Au cœur de l’IHU, la forteresse de Didier Raoult
Par Gilles Rof
Publié aujourd’hui à 06h03, mis à jour à 07h30
REPORTAGE
L’institut hospitalier universitaire Méditerranée Infection a pris en charge près de 9 000 patients positifs au Covid-19 depuis septembre. Malgré les critiques et les combats juridiques, le personnel y défend son travail et son directeur bec et ongles.
« C’est la fin de la tempête. » Crâne lisse de baroudeur, carrure imposante, le docteur Hervé Tissot-Dupont balaye de son regard clair le vaste hall de l’institut hospitalier universitaire (IHU) Méditerranée Infection. Il est 16 heures, ce mardi 24 novembre, et le rez-de-chaussée du site marseillais ne compte plus que quelques dizaines de visiteurs.
Depuis quelques jours, l’établissement fondé et dirigé par l’hypermédiatique professeur Raoult vit aux premières loges la décélération brutale de l’épidémie de Covid-19. « Il y a encore une semaine, nous recevions plus de 1 600 personnes quotidiennement. Aujourd’hui, nous en sommes à 460. Comme en avril, l’épidémie s’écroule d’un coup », résume le médecin de 60 ans, dont trente à collaborer avec Didier Raoult.
Un tsunami inédit
Spécialiste du VIH, Hervé Tissot-Dupont a été propulsé, dès les premières heures de l’épidémie, coresponsable de l’accueil des patients pour le dépistage et les consultations de l’IHU. Avec ses équipes, il se souvient avoir affronté au printemps un tsunami inédit. « Pour ce deuxième acte, nous étions mieux préparés. Cela nous a permis de recevoir un peu plus de monde de manière fluide », souffle-t-il.

Depuis le 1er septembre, le laboratoire de l’IHU a analysé plus de 168 000 tests PCR contre 141 000 au cours du premier semestre. Sur les deux derniers mois, près de 9 000 patients venus ici ont été diagnostiqués positifs au Covid-19. Après consultation et tests cardiaques, un tiers s’est vu prescrire de l’hydroxychloroquine, le médicament que préconisent, en bithérapie avec l’antibiotique azithromycine, le professeur Raoult et ses équipes – alors que cette molécule n’a toujours pas fait la démonstration de son efficacité dans des études de « phase 3 contrôlées randomisées », les plus fiables, qui comportent des groupes témoins constitués de façon aléatoire, rappelle la Haute Autorité de santé (HAS).
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L’IHU Méditerranée Infection, inauguré officiellement en mars 2018, est un imposant bâtiment de 27 000 mètres carrés, posé à cheval entre le Jarret, cet alignement de boulevards qui sert de périphérique au cœur de Marseille, et La Timone, le plus grand hôpital de la ville. L’emplacement est symbolique. L’unique IHU dédié aux maladies infectieuses de France est régi par une fondation, mais reste viscéralement lié aux Hôpitaux universitaires de Marseille (AP-HM), qui lui fournissent bon nombre de ses 750 collaborateurs. Au deuxième étage, un couloir relie même le service d’hospitalisation high-tech de l’établissement – il compte 75 chambres dont vingt-cinq équipées pour recevoir des maladies infectieuses aiguës – à la réanimation de la Timone.

Mais l’institut constitue un Etat dans l’Etat. « Ici, chercheurs comme praticiens, on est tous les enfants de Didier Raoult », reconnaît Hervé Tissot-Dupont. Sur la rue, au sommet d’une volée de marches, le directeur a fait inscrire une citation d’Horace. En latin, elle dit : « J’ai achevé un monument plus durable que l’airain. » A quelques mètres, une banderole, accrochée là par des mains anonymes, clame : « Soutien au Pr Didier Raoult ». « Tous ensemble, restons vigilants pour que nos médecins préservent la liberté de prescrire », ont ajouté les auteurs à leur déclaration d’amour.
« Une organisation militaire »
Si son bureau, le seul à usage individuel de l’IHU, est au quatrième étage, le visage druidique du patron des lieux apparaît dès le hall. Un écran y diffuse les vidéos que l’institut poste sur sa chaîne YouTube. Dans sa dernière intervention, le 21 novembre, le microbiologiste y dénonce le remdésivir, « produit inutile et même dangereux », et égratigne les « mesures sociales contraignantes », confinement et autre couvre-feu, qui, selon lui, « n’ont pas eu d’effet sur l’évolution de l’épidémie ».
Pour affronter ce qu’on se refuse à appeler ici la « deuxième vague » et appliquer le mantra de Didier Raoult – « tester et prendre en charge tous les patients qui se présentent » –, le rez-de-chaussée de l’institut a été bouleversé. « Nous avons mis en place une organisation militaire, assure fièrement Marion Bechet, cadre supérieure de santé de l’AP-HM, qui gère l’ensemble des soins de l’IHU. Tous les matins, à 8 heures, la réunion de staff, c’est comme une conférence d’état-major dans le bureau du professeur Raoult. » De 150 unités, le personnel soignant a été presque doublé au plus fort de la crise. « L’AP-HM a toujours été au soutien de nos demandes de recrutement », précise Mme Bechet.

A l’été, l’attente pour un test pouvait atteindre plus de quatre heures. Depuis la fin août, les files débordent rarement sur la rue. La prise de rendez-vous sur la plate-forme Doctolib a fluidifié les flux. Une batterie de six opérateurs, en blouse protectrice, masque et charlotte, enregistre les arrivants. Derrière, un long couloir ouvre sur une dizaine de petites salles de prélèvements où des aides-soignantes, souvent engagées en CDD, procèdent aux tests PCR. « On a même des patients qui viennent de Paris. On leur demande : “Mais comment vous faites ? On est tous confinés, non ?” », s’amuse l’une d’elles.

Les études internationales qui affirment l’inutilité de l’hydroxychloroquine dans le traitement du Covid-19 n’ont pas altéré l’aura de l’IHU pour bon nombre de patients frappés par le virus.
« Les critiques sévères, je m’en contrebalance »
Ce mardi de fin novembre, Laetitia (qui a requis l’anonymat), 44 ans, salariée d’une grande surface d’ameublement, déboule ainsi de Toulon. D’un petit geste, elle salue sa maman, dont le test positif vient d’être confirmé et qui part, au bras d’un infirmier, vers l’un des dix boxes de consultation. « Ma mère est diabétique et dès qu’elle a su qu’elle avait le virus, on a pris la voiture. C’est ma belle-mère qui nous a conseillé de venir ici parce qu’elle y a été très bien traitée. En trois jours, elle n’avait plus de symptômes. Elle est à fond professeur Raoult ! »
En matière de tests, l’IHU n’a confiance qu’en lui-même. Sous les escaliers du hall, deux tentes de prélèvement, hermétiques et sous pression, tournent à plein régime. Ces structures sont développées par une start-up, Pocramé, qui a ses bureaux sur place et dont l’institut est actionnaire. Elles servent à contrôler les patients qui ont déjà été testés positifs dans un laboratoire de ville. Un prélèvement PCR dont les résultats tombent en moins d’une heure. « En refaisant ce test rapide, on élimine près de 30 % des cas », explicite Yanis Roussel, chargé de communication de l’établissement.

Au quatrième étage, le professeur Philippe Brouqui regarde les chiffres du jour s’afficher en temps réel sur un écran installé dans un couloir. Depuis la rentrée, l’institut intègre directement ses données à la plate-forme nationale Sidep, qui comptabilise les cas de Covid-19. « Ça baisse, on va bientôt partir au chômage ! Ça va être difficile de retrouver un travail vu notre réputation », plaisante ce spécialiste des maladies tropicales, qui, à 63 ans dont trente-six à collaborer avec Didier Raoult, est l’un des cadres dirigeants de l’IHU.Lire l’éditorial du « Monde » :Didier Raoult, les leçons d’une ascension
Comme son vieux camarade, il a été convoqué par le conseil de l’Ordre des médecins des Bouches-du-Rhône, le 12 octobre, pour « manquements à la déontologie médicale telle que la définit le code de santé publique ». « C’était surréaliste », glisse-t-il, agacé.
Alors que le patron de l’IHU comparaîtra prochainement devant la chambre départementale disciplinaire de première instance, Philippe Brouqui, lui, est ressorti sans suite. En riposte, Didier Raoult a attaqué l’un des vice-présidents de l’Ordre, le docteur Guillaume Gorincour, pour« non-confraternité ». « Ici, on a l’impression d’être dans une forteresse, poursuit le professeur Brouqui. On soigne, on observe, on publie. Les critiques sévères, je m’en contrebalance. Je ne regarde pas la télé. Et aujourd’hui, personne en Europe ne peut plus dire qu’il ne connaît pas l’IHU. »

« Ceux qui ont été incorrects avec nous, on les attaquera »
A tous les étages de l’institut, la question de l’hydroxychloroquine fait hausser les épaules. Le 23 octobre, l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a refusé une recommandation temporaire d’utilisation (RTU) au motif qu’elle ne pouvait « présumer d’un rapport bénéfice/risque favorable » dans la prise en charge du Covid-19. Une décision qui n’a rien changé de la stratégie de l’IHU et contre laquelle son directeur a déposé un recours devant le Conseil d’Etat. « Ici, tout le monde adhère et personne n’est venu me dire, je ne suis pas d’accord avec ce que fait l’IHU. La question de notre efficacité ne porte pas uniquement sur un médicament, mais sur la prise en charge globale du patient », abonde Marion Bechet. « Nous, on n’a jamais dit à personne : rentrez chez vous avec du Doliprane », grince Hervé Tissot-Dupont.

Selon les chiffres de l’institut, sur les 3 070 patients traités à l’hydroxychloroquine plus de trois jours depuis le 1er septembre, quinze sont décédés. « On a prouvé que cette molécule fait baisser la charge virale », insiste Philippe Brouqui, qui reconnaît toutefois que « sur la mortalité, l’IHU n’a pas réalisé d’étude qui montre une baisse de manière définitive ».
En interne, on a noté avec soulagement que la procureure de Marseille a classé sans suite une plainte portant sur les premiers essais cliniques menés par l’IHU. Vendredi 27 novembre, Didier Raoult a salué d’un tweet piquant le départ de Dominique Martin de la présidence de l’ANSM. Lundi 30, il a fait déposer par son nouvel avocat, Fabrice Di Vizio, une plainte visant le même Dominique Martin pour « prise illégale d’intérêt ». Au cœur de cette plainte, la différence de traitement par l’ANSM entre le remdésivir (qui a obtenu une autorisation d’utilisation) et l’hydroxychloroquine. « Il va y avoir une période difficile parce qu’on s’est mis tout le monde à dos. Mais les gens qui ont été incorrects avec nous, on les attaquera », promet Philippe Brouqui
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Le calme des unités d’hospitalisation contraste avec l’effervescence du hall. Sur les 75 chambres, réparties sur trois étages, une soixantaine reçoit des patients du Covid-19. Des personnes très âgées pour la plupart, traitées grâce aux appareils d’oxygénothérapie à très haut débit récemment acquis. Au troisième, un couloir extérieur permet aux rares visiteurs de voir leurs proches au travers de vitres teintées.
Dans les prochaines semaines, l’IHU récupérera d’autres malades au fur et à mesure que les services de soins de suite de l’AP-HM retrouveront leurs activités normales. « C’est notre fonction, poursuit Philippe Brouqui. Même si tout le monde ici aimerait bien revenir à ses sujets habituels. »
Localement, la tendance de Didier Raoult à ferrailler devant les tribunaux n’affecte aucunement son image. Pour Noël, un santon à son effigie fait fureur. A Avignon, un « graff » le représente faisant le signe du rappeur Jul, autre icône locale. Mardi 1er décembre, le professeur a ouvert le colloque « Méditerranée du futur », dédié aux épidémies dans l’histoire, organisé à Marseille par le président (Les Républicains) de la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur, son ami Renaud Muselier. Lancé dans sa campagne de réélection, ce dernier entend bien utiliser l’image de son confrère médecin, qu’il n’a cessé de défendre. « Raoult sur la liste de Muselier ? Je ne pense pas que cela l’intéresse, mais il n’empêchera pas ceux qui l’ont soutenu d’utiliser son nom », pense savoir un proche.Notre sélection d’articles sur le coronavirus
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