Cela suffit ! « Notre argent public » donné depuis Sarkozy, sans conditions, aux grandes entreprises avec en retour encore une fois des licenciements !

« Derrière ces milliards d’euros d’argent public se pérennise le détournement sans condition des ressources de l’Etat au profit des intérêts privés »

TRIBUNE

Maxime Combes – Economiste

Olivier Petitjean – Journaliste

L’économiste Maxime Combes et le journaliste Olivier Petitjean observent, dans une tribune au « Monde », qu’une grande partie des aides publiques sont allées, sans condition, aux grandes entreprises du CAC 40.

Publié aujourd’hui à 08h30    Temps de Lecture 6 min. 

Tribune. « Le temps de la dépense publique est venu », assure Bercy. « Vous avez besoin d’argent, je vous en donne », s’est même exclamé le ministre de l’économie, des finances et de la relance, Bruno Le Maire, le 1er octobre, devant un parterre de chefs d’entreprise réunis par la Banque publique d’investissements. A Bercy, l’unité de compte n’est plus le million d’euros que l’on cherche à économiser, mais le milliard d’euros que l’on veut dépenser aussi vite que possible. Jusqu’à il y a peu, ces milliards n’étaient pas supposés exister. Il n’y a pas « d’argent magique », disait-on. Désormais, il coule à flots.

Pour de nombreux commentateurs, la cause est donc entendue : ces centaines de milliards d’euros débloqués par la puissance publique illustreraient à quel point le néolibéralisme ferait désormais partie d’un passé révolu. Face au coronavirus, voilà le retour de l’Etat, nous indique-t-on doctement. Convenons-en : le « quoi qu’il en coûte » a fait voler en éclats la très idéologique rigueur budgétaire érigée en dogme indépassable.

Constater que les robinets ont été ouverts est néanmoins insuffisant : encore faut-il savoir qui est arrosé, qui ne l’est pas, et dans quel but. Des milliards pleuvent en effet, mais pas partout, et pas pour tout le monde.

Les quartiers populaires, oubliés des plans d’urgence et de relance, réclament le leur. Les plus pauvres doivent se contenter de 0,8 % du financement du plan de relance. Quant aux services publics et leurs agents, ils sont servis avec parcimonie. En revanche, le secteur privé, et tout particulièrement les grandes entreprises, est servi sur un plateau d’argent : « C’est dans ces moments de crise qu’il faut profiter de l’argent de l’Etat », leur a dit Bruno Le Maire.

En France, en 2020, la transparence et le contrôle démocratique sur l’usage de ces fonds publics ne sont pas assurés

A suivre à la trace ces milliards d’euros d’argent public mobilisés depuis le début de la pandémie de Covid-19 pour venir en aide aux entreprises privées, grâce aux travaux de l’Observatoire des multinationales, nous pouvons l’affirmer : plus sûrement qu’un retour de l’Etat en vue de satisfaire l’intérêt général, ces milliards transcrivent surtout la volonté de mettre l’Etat, et ses ressources, au service des intérêts du secteur privé et de l’accumulation du capital. Sans rien exiger en retour autre que des « engagements volontaires ». Sans changer les règles du jeu. Sans agir pour que le monde d’après soit fondamentalement différent du monde d’avant.

Précisons d’abord que ce travail est fastidieux et délicat tant la confidentialité des affaires et le secret fiscal sont brandis pour écarter toute transparence : alors que ces aides représentent des dizaines de milliards d’euros, il n’existe aucun suivi précis et public de leurs bénéficiaires, des montants et de ce qui les justifie.

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En France, en 2020, la transparence et le contrôle démocratique sur l’usage de ces fonds publics ne sont pas assurés. Difficile dès lors d’avoir un débat démocratique de qualité sur les conditions et règles d’attribution des aides publiques aux grandes entreprises.

En nous limitant aux 40 plus grandes entreprises françaises cotées au CAC40, et en nous basant sur les seuls rapports officiels et informations produites par la presse spécialisée et/ou grand public, nous montrons à quel point ces grandes entreprises sont sous perfusion d’argent public, sans conditionnalité d’intérêt général, y compris quand elles disposent d’une trésorerie suffisante pour continuer à verser des dividendes conséquents à leurs actionnaires.

Même Total et Sanofi

Les résultats sont frappants : 100 % des multinationales du CAC40 ont touché des aides publiques liées au Covid-19. Souvent plusieurs. Y compris les 26 d’entre elles qui ont versé un généreux dividende à leurs actionnaires en 2020. Sur ces 26 multinationales, 14 ont même profité du chômage partiel, payé sur fonds publics, pour rémunérer leurs salariés.

Même Total et Sanofi, champions toute catégorie du versement de dividendes – respectivement 7 et 4 milliards d’euros – sont soutenues par les pouvoirs publics, que ce soit via les Banques centrales ou les plans sectoriels (relocalisation, etc.), sans que cela ne les empêche de supprimer des emplois.

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Cette inflation galopante d’aides publiques aux entreprises privées n’est pas nouvelle mais elle s’accroît massivement et rapidement. Avant la crise de 2008-2009, ces aides ne représentaient que 65 milliards d’euros par an (Rapport de l’inspection générale des finances sur les aides publiques aux entreprises, janvier 2007).

Ce montant est passé à 110 milliards d’euros par an en 2012 (Rapport de l’inspection générale des finances sur les aides publiques aux entreprises, juin 2013) et, avec le pacte de responsabilité et le CICE (crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi), François Hollande et Emmanuel Macron les ont fait grimper jusqu’à 150 milliards d’euros par an. Soit un bond de 230 % en moins de quinze ans. Presque 7 % de croissance par an en moyenne, bien plus que la croissance du produit intérieur brut (PIB), des aides sociales ou des salaires. Avec la pandémie, ce soutien est devenu encore plus massif, comme le montreront les futures données agrégées aujourd’hui indisponibles.

Amendements rejetés

Un tel interventionnisme économique pourrait servir de levier pour transformer notre système économique et le rendre plus écologique, plus juste, notamment envers celles et ceux qui sont en première ou deuxième ligne. Mais rien de tout cela n’est envisagé.

Alors que les aides publiques au secteur privé dépassent désormais le montant des aides sociales (famille, pauvreté, logement, soit environ 138 milliards d’euros), qui sont, elles, soumises à toujours plus de contraintes, tous les amendements au projet de loi de finances 2021 visant à conditionner les aides aux entreprises ont été rejetés.

L’affaire Bridgestone en fait l’amère démonstration : quand les pouvoirs publics versent plusieurs millions d’euros d’aides publiques sans condition stricte, ils instituent leur propre impuissance. Xavier Bertrand, le président de la région Hauts-de-France, et Bruno Le Maire crient au scandale ?

Qu’ont-ils donc fait pour conditionner les aides au secteur privé, ou encore pour s’opposer aux mesures de libéralisation du droit de licenciement, ou pour faciliter la reprise d’une entreprise par les salariés ou les pouvoirs publics ? Que fait présentement le gouvernement pour que Renault, Airbus et Air France, qui reçoivent des milliards d’euros d’aides publiques, reconvertissent leur outil industriel et ne laissent pas sur le carreau des milliers de salariés ? Rien ou presque.

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Voilà donc un gouvernement qui n’a pas abandonné l’idée de rendre plus difficile l’accès au chômage de salariés privés d’emplois, mais qui refuse de conditionner l’accès au chômage partiel. Résultat : pour quelques rayons fermés, Carrefour met 90 000 de ses 110 000 salariés au chômage partiel, payés sur fonds publics, alors que le groupe a versé 183 millions d’euros à ses actionnaires.

Outre Carrefour, on compte 13 membres du CAC40, parmi lesquels Bouygues, Capgemini, Michelin, Publicis, Schneider, ou encore Vinci et Vivendi, qui ont versé pour près de 10 milliards d’euros de dividendes alors qu’une part significative de leurs salariés étaient rémunérés sous fonds publics.

Promesses et pratique

De l’économiste Joseph Schumpeter (1883-1950) à la journaliste Naomi Klein [née en 1970], ils sont nombreux à nous avoir enseigné que c’est au cœur des grands chambardements économiques, sociaux et politiques, dont la pandémie de Covid-19 est le dernier avatar, que se déploient et se cristallisent des réagencements idéologiques et institutionnels qui vont perdurer des années.

A travers cette politique d’aides massives au secteur privé, ce ne sont rien de moins que les liens entre l’Etat et le marché, entre les pouvoirs publics et les intérêts privés, qui sont en train de s’affermir devant nous. Peut-être pour des dizaines d’années.

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Dans un entretien récent, Emmanuel Macron prétendait ni plus ni moins refonder le capitalisme autour d’un « consensus de Paris » qui viserait à intégrer « dans le fonctionnement de nos entreprises (…) la réconciliation de l’agenda climatique, technologique et de souveraineté » (« La doctrine Macron : une conversation avec le président français »Le Grand Continent, 16 novembre 2020).

Au révélateur des aides publiques massives actuelles, on ne peut que constater le fossé existant entre la promesse et la pratique. La pratique est claire : derrière ces milliards d’euros d’argent public se pérennise le détournement sans condition des ressources de l’Etat au profit des intérêts privés, et au détriment de l’intérêt général. L’Etat s’affirme ainsi comme assureur en dernier ressort de la rentabilité et de l’accumulation du capital.

Maxime Combes et Olivier Petitjean sont les coauteurs du rapport « Allô Bercy ? Aides publiques : les corona-profiteurs du CAC40 », Observatoire des multinationales.

Maxime Combes (Economiste) et  Olivier Petitjean (Journaliste)

Plans sociaux: le Covid comme alibi

30 nov. 2020 Par Martine Orange– Mediapart.fr

https://www.mediapart.fr/journal/economie/301120/plans-sociaux-le-covid-comme-alibi?utm_source=20201130&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-20201130&M_BT=115359655566

Prétextant de la pandémie, de grands groupes annoncent des plans sociaux massifs, qui permettent souvent de cacher des erreurs ou des crises de direction. Ces restructurations viennent mettre à mal le « nouveau contrat social » invoqué par le gouvernement dans le cadre de la loi Pacte : à la fin, c’est toujours le capital qui parle.

Pour les grands groupes, il n’est manifestement plus question de prendre des gants. Danone, Total, Vallourec, IBM… : les annonces des plans sociaux, de suppressions d’emplois, de fermetures d’usines s’enchaînent, ces derniers jours. Dans ce moment de pandémie et de confinement, où l’urgence économique et sociale est partout, ces restructurations massives finissent par se noyer dans la masse. Selon notre carte des plans sociaux, à la date du 30 novembre, au moins 72 784 emplois sont condamnés et menacés. Toute la France est concernée.

À chaque fois, le motif est tout trouvé : le Covid, le Covid, vous dis-je. « Les grands groupes ont fait le dos rond pendant la première vague au printemps. Mais, à la deuxième vague, ils ont tous compris qu’ils ne pouvaient plus temporiser. Le Covid provoque des ruptures immenses qui leur imposent de s’adapter au plus vite », avance un connaisseur du monde des affaires pour justifier ces plans massifs.

Mais cette explication est-elle toujours justifiée ? Comment ne pas soupçonner l’effet d’aubaine ? Un plan de plus. Dans l’hécatombe actuelle, qui ira y regarder de près ? De nombreuses directions semblent faire ce calcul et profiter des circonstances exceptionnelles pour dérouler des projets qu’elles avaient préféré différer ou lisser dans le temps, cacher des erreurs stratégiques inavouables, des crises de gouvernance souterraines.

Même le gouvernement en a le soupçon. Il n’arrive plus à cacher son agacement et sa déception face à ces annonces. « Lancer des procédures sociales d’une telle ampleur en pleine période de crise sanitaire pose question », a convenu, le 24 novembre, la ministre du travail, Élisabeth Borne devant les parlementaires. Elle en appelle désormais à la « responsabilité » du CAC 40. Le 25 novembre, le ministre des finances, Bruno Le Maire, a, à son tour, stigmatisé l’esprit de défaite qui anime, selon lui, certains dirigeants. « Les salariés n’ont pas à être la variable d’ajustement des difficultés économiques actuelles », a-t-il répété, soulignant que les entreprises devaient aussi prendre leur part.

Le sentiment de trahison n’est pas loin au sein de pouvoir. En débloquant des dizaines de milliards d’euros sans assortir ces aides de la moindre conditionnalité, en levant toutes les règles sociales au travers des contrats de performance, le ministre des finances espérait qu’en retour les grandes entreprises, principales bénéficiaires de ces mesures, accepteraient de jouer le jeu : maintenir les emplois par tous les artifices possibles. Au moins le temps que le cours des choses reprenne « normalement ».

Mais la déception va plus loin, car c’est toute la politique du gouvernement menée depuis 2018 qui en pâtit. En contrepartie de toutes les lois allégeant voire supprimant la fiscalité, les obligations sociales, le droit du travail, Bruno Le Maire avait fait miroiter le mirage du gagnant-gagnant, le nouveau pacte travail-capital censé être synthétisé dans la loi Pacte : l’entreprise était censée ne plus être seulement là pour le profit, mais elle devenait une « entreprise à mission », d’intérêt général. Cela devait être le principe fondateur, la justification de toutes les réformes « structurelles ».

La période actuelle vient déchirer les beaux discours et rappeler cette vérité crue des grands groupes : à la fin, c’est toujours le capital qui parle. Celui-ci exige de tout changer, sauf ses prétentions délirantes de rendement : dans un monde à taux zéro depuis des années, il continue à réclamer des taux de rentabilité de 10 % ou plus. Et, en dépit du climat catastrophique des affaires, ses prétentions n’ont pas changé, soulignant la déconnexion de plus en plus inquiétante provoquée par la financiarisation par rapport à l’économie réelle.Emmanuel Faber (Danone) et Jean-Dominique Senard (Renault), promoteurs de "l'entreprise à mission" dans le cadre de la loi Pacte, en juin 2019. © Ludovic Marin / AFP Emmanuel Faber (Danone) et Jean-Dominique Senard (Renault), promoteurs de « l’entreprise à mission » dans le cadre de la loi Pacte, en juin 2019. © Ludovic Marin / AFP

Hasard ? Les trois grands patrons qui ont porté ce projet d’« entreprise à mission » figurent parmi les premiers à déchirer le contrat. Le président du conseil de Renault, Jean-Dominique Senard, désigné comme l’inspirateur, voire comme le coauteur du texte, a confirmé la semaine dernière le projet présenté au printemps : à l’avenir, l’usine de Flins, la seule usine du groupe en France à produire des véhicules électriques – la Zoé –, ne produira plus de voitures. Elle est appelée à devenir une usine de « recyclage ». Le PDG de Veolia, Antoine Frérot, qui avait défendu avec ardeur la loi Pacte et qui, au nom de l’institut de l’entreprise qu’il préside, avait rédigé de longues tribunes pour appeler les entreprises à accompagner le gouvernement dans ses projets de transformation et de relance en temps de pandémie, a, lui, lancé une attaque violente contre Suez, dont l’objectif premier n’est rien de moins que tuer son concurrent.

Mais le coup le plus dur contre la loi Pacte vient incontestablement d’être porté par Danone. Depuis des décennies, sous l’inspiration de son fondateur, Antoine Riboud, le groupe s’est toujours présenté comme un groupe à part, plus social, plus engagé. Emmanuel Faber revendiquait hautement cette filiation. Son discours à HEC en 2016, rappelant que « l’enjeu de l’économie est la justice sociale », fit date dans le monde patronal.

[[lire_aussi]]Symboliquement, Danone a mis un point d’honneur à être le premier à devenir une « entreprise à mission », selon le statut créé par la loi Pacte. Le 26 juin, lors de l’assemblée générale, la direction de Danone faisait approuver ce nouvel objet social : ne plus être une entreprise guidée par le seul objectif du profit, mais se préoccuper aussi de la santé, de l’agriculture durable, du partage avec les salariés. Au service d’une « économie inclusive ».

Trois mois plus tard, tout est balayé. « Nos actionnaires sont en situation difficile, le cours a baissé de 30 % depuis un an. La rentabilité est fondamentale. C’est le socle des investissements de demain »,a expliqué Emmanuel Faber sur France Inter pour justifier son plan social annoncé le 23 novembre : 2 000 emplois, dont 400 en France – essentiellement des cadres –, sont appelés à disparaître. Une situation difficile ? En dépit de la pandémie, et bien qu’il ait profité des mesures de chômage partiel, comme le rappellent les syndicats du groupe, Danone s’est fait une obligation de maintenir ses dividendes : il a versé 1,5 milliard d’euros (soit 75 % de son résultat net) à ses actionnaires. Sa marge opérationnelle a certes baissé : elle n’est plus que de 14,2 % au deuxième trimestre, contre 15 % précédemment.

Face aux journalistes, le président de Danone a invoqué les ruptures provoquées par le Covid – la baisse du marché de l’eau, les chahuts sur le marché des devises, etc. – pour justifier ces réactions rapides. Des explications qu’il a modérées devant les analystes financiers. Car la démondialisation, le retour aux marchés locaux, les changements de consommation, la préoccupation d’une alimentation plus respectueuse et plus saine, d’une agriculture durable, la montée du véganisme, mis en avant par Danone comme des facteurs d’explication de son nouveau plan social, sont des tendances lourdes, à l’œuvre depuis plus de dix ans. La pandémie a sans doute été un accélérateur, mais, à l’exception du marché de l’eau – la vache à lait du groupe –, pas un élément de rupture. Tous ces changements ne pouvaient-ils pas être anticipés avant et accompagnés dans le temps, sans brutalité, comme il le défendait ?

Pour reconquérir la faveur des marchés boursiers, Emmanuel Faber lance une grande réorganisation du groupe : finies les grandes unités par ligne de produits (eau, produits laitiers, nutrition infantile) dirigées au niveau mondial, selon un schéma adopté par toutes les grandes multinationales depuis les années 1990. L’organisation, désormais, se fera par zones géographiques. D’où la nécessité, selon Emmanuel Faber, de couper dans les sièges du groupe, dans cette bureaucratie qui s’est surimposée un peu partout.

Mais de sérieux doutes planent sur ce projet. Ce grand chamboule-tout intervient au moment où deux figures historiques de Danone – Cécile Cabanis, chargée des finances et considérée comme le numéro deux du groupe, et Francisco Camacho, directeur des produits laitiers et d’origine végétale dans le monde chez Danone depuis 20 ans – ont choisi de démissionner. Officiellement, il ne s’agit que d’un « concours de circonstances », selon un porte-parole du groupe. Les deux dirigeants ne seraient pas partis « suite à des désaccords ».Pourtant, dans le même temps, des rumeurs de plus en plus insistantes évoquent des tensions au sein du conseil d’administration, certains administrateurs reprochant au président son management solitaire et brutal, ses choix, la chute du cours de bourse. Dans quelle mesure ce plan social et cette réorganisation ne sont-ils pas là pour cacher, derrière le prétexte du Covid, une crise de direction ?

« Depuis qu’il dirige Danone, Emmanuel Faber n’a su qu’annoncer des restructurations. Il y a eu son plan “One Health”, puis “Protein”. Et, maintenant, il en lance un troisième. Mais où sont les projets de croissance ? », s’interroge Frédéric Genevrier, cofondateur de la société d’analyses boursières OFG Recherche. La stratégie des licenciements boursiers, censée rassurer les actionnaires sur la préservation de la rente, n’a pas fonctionné cette fois-ci : depuis ses annonces, le cours de bourse de Danone reste désespérément plat.

Les plans sociaux, une forme normale de management

Pour Total, le Covid est aussi la justification pour annoncer la mise à l’arrêt pendant plusieurs mois de la raffinerie de Donges, près de Saint-Nazaire, la deuxième raffinerie de France. « La raffinerie de Donges fonctionne à perte, nous avons donc décidé de la placer en arrêt conjoncturel », a expliqué Total dans un communiqué. Le groupe maintient toutefois son projet de modernisation de la raffinerie, estimé à 450 millions d’euros.

En septembre, le groupe évoquait 75 suppressions de postes à Donges. Les projets semblent s’être considérablement durcis. C’est l’ensemble de la branche raffinerie en France désormais qui est concerné. Selon le groupe, un départ à la retraite anticipé va être proposé « aux volontaires proches de la retraite », parmi les quelque 15 000 salariés sous contrats français du groupe. La direction se refuse à préciser le nombre de postes concernés.

« C’est au bas mot 700 postes qui ne seront pas remplacés sur 1 400 à 1 500 salariés potentiellement concernés par un départ », a déclaré à l’AFP Thierry Defresne, le délégué syndical central de la Confédération générale du travail (CGT) de Total Raffinage Pétrochimie.

Depuis des années, Total se plaint de ce que ses raffineries en France ne sont pas assez rentables et cherche comment les restructurer, voire envisage d’en fermer certaines. Cette volonté se trouve renforcée désormais par les changements imposés par la transition écologique : la diminution de la consommation de produits pétroliers, la réduction des émissions de gaz à effet de serre sont des impératifs qui vont toucher toutes les activités du groupe pétrolier. Total a commencé à intégrer ces ruptures majeures en provisionnant des milliards de dollars pour des actifs qui, demain, risquent de ne plus rien valoir. Les raffineries en font partie.

Le Covid semble venir à point nommé pour accélérer ces transformations, sans trop se donner la peine d’envisager des mesures de transition, de formation, d’accompagnement. L’essentiel des coûts peuvent ainsi être externalisés, sans qu’il y paraisse, sur la collectivité. Il faut savoir garder les actionnaires : à l’inverse de Shell, par exemple, qui a décidé de diminuer ses dividendes de 66 % en raison de la pandémie, Total a décidé de les augmenter de 6 % : il a versé 6,7 milliards d’euros (60 % de son résultat net) de dividendes à ses actionnaires au titre de l’exercice 2019.Raffinerie de Donges. © Total Raffinerie de Donges. © Total

Par sa taille, sa puissance financière, Total est sans aucun doute un cas à part. Il existe aussi des cas où les restructurations semblent inévitables, des moments où il est impossible de différer les ajustements, parce que tout s’effondre autour. À première vue, Vallourec semble appartenir à cette catégorie. Fournisseur de tubes pour les grandes compagnies pétrolières, la société se retrouve prise dans la tempête d’un secteur qui doit faire face à une crise centenaire. Tous les projets d’exploration – production pétrolière et gazière – sont quasiment gelés. Vallourec, qui réalise plus de 70 % de son chiffre d’affaires dans ce secteur, voit ses débouchés s’effondrer.

Après avoir procédé à 900 suppressions d’emplois au premier semestre, le fabricant de tubes vient d’annoncer 1 050 suppressions de postes supplémentaires, dont 500 au Brésil, 200 en Allemagne et 350 en France. L’usine de Déville-lès-Rouen (Seine-Maritime) est condamnée (190 salariés). Mais 130 emplois aussi devraient disparaître sur les sites d’Aulnoye-Aymeries, de Saint-Saulve et de Valenciennes (Nord). « La baisse de la demande justifie cette décision. Nous avons trop d’usines au regard de la demande », a expliqué Cédric Souillart, directeur industriel France au Monde.

Mais, là encore, les difficultés ne sont pas nouvelles. Année après année, Vallourec accumule des pertes. Depuis 2014, il a supprimé plus du quart de ses effectifs, sans parvenir à se redresser. Aucune stratégie alternative aux restructurations n’a été esquissée au cours des dernières années, sans que la BPI, actionnaire à hauteur de 15 %, ne pipe mot ou cherche à lui fournir une aide autre qu’une approbation passive et mécanique à toutes les décisions de la direction actuelle et surtout passée.

Car ce nouveau plan social coïncide avec une importante échéance financière. Lourdement endetté depuis des années, le nouveau dirigeant de Vallourec, Édouard Guinotte, en poste depuis mars, a échoué cet été à mener l’augmentation de capital de 800 millions d’euros sur laquelle il comptait pour assainir sa situation financière. Il négocie maintenant un plan de conversion de dette en capital auprès de ses créanciers.

La restructuration du groupe, la diminution des coûts font partie des discussions : les créanciers veulent être assurés de retrouver leur mise. Dans ce contexte, la fermeture de l’usine de Déville-lès-Rouen était déjà programmée de longue date. En 2016, la direction avait décidé d’arrêter le laminoir et de supprimer 180 emplois, trouvant préférable d’importer les tubes produits en Allemagne. Privé de son activité en amont, le site perdait une partie de son sens, en dépit de ses résultats : en 2019, l’usine de Déville-lès-Rouen était le seul site français à être en positif, selon les syndicats.

Chez IBM, les plans sociaux aussi sont devenus une habitude, une forme normale de management. Pas une année ne passe sans que le groupe informatique, adepte d’un management brutal, ne lance une réorganisation, des restructurations, des délocalisations en Inde ou ailleurs. Cette fois, bien que le monde informatique soit un des seuls secteurs triomphants dans cette période de pandémie, IBM a décidé d’y aller à la hache : il prévoit de supprimer entre 20 % et 25 % de ses effectifs en France, soit entre 1 200 et 1 400 emplois.

L’ancienne présidente d’IBM Virginia Rometty avait pourtant promis de créer 1 800 emplois en France, à l’occasion de l’événement Tech for Good en 2018. Mais, entretemps, il y a eu une révolution de palais. Un nouveau président, Arvind Krishna, est arrivé et, avec lui, une énième stratégie. Nommé avec mission de sortir le groupe de ses impasses, celui-ci se propose de le scinder : d’un côté les activités d’infrastructures (serveurs, ordinateurs, matériels) et, de l’autre, ce qui est supposé être le nouvel eldorado du secteur, le cloud, l’informatique dématérialisée, où tout passe par de gigantesques centres de données. Un monde où IBM s’est laissé largement distancé par Microsoft ou Amazon.

En vue de préparer cette scission, IBM a donc prévu de largement réduire ses coûts et de restructurer ses activités. Une nécessité en ces temps de Covid, a expliqué la direction. Au total, le groupe prévoit de supprimer plus de 10 000 emplois en Europe. Il n’a pas indiqué l’ampleur des restructurations à venir aux États-Unis. « Toutes les sociétés du cloud embauchent et investissent et, pendant ce temps, IBM licencie. Je ne serais pas étonné que cela se traduise par des milliers d’emplois », remarque un conseiller cité par Bloomberg.

Ils ont déjà connu tellement de plans et de restructurations que les salariés d’IBM ne se font guère d’illusion. Celui-ci risque, comme les précédents, de se traduire par de nouveaux reculs, de nouvelles pertes de marchés, par des écarts technologiques toujours plus importants par rapport à ses concurrents. C’est la même politique depuis 20 ans : le groupe n’a cessé de réduire ses dépenses de recherche, ses investissements, ses effectifs. Les seuls qui en ont tiré profit sont ses actionnaires : le groupe a dépensé des dizaines de milliards, souvent en empruntant, pour racheter ses actions.

URL source:https://www.mediapart.fr/journal/economie/301120/plans-sociaux-le-covid-comme-alibi

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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