« Le cancer de l’illibéralisme européen est à l’œuvre »
Le blocage de Budapest et de Varsovie sur le plan de relance européen, conditionné au respect de l’Etat de droit, pourrait se retourner contre ses instigateurs, estime dans sa chronique Alain Salles, chef du service International du « Monde ».
Par Alain Salles Publié aujourd’hui à 11h23
Chronique. En arrivant à Bruxelles le 17 juillet, le premier ministre portugais, Antonio Costa, avait offert à Angela Merkel, dont c’était l’anniversaire, un roman de José Saramago, L’Aveuglement (Seuil, 1997). Le Prix Nobel de littérature y décrit un pays en prise à une épidémie : tout le monde devient aveugle, sauf une femme qui va servir de guide.
L’accord sur le plan de relance européen pour faire face à la crise sanitaire, obtenu alors, après quatre jours et quatre nuits d’âpres négociations, permettait à l’Union européenne de faire deux bonds en avant importants et de revenir sur ses deux plus grosses erreurs des années 2010 : la gestion désastreuse de la crise grecque et sa myopie face à la montée en puissance du régime illibéral du premier ministre hongrois, Viktor Orban.
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Budapest et son allié de Varsovie ont bloqué, lundi 16 novembre, le plan de 750 milliards d’euros devant permettre aux économies européennes – à commencer par les leurs – de faire face aux conséquences de la pandémie due au SARS-CoV-2. Parce que l’UE veut conditionner ces aides au respect de l’Etat de droit, Viktor Orban a comparé Bruxelles à l’Union soviétique. C’est un réflexe courant en Hongrie ou en Pologne (parfois ailleurs) de faire le parallèle entre Bruxelles et l’Union soviétique ou l’Allemagne hitlérienne.
A l’origine, ce n’était pourtant pas Budapest et Varsovie mais Amsterdam, Vienne, Stockholm et Copenhague qui menaçaient le plan de l’UE, scellé par un accord franco-allemand en mai. Pour la première fois, Berlin acceptait le principe d’un endettement européen commun. Les pays dits « frugaux » – mais qu’on pourrait appeler aussi « radins » – ne voulaient pas qu’une partie de l’argent de leurs contribuables serve à des pays peu précautionneux avec leurs deniers publics.
« Souveraineté budgétaire »
L’accord de juillet permettait un pas décisif vers une « souveraineté budgétaire »européenne, comme l’indique Emmanuel Macron dans son entretien à la revue en ligne Le Grand Continent : « Pour la première fois, nous décidons de nous endetter ensemble (…) d’avoir une Union de transferts, reposant sur une signature commune, et un endettement commun. » Tous ces mots d’« endettement commun » ou d’« Union des transferts » avaient été brutalement rejetés en 2010, alors qu’il s’agissait de régler les problèmes d’un petit pays qui ne représentait que 1 % du PIB européen. La volonté était au contraire de punir la Grèce et son système politique largement corrompu.
Avec le plan de juillet, la dette devient un bien commun européen pour que tous les pays s’en sortent ensemble, alors qu’elle était associée à l’idée de faute. Schuld,en allemand, désigne à la fois la dette, la faute et la culpabilité. L’obstacle étymologique pour une gestion raisonnée de la dette était enfin levé.
Les craintes des pays frugaux visaient les pays du Sud, mais aussi d’anciens pays de l’Est où plusieurs affaires de détournement de fonds européens ont défrayé la chronique. La Pologne et la Hongrie font l’objet de procédures dans le cadre de l’article 7 des traités européens pour violations des valeurs de l’UE, mais cette procédure longue et complexe nécessite une unanimité des membres. L’idée de lier les aides européennes au respect de l’Etat de droit a fait son chemin à Paris comme à Berlin et dans d’autres capitales. L’accord de juillet permet la mise en place de cette conditionnalité.
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C’est ce que refusent aujourd’hui Viktor Orban et Jaroslaw Kaczynski, le vice-premier ministre polonais. Les deux hommes ont de nombreux points communs. Mais l’un est essentiel : ils ont tous les deux perdu le pouvoir. Orban en 2002 et Kaczynski en 2007. En revenant aux affaires, ils font en sorte que cela ne se reproduise pas. Orban a montré la voie, en s’attaquant à partir de 2010 à la justice, à la presse et aux organismes représentant la société civile. Jaroslaw Kaczynski fera la même chose en 2015, mais de façon encore plus rapide et brutale.
Démocrature
Orban veille toujours à reculer d’un pas quand il a franchi deux ou trois enjambées par-dessus l’Etat de droit. Pour ne pas trop froisser ses collègues conservateurs du Parti populaire européen (PPE), la principale formation politique du Parlement de Strasbourg, où siègent la CDU allemande ou Les Républicains. Le PPE l’a longtemps soutenu et empêché des procédures contre la Hongrie. Il a attendu mars 2019 pour suspendre son parti, le Fidesz, qui n’est toujours pas exclu.
Bien sûr, Budapest et Varsovie ne mettent pas en place des régimes totalitaires. Les gens gardent leur liberté de penser, de travailler, de circuler, de consommer. Mais la justice a été mise au pas et une très large partie des médias sont des instruments de propagande. Les deux pays mènent une politique économique nationaliste, tout en bénéficiant des investissements des pays européens qui les critiquent, nourrissant leur taux de croissance, notamment grâce à l’industrie allemande.
Le spécialiste de l’Europe centrale Jacques Rupnik parle dans la revue Pouvoirs de recul de la démocratie au bénéfice de la mise en place d’une démocrature, « où le parti qui détient le pouvoir utilise tous les leviers dont il dispose (exécutif, législatif, policier, médiatique) pour préserver ce pouvoir, c’est-à-dire pour empêcher l’opposition d’accéder à la sphère publique ».Lire aussi l’analyse : De la définition européenne de l’Etat de droit
Le cancer de l’illibéralisme européen est à l’œuvre. Déjà la Slovénie a apporté son soutien à la Hongrie et à la Pologne. Il est vrai que le premier ministre, Janez Jansa, s’était distingué en félicitant le 4 novembre Donald Trump pour sa victoire… Les aveugles idéologiques ne voient que ce qui les arrange. La défaite du président populiste américain les prive pourtant d’un soutien qui déstabilisait Bruxelles. Le blocage polono-hongrois pourrait se retourner contre ses instigateurs. Pas sûr que les Hongrois préfèrent le vaccin russe de Poutine à ceux qui auront l’aval de l’« Union soviétique » de Bruxelles.
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