la guerre. Alors que je revenais d’Allemagne de l’Est, je lui ai dit : « Là-bas, c’est fini la démocratie ­ formelle. » Alors Aron, qui savait bien ce que ­signifiait le stalinisme, s’est mis en colère : « Parlons-en de la démocratie réelle ! » Il m’a cloué le bec, quoi ! Par la suite, sa fille, Dominique, qui m’aimait bien, m’invitait à son anniversaire, et on se faisait de petites polémiques. Bref, c’est un type pour qui j’ai toujours eu de la sympathie. Je n’ai jamais été de ceux qui ­disent « mieux vaut avoir tort avec Sartre que raison avec Aron ».

On assiste aujourd’hui à une certaine crise de la franchise dans le milieu intellectuel. A part Aron, avec qui avez-vous pu bâtir sincèrement de « petites polémiques » ?

Dans la première période, avec Robert Antelme et Dionys Mascolo. Ensuite avec Cornelius Castoriadis et Claude Lefort, oui, on pouvait s’engueuler fort ! Pour le reste, il y a eu des gens qui se sont déclarés mes ennemis, Bourdieu par exemple. Mais moi je l’ai laissé me combattre, j’ai toujours essayé de fuir la compétition, qui est encore plus intense dans le monde intellectuel parce que l’ego y est surdimensionné : on aime son œuvre comme on aime son enfant chéri. Mais c’est vrai qu’il y a aujourd’hui une dégradation du débat. Moi j’aime beaucoup la polémique d’idées, c’est la raison pour laquelle j’avais accepté de dialoguer avec Tariq Ramadan. En revanche, j’ai horreur de la polémique des personnes. Or ­ actuellement, on veut dégrader les personnes.

Quel est ici le rôle des réseaux sociaux, qui démultiplient les phénomènes de bruit et d’intimidation dont vous parliez dans « La Rumeur d’Orléans » ?

La rumeur, à l’époque, c’était surtout le bouche-à-oreille. Aujourd’hui, tout circule vite, aussi bien les vérités révélées par des lanceurs d’alerte que les rumeurs les plus délirantes sur le 11-Septembre. Le seul antidote, c’est la pluralité des sources d’information et des moyens d’expression. Le propre de la démocratie, comme disait Lefort, c’est qu’elle n’a pas de vérité, elle laisse s’installer des vérités provisoires. Si on décrète que l’Etat doit dire ce qui est vrai ou faux, alors on retombe dans des travers propres aux régimes théocratiques ou autoritaires.

« Moi j’utilise Twitter à la manière de La Rochefoucauld, pour proposer de petites pensées sur un événement »

Mais les réseaux sociaux, ce n’est pas le débat intellectuel. Moi j’utilise Twitter à la manière de La Rochefoucauld, pour proposer de petites pensées sur un événement. Alors, il est vrai que le propre de cet Internet, et c’est l’envers de la liberté, c’est que les pires conneries peuvent s’y déchaîner. Il y a là un pouvoir d’intimidation, je l’ai ressenti. Mais j’ai quand même l’habitude de ce que j’appellerais l’insulte abstraite, provenant d’organismes ou de personnes qui ne vous connaissent pas personnellement. Je me suis fait insulter par la presse officielle sous l’Occupation, ou par mes amis de gauche pendant la guerre d’Algérie, donc je sais que si j’ose être un peu moi-même, si je veux maintenir un minimum d’autonomie, je risque aussitôt la violence et le mépris.

Si vous deviez confier une blessure en particulier ?

Ce qui m’a le plus chagriné, c’est quand les inconditionnels d’Israël ont affirmé que je voulais détruire cet Etat, et ont fait entrer cette croyance dans la tête de beaucoup de braves gens, juifs ou non. Or je n’ai jamais contesté le droit à l’existence d’Israël. Simplement, j’y ai été, avant même la guerre des Six-Jours [1967], et j’y ai vu deux scènes qui m’ont épouvanté.

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La première : je suis en voiture, je prends en stop un jeune Arabe israélien, qui me propose de venir prendre un thé dans sa famille. Alors j’arrive chez un couple de vieux qui me reçoivent avec l’hospitalité méditerranéenne, le fils explique en arabe qui je suis, et comme je lui avais expliqué que j’étais juif, à un moment j’entends le mot « Yahoudi ». Soudain, le visage des parents se ferme, fini la chaleur humaine.

Quelques jours plus tard, deuxième scène : je suis dans la rue à Jérusalem, ville alors coupée en deux, il y a un mur et, en haut, une sentinelle jordanienne qui, à un moment, me met en joue. Alors, les enfants juifs qui jouaient autour me regardent horrifiés en criant : « Arabi, arabi ! », et à cet instant je me suis dit : ça me suffit, je ne peux pas supporter ces ­ atmosphères, voilà.

Tout à la fin d’« Autocritique », vous parlez du jugement de l’histoire sur les individus. Vous écrivez : « Que reste-t-il de vous ? Etes-vous devenu poreux, rongé, squameux, spongieux ? Vous êtes-vous trempé, durci, blindé, effrité ? » C’était en 1958. Six décennies plus tard, avez-vous une réponse ?

Je dirais que j’ai conservé beaucoup d’infantilisme. Le fait que ma mère soit morte quand j’avais 10 ans, d’un côté, m’a fait vieillir prématurément et m’a donné un scepticisme ­général, mais, d’un autre côté, cela m’a bloqué dans l’enfance, avec un constant besoin de jeu, de plaisanterie, d’amour. J’ai gardé mes inspirations adolescentes tout en perdant mes illusions.

« Nous sommes condamnés à vivre, comme dit Freud, au cœur de la lutte entre Eros et Thanatos, et je continue à choisir le parti d’Eros »

Je ne crois plus à aucune promesse, aucun avenir radieux, aucun messie. Nous sommes condamnés à vivre, comme dit Freud, au cœur de la lutte entre Eros et Thanatos, et je continue à choisir le parti d’Eros. Cela reste un élément de continuité. J’ai acquis le sens de la responsabilité adulte, un peu, je crois, même si l’âge m’a donné non pas une sagesse, mais un sentiment de compréhension pour les erreurs humaines.

Par exemple, j’ai été frappé par les dérives. Pas seulement celles de nombreux gens de gauche que j’ai connus, pacifistes devenus collabos, ou communistes devenus sectaires impitoyables. Dérive généralisée dont j’ai essayé de me préserver en ­conservant des moments de communion, de poésie, qui donnent la force de continuer, de résister.https://www.youtube.com/embed/1N1uuClNnKI?autoplay=0&enablejsapi=1&origin=https%3A%2F%2Fwww.lemonde.fr&widgetid=2

Je ne fais ici aucune comparaison avec la période de l’Occupation, mais je pense qu’une barbarie revient, pas seulement avec les djihadistes : elle s’infiltre parmi nous qui avons peur, au cœur de notre civilisation, fondée sur une idéologie du calcul qui ignore la sensibilité, la joie, la peine… Il y a un lien entre la lutte contre cette idéologie et la volonté d’avoir des moments de poésie, d’amitié, de tendresse. Depuis que j’habite à Montpellier, rien que d’avoir un petit jardin me charme, tout comme sortir au soleil dans ces petites rues, faire la causette avec des voisins, autant de choses que j’avais perdues à Paris… En ce sens, j’ai l’impression que je n’ai pas fondamentalement changé. Si vous voulez, ma vigilance est inséparable du goût pour la vie

.Jean BirnbaumMontpellier, envoyé spécial

****Edgar Morin : « Cette crise nous pousse à nous interroger sur notre mode de vie, sur nos vrais besoins masqués dans les aliénations du quotidien »

Dans un entretien au « Monde », le sociologue et philosophe estime que la course à la rentabilité comme les carences dans notre mode de pensée sont responsables d’innombrables désastres humains causés par la pandémie de Covid-19. 

Propos recueillis par Publié le 19 avril 2020 à 05h47 – Mis à jour le 19 avril 2020 à 11h27  

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/19/edgar-morin-la-crise-due-au-coronavirus-devrait-ouvrir-nos-esprits-depuis-longtemps-confines-sur-l-immediat_6037066_3232.html

Temps de Lecture 15 min. 

Edgar Morin, sociologue et philosophe, à Montpellier (Hérault), en janvier 2019.
Edgar Morin, sociologue et philosophe, à Montpellier (Hérault), en janvier 2019. OLIVIER METZGER POUR « LE MONDE »

Né en 1921, ancien résistant, sociologue et philosophe, penseur transdisciplinaire et indiscipliné, docteur honoris causa de trente-quatre universités à travers le monde, Edgar Morin est, depuis le 17 mars, confiné dans son appartement montpelliérain en compagnie de sa femme, la sociologue Sabah Abouessalam.

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C’est depuis la rue Jean-Jacques Rousseau, où il réside, que l’auteur de La Voie(2011) et de Terre-Patrie (1993), qui a récemment publié Les souvenirs viennent à ma rencontre (Fayard, 2019), ouvrage de plus de 700 pages au sein duquel l’intellectuel se remémore avec profondeur les histoires, rencontres et « aimantations » les plus fortes de son existence, redéfinit un nouveau contrat social, se livre à quelques confessions et analyse une crise globale qui le « stimule énormément ».

La pandémie due à cette forme de coronavirus était-elle prévisible ?

Toutes les futurologies du XXe siècle qui prédisaient l’avenir en transportant sur le futur les courants traversant le présent se sont effondrées. Pourtant, on continue à prédire 2025 et 2050 alors qu’on est incapable de comprendre 2020. L’expérience des irruptions de l’imprévu dans l’histoire n’a guère pénétré les consciences. Or, l’arrivée d’un imprévisible était prévisible, mais pas sa nature. D’où ma maxime permanente : « Attends-toi à l’inattendu. »

De plus, j’étais de cette minorité qui prévoyait des catastrophes en chaîne provoquées par le débridement incontrôlé de la mondialisation techno-économique, dont celles issues de la dégradation de la biosphère et de la dégradation des sociétés. Mais je n’avais nullement prévu la catastrophe virale.

Il y eut pourtant un prophète de cette catastrophe : Bill Gates, dans une conférence d’avril 2012, annonçant que le péril immédiat pour l’humanité n’était pas nucléaire, mais sanitaire. Il avait vu dans l’épidémie d’Ebola, qui avait pu être maîtrisée assez rapidement par chance, l’annonce du danger mondial d’un possible virus à fort pouvoir de contamination, il exposait les mesures de prévention nécessaires, dont un équipement hospitalier adéquat. Mais, en dépit de cet avertissement public, rien ne fut fait aux Etats-Unis ni ailleurs. Car le confort intellectuel et l’habitude ont horreur des messages qui les dérangent.

Comment expliquer l’impréparation française ?

Dans beaucoup de pays, dont la France, la stratégie économique des flux tendus, remplaçant celle du stockage, a laissé notre dispositif sanitaire dépourvu en masques, instruments de tests, appareils respiratoires ; cela joint à la doctrine libérale commercialisant l’hôpital et réduisant ses moyens a contribué au cours catastrophique de l’épidémie.

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Face à quelle sorte d’imprévu cette crise nous met-elle ?

Cette épidémie nous apporte un festival d’incertitudes. Nous ne sommes pas sûrs de l’origine du virus : marché insalubre de Wuhan ou laboratoire voisin, nous ne savons pas encore les mutations que subit ou pourra subir le virus au cours de sa propagation. Nous ne savons pas quand l’épidémie régressera et si le virus demeurera endémique. Nous ne savons pas jusqu’à quand et jusqu’à quel point le confinement nous fera subir empêchements, restrictions, rationnement. Nous ne savons pas quelles seront les suites politiques, économiques, nationales et planétaires de restrictions apportées par les confinements. Nous ne savons pas si nous devons en attendre du pire, du meilleur, un mélange des deux : nous allons vers de nouvelles incertitudes.

Cette crise sanitaire planétaire est-elle une crise de la complexité ?

Les connaissances se multiplient de façon exponentielle, du coup, elles débordent notre capacité de nous les approprier, et surtout elles lancent le défi de la complexité : comment confronter, sélectionner, organiser ces connaissances de façon adéquate en les reliant et en intégrant l’incertitude. Pour moi, cela révèle une fois de plus la carence du mode de connaissance qui nous a été inculqué, qui nous fait disjoindre ce qui est inséparable et réduire à un seul élément ce qui forme un tout à la fois un et divers. En effet, la révélation foudroyante des bouleversements que nous subissons est que tout ce qui semblait séparé est relié, puisqu’une catastrophe sanitaire catastrophise en chaîne la totalité de tout ce qui est humain.

« Dans l’inconnu, tout progresse par essais et erreurs ainsi que par innovations déviantes d’abord incomprises et rejetées. Telle est l’aventure thérapeutique contre les virus »

Il est tragique que la pensée disjonctive et réductrice règne en maîtresse dans notre civilisation et tienne les commandes en politique et en économie. Cette formidable carence a conduit à des erreurs de diagnostic, de prévention, ainsi qu’à des décisions aberrantes. J’ajoute que l’obsession de la rentabilité chez nos dominants et dirigeants a conduit à des économies coupables comme pour les hôpitaux et l’abandon de la production de masques en France. A mon avis, les carences dans le mode de pensée, jointes à la domination incontestable d’une soif effrénée de profit, sont responsables d’innombrables désastres humains dont ceux survenus depuis février 2020.

Nous avions une vision unitaire de la science. Or, les débats épidémiologiques et les controverses thérapeutiques se multiplient en son sein. La science biomédicale est-elle devenue un nouveau champ de bataille ?

Il est plus que légitime que la science soit convoquée par le pouvoir pour lutter contre l’épidémie. Or, les citoyens, d’abord rassurés, surtout à l’occasion du remède du professeur Raoult, découvrent ensuite des avis différents et même contraires. Des citoyens mieux informés découvrent que certains grands scientifiques ont des relations d’intérêt avec l’industrie pharmaceutique dont les lobbys sont puissants auprès des ministères et des médias, capables d’inspirer des campagnes pour ridiculiser les idées non conformes.

Souvenons-nous du professeur Montagnier qui, contre pontifes et mandarins de la science, fut, avec quelques autres, le découvreur du VIH, le virus du sida. C’est l’occasion de comprendre que la science n’est pas un répertoire de vérités absolues (à la différence de la religion) mais que ses théories sont biodégradables sous l’effet de découvertes nouvelles. Les théories admises tendent à devenir dogmatiques dans les sommets académiques, et ce sont des déviants, de Pasteur à Einstein en passant par Darwin, et Crick et Watson, les découvreurs de la double hélice de l’ADN, qui font progresser les sciences. C’est que les controverses, loin d’être anomalies, sont nécessaires à ce progrès. Une fois de plus, dans l’inconnu, tout progresse par essais et erreurs ainsi que par innovations déviantes d’abord incomprises et rejetées. Telle est l’aventure thérapeutique contre les virus. Des remèdes peuvent apparaître là où on ne les attendait pas.

La science est ravagée par l’hyperspécialisation, qui est la fermeture et la compartimentation des savoirs spécialisés au lieu d’être leur communication. Et ce sont surtout des chercheurs indépendants qui ont établi dès le début de l’épidémie une coopération qui maintenant s’élargit entre infectiologues et médecins de la planète. La science vit de communications, toute censure la bloque. Aussi nous devons voir les grandeurs de la science contemporaine en même temps que ses faiblesses.

Dans quelle mesure peut-on tirer parti de la crise ?

Dans mon essai Sur la crise (Flammarion), j’ai tenté de montrer qu’une crise, au-delà de la déstabilisation et de l’incertitude qu’elle apporte, se manifeste par la défaillance des régulations d’un système qui, pour maintenir sa stabilité, inhibe ou refoule les déviances (feed-back négatif). Cessant d’être refoulées, ces déviances (feed-back positif) deviennent des tendances actives qui, si elles se développent, menacent de plus en plus de dérégler et de bloquer le système en crise. Dans les systèmes vivants et surtout sociaux, le développement vainqueur des déviances devenues tendances va conduire à des transformations, régressives ou progressives, voire à une révolution.

« En somme, un minuscule virus dans une ville ignorée de Chine a déclenché le bouleversement d’un monde »

La crise dans une société suscite deux processus contradictoires. Le premier stimule l’imagination et la créativité dans la recherche de solutions nouvelles. Le second est soit la recherche du retour à une stabilité passée, soit l’adhésion à un salut providentiel, ainsi que la dénonciation ou l’immolation d’un coupable. Ce coupable peut avoir fait les erreurs qui ont provoqué la crise, ou il peut être un coupable imaginaire, bouc émissaire qui doit être éliminé.

Effectivement, des idées déviantes et marginalisées se répandent pêle-mêle : retour à la souveraineté, Etat-providence, défense des services publics contre privatisations, relocalisations, démondialisation, anti-néolibéralisme, nécessité d’une nouvelle politique. Des personnalités et des idéologies sont désignées comme coupables.

Et nous voyons aussi, dans la carence des pouvoirs publics, un foisonnement d’imaginations solidaires : production alternative au manque de masques par entreprise reconvertie ou confection artisanale, regroupement de producteurs locaux, livraisons gratuites à domicile, entraide mutuelle entre voisins, repas gratuits aux sans-abri, garde des enfants ; de plus, le confinement stimule les capacités auto-organisatrices pour remédier par lecture, musique, films à la perte de liberté de déplacement. Ainsi, autonomie et inventivité sont stimulées par la crise.

Assiste-t-on à une véritable prise de conscience de l’ère planétaire ?

J’espère que l’exceptionnelle et mortifère épidémie que nous vivons nous donnera la conscience non seulement que nous sommes emportés à l’intérieur de l’incroyable aventure de l’Humanité, mais aussi que nous vivons dans un monde à la fois incertain et tragique. La conviction que la libre concurrence et la croissance économiques sont panacées sociales universelles escamote la tragédie de l’histoire humaine que cette conviction aggrave.

La folie euphorique du transhumanisme porte au paroxysme le mythe de la nécessité historique du progrès et celui de la maîtrise par l’homme non seulement de la nature, mais aussi de son destin, en prédisant que l’homme accédera à l’immortalité et contrôlera tout par l’intelligence artificielle. Or, nous sommes des joueurs/joués, des possédants/possédés, des puissants/débiles. Si nous pouvons retarder la mort par vieillissement, nous ne pourrons jamais éliminer les accidents mortels où nos corps seront écrabouillés, nous ne pourrons jamais nous défaire des bactéries et des virus qui sans cesse s’automodifient pour résister aux remèdes, antibiotiques, antiviraux, vaccins.

La pandémie n’a-t-elle pas accentué le repli domestique et la fermeture géopolitique ?

L’épidémie mondiale du virus a déclenché et, chez nous, aggravé terriblement une crise sanitaire qui a provoqué des confinements asphyxiant l’économie, transformant un mode de vie extraverti sur l’extérieur à une introversion sur le foyer, et mettant en crise violente la mondialisation. Cette dernière avait créé une interdépendance mais sans que cette interdépendance soit accompagnée de solidarité. Pire, elle avait suscité, en réaction, des confinements ethniques, nationaux, religieux qui se sont aggravés dans les premières décennies de ce siècle.

Dès lors, faute d’institutions internationales et même européennes capables de réagir avec une solidarité d’action, les Etats nationaux se sont repliés sur eux-mêmes. La République tchèque a même volé au passage des masques destinés à l’Italie, et les Etats-Unis ont pu détourner pour eux un stock de masques chinois initialement destinés à la France. La crise sanitaire a donc déclenché un engrenage de crises qui se sont concaténées. Cette polycrise ou mégacrise s’étend de l’existentiel au politique en passant par l’économie, de l’individuel au planétaire en passant par familles, régions, Etats. En somme, un minuscule virus dans une ville ignorée de Chine a déclenché le bouleversement d’un monde.

Quels sont les contours de cette déflagration mondiale ?

En tant que crise planétaire, elle met en relief la communauté de destin de tous les humains en lien inséparable avec le destin bio-écologique de la planète Terre ; elle met simultanément en intensité la crise de l’humanité qui n’arrive pas à se constituer en humanité. En tant que crise économique, elle secoue tous les dogmes gouvernant l’économie et elle menace de s’aggraver en chaos et pénuries dans notre avenir. En tant que crise nationale, elle révèle les carences d’une politique ayant favorisé le capital au détriment du travail, et sacrifié prévention et précaution pour accroître la rentabilité et la compétitivité. En tant que crise sociale, elle met en lumière crue les inégalités entre ceux qui vivent dans de petits logements peuplés d’enfants et parents, et ceux qui ont pu fuir pour leur résidence secondaire au vert.

« En tant que crise existentielle, elle nous pousse à nous interroger sur nos vrais besoins, nos vraies aspirations masquées dans les aliénations de la vie quotidienne »

En tant que crise civilisationnelle, elle nous pousse à percevoir les carences en solidarité et l’intoxication consumériste qu’a développées notre civilisation, et nous demande de réfléchir pour une politique de civilisation (Une politique de civilisation, avec Sami Naïr, Arléa 1997). En tant que crise intellectuelle, elle devrait nous révéler l’énorme trou noir dans notre intelligence, qui nous rend invisibles les évidentes complexités du réel.

En tant que crise existentielle, elle nous pousse à nous interroger sur notre mode de vie, sur nos vrais besoins, nos vraies aspirations masquées dans les aliénations de la vie quotidienne, faire la différence entre le divertissement pascalien qui nous détourne de nos vérités et le bonheur que nous trouvons à la lecture, l’écoute ou la vision des chefs-d’œuvre qui nous font regarder en face notre destin humain. Et surtout, elle devrait ouvrir nos esprits depuis longtemps confinés sur l’immédiat, le secondaire et le frivole, sur l’essentiel : l’amour et l’amitié pour notre épanouissement individuel, la communauté et la solidarité de nos « je » dans des « nous », le destin de l’Humanité dont chacun de nous est une particule. En somme, le confinement physique devrait favoriser le déconfinement des esprits.

Qu’est-ce que le confinement ? Et comment le vivez-vous ?

L’expérience du confinement domiciliaire durable imposé à une nation est une expérience inouïe. Le confinement du ghetto de Varsovie permettait à ses habitants d’y circuler. Mais le confinement du ghetto préparait la mort et notre confinement est une défense de la vie.

Je l’ai supporté dans des conditions privilégiées, appartement rez-de-chaussée avec jardin où j’ai pu au soleil me réjouir de l’arrivée du printemps, très protégé par Sabah, mon épouse, doté d’aimables voisins faisant nos courses, communiquant avec mes proches, mes aimés, mes amis, sollicité par presse, radio ou télévision pour donner mon diagnostic, ce que j’ai pu faire par Skype. Mais je sais que, dès le début, les trop nombreux en logement exigu supportent mal le surpeuplement, que les solitaires et surtout les sans-abri sont des victimes du confinement.

Quels peuvent être les effets d’un confinement prolongé ?

Je sais qu’un confinement durable sera de plus en plus vécu comme un empêchement. Les vidéos ne peuvent durablement remplacer la sortie au cinéma, les tablettes ne peuvent remplacer durablement les visites au libraire. Les Skype et Zoom ne donnent pas le contact charnel, le tintement du verre qu’on trinque. La nourriture domestique, même excellente, ne supprime pas le désir de restaurant. Les films documentaires ne supprimeront pas l’envie d’aller sur place voir paysages, villes et musées, ils ne m’enlèveront pas le désir de retrouver l’Italie et l’Espagne. La réduction à l’indispensable donne aussi la soif du superflu.

J’espère que l’expérience du confinement modérera la bougeotte compulsive, l’évasion à Bangkok pour ramener des souvenirs à raconter aux amis, j’espère qu’il contribuera à diminuer le consumérisme c’est-à-dire l’intoxication consommatrice et l’obéissance a l’incitation publicitaire, au profit d’aliments sains et savoureux, de produits durables et non jetables. Mais il faudra d’autres incitations et de nouvelles prises de conscience pour qu’une révolution s’opère dans ce domaine. Toutefois, il y a espoir que la lente évolution commencée s’accélère.

Que sera, selon vous, ce que l’on appelle « le monde d’après » ?

Tout d’abord que garderons-nous, nous citoyens, que garderont les pouvoirs publics de l’expérience du confinement ? Une partie seulement ? Tout sera-t-il oublié, chloroformé ou folklorisé ? Ce qui semble très probable est que la propagation du numérique, amplifiée par le confinement (télétravail, téléconférences, Skype, usages intensifs d’Internet), continuera avec ses aspects à la fois négatifs et positifs qu’il n’est pas du propos de cette interview d’exposer.

Venons-en à l’essentiel. La sortie du confinement sera-t-elle commencement de sortie de la méga-crise ou son aggravation ? Boom ou dépression ? Enorme crise économique ? Crise alimentaire mondiale ? Poursuite de la mondialisation ou repli autarcique ?

« Après confinement, y aura-t-il un nouvel essor de vie conviviale et aimante vers une civilisation où se déploie la poésie de la vie, où le « je » s’épanouit dans un « nous » ?

Quel sera l’avenir de la mondialisation ? Le néolibéralisme ébranlé reprendra-t-il les commandes ? Les nations géantes s’opposeront-elles plus que par le passé ? Les conflits armés, plus ou moins atténués par la crise, s’exaspéreront-ils ? Y aura-t-il un élan international salvateur de coopération ? Y aura-t-il quelque progrès politique, économique, social, comme il y en eut peu après la seconde guerre mondiale ? Est-ce que se prolongera et s’intensifiera le réveil de solidarité provoqué pendant le confinement, non seulement pour les médecins et infirmières, mais aussi pour les derniers de cordée, éboueurs, manutentionnaires, livreurs, caissières, sans qui nous n’aurions pu survivre alors que nous avons pu nous passer de Medef et de CAC 40 ? Les pratiques solidaires innombrables et dispersées d’avant épidémie s’en trouveront-elles amplifiées ? Les déconfinés reprendront-ils le cycle chronométré, accéléré, égoïste, consumériste ? Ou bien y aura-t-il un nouvel essor de vie conviviale et aimante vers une civilisation où se déploie la poésie de la vie, où le « je » s’épanouit dans un « nous » ?

On ne peut savoir si, après confinement, les conduites et idées novatrices vont prendre leur essor, voire révolutionner politique et économie, ou si l’ordre ébranlé se rétablira. 
Nous pouvons craindre fortement la régression généralisée qui s’effectuait déjà au cours des vingt premières années de ce siècle (crise de la démocratie, corruption et démagogie triomphantes, régimes néo-autoritaires, poussées nationalistes, xénophobes, racistes).Lire aussi  Edgar Morin dialogue avec le mystère

Toutes ces régressions (et au mieux stagnations) sont probables tant que n’apparaîtra la nouvelle voie politique-écologique-économique-sociale guidée par un humanisme régénéré. Celle-ci multiplierait les vraies réformes, qui ne sont pas des réductions budgétaires, mais qui sont des réformes de civilisation, de société, liées à des réformes de vie.

Elle associerait (comme je l’ai indiqué dans La Voie) les termes contradictoires : « mondialisation » (pour tout ce qui est coopération) et « démondialisation » (pour établir une autonomie vivrière sanitaire et sauver les territoires de la désertification) ; « croissance » (de l’économie des besoins essentiels, du durable, de l’agriculture fermière ou bio) et « décroissance » (de l’économie du frivole, de l’illusoire, du jetable) ; « développement » (de tout ce qui produit bien-être, santé, liberté) et « enveloppement » (dans les solidarités communautaires).

Vous connaissez les questions kantiennes – Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? Qu’est-ce que l’homme ? –, qui ont été et demeurent celles de votre vie. Quelle attitude éthique doit-on adopter devant l’imprévu ?

L’après-épidémie sera une aventure incertaine où se développeront les forces du pire et celles du meilleur, ces dernières étant encore faibles et dispersées. Sachons enfin que le pire n’est pas sûr, que l’improbable peut advenir, et que, dans le titanesque et inextinguible combat entre les ennemis inséparables que sont Eros et Thanatos, il est sain et tonique de prendre le parti d’Eros.

Votre mère, Luna, a elle-même été atteinte de la grippe espagnole. Et le traumatisme prénatal qui ouvre votre dernier livre tend à montrer qu’il vous a donné une force de vie, une extraordinaire capacité de résister à la mort. Sentez-vous toujours cet élan vital au cœur même de cette crise mondiale ?

La grippe espagnole a donné à ma mère une lésion au cœur et la consigne médicale de ne pas faire d’enfants. Elle a tenté deux avortements, le second a échoué, mais l’enfant est né quasi mort asphyxié, étranglé par le cordon ombilical. J’ai peut-être acquis in utero des forces de résistance qui me sont restées toute ma vie, mais je n’ai pu survivre qu’avec l’aide d’autrui, le gynéco qui m’a giflé une demi-heure avant que je pousse mon premier cri, ensuite la chance pendant la Résistance, l’hôpital (hépatite, tuberculose), Sabah, ma compagne et épouse. Il est vrai que « l’élan vital » ne m’a pas quitté ; il s’est même accru pendant la crise mondiale. Toute crise me stimule, et celle-là, énorme, me stimule énormément.Notre sélection d’articles sur le coronavirus

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Nicolas Truong

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Un avis sur « Comment résister aux antagonismes entre deux France, l’une humaniste, l’autre identitaire (Edgar Morin) »

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