Déjà on cherche à éviter la troisième vague avec des tests de masse: premiers résultats mitigés

Les tests de masse, nouvelle stratégie pour éviter une troisième vague de Covid-19 ?

Des voix scientifiques s’élèvent pour réclamer des dépistages massifs de la population. Le gouvernement pourrait lancer une expérience pilote à Lille avant Noël alors que la région Auvergne-Rhône-Alpes se prépare à tester ses habitants entre le 16 et le 23 décembre. 

Par Elisabeth Pineau  Publié aujourd’hui à 06h00, mis à jour à 10h54

Temps de Lecture 6 min. 

Au palais des sports à Lyon, reconverti en site de tests du Covid-19, le 13 octobre.
Au palais des sports à Lyon, reconverti en site de tests du Covid-19, le 13 octobre. LAURENT CIPRIANI / AP

Pour empêcher une troisième vague de l’épidémie de Covid-19 et éviter d’alterner des phases de déconfinement et de reconfinement jusqu’à l’arrivée des vaccins, faut-il recourir aux dépistages de grande envergure ? A l’échelle d’une ville, d’une région ou même du pays ? La question a refait surface en France ces dernières semaines. Jeudi 26 novembre, Olivier Véran a ouvert la porte à une telle stratégie à l’échelle de la population. « Nous étudions la faisabilité et surtout l’intérêt [d’opérations de] testing de masse au sein de certaines collectivités », a fait savoir le ministre de la santé.

« L’enjeu, c’est de gagner la course contre la montre contre le virus, insiste Philippe Froguel, professeur au CHU de Lille et à l’Imperial College de Londres. Rien n’est simple pour contrôler cette épidémie en attendant les vaccins, mais il existe des solutions à combiner le plus vite possible, dont le “mass testing” [tests de masse] et les sondages », comme c’est le cas en Angleterre, qui s’emploie depuis mai à dépister de manière aléatoire des échantillons de personnes tous les mois. « Le chirurgien enlève la tumeur, en l’occurrence le confinement, et ensuite la chimiothérapie sert à tuer les dernières cellules, le “mass testing” fait partie de cette “chimio” », relève de façon imagée le généticien.

Avec neuf autres confrères, il a adressé une note le 11 novembre au président de la République, puis une deuxième à Olivier Véran, proposant de tester la population française le plus largement possible en deux semaines, en détectant les porteurs du virus au sein de familles ou groupes d’individus afin qu’ils s’isolent. « L’objectif est de diminuer les cas de manière drastique en attendant l’approvisionnement en vaccins. [Ce dispositif] permettra en outre d’établir une carte de la prévalence du virus dans les territoires français afin d’adapter une stratégie de déconfinement territorial », écrivent-ils.

Pour y parvenir, ils réclament le feu vert à la généralisation des prélèvements salivaires, qui ne sont pour l’heure autorisés par la Haute Autorité de santé (HAS) que pour les personnes symptomatiques. Et recommandent de procéder selon la méthode de tests groupés (poolage), jusqu’à des échantillons de 10 personnes, moins consommatrice de ressources et de temps que le dépistage individuel.

Lire le décryptage : Les tests groupés, une piste controversée

« Avec des prélèvements salivaires et des tests groupés, c’est faisable à l’échelle de la France. Avec des prélèvements nasopharyngés et des tests antigéniques, c’est plus difficile parce qu’il faut des professionnels de santé qui prélèvent la population entière, complète l’épidémiologiste Catherine Hill, également signataire de la note. On a perdu énormément de temps, c’est la stratégie qu’il aurait fallu adopter pendant ou juste après le premier confinement. Il faut tester toute la population française rapidement en isolant les positifs, il n’y a pas d’autre solution, sans ça, on se dirige directement vers une troisième vague et un troisième confinement. » 

Lenteur décisionnelle

Parmi les scientifiques, l’idée de recourir à des tests de masse dans la population fait débat. Les plus sceptiques invoquent la difficulté à mettre en pratique une telle opération. A la fois à cause du nombre de tests à effectuer et du fait que le résultat s’avère partiel. « Cette méthode repère un certain nombre de personnes mais pas la totalité, et nécessiterait de retester régulièrement la population. Ça me paraît prendre un marteau-pilon pour écraser une mouche », estime Renaud Piarroux, chef du service de parasitologie à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière.

Au palais des sports à Lyon, reconverti en site de tests du Covid, le 12 octobre.
Au palais des sports à Lyon, reconverti en site de tests du Covid, le 12 octobre. JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP

Dans un entretien au Monde, le 20 novembre, Jean-François Delfraissy, le président du conseil scientifique, émettait lui aussi des réserves sur une telle stratégie : « Sur le papier, l’idée est très séduisante mais elle a une limite : chez les personnes asymptomatiques, il y a une fenêtre de deux ou trois jours où on ne détecte pas le virus. Donc, même avec les tests antigéniques très largement utilisés, on ne peut pas dépister tous les cas infectés », expliquait-il.

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L’initiative relevant de la gageure à l’échelle du pays, le conseil scientifique préconise de mener une expérience pilote sur une ou deux grandes villes. Avant un éventuel déploiement national, Philippe Froguel et la poignée d’experts suggèrent ainsi de tester cette stratégie dans la métropole européenne de Lille, s’inspirant de l’exemple de Liverpool, qui a lancé le 6 novembre une opération d’envergure destinée à tester son demi-million d’habitants. L’incidence, soit le nombre de cas pour 100 000 habitants, est passée de 635, mi-octobre, à 158 fin novembre.

Lille et Roubaix, qui réunissent un peu moins de 400 000 habitants, sont citées comme zones urbaines tests. « C’est à la fois assez pour que ça soit une expérience concluante, et faisable. La ville de Lille est prête à aider, les pharmaciens sont d’accord pour installer des tentes, les labos d’analyses médicales peuvent investir le Zénith de Lille…, énumère le professeur Froguel, qui regrette la lenteur décisionnelle. Même si on est l’arme au pied, aucune décision n’a encore été prise. Or, cela demande dix-quinze jours de préparation. » 

Outre les capacités de tests, il faut pouvoir prévenir la population, multiplier les lieux de dépistage et disposer d’agents en nombre pour pratiquer les prélèvements, y compris pour se rendre chez les personnes qui ne peuvent se déplacer. En attendant une autorisation plus large des prélèvements salivaires, la méthode combinerait des tests PCR et antigéniques. « Je pense qu’en trois ou quatre jours, maximum une semaine, on arriverait à dépister toute la population de la métropole lilloise », avance Philippe Froguel. Le chercheur espère voir l’expérience démarrer aux alentours du 15 décembre puis être étendue aux autres métropoles le 20 janvier 2021, lors de la troisième étape du déconfinement, si le chiffre des contaminations repasse sous la barre des 5 000 par jour.

« Gros pari logistique »

L’idée est déjà lancée dans la région Auvergne-Rhônes-Alpes, l’une des plus éprouvées par la deuxième vague. Son président (LR), Laurent Wauquiez, a annoncé une campagne de dépistage gratuit aux 8 millions d’habitants du territoire avant les fêtes de Noël, entre le 16 et le 23 décembre. L’opération, organisée en lien avec l’agence régionale de santé et la préfecture de région, mobilisera entre 10 000 et 20 000 personnes : professionnels médicaux et paramédicaux, pharmaciens, biologistes ainsi que les réseaux de la protection civile et de la Croix-Rouge et les sapeurs-pompiers.A

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« Cela reste un acte basé sur le volontariat, il n’y aura aucune obligation. Si on a entre 600 000 et 1 million de personnes qui viennent se faire tester, ce sera déjà bien », avance Yannick Neuder, vice-président de la région, qui s’attend à dépister environ 20 % de cas positifs. Un millier de lieux de dépistage sur l’ensemble des territoires auvergnats et rhônalpins ont été identifiés : outre des publics ciblés (lycées, entreprises de plus de 300 salariés, Ehpad…), des gymnases et salles de spectacle seront réquisitionnés et des barnums installés sur des places publiques et aux abords de centres commerciaux. En complément, des cars itinérants doivent permettre de couvrir des zones rurales.

Les tests utilisés seront majoritairement antigéniques – plus de 2 millions ont été commandés – mais des tests PCR seront proposés pour les personnes les plus à risque. « C’est un gros pari logistique, mais ça peut démontrer que l’échelon régional est pertinent pour proposer des actions de prévention et de dépistage, insiste Yannick Neuder, qui cite l’exemple des Länder à s’impliquer dans la crise sanitaire allemande. Et si cette organisation est efficiente, cela permettra de se roder en vue d’une future phase vaccinale. »

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Le ministre de la santé avait qualifié le 17 novembre cette initiative régionale « d’effet d’annonce »« Ce qui est important, ce n’est pas de tester les gens, c’est d’être sûr qu’une fois [qu’ils sont] testés, on est capable de les mettre à l’abri pour éviter les contaminations », a insisté Olivier Véran. Sur ce point, tous les avis convergent : sans isolement des cas positifs, tout dépistage massif serait rendu inutile.Notre sélection d’articles sur le coronavirus

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Elisabeth Pineau

Comme la Slovaquie, l’Autriche veut dépister toute sa population avant Noël

Contre le Covid-19, Vienne souhaite tester toute sa population le week-end juste avant Noël tandis que la Suisse a renoncé à mener une telle opération. 

Par Elisabeth Pineau et Jean-Baptiste Chastand  Publié aujourd’hui à 11h00, mis à jour à 12h55

https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/11/30/covid-19-comme-la-slovaquie-l-autriche-veut-tester-toute-sa-population-avant-noel_6061638_3244.html

Test de dépistage du Covid-19 le 27 novembre à Korneuburg, en Autriche.
Test de dépistage du Covid-19 le 27 novembre à Korneuburg, en Autriche. LISI NIESNER / REUTERS

En Europe, quelques pays ou régions ont déjà fait l’expérience de dépistages massifs à l’échelle de la population. L’expérience la plus ambitieuse a été menée en Slovaquie, pays d’Europe centrale comptant 5,5 millions d’habitants, qui a opté pour des tests antigéniques. Les Slovaques ont d’abord été invités à venir tous se faire tester le premier week-end de novembre, la campagne a ensuite été renouvelée deux week-ends dans les régions les plus touchées. Près des deux tiers des habitants se sont déplacés, alors que ceux qui refusaient de le faire étaient menacés de mise en quarantaine.

Lire le reportage : En Slovaquie, une campagne de test de la population au coronavirus « digne du Débarquement »

Environ 1 % des personnes testées se sont révélées positives, soit 38 000 personnes. Le premier ministre, Igor Matovic, a vanté ce résultat, mais les experts sont plus dubitatifs. Trois semaines après la vague de tests, le nombre d’infections a plongé dans le pays, mais difficile de savoir si cette baisse est attribuable à la campagne de dépistage massif ou aux mesures de confinement décrétées en parallèle fin octobre. « Ce que l’on constate, c’est que le virus continue à circuler, ça n’a pas eu, semble-t-il, un effet extraordinaire sur le taux de reproduction : il est actuellement de 0,90 en Slovaquie, contre 0,72 en France, par exemple. La descente est beaucoup plus rapide en France qu’en Slovaquie », observe Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale à l’université de Genève (Suisse).

Baisse artificielle

Le gouvernement slovaque a lui-même reconnu que les tests antigéniques gratuits ont pu en outre faire artificiellement baisser le nombre de tests PCR – payants lorsqu’ils sont commandés sans ordonnance dans ce pays –, qui servent de seule base de données pour les bulletins épidémiologiques quotidiens. Ce qui ne l’a pas dissuadé de poursuivre cette stratégie. Mardi 24 novembre, Igor Matovic a annoncé que le dépistage national lancé en novembre serait répété en décembre, sur trois week-ends, afin que les Slovaques puissent profiter des vacances de Noël.

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L’Autriche voisine a également indiqué sa volonté de tester toute sa population le week-end juste avant Noël. Pour écarter les faux positifs attribués aux tests antigéniques, Vienne prévoit de refaire tester par PCR tous les cas positifs, mais le conseil scientifique auprès du gouvernement a fait part de ses réticences. L’épidémiologiste Gerald Gartlehner estime ainsi dans le quotidien Der Standardque, sur la base de 2 % de faux positifs sur 5 millions de personnes testées, cela ferait tout de même 100 000 personnes à confirmer par PCR, « ce qui débordera notre capacité de test », s’inquiète-t-il.

De son côté, après l’avoir envisagé, la Suisse a renoncé à dépister massivement sa population. « Aujourd’hui, la task force du Conseil fédéral n’est pas favorable à ces tests de masse », explique Antoine Flahault. L’instance scientifique helvétique invoque la moins bonne sensibilité des tests antigéniques et la lourdeur logistique que cela implique. « Le pays est plus complexe que la Slovaquie, la Suisse comprend des cantons très autonomes, ce serait une campagne beaucoup plus difficile à mettre en œuvre logistiquement et politiquement », conclut le professeur de santé publique.

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Elisabeth Pineau et  Jean-Baptiste Chastand(Vienne,

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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