Avec l’explosion attendue du nombre de personnes en perte d’autonomie, le besoin de places en Ehpad va devenir « massif » d’ici à 2030
Une étude de la Drees, publiée mercredi, estime que 108 000 nouvelles places seront nécessaires dans les dix ans qui viennent, soit plus qu’un doublement du rythme actuel de créations.
Par Béatrice JérômePublié aujourd’hui à 12h06, mis à jour à 12h26
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La pandémie de Covid-19 a décimé en France 21 644 personnes vivant en maison de retraite entre le 1er mars et le 22 novembre. Elles comptaient pour 43 % des personnes décédées du virus, selon le bilan de Santé Publique France à cette date. Cette hécatombe a fait vaciller les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) et éprouvé la résistance de leurs soignants, donnant l’image d’un modèle à bout de souffle. L’avenir des Ehpad n’est pourtant pas compromis, loin s’en faut. La France va devoir ouvrir de très nombreux établissements dans les dix prochaines années, sauf à produire d’autres formes d’accueil alternatives à grande échelle.
Le « besoin » de places en Ehpad sera « massif », prévoit une étude publiée mercredi 2 décembre par la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), qui dépend du ministère des solidarités et de la santé. Jusque-là, aucune étude n’avait prédit un tel saut quantitatif : 108 000 nouvelles places seront nécessaires dans les dix ans qui viennent, selon la Drees, soit plus qu’un doublement du rythme actuel de créations. La France compte 611 000 résidents en Ehpad ; ils seront 719 000 dans dix ans. Quelque 4 300 places en Ehpad ont été ouvertes en moyenne chaque année entre 2012 et 2018 ; 9 800 supplémentaires seront nécessaires chaque année entre 2019 et 2030. En 2018, le Syndicat national des établissements et résidences privés pour personnes âgées (Synerpa) pensait pourtant avoir placé la barre très haut en évaluant les besoins à 62 000 places supplémentaires d’ici à 2030…
Le scénario de la Drees découle d’un constat : le nombre de personnes en perte d’autonomie va exploser : de 2,4 millions en 2019, elles passeront à 3 millions en 2030. Les plus de 60 ans seront 21 millions en 2030 – contre 18 millions à ce jour. La France va affronter son « Alpe-d’Huez démographique » à partir de 2030, résume Luc Broussy, cofondateur du think tank Matières grises. « Nous avons dix ans pour nous y préparer, tant la décennie 2020-2030 se présente, en comparaison, comme une étape de plaine », écrit-il dans une note publiée en septembre pour ce cercle de réflexion consacré aux enjeux du vieillissement.
Pour parvenir à cette projection, la Drees pose deux hypothèses. D’abord, le maintien du fort taux d’institutionnalisation des seniors : la France est l’un des pays européens qui comptent la proportion la plus élevée de personnes âgées en Ehpad (8,8 % des 75 ans et plus). Ensuite, elle table sur la stabilité de la perte d’autonomie parmi la population vieillissante, malgré l’allongement de l’espérance de vie.
Résidences autonomie
Ce boom des Ehpad ne suffirait pas à accueillir l’ensemble des personnes âgées qui ne peuvent ou ne veulent plus rester vivre chez elles. L’étude quantifie le besoin de solutions d’accueil alternatives. Aux 108 000 en maison de retraite, il faudrait ajouter 33 000 places en « résidences autonomie », estime la Drees. Ces établissements (ex-foyers d’accueil) permettent de vivre sous un même toit que d’autres personnes âgées, mais dans un logement particulier, avec des repas et activités communes, des soins et un suivi médicalisé. Il convient aux personnes en faible perte d’autonomie.
La France compte aujourd’hui 110 000 places en résidence autonomie. Quelque 1 300 ont été créées chaque année entre 2012 et 2018. Pour atteindre 33 000 nouvelles places en dix ans, il faudrait plus que doubler le rythme de production annuelle pour arriver à 3 000. Dans ce cas, il faudra « une redéfinition importante des missions de ces structures et une adaptation en termes de personnels », indique la Drees. « Très majoritairement publiques, les résidences autonomie ont un taux d’encadrement [en personnel] significativement plus bas qu’en Ehpad, étant donné le nombre limité de personnes en perte d’autonomie accueillies », rappelle le rapport de Dominique Libault sur les réformes de la politique du grand âge, remis au gouvernement en octobre 2019. Faute d’un doublement des créations de places en Ehpad, « 90 000 places supplémentaires » en résidence autonomie seraient nécessaires. Si plus aucune place d’Ehpad n’était créée, il faudrait 140 000 places en résidences autonomie en dix ans
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L’effort que nécessiterait la sortie du « dualisme, selon le rapport Libault, entre Ehpad et maintien à domicile » pour proposer « des solutions intermédiaires telles que les résidences autonomie, résidences services, habitat inclusif et intergénérationnel, accueil familial, etc. » serait sans précédent.
Le gouvernement devrait présenter un projet de loi sur le grand âge « au printemps [2021] », escompte l’entourage de Brigitte Bourguignon. La ministre déléguée à l’autonomie se fait déjà l’apôtre du maintien à domicile des personnes âgées. Les groupes d’Ehpad commerciaux ou associatifs s’activent quant à eux pour défendre leur prééminence. « L’Ehpad n’est pas un modèle mort ! Cela restera une solution pour les personnes qui ont des multipathologies », insiste Maryse Duval, directrice générale du groupe SOS Seniors. « L’Ehpad n’est pas fini. Il n’y a pas d’alternatives crédibles, qu’il s’agisse du domicile, des habitats intermédiaires ou inclusifs qui permettent de le suppléer », renchérit M. Broussy. Aucun arbitrage de l’exécutif, pour le moment, n’est propre à le démentir.Les Français vivent en bonne santé plus longtemps
Depuis 2008, les hommes ont gagné deux ans de vie en moyenne, contre à peine plus d’un an pour les femmes. L’espérance de vie des femmes est de 85,6 ans en 2019, et celle des hommes, de 79,7 ans, selon une étude publiée mercredi par la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees). Les Français vivent plus longtemps que les autres Européens. Mais pas toujours en meilleure santé qu’eux. Après 65 ans, les femmes peuvent espérer vivre 11,5 ans sans perte d’autonomie ; les hommes, en moyenne 10,4 ans en bonne forme. L’âge d’entrée « en incapacité » recule. Les femmes ont gagné un an et six mois de vie « sans incapacité » depuis 2008, et les hommes, un an et huit mois.