Violences policières : l’exercice d’équilibriste du gouvernement
La brutale agression d’un producteur de musique par des policiers vient s’ajouter à l’évacuation d’un camp de migrants à Paris, et au texte de loi très critiqué sur la « sécurité globale ».
Par Alexandre Lemarié, Nicolas Chapuis et Olivier Faye Publié hier à 05h51, mis à jour hier à 11h15
Temps de Lecture 6 min.
« Appelez la police ! » Cinq jours après les faits, Michel Zecler raconte face à la caméra la brutale agression dont il a été victime dans son propre studio de musique du 17e arrondissement de Paris et la façon dont il a appelé à l’aide les forces de l’ordre. Mais la police est déjà là. Ce sont trois de ses membres, un brigadier et deux gardiens de la paix, qui rouent de coups cet homme noir, producteur de musique, en proférant selon lui des propos racistes.
Les images glaçantes de cette violence débridée, révélées dans une enquête du site d’information Loopsider, ont provoqué un électrochoc politique, jeudi 26 novembre.
Ça s’est passé samedi à Paris. 15 minutes de coups et d’insultes racistes. La folle scène de violences policières… https://t.co/uZqrA5IbZh— Loopsidernews (@Loopsider)
Déjà accusé de s’en prendre aux libertés publiques à travers la proposition de loi sur la sécurité globale votée à l’Assemblée nationale mardi, l’exécutif doit faire face à une accumulation d’affaires de violences et d’abus policiers, notamment avec* l’intervention controversée pour évacuer un camp de migrants place de la République à Paris lundi soir, dont les images ont provoqué des haut-le-cœur au sein même de sa majorité.
Signe du malaise ambiant, le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, a été dépêché au 20 heures de France 2, jeudi soir, pour faire passer un message d’apaisement. Une gageure pour le principal porte-drapeau de la politique sécuritaire du gouvernement ces dernières semaines. Et un exercice d’équilibriste pour donner l’impression de ne rien céder sur le fond et « en même temps », selon l’expression chère à la Macronie, opérer une prudente retraite.
Revirement

Le ministre a ainsi condamné fermement les violences perpétrées à l’encontre du producteur de musique, estimant que les policiers impliqués « avaient sali l’uniforme de la République ». Il a également publié le rapport de l’inspection générale de la police nationale (IGPN) sur les événements de la place de la République qui pointent des violences illégitimes commises notamment par un commissaire divisionnaire. Le document ne remet cependant pas en cause la stratégie globale, dont M. Darmanin a assumé la responsabilité.
Le préfet de police de Paris, Didier Lallement, autorité de tutelle dans les deux affaires, a été épargné et restera en poste pour le moment. Quant à l’article 24 de la proposition de loi sur la restriction de la diffusion d’images de policiers, qui concentre les critiques des associations de défense des libertés publiques et des rédactions de l’ensemble des médias en France, Gérald Darmanin a assuré qu’il ne serait pas retiré… Tandis que le premier ministre, Jean Castex, annonçait quelques minutes plus tôt qu’une commission de réécriture du texte serait mise en place.
Ce revirement qui ne dit pas son nom ne doit rien au hasard. « Le président verrait d’un très bon œil que cela s’apaise très vite », confiait son entourage, quelques heures avant les concessions du ministre de l’intérieur sur France 2.
Depuis une semaine, Emmanuel Macron sent monter la pression. Il reçoit quantité de messages d’interlocuteurs de tout bord, y compris parmi les élus locaux, s’inquiétant de ce que l’opposition de gauche qualifie de « dérive liberticide » du pouvoir. « C’est en train de monter de partout, même à droite. Ces questions cassent tous les clivages traditionnels », souligne un proche du chef de l’Etat. Les messages outrés de stars à l’audience mondiale, comme les joueurs de football de l’équipe de France Kylian Mbappé et Antoine Griezmann, après la vidéo de Loopsider, n’ont pas échappé aux conseillers du Château.Lire aussi « Sans les vidéos, il se serait passé quoi pour Michel ? » : des sportifs français prennent position après l’accumulation de violences policières
La stratégie et le dispositif politique ont pourtant été validés par le locataire de l’Elysée lui-même. Ces dernières semaines, les macronistes se disaient satisfaits de l’action de Gérald Darmanin, dont la mission reste d’« incarner une ligne dure à l’intérieur », selon un proche de M. Macron. En se fondant sur les sondages, ils se réjouissaient que les positions fermes du disciple de Nicolas Sarkozy soient plébiscitées par une majorité de l’opinion. Ce qui permet au chef de l’Etat de contrer les critiques envers une supposée faiblesse sur les sujets régaliens.
Demande autoritaire
Depuis la rentrée, l’activisme de Gérald Darmanin, conjugué à une actualité chargée sur le plan régalien, entre le projet de loi contre les séparatismes, la prolongation de l’état d’urgence sanitaire et les attentats successifs, tend cependant à faire pencher franchement à droite la balance gouvernementale.
« Darmanin fait du Sarkozy. Je ne sais pas s’il a la bénédiction d’Emmanuel Macron, mais je pense que ça peut le gêner », s’inquiète un dirigeant de la majorité. L’Elysée aimerait pouvoir mettre en avant ses figures de gauche afin de paraître plus équilibré. Mais, depuis l’attentat contre Samuel Paty, la demande sociale du pays est autoritaire. Raison pour laquelle l’exécutif affiche une fermeté de tous les instants en multipliant les conseils de défense. « Le versant défensif du discours des Mureaux [lors duquel Emmanuel Macron a détaillé, vendredi 2 octobre, son plan d’action pour lutter contre les séparatismes] est plus prégnant et fort car il répond à ce besoin-là », convient un proche d’Emmanuel Macron.
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Mais l’Elysée craint que, cette fois, le curseur ait été placé trop loin. « L’opinion suit Darmanin donc oui, il apporte. Mais l’image générale que cela renvoie, avec Macron présenté en ennemi des libertés, ça, cela ne va pas », tranche un conseiller, inquiet que cette présentation brouille l’image du chef de l’Etat. « Après avoir été accusé d’être trop libéral, il ne faudrait pas que le président se retrouve accusé d’être liberticide », grimace un ministre, fidèle de la première heure. Comme si l’offensive sécuritaire, que M. Macron a lui-même adoubée, allait trop loin. Avec une créature en passe d’échapper à son maître…
Cette « dérive liberticide », en tout cas, irrite au sein même du gouvernement et de la majorité. Après leur désaccord sur l’emploi du terme « ensauvagement », le ministre de la justice, Eric Dupond-Moretti, s’est encore démarqué de M. Darmanin, dimanche, en faisant entendre « sa petite musique » sur la proposition de loi « sécurité globale ». « Ma position est très claire : il n’est pas question d’interdire à des journalistes de filmer et d’informer, c’est trop important dans une démocratie », a-t-il déclaré sur BFM-TV, en appelant à « amender un certain nombre de dispositions ».
Les critiques sont jugées injustes par l’entourage de M. Darmanin. « Quand il est nommé ministre de l’intérieur, sa feuille de route, c’est de remettre du calme et de l’ordre dans la maison. De très nombreux policiers jetaient les menottes par terre et posaient leurs casques, personne ne s’en souvient. »
Cocktail détonant
L’urgence est cependant à l’apaisement. Après être resté en dehors de la polémique, le chef de l’Etat s’implique discrètement. Mardi, l’avocat Jean-Marie Burguburu, à la tête de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), et la Défenseure des droits, Claire Hédon, ont ainsi été reçus à l’Elysée par son directeur du cabinet, Patrick Strzoda, comme l’a révélé Le Figaro.
D’après les informations du Monde, les équipes du président étaient particulièrement soucieuses des dégâts à l’international provoqués par cette séquence sécuritaire. La France a notamment été morigénée par trois rapporteurs du Conseil des droits de l’homme de l’ONU au sujet de la proposition de loi. Une très mauvaise publicité au moment où Paris défend le conditionnement du plan de relance européen au respect de l’Etat de droit, notamment face à la Hongrie et à la Pologne.
Le même Jean-Marie Burguburu prendra la tête de la commission sur la réécriture de l’article 24. La CNCDH, qu’il préside depuis février, a adopté, jeudi, un avis qualifiant ce texte de « nouvelle étape de la dérive sécuritaire en France ». Une concession de nature à faire retomber la pression ? Jeudi, les syndicats de journalistes ont boycotté une invitation du premier ministre à les rencontrer, après l’interdiction par la préfecture d’un défilé prévu samedi à Paris, en opposition à la proposition de loi sur la sécurité globale. Trois jours plus tôt, la rencontre entre des représentants de la presse et M. Darmanin avait déjà tourné court, obligeant M. Castex à monter de nouveau en première ligne.Lire la chronique : « L’épisode de l’article 24 montre le poids que s’est octroyé Gérald Darmanin dans le dispositif gouvernemental »
L’agression des policiers contre le producteur de musique, révélée jeudi, n’a fait qu’ajouter un élément de plus à ce cocktail détonant. Elle a aussi modifié le rapport de force dans l’entourage d’Emmanuel Macron, où certains ont exprimé pour la première fois à haute voix leur gêne. « Assez de ces scènes choquantes ! », a dénoncé Stéphane Séjourné, conseiller de l’Elysée, jeudi, sur Twitter, en pressant le préfet de police de Paris, Didier Lallement, de « faire en sorte que ceux qui font respecter la loi la respectent eux-mêmes ». Un autre conseiller du chef de l’Etat a convoqué une curieuse analogie, qui résume le pouvoir et le danger des images en politique : « Cette vidéo, on dirait le Chili sous Pinochet ! »
Alexandre Lemarié, Nicolas Chapuis et Olivier Faye
Les violences policières mettent Emmanuel Macron face à une crise politique
La controverse autour de la proposition de loi relative à la sécurité globale et le tabassage d’un producteur noir par des policiers à Paris créent une fronde inédite dans la majorité. Les relations se tendent entre l’Elysée et le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin.
Par Alexandre Lemarié et Olivier Faye Publié aujourd’hui à 04h43, mis à jour à 11h19

Emmanuel Macron devait déjà faire face à des crises sanitaire, terroriste, économique, sociale… Il se retrouve désormais confronté à une crise politique. Mais, cette fois, l’exécutif ne peut s’en prendre qu’à lui-même. La controverse autour de la proposition de loi sur la « sécurité globale », qui prévoit à son article 24 de pénaliser la diffusion malveillante d’images de policiers, s’est embrasée au point d’opposer deux hommes clés du dispositif présidentiel : le premier ministre, Jean Castex, et le président (La République en marche, LRM) de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand.
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Le premier, d’abord, a voulu répondre à l’émoi suscitée par la révélation de vidéos montrant l’agression violente d’un producteur de musique par des policiers dans le 17e arrondissement de Paris. Il a donc décidé, jeudi 26 novembre, d’installer une commission indépendante « chargée de proposer une nouvelle écriture de l’article 24 ». Sans ces images, « on n’aurait pas connu » cette affaire, a reconnu le garde des sceaux, Eric Dupond-Moretti, selon lequel « il faut filmer ».
Richard Ferrand, outré de cette immixtion de l’exécutif dans les affaires parlementaires – et mis sous pression par des députés ulcérés –, a dégainé un courrier, vendredi matin, pour dénoncer une « atteinte aux missions du Parlement, qui seul écrit et vote la loi ». Une position partagée par le président (Les Républicains, LR) du Sénat, Gérard Larcher, qui réclame pour sa part le retrait pur et simple de cette commission. Le texte « sécurité globale », voté mardi par l’Assemblée nationale, doit atterrir sur le bureau des sénateurs début 2021.
Volte-face de Castex
Jean Castex s’est empressé de faire volte-face devant cette fronde. « Il n’entrera pas dans le périmètre de cette commission le soin de proposer une réécriture d’une disposition législative », a-t-il assuré dans un courrier envoyé, vendredi après-midi, à Richard Ferrand et au président des députés LRM, Christophe Castaner, deux proches de longue date d’Emmanuel Macron. Cette instance, dirigée par le président de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), Jean-Marie Burguburu, aura pour but « d’élaborer des propositions sur la meilleure manière de concilier la protection des forces de sécurité et le respect du droit à l’information », a rectifié M. Castex. Des dirigeants de la majorité ont été reçus à Matignon, dans la soirée, afin d’en définir le périmètre.
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Mais cette histoire n’a pas encore rencontré son point final. Comme le souligne un macroniste, l’imbroglio autour de la commission relève même du « faux débat ». La viralité de la vidéo du tabassage de Michel Zecler, révélée par le média en ligne Loopsider et visionnée plus de douze millions de fois, traduit en effet l’appréhension du grand public quant aux violences policières.
La diffusion de ces « quinze minutes de coups et d’insultes racistes » a suscité une vive émotion en France. Y compris de la part d’Emmanuel Macron, qui s’est retrouvé contraint de sortir de son silence. « Les images que nous avons tous vues de l’agression de Michel Zecler sont inacceptables. Elles nous font honte. La France ne doit jamais se résoudre à la violence ou la brutalité, d’où qu’elles viennent. La France ne doit jamais laisser prospérer la haine ou le racisme », a écrit le chef de l’Etat, vendredi 27 novembre, sur Facebook, en exigeant « une police exemplaire ».
Une ligne dure qui passe de plus en plus mal
Soucieux d’améliorer la relation entre les Français et les forces de l’ordre, M. Macron indique avoir demandé « au gouvernement de [lui] faire rapidement des propositions pour réaffirmer le lien de confiance qui doit naturellement exister entre les Français et ceux qui les protègent ». Selon nos informations, parmi les chantiers devraient figurer la réforme de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), la formation continue, la lutte contre les discriminations, les moyens d’associer la population à l’action de la police, les recrutements…
Jeudi, le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, a annoncé la révocation prochaine de trois policiers mis en cause. Il refuse néanmoins de reculer sur l’article 24, auquel son entourage le dit « très attaché ». « Il considère que [cet article] est équilibré, qu’il est le fruit de nombreux débats parlementaires », assure un proche de M. Darmanin. Une position qui se veut cohérente avec sa volonté de défendre l’institution policière. « Quand j’entends le mot violences policières, moi, personnellement, je m’étouffe », lançait le ministre, fin juillet.Lire notre éditorial : Police : une grave crise de commandement
Cette ligne dure passe de plus en plus mal au sein de l’exécutif et de la majorité, à mesure que le danger politique se rapproche de M. Macron. « La commission indépendante, c’est une idée de Gérald. Tout comme l’article 24, qui était une idée de Gérald », s’agace un ministre.
« La ligne Darmanin hystérise le débat, fracture le point d’équilibre de l’électorat de la majorité, tonne de son côté l’eurodéputé macroniste Pascal Canfin, qui a régulièrement ses entrées à l’Elysée. Si on ne prend pas les bonnes décisions dans les prochains jours, cette affaire a le même potentiel que l’épisode de la déchéance de nationalité sous François Hollande. Le premier ministre a raison de remettre de la perspective dans le débat. »
Recadrage présidentiel
Le climat s’est considérablement refroidi ces derniers jours entre l’Elysée et la Place Beauvau. Alors qu’il se montrait jusqu’ici satisfait de l’offensive sécuritaire menée à sa demande par Gérald Darmanin, le ton d’Emmanuel Macron a changé.
Vendredi, son entourage faisait savoir à la presse que le chef de l’Etat était « très choqué » par les images des violences commises contre Michel Zecler. Quatre policiers ont depuis été mis en garde à vue. Selon nos informations, M. Macron et M. Darmanin ont échangé à plusieurs reprises, jeudi, avant que ce dernier ne prenne la parole au journal de 20 heures de France 2. D’après ses proches, le chef de l’Etat a demandé au locataire de Beauvau de délivrer un message d’« apaisement ». Un recadrage présidentiel, en somme. « Il a été demandé à Darmanin d’arrêter ses conneries ! », résume un macroniste historique.
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Parmi les demandes émanant de l’Elysée, le ministre a consenti à rendre public le rapport de l’IGPN sur les violences commises en marge de l’évacuation de migrants, lundi, de la place de la République, à Paris. L’IGPN a notamment estimé que le commissaire divisionnaire qui a fait un croche-pied à un migrant a commis un « manquement par un usage disproportionné de la force ».
Mais M. Darmanin n’est pas allé aussi loin que certains fidèles de M. Macron l’auraient souhaité. Jeudi midi, l’éventualité d’un retrait pur et simple de l’article 24 était ainsi évoquée en haut lieu, tout comme l’hypothèse d’un recadrage du préfet de police de Paris, Didier Lallement. « Je souhaite qu’il continue d’exercer sa mission », a assuré au contraire Gérald Darmanin sur France 2, excluant l’idée d’en faire « un bouc émissaire ». « Il est temps que le préfet de police fasse en sorte que ceux qui font respecter la loi la respectent eux-mêmes », écrivait pourtant le député européen et conseiller politique d’Emmanuel Macron Stéphane Séjourné, quelques heures plus tôt, sur Twitter.
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Dans cette séquence, aucun membre du gouvernement n’est venu à la rescousse du ministre de l’intérieur. Pire, les critiques fusent en Macronie contre l’ancien disciple de Nicolas Sarkozy. « On nous survend ce type depuis des années comme le grand politique. Mais, en réalité, il se plante tout le temps », torpille un familier d’Emmanuel Macron, quand un autre fustige les « mensonges » du locataire de la place Beauvau. « Pendant des semaines, il a présenté l’article 24 de manière déformée, en faisant croire que ça allait interdire aux gens de diffuser les images des flics, alors que c’était faux. Ensuite, il a parlé de floutage obligatoire, alors que c’était faux », peste ce macroniste. M. Macron, en tout cas, surveille avec attention les manifestations prévues dans toute la France, samedi, contre l’article 24. « S’il y a des problèmes, ça va terriblement résonner », s’inquiète un proche.
Alexandre Lemarié et Olivier Faye
Police : une grave crise de commandement
ÉDITORIAL
Le Monde
Editorial. La dispersion violente d’un campement de migrants et le passage à tabac d’un producteur de musique ne sont pas uniquement des dérapages individuels. Ils montrent surtout des dérives hiérarchiques et une perte des repères républicains.
Publié hier à 12h24, mis à jour hier à 12h45 Temps de Lecture 3 min.
Editorial du « Monde ». Un groupe de policiers s’acharnant de longues minutes à coups de poing, de pied et de matraque sur un homme noir dans un lieu privé, sans autre motif apparent que le non-port d’un masque anti-Covid, des armes pointées, des injures racistes répétées, selon la victime.
Ces faits, qui « font peu de doute », selon le ministre de l’intérieur, et dont a été victime, le 21 novembre, à Paris, le producteur de musique Michel Zecler confirment que ce n’est pas d’une série de « bavures », de dérapages individuels, que souffre la police française.
Il s’agit bien là d’une grave crise du commandement, de dérives hiérarchiques et d’une perte des repères républicains.
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Révélé trois jours après la dispersion inutilement violente d’un campement de demandeurs d’asile, place de la République à Paris, et après de multiples épisodes documentés de violences policières, notamment contre les « gilets jaunes » et les manifestants opposés à la réforme des retraites, cet insupportable tabassage ébranle l’idée de sécurité publique, l’un des fondements de la démocratie. Il salit la France.
L’histoire le montre : le comportement des policiers dépend largement des ordres qui leur sont donnés, de la fermeté des rappels aux procédures et au droit, de l’impunité promise ou non. « Vous serez couverts », déclarait aux policiers parisiens le préfet Maurice Papon quelques jours avant le massacre de manifestants algériens le 17 octobre 1961. A l’inverse, on sait ce que l’absence de drame pendant les émeutes de Mai 1968 doit aux consignes du préfet Maurice Grimaud : « Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. »
Violence sans garde-fous
Or, lundi, à Paris, dans un tout autre contexte, c’est un commissaire divisionnaire, haut gradé de la brigade anticriminalité de Seine-Saint-Denis, qui fait un croche-pied à un manifestant. C’est le préfet Lallement qui couvre une opération où des hommes entraînés pour courir après des délinquants sont chargés d’évacuer des migrants installés dans des tentes et au cours de laquelle un journaliste est molesté. En juillet, devant les députés, c’est Gérald Darmanin qui déclare : « Quand j’entends le mot violences policières, personnellement, je m’étouffe », reprenant le verbe utilisé à sept reprises, au cours de son agonie, par Cédric Chouviat, ce livreur mort en janvier, à la suite d’un contrôle policier.
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Il est trop tard pour le ministre de l’intérieur pour trouver « choquantes » les images de la place de la République et « inqualifiables » celles du passage à tabac de Michel Zecler. La police, dont M. Darmanin s’affirme fièrement le patron, ne peut évidemment pas être jugée globalement à l’aune des faits qui déconsidèrent certains de ses membres. Ceux-là semblent en roue libre, livrés aux démons d’une violence sans garde-fous et d’un racisme débridé, signant des PV mensongers, ignorant qu’ils sont filmés et se croyant « couverts ».
Gérald Darmanin, choisi par le président de la République pour séduire les électeurs conservateurs, menace d’entraîner le pays dans une spirale de désordres terriblement dangereuse, aggravée par les multiples tensions liées au confinement.
Comment les appels d’Emmanuel Macron à la « bienveillance » et au « respect de nos valeurs » peuvent-ils être crédibles, si la police et son ministre ne sont pas d’urgence recadrés ?
Si M. Darmanin a pour seule boussole les revendications corporatistes des syndicats ? Les policiers qui déshonorent la sécurité publique doivent être écartés définitivement. Il faut aussi remplacer l’actuelle inspection générale de la police nationale par une instance d’inspection réellement indépendante.
Quant au fameux article 24 de la proposition de loi « sécurité globale », attentatoire à la liberté d’expression, il doit, tout comme d’autres dispositions dangereuses de ce texte, être immédiatement retiré. Sans la diffusion des images que ce texte prétend réglementer, Michel Zecler serait aujourd’hui poursuivi pour« rébellion », et les policiers tabasseurs auraient poursuivi leur exercice.
Violences policières : Reporters sans frontières porte plainte contre le préfet de police de Paris
La plainte contre Didier Lallement fait suite « aux violences policières commises sur des journalistes lors d’une opération d’évacuation de migrants », lundi à Paris, explique RSF.
Publié aujourd’hui à 14h43, mis à jour à 15h04
Quelques jours avant la vidéo de l’agression de Michel Zecler, ce sont d’autres images qui avaient choqué : celles de l’évacuation, brutale, de migrants qui avaient investi la place de la République, lundi 23 novembre à Paris. En réaction, Reporters sans frontières a porté plainte ce samedi contre le préfet de police de Paris, Didier Lallement, à la suite des « violences policières commises sur des journalistes » durant cette opération, et alors que des dizaines de manifestations ont lieu en France contre les violences policières et la proposition de loi de « sécurité globale ».
En direct : suivez les manifestations contre la loi de « sécurité globale » en France
« Plusieurs journalistes et photographes ont fait l’objet de violences injustifiées de la part des forces de l’ordre », expose RSF, qui a présenté à l’Agence France-Presse (AFP) un certificat de dépôt de plainte auprès du parquet de Paris.
RSF a notamment porté plainte contre X et contre Didier Lallement pour « violences volontaires aggravées ayant entraîné une incapacité totale de travail de plus de huit jours et violences aggravées ayant entraîné une incapacité de travail inférieure ou égale à huit jours ou n’ayant entraîné aucune incapacité de travail ». L’organisation représentante des journalistes a également porté plainte pour « entrave à l’exercice de la liberté d’expression ».
Un préfet sous le feu des critiques
Didier Lallement a été visé par les critiques, cette semaine, entre l’évacuation musclée et controversée d’un campement de migrants dans le centre de Paris et le tabassage par des policiers d’un producteur de musique noir.
« On parle du préfet de police de Paris, […] on parle de quelqu’un qui exerce une forte responsabilité », qui « aujourd’hui est entachée par ce qui vient de se passer cette semaine. Et donc je pense qu’il y a un sujet concernant le préfet de police de Paris », a ainsi déclaré le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, sur Franceinfo vendredi.
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De son côté, Didier Lallement a demandé aux policiers sous son autorité de tenir « la ligne républicaine jusqu’au bout » dans une lettre adressée à chacun d’eux, en amont de nouvelles manifestations ce samedi contre les violences policières.
« Dévier de la ligne républicaine qui nous sert de guide, cette ligne qui a éclairé les pas de nos anciens dans les ténèbres de l’histoire, c’est renier ce que nous sommes, c’est ébranler le pacte de confiance qui nous unit à nos concitoyens, c’est perdre le sens de notre mission », écrit le préfet dans ce courrier dont l’AFP a pris connaissance.
Lire l’entretien : « Avec toutes ces lois sécuritaires, nous construisons les outils de notre asservissement de demain »
Le Monde
*Le point sur l’évacuation du camp de migrants à Paris : coups de matraque et « chasse à l’homme », indignation politique et enquêtes de l’IGPN
Près de 500 migrants, majoritairement afghans, ont été expulsés en pleine nuit de la place de République. L’opposition a dénoncé, à l’image de Jean-Luc Mélenchon, des « moyens d’une sauvagerie exceptionnelle ».
Le Monde avec AFP Publié le 24 novembre 2020 à 05h32 – Mis à jour le 24 novembre 2020 à 18h32
Plusieurs centaines de migrants, en errance depuis l’évacuation d’un important camp d’exilés la semaine dernière, ont monté, lundi 23 novembre, un nouveau campement dans le centre de Paris, que les forces de l’ordre ont aussitôt démantelé sans ménagement, provoquant un tollé dans une partie de la classe politique.
Lundi soir, environ 500 tentes bleues s’étaient déployées place de la République, vite investie par des centaines d’exilés, en grande majorité originaires d’Afghanistan. A peine une heure après l’installation, les forces de l’ordre ont commencé à enlever une partie des tentes, parfois avec des personnes encore à l’intérieur, sous les cris et huées de militants et de migrants.
Et c’est finalement sous les tirs de gaz lacrymogène et de grenades de désencerclement que quelques centaines d’exilés et leurs soutiens ont été dispersés par les forces de l’ordre dans les rues adjacentes. Très vite, des images de violences ont été relayées sur les réseaux sociaux. On y a vu des migrants sortis de leur tente par la force, des coups de matraque infligés.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Evacuation des migrants place de la République : « une réponse uniquement répressive alors que l’enjeu est avant tout sanitaire »
- Deux enquêtes ouvertes pour « violences par personne dépositaire de l’autorité publique »

Gérald Darmanin a annoncé mardi avoir « demandé à l’IGPN [inspection générale de la police nationale] de remettre ses conclusions sous quarante-huit heures » sur les violences intervenues lors de l’évacuation du campement par les forces de l’ordre. La veille au soir, le ministre de l’intérieur s’était ému sur Twitter d’images « choquantes » et avait dit avoir demandé un « rapport circonstancié » au préfet de police de Paris.
Le rapport du Préfet de police sur l’évacuation du campement illicite place de la République m’a été remis ce matin… https://t.co/9rihJf9IDw— GDarmanin (@Gérald DARMANIN)
La défenseure des droits, Claire Hédon, a annoncé à l’Agence France-Presse (AFP) qu’elle se saisissait des faits. Plusieurs associations, parmi lesquelles Médecins du monde et le Secours catholique, ont fait part en outre de leur intention de saisir cette instance.
Le parquet de Paris a ouvert une enquête pour « violences par personne dépositaire de l’autorité publique » à la suite d’un croche-pied fait sur un migrant par un policier. L’IGPN est chargée d’enquêter sur ces faits visibles dans des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux.
Dans ces vidéos, tournées dans les rues du quartier Beaubourg à Paris par plusieurs journalistes, un homme vêtu de blanc est encerclé par un groupe de policiers, puis parvient à s’enfuir. Un policier en uniforme tend sa jambe sur son passage, ce qui provoque la chute de cet homme, qui se relève rapidement pour repartir en courant.
allo @Interieur_Gouv – c’est pour un signalement – 971 Croche pied d’un manifestant. 23/11/20, Paris, Manifestat… https://t.co/a7zBO7GPuW— davduf (@David Dufresne)
David Dufresne est journaliste.
Le Parquet de Paris a également ouvert mardi une autre enquête pour des « violences par personne dépositaire de l’autorité publique » qui auraient été commises lundi soir par un policier sur le journaliste Rémy Buisine, du média en ligne Brut, lors de l’évacuation du camp de migrants.Lire aussi Le journaliste Rémy Buisine de Brut « molesté » par un policier, le parquet ouvre une enquête
Toujours selon le parquet de Paris, deux gardes à vue étaient par ailleurs en cours mardi en début d’après-midi pour des faits de violences sur personne dépositaire de l’autorité publique et outrage à personne dépositaire de l’autorité publique, lors de cette évacuation.
Des sources policières ont regretté auprès de l’AFP que cette intervention ait été menée par des policiers non spécialistes du maintien de l’ordre. C’est la DSPAP, direction de la sécurité publique de l’agglomération parisienne, qui a dirigé l’opération. Un escadron de gendarmes mobiles a été engagé pour l’intervention, ainsi que des effectifs des brigades anti-criminalité (BAC) nuit et des compagnies de sécurisation et d’intervention (CSI). « Alors qu’ils sont vraiment très bons sur l’anti-crim’, notamment en cités, ils ne sont pas les meilleurs techniquement pour le maintien de l’ordre », a souligné un responsable policier.
- Vague de consternation à gauche
Les images de l’évacuation ont déclenché un tollé dans une partie de la classe politique, à gauche et parmi les écologistes. La maire de Paris, Anne Hidalgo, a écrit mardi au ministre de l’intérieur « pour lui demander des explications », dénonçant notamment dans cette lettre « un usage de la force disproportionné et brutal ». « L’Etat donne de lui-même un spectacle lamentable » en apportant « une réponse policière à une situation sociale », a réagi son adjoint chargé de l’accueil des réfugiés, Ian Brossat (Parti communiste).
Le premier secrétaire du Parti socialiste (PS), Olivier Faure, a dénoncé sur Twitter « une chasse à la misère à coups de matraque », tandis que le porte-parole du PS, Boris Vallaud, a fait part, sur Twitter également, de sa « consternation » et de sa « tristesse » : « Ce gouvernement manque à tous ses devoirs, à commencer par celui d’humanité. » L’eurodéputé Europe Ecologie-Les Verts (EELV) Yannick Jadot s’est, lui, inquiété sur Europe 1 d’une « dérive liberticide ».
Invité de la matinale de RMC, le député Eric Coquerel (La France insoumise), qui était sur place au moment de l’évacuation, a dénoncé une répression « choquante », face à une « foule [qui] était pacifique ».

Comme d’autres personnalités politiques, l’élu se félicite que des images aient révélé ces agissements, alors que la proposition de loi de sécurité globale, qui doit être votée mardi après-midi à l’Assemblée nationale, prévoit de pénaliser la diffusion malveillante de l’image des policiers. « Elles servent ces images, vous qui avez voulu leur interdiction », a ironisé la députée LFI Clémentine Autain à l’adresse du ministre de l’intérieur.
Le président des députés « insoumis », Jean-Luc Mélenchon, a demandé, lors d’un point presse au Palais-Bourbon, de « suspendre » le vote à l’Assemblée de la proposition de loi de sécurité globale, estimant que les images des « moyens d’une sauvagerie exceptionnelle » déployés selon lui par les forces de l’ordre lundi soir montraient qu’elle est mauvaise. Le député des Bouches-du-Rhône a demandé la démission du préfet de Paris, Didier Lallement.
- Soutien de la droite et de l’extrême droite aux forces de l’ordre
Droite et extrême droite ont apporté, au contraire, leur soutien aux forces de l’ordre et au préfet. Le député Les Républicains (LR) Eric Ciotti a estimé sur Twitter que la réaction de M. Darmanin était « lâche ». Son collègue Julien Aubert a jugé « choquant » que le ministre « n’assume pas que la police n’a fait qu’appliquer ses ordres et rétablir l’ordre ». La maire LR du 7e arrondissement, Rachida Dati, a jugé « choquantes » les images, tout en estimant que le préfet de police « a fait son travail avec les moyens qu’on lui donne ».
Evoquant la proposition de loi de sécurité globale, la présidente du Rassemblement national (RN), Marine Le Pen, s’est demandé : « A quoi sert de faire voter une loi pour protéger les policiers, si c’est pour les désavouer collectivement au moindre incident ou à la moindre provocation d’extrême gauche ? » Dans un deuxième Tweet, elle a jugé que « l’argent des Français doit en priorité être réservé à la solidarité avec les Français », s’offusquant des places d’hébergement pour les migrants quand « nos compatriotes plongent dans la pauvreté ».
- 1 000 places d’hébergement à trouver, selon les associations

De leur côté, la Préfecture de police de Paris et celle de la région Ile-de-France (PRIF), qui gère les opérations de mise à l’abri, ont affirmé, dans un communiqué conjoint, que « la constitution de tels campements, organisée par certaines associations, n’[était] pas acceptable ». « Toutes les personnes en besoin d’hébergement sont invitées à se présenter dans les accueils de jour où des orientations vers des solutions d’hébergement adaptées à leur situation sont proposées très régulièrement aux migrants », ont-elles ajouté.
Un important camp d’exilés près du Stade de France avait été évacué, mardi dernier, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Plus de 3 000 personnes, principalement des hommes afghans, avaient alors bénéficié d’une mise à l’abri dans des centres d’accueil ou des gymnases en Ile-de-France mardi dernier. Mais selon les associations, entre 500 et un millier d’exilés ont été « laissés sur le carreau » après cette évacuation et se trouvaient depuis en errance en lisière de Paris et de la Seine-Saint-Denis.
Mardi, Marlène Schiappa et Emmanuelle Wargon ont assuré que 240 places avaient été identifiées par le préfet de la région Ile-de-France, en centre d’accueil et d’examen des situations administratives et dans les structures de l’hébergement d’urgence. Les deux ministres ont également assuré que « 10 000 places [avaient] été créées depuis le 17 octobre » et que « 4 500 places supplémentaires pour les demandeurs d’asile ser[aie]nt financées par le gouvernement en 2021 ». Mais pour l’association Utopia56, qui a aidé les exilés à monter leur campement lundi, il faudrait « la création de 1 000 places d’hébergement immédiat et inconditionnel afin de pouvoir mettre » ces personnes « à l’abri ».Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Ici, tu te demandes si tu es un homme ou un animal » : à Saint-Denis, 2 500 migrants vivent sous tentes
L’errance de ces centaines de migrants se poursuivait mardi. Dans plusieurs vidéos postées sur les réseaux sociaux par des militants associatifs et des journalistes, on voit les forces de l’ordre escorter des groupes d’exilés jusqu’aux portes nord de Paris, où des distributions alimentaires ont été organisées en pleine nuit.
« Cette nuit, après la violente expulsion de [la place de la] République, les personnes exilées ont erré dans les rues, repoussées par la police jusqu’à Aubervilliers et Saint-Denis. Nous leur avons donné nos dernières tentes et couvertures », écrit Utopia56. Sur la vidéo postée avec ce texte, on voit des grappes de jeunes hommes marcher dans la nuit en tirant un chariot à roulettes, portant des affaires dans des baluchons ou des sacs à dos.Article réservé à nos abonnés Lire aussi A Paris, l’avenir de jeunes migrants évacués de leur campement oppose la Ville et la préfecture d’Ile-de-France
Le Monde avec AFP
**Jean-Marie Burguburu, président de la CNCDH : « En temps de paix, la République n’a jamais connu une telle restriction des libertés »
Alors que les députés sont appelés à se prononcer ce week-end sur la prolongation de l’état d’urgence, Jean-Marie Burguburu, président de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, estime que « la banalisation de mesures restrictives des libertés n’est pas admissible ».
Propos recueillis par Jean-Baptiste Jacquin Publié le 23 octobre 2020 à 11h29 – Mis à jour le 24 octobre 2020 à 13h11
Temps de Lecture 5 min.
Emmanuel Macron avait annoncé, le 14 octobre, la prorogation de l’état d’urgence sanitaire. Les députés s’apprêtent ce week-end à examiner, pour la cinquième fois en sept mois, un projet de loi leur demandant de voter des mesures exceptionnelles pour faire face à l’épidémie de Covid-19.
Nommé en février à la présidence de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), l’avocat Jean-Marie Burguburu regrette que le gouvernement ne consulte pas cette autorité indépendante, créée en 1947. Selon lui, il n’avait pas besoin de décréter l’état d’urgence sanitaire pour faire face à la crise sanitaire
Que pensez-vous de la décision de décréter un nouvel état d’urgence sanitaire ?
Elle n’est pas surprenante, la CNCDH l’avait un peu prévu. Le problème des états d’urgence, antiterroristes ou sanitaires, est qu’ils ont tendance à se renouveler.
Quelles libertés fondamentales sont menacées par ce renouvellement ?
J’en vois trois. Je pense d’abord à la liberté d’aller et de venir. Elle est tellement fondamentale et naturelle que les gens oublient que c’en est une. Ensuite, la liberté de réunion est entravée, et celle qui en découle, la liberté de manifestation. Ces libertés sont touchées comme elles l’étaient pendant le confinement.
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Bien sûr, je ne vais pas prêcher pour la désobéissance civile. Ce n’est pas agréable, mais il faut respecter ces mesures. L’enjeu sanitaire est grave. Le gouvernement n’a pas la tâche facile. Beaucoup le critiquent, mais peu proposent d’autres solutions. La vraie question est de savoir si cela va être efficace. Je ne le sais pas. Le gouvernement l’espère.
Face à l’aggravation de la crise sanitaire, le gouvernement avait-il le choix ?
Juridiquement, oui, le gouvernement aurait pu faire face différemment. Il pouvait se référer à l’article 3131-1 du code de santé publique qui permet de prendre des mesures très fortes. Il prévoit que, « en cas de menace sanitaire grave appelant des mesures d’urgence », c’est bien la situation, « notamment en cas de menace d’épidémie, le ministre chargé de la santé peut, par arrêté motivé, prescrire dans l’intérêt de la santé publique toute mesure proportionnée aux risques courus et appropriée aux circonstances de temps et de lieu afin de prévenir et de limiter les conséquences des menaces possibles sur la santé de la population ». Cela donnait un pouvoir très fort au ministre de la santé. Et si cela ne suffisait pas, alors on pouvait envisager de franchir une autre étape.
« Je pense que le choix a été fait d’une concentration du pouvoir entre les mains de l’exécutif »
Pourquoi alors ne pas avoir eu recours à la loi existante ?
Je pense que le choix a été fait d’une concentration du pouvoir entre les mains de l’exécutif. En temps de paix, la République n’a jamais connu une telle restriction des libertés. Je ne vois pas l’intérêt électoral pour le président de la République de faire cela.
Avec la Constitution de la Ve République, il est déjà l’un des chefs d’Etat les plus puissants du monde démocratique. Il n’a pas besoin de pouvoirs supplémentaires, mais il croit que si. Je lui laisse le bénéfice de la bonne foi, mais il aurait pu consulter la CNCDH avant.
Justement, à quoi sert la CNCDH, créée pour conseiller le gouvernement et le Parlement sur les questions touchant aux droits de l’homme ?
Cela me fait de la peine, mais je dois vous dire que nous n’avons pas été consultés pour le premier état d’urgence sanitaire. Et pas davantage pour le second.
Pour la fameuse application StopCovid, le gouvernement a consulté la CNIL [Commission nationale de l’informatique et des libertés] et le Conseil national du numérique, mais pas la CNCDH qui aurait examiné ce projet avec le prisme des droits de l’homme. L’une des raisons pour lesquelles le gouvernement ne nous sollicite pas est qu’il redoute que nous donnions des avis négatifs.
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Nous nous sommes donc autosaisis et avons conclu que StopCovid est attentatoire aux droits de l’homme. Je rappelle qu’une restriction des libertés ne peut être conforme à la Constitution qu’à la triple condition que la mesure soit nécessaire, adaptée et proportionnée. Malgré le caractère volontaire du téléchargement de l’application, on met le doigt dans l’engrenage de la surveillance numérique des individus.
Comment comptez-vous peser sur ces sujets ?
Notre rôle n’est pas d’être contre ! La CNCDH est une sorte de lanceur d’alerte institutionnel. Je voudrais que nous puissions être plus réactifs, en rendant par exemple des avis moins longs. L’objectif est de pouvoir dire au gouvernement, non pas de ne pas faire un projet mais de prendre telle ou telle précaution avant de le réaliser.
Que dit de notre société le fait d’avoir vécu sous un état d’urgence plus de la moitié du temps au cours de ces cinq dernières années ?
Cela dit deux choses : que les Français, peuple frondeur pourtant, s’y habituent, et que les gouvernements s’y habituent. L’état d’urgence distille une forme de poison démocratique, dangereux pour ceux qui le reçoivent comme pour ceux qui le donnent. Il laisse des traces. On n’en sort jamais comme on y est entré.
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La situation juridique et administrative est modifiée par l’état d’urgence, même quand il y est mis fin. La CNCDH met en garde contre la banalisation de l’état d’urgence. La banalisation de mesures restrictives des libertés n’est pas admissible. L’urgence ne peut pas être un état permanent.
Sur un tout autre sujet, l’assassinat d’un professeur par le terrorisme islamiste, après une campagne sur les réseaux sociaux, doit-il amener à déplacer certains curseurs entre liberté et sécurité ?
Face à la barbarie qui a frappé Samuel Paty, assassiné pour avoir fait vivre la liberté d’expression, conformément à son engagement d’enseignant, la CNCDH rappelle que la liberté d’expression est l’un des droits les plus précieux de l’homme. Le terrorisme islamiste ne doit en aucun cas conduire à la censure, individuelle ou collective.
En 1789, lorsque la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen a été écrite, et en 1881, au moment de la grande loi sur la presse, les réseaux sociaux n’existaient pas. Faut-il pour autant instaurer pour les réseaux sociaux un régime différent en matière de liberté d’opinion du régime général ? Je ne le pense pas.
La surveillance, en revanche, est nécessaire. Mais on ne peut pas laisser aux plates-formes la responsabilité de la censure. Si celle-ci devait s’exercer, c’est à la justice d’en décider, c’est une prérogative régalienne. Comme beaucoup de libertés, la liberté d’expression est encadrée par la loi pour éviter les abus.Notre sélection d’articles sur le coronavirus
Retrouvez tous nos articles sur le coronavirus dans notre rubrique
Voir aussi:
https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2020/11/26/4470/
https://jeansantepolitiqueenvironnement.wordpress.com/2020/11/05/__trashed-5/
Voir aussi sur des précédentes violences policières:
https://jscheffer81.wordpress.com/2020/01/11/drame-de-sivens-le-non-lieu-confirme-pour-le-gendarme/
*Violences policières : l’exécutif contraint de répondre aux polémiques
Face à la diffusion de vidéos de brutalités lors des défilés contre la réforme des retraites et la mort de Cédric Chouviat lors d’un contrôle routier, Emmanuel Macron a rappelé à l’ordre policiers et gendarmes.
Par Cédric Pietralunga et Alexandre Lemarié Publié le 15 janvier 2020 à 04h43 – Mis à jour le 15 janvier 2020 à 13h13
« A l’ordre républicain, vous substituez l’ordre policier ! », tonne la députée (La France insoumise) de Paris Danièle Obono. « L’escalade de la violence doit cesser ! », appuie le patron des députés communistes, André Chassaigne. Mardi 14 janvier, lors des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, l’opposition de gauche a fustigé la politique sécuritaire de l’exécutif, en l’appelant à adopter une stratégie du maintien de l’ordre « plus protectrice des libertés ».
Une offensive motivée par la diffusion de plusieurs vidéos ces derniers jours, sur les réseaux sociaux, où l’on voit des forces de l’ordre s’en prendre à des manifestants contre la réforme des retraites. Celle montrant un policier faisant un croc-en-jambe à une manifestante à Toulouse a notamment suscité un vif émoi. Ces événements – qui s’ajoutent à la mort d’un père de famille, dans la nuit du 4 au 5 janvier à Paris, à la suite d’un contrôle routier – viennent renforcer l’argumentaire de manifestants et de défenseurs des libertés publiques, qui dénoncent des « violences policières » depuis le mouvement des « gilets jaunes ».https://www.dailymotion.com/embed/video/k1ljxjRrAmN3OXvDKUf?ads_params=&api=postMessage&autoplay=false&id=player-k1ljxjRrAmN3OXvDKUf&mute=false&origin=https%3A%2F%2Fwww.lemonde.fr&queue-autoplay-next=false&queue-enable=false
Accusé de se montrer trop passif face à de tels agissements, Emmanuel Macron s’est décidé à rappeler à l’ordre les troupes du ministère de l’intérieur. « J’attends de nos policiers et de nos gendarmes la plus grande déontologie (…) Des comportements qui ne sont pas acceptables ont été vus ou pointés », a déclaré le chef de l’Etat, lors d’un déplacement à Pau mardi, tout en déplorant, dans le même temps, « la violence et le nihilisme politique » qu’expriment selon lui certains manifestants.
Promettant de se montrer « intraitable » avec ces derniers, M. Macron a assuré qu’il n’aurait « aucune complaisance » avec les policiers auteurs de dérapages. « Je ne veux pas que ça atteigne la crédibilité et la dignité de nos professionnels des forces de sécurité intérieure », a-t-il insisté, demandant au ministre de l’intérieur de lui faire « des propositions claires pour améliorer la déontologie » des forces de l’ordre.
Timoré
L’exécutif avait déjà sérieusement infléchi son discours ces derniers jours, en demandant aux policiers et gendarmes un « usage proportionné de la force ». Un message délivré par le chef du gouvernement, Edouard Philippe, mardi après-midi à l’Assemblée nationale, et déjà formulé longuement, la veille, par le ministre de l’intérieur, Christophe Castaner.
Jusqu’ici très timoré sur le sujet des violences policières, ce dernier a, pour la première fois, rappelé publiquement à l’ordre ses troupes, les exhortant à faire preuve d’« exemplarité, en toutes circonstances ». « Représenter les forces de l’ordre, c’est être respectueux, même face à ceux qui ne le sont pas », a-t-il souligné. Surtout, il a brandi la menace de sanctions en cas de nouveaux dérapages, soulignant que « c’est l’honneur de la police qui est en jeu »
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Un discours à rebours de celui tenu ces derniers mois, notamment lors de la crise des « gilets jaunes », où de nombreux cas de violences policières avaient été constatés lors des manifestations. Malgré les multiples interpellations sur le sujet, M. Macron et ses fidèles ont toujours récusé le terme même de « violences policières ». « Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit », avait ainsi affirmé le chef de l’Etat le 7 mars, lors d’une réunion du grand débat national à Gréoux-les-Bains (Alpes-de-Haute-Provence).
« S’il n’y avait pas de forces de l’ordre lynchées, il n’y aurait pas de blessés », avait également tweeté M. Castaner le 1er février 2019, alors que les cas d’éborgnements causés par des tirs de lanceurs de balles de défense (LBD) se multipliaient. Mais cette fois, la pression était trop forte. Le gouvernement se devait de réagir. Pas question de « couvrir des pratiques inacceptables », explique Matignon.
« Envoyer un signal »
Selon nos informations, Edouard Philippe et Christophe Castaner se sont concertés avant de s’exprimer. « Le gouvernement ne veut surtout pas envoyer un message d’irresponsabilité » face à « l’émotion légitime » provoquée par les vidéos de violences policières, reconnaît l’entourage du premier ministre, en estimant qu’il était temps d’« envoyer un signal aux Français et aux forces de l’ordre ».
Plusieurs enquêtes ont été ouvertes ces derniers jours. L’une d’elles, menée par la direction départementale de la sécurité publique de la Haute-Garonne, concerne le policier qui s’est rendu coupable du croc-en-jambe contre une manifestante.
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Un changement de ton également perceptible au sein de la majorité. Depuis le mouvement des « gilets jaunes », le réflexe des députés de La République en marche (LRM) – parfois eux-mêmes l’objet de menaces – a toujours été de faire bloc avec l’exécutif et les forces de l’ordre. Mais, avec la multiplication des vidéos, des voix s’élèvent désormais jusque dans les rangs de la Macronie pour appeler au calme.
« Il y a des images et des actes qui ne sont pas acceptables et que l’on ne doit maintenant plus voir, juge ainsi l’ex-conseiller de l’Elysée Stéphane Séjourné, aujourd’hui chef de file des eurodéputés macronistes. Ce n’est bon ni pour l’image de la police ni pour l’apaisement des mobilisations sociales. »
« Retrouver de la sérénité »
« Le grand public a réalisé que c’était un problème au moment des “gilets jaunes”. Le souci, c’est que ces faits de violences policières perdurent dans le temps. Et que chacun peut s’identifier avec les personnes violentées », appuie le député (LRM) des Deux-Sèvres, Guillaume Chiche. « Cela donne l’image d’un régime qui se maintient au prix d’une répression policière », se désole un de ses collègues. « De la présidentielle de 2017 à aujourd’hui, on est passé du parti de la défense des libertés au parti de l’ordre », regrette un autre.
A la suite du décès de Cédric Chouviat lors d’un contrôle routier, après un plaquage au sol par des policiers, la députée (LRM) du Val-d’Oise Fiona Lazzar a envoyé une question écrite au ministre de l’intérieur pour exiger que la technique du « plaquage ventral » soit « limitée aux cas nécessaires ».
Dans un entretien au Monde, son collègue du Val-d’Oise Aurélien Taché appelle, lui, à « l’interdiction » de ce genre de pratique, et à trouver « un moyen de se passer, à terme, du LBD ». « Il faut retrouver de la sérénité, insiste pour sa part le député (MoDem) du Finistère Erwan Balanant. Les efforts doivent être menés des deux côtés : par les forces de l’ordre, qui doivent faire un usage proportionné de la force, et par les manifestants, qui ne doivent pas faire preuve de violence. »
Même dans l’entourage du chef de l’Etat, certains ne cachent pas leur malaise et appellent à l’apaisement. « Si l’utilisation de la violence par les manifestants est injustifiée et intolérable, les excès de la police sont illégitimes et remettent en cause l’idée même de l’ordre républicain », souligne ainsi l’ancien leader de Mai 68 Daniel Cohn-Bendit. Avant de reprendre à son compte la doctrine exprimée par Maurice Grimaud, préfet de police de Paris en 1968 : « Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. »https://www.youtube.com/embed/79GJ4DYYVlc?autoplay=0&enablejsapi=1&origin=https%3A%2F%2Fwww.lemonde.fr&widgetid=1