« Comment faire pour que les Français acceptent le vaccin contre le Covid-19 ? »
TRIBUNE
Rustam Romaniuc – Chercheur en économie comportementale
Angela Sutan – Chercheuse en économie comportementale
Face à la frilosité à l’égard de la vaccinaton anti-Covid-19, les deux spécialistes de l’économie comportementale Rustam Romaniuc et Angela Sutan font part de stratégies pour encourager les citoyens à franchir le pas, sans les contraindre.
Publié aujourd’hui à 05h45, mis à jour à 10h08 Temps de Lecture 4 min.
Tribune. Alors que les annonces récentes de différents laboratoires pharmaceutiques ont redonné un peu d’espoir, les réactions de défiance qui ont suivi parmi les populations, en particulier en France, ont eu l’effet d’une douche froide. Cela rappelle à quel point il est important que le travail sur les solutions techniques soit accompagné de politiques qui visent à changer les croyances et les comportements des citoyens.
Le constat est aujourd’hui alarmant. Le hashtag #antivax fait un tabac sur les réseaux sociaux. Entre accusations infondées visant les grands groupes pharmaceutiques, le milliardaire américain Bill Gates qui aurait créé le virus afin de s’enrichir sur la vente des vaccins, ou encore Elon Musk [le patron du constructeur de voitures électriques Tesla] qui refuserait de faire vacciner ses enfants, les théories complotistes envahissent nos écrans – le dernier épisode en date étant le documentaire Hold-up, diffusé en ligne, censé démontrer les mensonges sur le Covid-19.
Un Français sur deux ne se fera pas vacciner
Ces phénomènes qui font la « une » des médias ne sont que la partie visible de l’iceberg. Sur 13 000 personnes interrogées dans 19 pays, une sur trois refuserait de se faire vacciner même si le vaccin était approuvé et recommandé par les autorités compétentes (« A global survey of potential acceptance of a COVID-19 vaccine », Jeffrey V. Lazarus et alii, Nature Medicine, 20 octobre).
Encore plus inquiétant, un Français sur deux affirme qu’il ne se fera pas vacciner (sondage Odoxa-Dentsu Consulting pour France Info et Le Figaro publié le 12 novembre). Ces chiffres indiquent qu’en l’état actuel des choses il sera probablement difficile d’atteindre l’immunité collective même des mois après la distribution massive des vaccins contre le Covid-19.Vérification : Les contre-vérités du documentaire « Hold-up »
La question de savoir comment changer des comportements collectivement coûteux n’est pas nouvelle et a fait l’objet de nombreux travaux en sciences comportementales. Nous devons aujourd’hui utiliser ces connaissances pour rendre le vaccin plus acceptable et plus facile d’accès. Il existe ainsi une série de solutions qui s’appuient sur les facteurs psychologiques et culturels et qui ont fait leurs preuves quand il s’agit d’encourager des comportements civiques. Les autorités publiques pourraient s’en inspirer pour encourager à moindre coût les citoyens à se faire vacciner.
Opt-out, le consentement implicite
La décision de faire don de ses organes après sa mort, une décision importante posant des questions morales, est un des exemples classiques qui pourrait fournir des enseignements en matière de vaccination. Une étude réalisée il y a plusieurs années suggérait qu’il est possible de faire basculer le choix des individus en changeant tout simplement sur les formulaires l’option par défaut (« Do Defaults Save Lives ? », Eric J. Johnson, Daniel Goldstein, Science, 21 novembre 2003). Les pays où les taux de consentement au don d’organes sont les plus élevés présument que chacun est donneur sauf décision contraire (« opt-out »), alors que les pays où les taux de consentement sont très faibles demandent un consentement exprès (« opt-in »).
A l’université américaine Rutgers, un groupe de chercheurs a envoyé une lettre à 408 employés de l’université pour les informer d’une campagne de vaccination contre la grippe (« Opting In vs Opting Out of Influenza Vaccination », Gretchen Chapman, Meng Li, Helen Colby et alii, Journal of the American Medical Association n° 304/1, 2010). Les employés ont été divisés en deux groupes sans qu’ils le sachent.
Ceux du premier groupe ont reçu un message avec la date, l’heure et l’endroit de leur rendez-vous pour se faire vacciner. Leur rendez-vous avait été programmé automatiquement, mais ils pouvaient se désister à tout moment (« opt-out »). L’autre groupe a reçu un message lui demandant de choisir une date pour se faire vacciner (opt-in) : 92 % des employés du premier groupe ont maintenu leur rendez-vous, alors que seulement 50 % du deuxième groupe ont fait la démarche nécessaire pour se faire vacciner.
« Les autorités pourraient s’inspirer des campagnes de don de sang en offrant badges ou bracelets, qui permettent de signifier publiquement sa volonté de contribuer au bien commun »
Une autre stratégie comportementale efficace repose sur la pression par les pairs. Par exemple, au lieu d’instaurer une vaccination obligatoire, comme le préconisent certains politiques, les autorités pourraient s’inspirer des campagnes de don de sang ou pour encourager des actes citoyens tels qu’aller voter, en offrant des badges, stickers ou bracelets.
Ces outils simples et peu coûteux permettent à celles et ceux qui le souhaitent de signifier publiquement leur adhésion aux principes de base de la science et leur volonté de contribuer au bien commun en se vaccinant. Plus le nombre de personnes affichant un sticker ou un bracelet sera important et plus celles et ceux qui n’en porteront pas ressentiront le besoin de le faire à leur tour par mimétisme ou par désir d’appartenir à un groupe plus large. Les stickers montrant qu’on était allé voter sont même devenus l’accessoire à la mode pendant l’élection présidentielle aux Etats-Unis.
Faible coût de mise en œuvre
Cette stratégie a été utilisée lors d’une expérience de terrain réalisée en Sierra Leone, qui visait à encourager les parents à vacciner leurs enfants contre la grippe (« Social Incentives for Childhood Immunization in Sierra Leone », Anne Karing, Innovations for Poverty Action, 12 décembre 2018). L’effet s’est avéré particulièrement fort quand les participants à l’étude étaient informés des bienfaits du vaccin, pour eux mais aussi pour les autres membres de leur communauté.Lire aussi Vaccin anti-Covid : convaincre plutôt qu’imposer
Ces outils ne représentent pas la solution magique. Mais au vu de leur faible coût de mise en œuvre, le retour sur investissement, qui se mesure en nombre de vies sauvées, est potentiellement considérable. Leur mise en place peut également soulever des questions éthiques, qui devront être abordées avec des experts en la matière pour assurer une meilleure transparence et éviter que certains citoyens ou citoyennes ne se sentent exclus ou manipulés.Vaccin anti-Covid-19 : une sélection de tribunes
Si un vaccin contre le virus est véritablement disponible dans les prochains mois, il faudra encore déterminer les conditions dans lesquelles il sera accessible. Et convaincre les plus réticents.
Thomas Breda (économiste) : « Il nous manque des données essentielles sur les personnes diagnostiquées positives »
Rustam Romaniuc et Angela Sutan (chercheurs en économie comportementale) : « Comment faire pour que les Français acceptent le vaccin ? »
Miquel Oliu-Barton (mathématicien) et Bary Pradelski (économiste) : « Qui vacciner en priorité ? Selon quels critères ? Comment hiérarchiser tout cela ? »
David Malpass (président du groupe de la Banque mondiale) : « Quand et comment mettre le vaccin anti-Covid à la disposition de tous »Voir plus
Rustam Romaniuc et Angela Sutan sont enseignants-chercheurs en économie expérimentale et comportementale à la Burgundy School of Business, à Dijon.
Rustam Romaniuc(Chercheur en économie comportementale) et Angela Sutan(Chercheuse en économie comportementale)