L’Indo-Pacifique, une alliance XXL pour contrer la Chine
Par Nathalie Guibert et Brice Pedroletti
Publié le 13 novembre 2020 à 14h51, mis à jour hier à 19h33
ENQUÊTE
Revendications territoriales, renforcement de sa marine de guerre, néocolonialisme… La Chine inquiète. En réaction, les acteurs régionaux réajustent leurs stratégies, notamment au sein du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité entre Inde, Etats-Unis, Japon et Australie.
En pleine pandémie de Covid-19, à l’heure où les visioconférences remplacent nombre de sommets diplomatiques, la rencontre de quatre ministres des affaires étrangères, venus spécialement à Tokyo, le 6 octobre, témoignait d’une volonté de marquer les esprits. Dans le cadre du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (Quadrilateral Security Dialogue ou Quad), Etats-Unis, Inde, Australie et Japon se réunissaient pour discuter stratégie dans l’espace indo-pacifique, face au géant chinois.
A l’issue de cette réunion, le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, entamait en Asie une vaste tournée – moins d’une semaine avant l’élection présidentielle américaine du 3 novembre –, d’abord en Inde, puis au Sri-Lanka, aux Maldives, en Indonésie et au Vietnam. Avec un mantra partout martelé : la défense d’un « Indo-Pacifique libre et ouvert ».
L’« Indo-Pacifique », qui étend l’« Asie-Pacifique » – concept en vogue de la fin du XXe siècle – au sous-continent indien et à l’océan qui l’entoure, est une région charnière du monde, le centre de gravité actuel des échanges maritimes et de la croissance. Si chaque pays en donne une définition différente, l’Indo-Pacifique s’est imposé, depuis la fin des années 2010, comme un marqueur géopolitique. Scruté par les chancelleries et les états-majors, il fait l’objet de séminaires, de doctrines gouvernementales et de sommets minilatéraux, tout en s’appuyant sur une flopée d’exercices militaires.
Manœuvres tactiques de haut niveau
Début novembre, frégates et hélicoptères des marines américaine, australienne, japonaise et indienne se sont entraînés de concert dans le golfe du Bengale, dans le cadre des exercices « Malabar ». Marquées par le retour de l’Australie, ces manœuvres tactiques de haut niveau sont les premières effectuées par les quatre forces navales du Quad, après un ballon d’essai en 2007. Du 17 au 20 novembre, les porte-avions américain Nimitz et indien Vikramaditya, fleuron de la flotte de New Delhi, doivent ensuite se retrouver aux côtés de navires australiens et japonais dans la partie occidentale de l’océan Indien, au large de Goa.

Au-delà des initiatives du Quad, le concept d’Indo-Pacifique agrège désormais des thématiques multiples (technologies, environnement, ressources halieutiques, etc.) et d’autres Etats. La France s’y est ralliée « en voisin », faisant valoir ses territoires d’outre-mer et leur gigantesque zone économique exclusive (ZEE) – soit la deuxième ZEE mondiale. L’Allemagne elle-même a publié, début septembre, ses lignes directrices sur cette région (dans une étude disponible ici en allemand), décrite comme « la clé de la configuration de l’ordre international au XXIe siècle ».
Au sein de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean, qui regroupe aujourd’hui dix pays), le Vietnam et l’Indonésie sont aussi des candidats naturels à cette coalition informelle. Quant aux Etats-Unis, la victoire de Joe Biden à l’élection présidentielle ne devrait pas changer la prééminence stratégique de l’Indo-Pacifique, les démocrates ayant voté plusieurs des lois sur lesquelles s’appuie l’offensive américaine tous azimuts contre Pékin.
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« L’Indo-Pacifique est une réponse à une Chine qui inquiète. Le concept ne s’oppose pas à l’émergence de la Chine, mais au fait qu’elle émerge avec une stratégie de puissance globale, propre à un système interne très particulier, celui d’un Parti communiste ultra-autoritaire, nationaliste et agressif. Cette inquiétude est fédératrice, explique Valérie Niquet, responsable du pôle Asie à la Fondation pour la recherche stratégique. Les discours convergent avec, comme dénominateur commun, les valeurs, la liberté de navigation sur mer et le rejet de la force pour changer le statu quo. »
La Chine s’efforce d’affaiblir, de subvertir, de dénouer les alliances militaires américaines, en s’imposant tel un grand frère asiatique bienveillant
Dans les mers de Chine, Pékin revendique une ribambelle de territoires, allant de simples récifs à l’île-Etat de Taïwan, ainsi que des « droits historiques » sur la totalité de la mer de Chine méridionale. S’estimant entravée par les chaînes d’archipels (Japon, Philippines, Taïwan, Bornéo, îles Mariannes) qui gênent son accès à l’océan, la Chine souhaite bouter les Américains hors de cette région, où ils sont installés depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Pékin s’efforce donc d’affaiblir, de subvertir ou de dénouer les alliances militaires des Etats-Unis, en s’imposant comme un partenaire incontournable, un « grand frère » asiatique bienveillant aux poches pleines.
Dans l’océan Indien, la Chine avance ses pions, par le biais de concessions portuaires, mais aussi d’infrastructures de transports et de télécommunications – ses « routes de la soie ». Dans le golfe d’Aden, elle a profité d’opérations antipiraterie pour entraîner sa marine encore peu expérimentée : entre 2008 et 2018, elle y a fait tourner cent navires et 26 000 marins. A partir de 2015, Pékin a fait de la protection de ses intérêts à l’étranger (voies maritimes, investissements et ressortissants) une mission explicite d’intervention pour son armée et a ouvert dans ce but, en 2017, une base à Djibouti.
Les capacités de sa marine de guerre n’ont cessé de croître, au point d’aligner aujourd’hui 350 navires contre 300 pour les Etats-Unis. Cette masse inquiète, non en ce qu’elle servirait à une agression caractérisée, mais parce qu’elle est susceptible d’épuiser, à terme, des Occidentaux dont les forces en mer sont limitées en nombre. Pour pallier cette dissymétrie en leur défaveur, ces derniers ont décidé de resserrer leur réseau d’alliances dans l’Indo-Pacifique.
Une « compétition des idées »
Les « cartes mentales comptent », écrit Rory Medcalf, du National Security College de l’université nationale australienne, dans son ouvrage Indo-Pacific Empire. China, America and the Contest for the World’s Pivotal Region (Manchester University Press, mars 2020, non traduit). « La compétition des idées est en train de s’incarner dans la bataille opposantdeux grandes propositions du moment, explique-t-il. D’un côté, les “routes de la soie” et, de l’autre, l’Indo-Pacifique voulu par le Japon, l’Inde, l’Australie, l’Indonésie, la France, les Etats-Unis… » « Les autres nations, poursuit le professeur, essaient de comprendre ces deux concepts et de voir comment elles peuvent en tirer parti, s’y ajuster, y résister ou y échapper. »
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Pékin est vent debout pour dénoncer ce front, moqué comme une survivance du monde d’avant, celui de la guerre froide. Les exercices « Malabar » et le Quad formeraient un « OTAN asiatique au service des ambitions hégémoniques américaines »,persiflait, le 3 novembre, le quotidien chinois Global Times, porte-voix nationaliste du Parti communiste chinois (PCC).
L’analogie est parlante : deux océans – le Pacifique et l’Indien – reliés dans l’hémisphère Nord par le détroit de Malacca et séparés au sud par l’Australie, sont mentionnés en opposition à la Chine, tout comme l’Atlantique Nord le fut, pendant la guerre froide, pour symboliser l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), conçue contre l’URSS.

Signe de ce basculement géopolitique vers l’Asie, tandis que l’administration Trump a manié la boule de démolition contre l’OTAN, elle a redoublé d’efforts pour rallier les puissances régionales à sa croisade pour l’Indo-Pacifique. L’intensification de cette confrontation américano-chinoise a cependant grossi les rangs d’un camp « non aligné », au sein duquel la France, notamment, espère jouer un rôle.
Des Etats sous emprise en Asie et en Afrique
L’Indo-Pacifique a pris la forme d’une alliance XXL, à géométrie variable, face à une menace elle aussi tentaculaire et insaisissable. Le néocolonialisme chinois, en Asie ou en Afrique, ne ressemble pas à ceux qui l’ont précédé. La Chine place sous emprise des Etats vis-à-vis desquels elle est en position de force dans les domaines commerciaux, financiers ou technologiques. Mais Pékin se garde de créer des blocs : son projet des « nouvelles routes de la soie » se veut ouvert à tous ; et il signe des « partenariats stratégiques », même avec des alliés des Etats-Unis.
Les initiatives en Indo-Pacifique se sont encore accélérées avec la pandémie de Covid-19. Sous le feu des critiques, parfois accusée d’être à l’origine de la maladie, la Chine est passée à l’offensive en multipliant les manœuvres militaires autour de Taïwan, des détroits de Miyako (entre les îles Ryukyu au Japon) et de Bashi (entre Taïwan et les Philippines), ainsi que dans l’Himalaya. Les affrontements militaires dans la région du Ladakh, entre l’Inde et la Chine, la nuit du 15 au 16 juin, ont « bousculé les fondements de la relation [entre ces deux pays] et la perception indienne selon laquelle l’expansionnisme chinois avait des limites », estime Monika Chansoria, une chercheuse indienne basée à Tokyo pour le Japan Institute of International Affairs. Il est temps d’imposer collectivement des contrôles et des coûts à l’exercice du pouvoir révisionniste et déstabilisateur par la Chine ».Lire aussi l’éditorial du « Monde » (juin 2020) :Chine-Inde : le choc des nationalismes
Les Indiens avaient été parmi les premiers à donner un large écho, au mitan des années 2000, à la théorie du « collier de perles », constitué dans l’océan Indien par des points d’appui logistique chinois à usage dual, civil et militaire. Une crainte accentuée aujourd’hui par les projets des « routes de la soie », tels que la concession de quatre-vingt-dix-neuf ans obtenue par une compagnie d’Etat chinoise pour le port d’Hambantota au Sri Lanka. Ou encore les investissements chinois dans le port birman de Kyaukpyu.
L’initiative du Japon
Mais la genèse de l’Indo-Pacifique revient au Japon. Lors d’un discours au Parlement indien sur la « confluence des deux mers », en août 2007, Shinzo Abe, alors nouveau premier ministre, avait évoqué la responsabilité de l’Inde et du Japon de « sauvegarder ces mers de liberté ». La même année, le tout premier Quad se réunissait à son initiative. « En reliant [sur une carte] Tokyo, Hawaï, Canberra et Delhi, vous obtenez la forme d’un diamant. L’idée de départ était de relier ces quatre démocraties maritimes pour élargir l’espace stratégique japonais », rappelait, en octobre, Tomohiko Taniguchi, plume et ancien conseiller de Shinzo Abe pour les affaires étrangères, lors d’un séminaire en ligne intitulé « Le Japon après Shinzo Abe : quel héritage diplomatique ? ».
Cette dynamique s’était aussitôt confirmée avec des exercices « Malabar » d’ampleur inédite : aux navires américains et indiens, qui s’entraînaient chaque année depuis 1992, se joignirent des bâtiments du Japon, d’Australie et de Singapour. Furieuse, la Chine fit pression. Le nouveau premier ministre australien, Kevin Rudd, sinophone, retire Canberra du tout nouveau Quad, en février 2008, le rendant caduc.Lire aussi A la traîne en Afrique, le Japon veut se distinguer de l’activisme chinois
Pour Pékin, l’heure était aux Jeux olympiques et aux succès. Le monde était sous son charme, malgré la répression du soulèvement tibétain. La Chine lançait un plan d’investissement colossal en pleine crise financière mondiale. Son insatiable appétit, notamment pour les matières premières, représentait une formidable chance pour des pays comme l’Australie.
Il faut attendre une décennie pour que l’Indo-Pacifique prenne corps – cette fois avec succès. Entre-temps, l’Australie a pris la mesure des ambitions chinoises en mer de Chine méridionale, ainsi que dans lePacifique Sud, son pré carré, où plusieurs micro-Etats (Vanuatu, Fidji) sont ardemment courtisés par Pékin. En 2012, Canberra a ouvert sa base de Darwin à des rotations de l’US Marines. En 2013, son « livre blanc » de la défense évoquait pour la première fois le concept d’Indo-Pacifique. « Un nouvel arc indo-pacifique est en train d’émerger, reliant l’océan Indien et l’océan Pacifique à travers l’Asie du Sud-Est », y lit-on.
« Nous avons compris que l’objectif de la Chine était de supplanter les Etats-Unis comme leader de la région, et que ça n’allait certainement pas dans le sens de nos intérêts », note, dans son autobiographie, Bigger Picture (Hardie Grant, 2020, non traduit), l’ancien premier ministre Malcolm Turnbull (2015-2018), à l’initiative d’une vaste enquête, en 2017, sur les infiltrations chinoises dans le monde politique australien.
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Côté américain, le « pivot » militaire et politique vers l’Asie-Pacifique est mis en place en 2011 par l’administration Barack Obama, cependant qu’en Chine Xi Jinping (à la tête, depuis fin 2012, d’un PCC miné par les luttes internes) s’affirmait comme un dirigeant nationaliste aux ambitions insoupçonnées : lancement des « nouvelles routes de la soie », aménagement de sept récifs, en mer de Chine méridionale, en places fortes militarisées et rejet du verdict de 2016 de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye, qui avait déclaré « sans fondement »les revendications chinoises.
Sous la présidence de Donald Trump, l’Indo-Pacifique devientofficiellement « l’axe principal de la stratégie nationale américaine ».Symboliquement, le commandement militaire US Pacific Command (US-Pacom) était rebaptisé, en mai 2018, US-Indopacom. Le département de la défense faisait de la région son « théâtre prioritaire » dans son rapport de 2019 (à lire ici, en anglais), tout en dénonçant la répression chinoise contre la société civile, les religions et les ethnies, et accusant Pékin de « miner les conditions qui ont favorisé durant des décennies la stabilité et la prospérité dans l’Indo-Pacifique ».
Rallonge budgétaire pour les forces américaines
La marine américaine a alors renforcé ses « opérations de liberté de navigation » en mer de Chine méridionale. Au nombre de vingt, entre 2017 et 2019, celles-ci consistent à approcher des récifs occupés par les Chinois à moins de 12 milles marins – la limite des eaux territoriales, qui, selon Washington, ne s’applique pas à ces îlots. Sur la même période, l’US Navy a effectué dix-sept passages dans le détroit de Taïwan. Des propositions de rallonge budgétaire de plusieurs milliards de dollars pour les forces militaires américaines dans l’Indo-Pacifique pourraient se concrétiser après l’élection présidentielle, en vue de contrer la stratégie chinoise du « déni d’accès » sur des zones toujours plus vastes.

L’Inde est passée de la méfiance à l’action. « Les Indiens évitent de s’associer au grand discours contre l’ennemi que tiennent les Américains, notamment parce qu’ils ont 3 400 kilomètres de frontière commune avec la Chine, rappelle Isabelle Saint-Mézard, enseignante-chercheur à l’Institut français de géopolitique de l’université Paris-8, et spécialiste de l’Inde à l’Institut français des relations internationales (IFRI). Mais, même s’ils font comme si les exercices “Malabar” n’étaient que business as usual, le retour des Australiens, en 2020, constitue un tournant. Les Indiens leur tenaient rigueur d’avoir quitté le Quad en 2008. »
L’Inde va-t-elle sortir du non-alignement ayant longtemps défini sa politique stratégique ? « La tendance de fond du rapprochement indo-américain s’est accélérée sous le gouvernement de Narendra Modi, répond la chercheuse de l’IFRI. Parmi les avancées concrètes, on trouve notamment des accords de sécurité sur le partage d’images satellites potentiellement utiles aux Indiens dans leur conflit frontalier avec la Chine. »
Un attelage Japon-Inde-Australie-Indonésie atteindrait la taille critique pour faire contrepoids à la Chine
A l’origine, le concept d’Indo-Pacifique reposait sur l’idée d’un rapprochement souhaitable entre puissances régionales moyennes, dans le contexte d’un repli des Etats-Unis – soit, une multipolarité. Les coopérations militaires régionales, entrecroisées, y ont vocation, aux yeux de leurs promoteurs, à jouer un rôle démultiplicateur de puissance. Dans son livre, Rory Medcalf remarque ainsi qu’un attelage Japon-Inde-Australie-Indonésie atteindrait la taille critique – en termes économiques, démographiques et militaires – pour faire contrepoids à la Chine.
Dans cette optique, le Japon multiplie les initiatives vers l’Australie et l’Inde, mais aussi vers le Vietnam et l’Indonésie, auxquels le nouveau chef du gouvernement, Yoshihide Suga, a réservé son premier déplacement en dehors de l’Archipel, en octobre. Par les océans Indien et Pacifique passent les sea lanes of communication (les autoroutes maritimes pour les marchandises et l’énergie) les plus encombrées du globe. « Si la mer de Chine devenait un lac chinois, cela bloquerait l’accès de pays comme le Japon, la Corée du Sud ou Taïwan à ces flux », précise M. Taniguchi.
Face à cette coalition géante, qui agglomère un nombre croissant d’acteurs, la Chine a une faiblesse. Son aptitude à opérer conjointement avec de potentiels alliés demeure restreinte, ce qui freine sa montée en gamme militaire, analysent les Occidentaux, et la laisse – sur ce plan – isolée.Nathalie GuibertBrice Pedroletti
*Dans l’Indo-Pacifique, une stratégie française « inclusive »
Forte de ses départements et territoires ultramarins dans cette zone, la France défend vis-à-vis de la Chine une stratégie multilatéraliste, différente de celle que prône le Dialogue quadrilatéral noué entre le Japon, l’Inde, les Etats-Unis et l’Australie.
Par Nathalie Guibert et Brice Pedroletti Publié le 13 novembre 2020 à 14h55
Dans la région indo-pacifique, l’heure est au minilatéralisme, avec des coalitions flexibles de petits groupes de pays, montées au gré des intérêts partagés et des zones d’influence. Cette logique soutient l’axe Paris-Delhi-Canberra, que le président Emmanuel Macron avait qualifié d’« absolument clé pour la région et nos objectifs communs dans la zone indo-pacifique », lors de sa visite en Australie, en 2018. Face au défi « hégémonique » chinois, la France appelle « un vrai nouvel ordre géostratégique ».

Le terme d’« axe » a cependant vite été abandonné, la France veillant désormais à paraître « inclusive » – ainsi que le soulignent les documents publiés, en 2018 et 2019, par les ministères des affaires étrangères et de la défense sur l’Indo-Pacifique – en coopérant avec la Malaisie, le Vietnam, le Japon… Tokyo et Paris ont ainsi passé, en 2016 et 2018, des accords de transferts de technologie et de soutien logistique. Le 4 novembre, le Quai d’Orsay a nommé un ambassadeur pour l’Indo-Pacifique, Christophe Penot, ex-ambassadeur en Australie, dont l’une des missions sera de faire comprendre le concept aux autres ministères.
Paris fonde sa légitimité sur ses départements et territoires ultramarins, qui rassemblent 1,6 million de citoyens et plus de 90 % des 9 millions de km² de la zone économique exclusive (ZEE) française : Wallis-et-Futuna, Nouvelle-Calédonie et Polynésie dans le Pacifique ; La Réunion et Mayotte dans l’océan Indien.
Lire l’enquête : L’Indo-Pacifique, une alliance XXL pour contrer la Chine
Une position d’équilibre
Dans ce grand espace, a rappelé fin octobre un haut responsable militaire, « la France peut se présenter en voisin et non en étranger, ce qui est particulièrement important pour dialoguer avec des partenaires ». Elle promeut une position « d’équilibre » entre Washington et Pékin, refusant, comme le note Céline Pajon, de l’Institut français des relations internationales (IFRI), d’être formellement associée au Quad, le dialogue quadrilatéral noué entre le Japon, l’Inde, les Etats-Unis et l’Australie. « L’accent mis sur la multipolarité et le multilatéralisme diffère de la vision plus conflictuelle de l’administration Trump d’une stratégie indo-pacifique visant à construire des coalitions anti-Chine, écrit-elle dans une note à paraître. La France ne soutient pas la tentative de Washington de se découpler économiquement de Pékin. Et elle insiste sur le fait que sa stratégie indo-pacifique n’est pas seulement militaire. »
Face à la souveraineté conquérante de Pékin, les moyens manquent cependant pour protéger ces appuis stratégiques. L’armée française n’aligne que 7 000 militaires, peu de bateaux, encore moins d’avions.« Tout ce qui n’est pas surveillé est pillé », rappelle régulièrement l’état-major, convaincu qu’une guerre pourrait se déclencher à partir d’un incident lié à la pêche. Un effort de surveillance a été engagé en 2020, au large de Papeete.
Les coopérations sécuritaires sont devenues vitales, suivant une ligne : montrer une présence, défendre la liberté de navigation dans les zones menacées d’une « sanctuarisation agressive » par Pékin. Les Indiens partagent l’intérêt des Français pour l’ouest de l’océan Indien – notamment parce que la couverture du commandement militaire régional américain s’arrête à la frontière avec le Pakistan. « C’est depuis longtemps un hiatus entre les positions indiennes et américaines vis-à-vis de l’Indo-Pacifique », souligne Isabelle Saint-Mézard, de l’IFRI. La convergence France-Inde-Australie a aussi été facilitée par deux contrats d’armement majeurs : en 2016, Canberra s’est engagé pour cinquante ans de partenariat, avec la construction de 12 sous-marins par Naval Group ; New Delhi, l’un des premiers acheteurs d’armement français en Asie, a acquis 36 Rafale en 2016. Les trois pays ont tenu, le 9 septembre, leur premier « dialogue trilatéral ».
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Multiplication des exercices militaires
Paris s’inscrit dans la politique d’exercices militaires régionaux en développement dans la région. Avec les « grands partenaires pivots » de la zone – Etats-Unis, Inde, Australie et Japon, les quatre points cardinaux du Quad –, l’objectif est d’être « capables de travailler ensemble, à un haut niveau de capacités militaires », disent les stratèges français. Et de le faire savoir. L’état-major a exceptionnellement annoncé, le 10 novembre, l’escale du sous-marin nucléaire d’attaque Emeraude à Perth, en Australie.
L’année 2019 a marqué un tournant. Le porte-avions français Charles-de-Gaulle a participé dans l’océan Indien au plus grand exercice naval franco-indien à ce jour, Varuna, avant de mener dans le golfe du Bengale de premières manœuvres conjointes avec le destroyer japonais Izumo, en compagnie des marines australienne et américaine. Une frégate française a poussé en mer de Chine méridionale, avec une escale à Ho Chi Minh-Ville.
Dans cette stratégie, un défi de taille pour Paris se profile toutefois : convaincre d’autres Européens de partager ses efforts militaro-sécuritaires.
Nathalie Guibert et Brice Pedroletti
La France réaffirme sa présence en Asie face à la Chine
La ministre des armées, Florence Parly, a détaillé sa stratégie « indopacifique » à l’occasion du Shangri-La Dialogue, réunion annuelle des experts et responsables sécuritaires d’Asie.
Par Nathalie Guibert Publié le 01 juin 2019 à 08h46 – Mis à jour le 01 juin 2019 à 09h31

Avec le porte-avions Charles-de-Gaulle à quai, la France a joué de ses attributs de puissance pour présenter à Singapour, samedi 1er juin, sa « stratégie indopacifique ». La ministre des armées, Florence Parly, l’a détaillée à l’occasion du Shangri-La Dialogue, réunion annuelle des experts et responsables sécuritaires d’Asie, dont l’édition 2019 se tient dans un climat de fortes tensions américano-chinoises.
L’Asie est la zone où la France veut compter en « boxant au-dessus de sa catégorie », convient-on à Paris.
« Nous avons des territoires, plus de 1,6 million d’habitants, plusieurs îles de différents statuts, de vastes zones économiques exclusives, et la responsabilité qui va avec », a justifié Mme Parly devant ses homologues.

Un an après le discours du président Macron, qui avait endossé le terme américain « indopacifique » pour promouvoir l’axe stratégique Paris-Delhi-Canberra face à la Chine, et alors que le président Trump pousse, dans l’OTAN aussi, le dossier des menaces chinoises, la France « joue sa partition » dans la région, assure l’entourage de la ministre.
« La France veut montrer qu’elle ne lâchera pas la protection de ses intérêts. Nous organiserons notre présence, nos forces prépositionnées, nos déploiements militaires temporaires pour assurer une défense robuste de nos intérêts », a déclaré Mme Parly.
Le dispositif actuel, de Djibouti à la Polynésie, comprend cinq commandements régionaux, trois bases, et quelque 7 000 militaires. Loin des Etats-Unis, dont 60 % des moyens navals sont situés dans le Pacifique. L’Asie est la zone où la France veut compter en « boxant au-dessus de sa catégorie », convient-on à Paris, mais sans se sous-estimer, d’autant que les Européens font moins qu’elle.
La ministre a réaffirmé une volonté de coopération régionale. Celle-ci est fortement ancrée dans les exportations d’armements. Signé début 2019 pour cinquante ans, le contrat passé avec l’Australie pour six sous-marins a scellé le tournant « indopacifique » français. Paris compte aussi sur la Malaisie, dont le ministre de la défense, Mat Sabu, est très attendu au prochain Salon de l’aéronautique du Bourget mi-juin, pour parler sous-marins et avions A400M. En Inde, Paris doit concrétiser le contrat d’exportation du Rafale.
Enfin, « on raccroche désormais le Japon, avec un accord technologique qui pourrait ouvrir la voie à des coopérations militaires : la dimension vente d’armes est très présente dans cette construction française, qui va de l’affirmation d’une puissance globale à l’axe économique », souligne Valérie Niquet, experte de la Fondation pour la recherche stratégique.
Liberté de navigation en mer de Chine du Sud
Dans la continuité d’une politique Asie-Pacifique réaffirmée depuis 2012, quand le ministre français de la défense a pris le chemin du Shangri-La, la stratégie est plus ferme vis-à-vis de l’affirmation de puissance de la Chine. C’est notable sur la question de la liberté de navigation.
« Nous continuerons de naviguer plus de deux fois par an dans la mer de Chine du Sud, a dit la ministre. Il y aura des objections, des manœuvres douteuses en mer. Mais nous ne nous laisserons intimider par aucun fait accompli. »
Une position « d’objecteur persistant », indique-t-on à Paris, sur laquelle la France n’a pas vraiment réussi jusqu’à présent à attirer les Européens.
L’incident qui s’est produit dans le détroit de Taïwan le 6 avril lors du passage de la frégate française Vendémiaire, le premier du genre entre la Chine et la France, est lui aussi un tournant. Paris le lit comme le signe d’une crispation chinoise qui ira croissant. Dans ses approches, que Pékin veut sanctuariser pour le transit de ses sous-marins lanceurs d’engins, la Chine ne reconnaît pas la convention de l’ONU qui fixe la limite des eaux territoriales à 12 milles nautiques, estimant la ligne à 15 milles.
Et la Chine réfute le « transit inoffensif » des navires de guerre dans les mers territoriales, qui est le régime normal de passage sous la condition de ne pas mettre en œuvre certains moyens (hélicoptères, émissions, etc.). Le Vendémiaire a respecté la règle, mais la marine chinoise lui a opposé une « manœuvre dangereuse » au sens du droit de la mer : un navire est venu se positionner devant la frégate française, et s’est arrêté. Le Vendémiaire a dû le contourner pour poursuivre sa route.
La conduite française restera différente des « opérations de liberté de navigation » américaines, menées en deçà des 12 milles nautiques, près des îlots illégalement annexés de mer de Chine du Sud. Mais la marine nationale agit bien « un peu plus loin » que le strict respect de la liberté de la mer, selon une source autorisée. Dans le Pacifique, les investissements chinois dans le pourtour des positions françaises sont regardés de près. La Nouvelle-Calédonie, notamment, se situe au bout du « deuxième cercle » des intérêts chinois.
Dossier nord-coréen
Au-delà, le dossier nord-coréen et le problème de la prolifération nucléaire justifient la politique française, a rappelé la ministre. « Une façon de le résoudre est de tomber amoureux de Kim Jong-un et de s’engager dans un sommet », a lancé la ministre en moquant le président américain, Donald Trump. Mais pour arriver à un désarmement nucléaire « complet, vérifiable et irréversible, notre contribution sera dans la mise en œuvre des sanctions », a-t-elle ajouté. Le Vendémiaire avait justement participé à une opération de contrôle des trafics, brisant l’embargo imposé à la Corée du Nord.
Enfin, la stratégie française promet un programme de prévention des crises liées au changement climatique : évoquant l’aide fournie à l’Indonésie lors du dernier typhon, Mme Parly promet que la France sera là pour ses ressortissants comme pour ses partenaires.