Agression de Michel Zecler : le patron de la police dénonce « des comportements de délinquants »
Dans un entretien au « Journal du dimanche », le directeur général de la police nationale, Frédéric Veaux, se déclare « scandalisé » par l’attitude des policiers qui ont roué de coups un producteur de musique noir.
Le Monde avec AFP Publié aujourd’hui à 02h03, mis à jour à 08h02

« Ce sont des comportements de délinquants. » Le directeur général de la police nationale, Frédéric Veaux, n’a pas cherché à minimiser la gravité des actes des policiers qui ont passé à tabac, le 21 novembre à Paris, Michel Zecler, un producteur de musique noir.
Dans un entretien au Journal du dimanche (JDD), le 29 novembre, M. Veaux se déclare « scandalisé » et déplore l’image renvoyée sur l’institution policière par cette affaire :
« Les policiers doivent avoir un comportement irréprochable. Et c’est le cas de la quasi-totalité d’entre eux. Ce sont ceux-là, qui travaillent de manière professionnelle, honnête, responsable, qui vont avoir à subir les conséquences de tels comportements. »
Pour M. Veaux, ce dérapage est « avant tout une question d’éthique, de valeurs, de déontologie », et non la conséquence d’une formation trop courte des forces de l’ordre.https://www.youtube.com/embed/AyKD2r4hO5k?autoplay=0&enablejsapi=1&origin=https%3A%2F%2Fwww.lemonde.fr&widgetid=1
Déjà 39 policiers exclus en 2020
Michel Zecler a été roué de coups par trois fonctionnaires de police dans l’entrée d’un studio de musique du 17e arrondissement de la capitale. Les images de ce tabassage, prises par des caméras de vidéosurveillance, ont été dévoilées jeudi par le site Loopsider – une seconde vidéo diffusée aussi par Loopsider montre que M. Zecler a été également frappé dans la rue par l’un des trois policiers –, provoquant aussitôt une vague d’indignation, qui a jeté dans la tourmente l’exécutif et la majorité.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Les violences policières mettent Emmanuel Macron face à une crise politique
Le président, Emmanuel Macron, a dénoncé une « agression inacceptable » et des « images qui nous font honte ». Il a demandé au gouvernement de « lui faire rapidement des propositions » pour « lutter plus efficacement contre toutes les discriminations ».
« Vous pouvez faire confiance à la police nationale pour que ces événements soient traités avec la plus extrême sévérité une fois les responsabilités établies », a assuré M. Veaux, nommé, en janvier, à la tête de la police nationale. « En 2020, trente-neuf policiers ont été exclus de la police nationale, trente-quatre en 2019. Ces chiffres tordent le cou à la rumeur d’une police laxiste envers les siens », a-t-il rappelé.Lire notre récit : Une pluie de coups et des mensonges : retour sur le passage à tabac du producteur de musique Michel Zecler par trois policiers
« La relation entre la police et la population n’est pas abîmée »
Quatre policiers, suspendus depuis jeudi de leurs fonctions, ont été placés en garde à vue vendredi après-midi dans les locaux de l’inspection générale de la police nationale (IGPN), la police des polices. Leur garde à vue a été prolongée samedi de vingt-quatre heures.
A la suite de son agression, Michel Zecler, qui dénonce également des injures racistes à son encontre, – « On m’a dit “sale nègre” plusieurs fois et en me donnant des coups de poing » –, avait dans un premier temps été placé en garde à vue pour « violences sur personne dépositaire de l’autorité publique » et « rébellion ». Mais l’enquête a été classée sans suite et elle a laissé place à l’ouverture, mardi, d’une nouvelle procédure, à l’encontre des policiers cette fois, pour « violences par personne dépositaire de l’autorité publique » et « faux en écriture publique ».Lire aussi Loi « sécurité globale » : 133 000 manifestants, selon le ministère de l’intérieur ; 500 000, selon les organisateurs
Pour M. Veaux, « la relation entre la police et la population n’est pas abîmée. La police est un reflet de la société, elle n’est pas en marge ». Mais il constate une plus grande difficulté à exercer cette fonction en raison du « niveau de violence à l’encontre des policiers ». « Cette violence les vise dans leur mission mais aussi dans leur vie privée, jusqu’à atteindre parfois leur famille », déplore-t-il.
Le Monde avec AFP
EXCLUSIF. Le patron de la Police s’exprime : « La relation entre la police et la population n’est pas abîmée »
22h00 , le 28 novembre 2020
- Par Pascal Ceaux et Stéphane Joahny
Frédéric Veaux, le directeur général de la Police nationale, réagit dans le JDD aux événements de la semaine et défend l’article 24 de la loi sécurité globale.

Frédéric Veaux condamne fermement les violences qui ont été exercées le 21 novembre par des gardiens de la paix contre un producteur de musique. Mais il donne aussi l’alerte sur les agressions de plus en plus fréquentes dont sont victimes les policiers.
Comment avez-vous réagi à la vue des images de l’interpellation à Paris d’un producteur de musique?
J’ai été scandalisé, comme l’ensemble des policiers de ce pays. Je ne peux pas m’exprimer sur le fond parce que l’enquête est en cours, mais vous pouvez faire confiance à la Police nationale pour que ces événements soient traités avec la plus extrême sévérité une fois les responsabilités établies. Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a d’ailleurs décidé que ces trois policiers seront révoqués une fois que l’enquête aura établi les faits.
Ces faits datent de samedi 21 novembre, mais vous ne suspendez ces fonctionnaires que jeudi. Pourquoi un tel délai?
Parce qu’au départ nous ne disposions pas de tous les éléments. Nous n’avons véritablement pris connaissance des faits que jeudi matin, au moment de la diffusion de la vidéo.
Qu’est-ce qui vous a le plus choqué dans l’attitude de ces policiers : la violence, les propos racistes, le travestissement de la vérité?
Je ne fais pas de distinction dans le caractère inacceptable de ce qui s’est passé. Les policiers doivent avoir un comportement irréprochable. Et c’est le cas de la quasi-totalité d’entre eux. Ce sont ceux-là, qui travaillent de manière professionnelle, honnête, responsable, qui vont avoir à subir les conséquences de tels comportements. Dans les territoires où la présence de la police n’est pas souhaitée, certains ne vont pas manquer de pratiquer l’amalgame ou se livrer à des provocations.
Cette violence vise les policiers dans leur mission mais aussi dans leur vie privée, jusqu’à atteindre parfois leur famille
Depuis plusieurs années, la police recrute en masse. Certains craignent un nivellement par le bas et dénoncent une formation trop courte.
Ce qui s’est passé le 21 novembre, ce sont des comportements de délinquants : pénétrer de force chez des gens, se livrer à des actes de violence… C’est avant tout une question d’éthique, de valeurs, de déontologie.
Comment retisser le lien entre police et population, notamment dans le cadre des manifestations où les incidents sont presque systématiques?
Encadrer une foule, c’est toujours compliqué… Mais pour moi, la relation entre la police et la population n’est pas abîmée. La police est un reflet de la société, elle n’est pas en marge. Des groupuscules choisissent le désordre, la remise en question de nos institutions et se livrent à des provocations envers les policiers. On a assisté, au travers de l’épisode des Gilets jaunes notamment, à une forme de désinhibition dans la violence à l’égard des forces de l’ordre.
Lire aussi – Loi sécurité globale : comment la majorité s’est embourbée sur l’article 24
L’article 24 de la loi sur la sécurité globale, censée mieux protéger les policiers des menaces, est une revendication forte de leur part. A-t‑on tort d’en exiger le retrait au nom de la défense des libertés?
Je suis entré dans la police en 1982. En 2016, j’ai exercé pendant quatre ans les fonctions de préfet de département. À mon retour en 2020, ce qui m’a le plus frappé c’est le niveau de violence à l’encontre des policiers, l’intensité des agressions de toute nature, mais aussi des menaces et intimidations via les réseaux sociaux. Cette violence les vise dans leur mission mais aussi dans leur vie privée, jusqu’à atteindre parfois leur famille. Ce n’est pas acceptable. Le ministre de l’Intérieur a entendu ce message et a constaté un besoin de protection.
En 2020, 39 policiers ont été exclus de la Police nationale, 34 en 2019.
Des hommes politiques ont réclamé une réforme de l’inspection générale de la Police nationale (IGPN) pour que ce ne soit plus seulement des policiers qui enquêtent sur les policiers. Qu’en pensez-vous?
La police réfléchit en permanence à la manière dont elle est organisée. Tout le monde a à gagner à ouvrir l’institution. Nous avons une contrainte essentielle. L’IGPN mène des enquêtes judiciaires sous l’autorité des procureurs ou des juges d’instruction. Nous aurons donc toujours recours à des officiers de police judiciaire qui travaillent dans le cadre du code de procédure pénale.
Combien de sanctions ont été prises par l’IGPN?
En 2020, 39 policiers ont été exclus de la Police nationale, 34 en 2019. Ces chiffres tordent le cou à la rumeur d’une police laxiste envers les siens.
Le président de la République a réclamé des réformes. Avez-vous ouvert le chantier?
Dans le cadre du livre blanc sur la sécurité intérieure, nous lançons l’année prochaine une expérimentation d’une nouvelle organisation de la Police nationale dans trois départements [Pas-de-Calais, Pyrénées-Orientales, Savoie]. Par ailleurs, l’importance de la déontologie a été clairement réaffirmée dans le schéma national du maintien de l’ordre. Enfin, à l’échéance de l’été 2021, 15 000 nouvelles caméras-piétons équiperont les policiers pour filmer leurs interventions. Je suis favorable à tout ce qui peut contribuer à établir la vérité.
Êtes-vous inquiet?
La période est difficile, mais nous allons la surmonter sans douter du sens de notre mission…
EDITO. Article 24 : Darmanin s’est fait beaucoup d’ennemis dans l’histoire
09h00 , le 29 novembre 2020
- Par Hervé Gattegno
L’EDITO DU JDD. Sur Europe 1, le directeur de la rédaction du JDD, Hervé Gattegno, revient sur la loi sécurité globale, les violences policières et celles qui s’expriment contre les forces de l’ordre.
Bonjour Hervé Gattegno. Vous revenez sur les manifestations de samedi contre le projet de loi sur la sécurité de Gérald Darmanin, sur fond de polémique après le tabassage d’un homme par des policiers. Est-ce qu’on peut maintenant parler de « crise » pour le gouvernement de Jean Castex?
Il faut faire la part des choses entre, d’une part, l’émotion, le choc, qu’ont causés les images de ce producteur de musique littéralement lynché par des policiers, et puis, d’autre part, les conséquences de cette affaire et les contestations contre le projet de loi de Gérald Darmanin, qui se sont forcément entremêlées. Les policiers qui ont frappé ce jeune homme – sans qu’on sache bien pourquoi – sont en garde-à-vue, ils vont évidemment être sanctionnés, ce sera justice. C’est lamentable, mais ça ne met pas en cause le ministre. Et puis les manifestations, elles ont connu un vrai succès parce qu’il y a eu plus de 100.000 personnes pour défiler. Seulement c’est un succès limité : parce que le gouvernement ne va sans doute pas retirer son texte. Et parce qu’il y a ces violences scandaleuses contre des CRS, qu’il faut tout autant condamner que les bavures policières.
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Vous voulez dire qu’il faut en quelque sorte renvoyer dos à dos ceux qui dénoncent les violences policières et ceux qui dénoncent les casseurs?
Je ne veux pas poser la question comme ça. Aucun policier n’a le droit de frapper quelqu’un comme on l’a vu sur ces images. Les policiers, ce sont les forces de l’ordre, ça signifie qu’ils usent de la force pour faire respecter l’ordre. Mais justement, on a tort de s’habituer à l’expression « violences policières » parce que, dans une démocratie, il y a une violence légitime et c’est celle de la police, qui est armée – au sens propre – pour défendre les citoyens. Les policiers qui dérapent, qui dérivent, ne sont peut-être pas tous sanctionnés mais il y a de plus en plus d’enquêtes internes et de sanctions. Mais toute la police n’est pas à l’image de ces brutes – il y a trois millions d’interventions policières chaque année, le nombre d’incidents est minuscule. En revanche, c’est vrai qu’on voit maintenant, presque à chaque manifestation, des casseurs qui ne sont là que pour s’attaquer aux policiers avec une sauvagerie qui fait froid dans le dos. Ça ne justifie pas les bavures, bien sûr, mais ça explique l’hyper-sensibilité des policiers.
Justement, au départ, c’était pour satisfaire les syndicats de policiers que Gérald Darmanin voulait faire adopter ce fameux article 24 dans le projet de loi. Donc sur le fond, vous lui donnez raison?
Je l’ai dit la semaine dernière, son intention était politique – oui, il voulait satisfaire la base policière, mais il a été maladroit. Un ministre de l’intérieur a toujours tort quand il donne l’impression de s’en prendre à la liberté d’expression. Et en plus il a entraîné son Premier ministre dans cette mauvaise passe avec cette idée de commission qui a fait bondir les députés. Cela dit, il a été irréprochable dans sa réaction sur les policiers qui ont tabassé ce producteur. Et au passage, il faut relever que cet article 24 dont on a tant parlé n’aurait pas du tout empêché la diffusion des images de ce tabassage – donc en fait, cette scène révoltante, elle a montré l’inanité du débat des derniers jours. Maintenant, le texte va être réécrit, amendé, peut-être sans l’article 24. La majorité l’a voté une fois, elle le revotera certainement. Et Gérald Darmanin s’est fait beaucoup d’ennemis dans l’histoire, mais c’est aussi à cela qu’on juge un ministre de l’Intérieur. (Suite abonnés)