Chroniques Mondialisation (A. Frachon) et Inégalités mondiales (T. Piketty)

Covid-19 : « Les habits neufs de la mondialisation »

CHRONIQUE

Alain Frachon

Editorialiste

Dans sa chronique, Alain Frachon, éditorialiste au « Monde », analyse, à l’heure de la pandémie, les mouvements qui modifient en profondeur les rapports entre grandes régions de la planète.

Publié le 22 octobre 2020 à 10h45   Temps de Lecture 3 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/22/covid-19-les-habits-neufs-de-la-mondialisation_6056951_3232.html

Chronique. Certains sont péremptoires : le Covid aurait tué la mondialisation, disent-ils. D’autres vont plus loin : le Covid serait la mondialisation. Enfin, l’incarnation finale d’une mondialisation agonisante. Sans globalisation des échanges, pas de pandémie, expliquent-ils – ignorant que la peste bubonique, au mépris des frontières, tua des millions d’Européens au XIVe siècle et que la grippe dite « espagnole », au lendemain de la première guerre mondiale, sévit aux Etats-Unis et dans toute l’Europe.

A vrai dire, l’annonce de la mort de la mondialisation paraît prématurée. Mais le Covid en accélère sans doute l’évolution. La pandémie marquerait la fin d’un cycle amorcé au début des années 1980, en pleine phase de renouveau de la pensée économique libérale.

Au Nord, ces quarante années de libéralisation des échanges ont mauvaise presse. On lui impute le déclassement des classes moyennes et la désindustrialisation, même si la destruction d’emplois a autant résulté de l’automation que de la mise en concurrence des travailleurs du Nord avec ceux du Sud. Mais au Sud, justement, la mondialisation ne raconte pas la même histoire. Pour des centaines de millions d’hommes et de femmes, elle marque la sortie de l’extrême pauvreté et, souvent, l’accès à la classe moyenne. Elle est l’épopée de l’émergence industrielle du Sud, cette dynamique puissante qui a transformé notre monde.

Ce que le Covid a révélé, aux Etats-Unis, en Europe et ailleurs, c’est la dépendance dans laquelle les délocalisations au Sud, et notamment en Chine, nous avaient placés dans des domaines-clés comme celui de la santé. C’est aussi l’absurdité de certaines chaînes de valeur – processus de fabrication éclatés sur plusieurs pays – qui semblent avoir été pensées par un agent de voyage survitaminé avec une seule logique : éloigner le plus possible la fabrication du lieu de la consommation.

Trois « zones d’influence privilégiée »

Un mouvement inverse est en cours : la reconquête de la souveraineté économique dans certains secteurs, quitte à en assumer les surcoûts. Cette évolution ne mettra pas un terme à la mondialisation. Intimement liée à la technologie, l’internationalisation des échanges va se poursuivre. Mais elle sera peut-être plus régionale que globale. Peut-on parler d’une mondialisation de proximité ? Voilà dix ans déjà que Jean-Louis Guigou, le président de l’Ipemed (Institut de prospective économique du monde méditerranéen), parle de trois « zones d’influence privilégiée » appelées à former les grands espaces d’intégration économique de demain : le bloc américain ; les Asies ; enfin, un axe Europe-Afrique.

Les deux premiers cités, observe Guigou, économiste et ancien haut fonctionnaire, sont dotés des instruments d’une telle évolution : centres de réflexion économiques communs ; banques régionales ad hoc ; organisations politiques multilatérales (qu’il s’agisse de l’Organisation des Etats américains ou de l’Association des nations d’Asie du sud-est).

La guerre tarifaire que Donald Trump a déclarée à la Chine est un échec. Elle n’a produit aucune relocalisation aux Etats-Unis d’entreprises américaines installées en Chine. Elle n’a en rien amélioré le sort des travailleurs américains. En revanche, la renégociation par Trump du marché commun nord-américain (ex-Aléna, devenu AEUMC) entre le Canada, le Mexique et les Etats-Unis est un bon exemple des évolutions en cours de la mondialisation.

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Elle protège cette zone : les biens y circulent libres de droits dès lors qu’ils sont largement fabriqués dans cet espace. Elle protège les travailleurs : dans l’automobile, un Mexicain ne peut gagner moins de 70 % de ce qu’il gagnerait à Detroit. L’intégration commerciale passe par l’harmonisation progressive des normes – salariales, environnementales et autres.

Jean-Louis Guigou regarde ses cartes de géographie : « L’Afrique du Nord, ce devrait être le Mexique de l’Union européenne. » Le développement de demain, ce n’est pas l’échange d’hier (matières premières contre biens à forte plus-value), mais la coproduction. La Méditerranée, dit-il encore, « ce nest pas un obstacle, mais un trait d’union entre l’Europe et l’ensemble du continent africain ». Au « manque de vision, d’anticipation, de passion »qui caractériserait le Vieux Continent, Guigou oppose l’ambition d’une « Verticale Afrique-Méditerranée-Europe ».

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Seulement, cet axe-là ne dispose d’aucun des instruments – lieux de rencontre institutionnels ou banque d’investissement –, pas même d’un centre d’études économiques Afrique-Europe, qui faciliterait l’évolution vers l’intégration régionale. La mondialisation de proximité est l’affaire des prochaines générations.

Alain Frachon

(Editorialiste)

Thomas Piketty : « La planète est traversée par de multiples fractures inégalitaires, que la pandémie va encore aggraver »

CHRONIQUE

Thomas PikettyEconomiste

De nouveaux indicateurs permettent une compréhension à la fois plus fine et plus exhaustive des inégalités au niveau mondial, détaille l’économiste Thomas Piketty dans sa chronique.

Publié le 14 novembre 2020 à 01h16 – Mis à jour le 14 novembre 2020 à 17h32    Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/14/thomas-piketty-la-planete-est-traversee-par-de-multiples-fractures-inegalitaires-que-la-pandemie-va-encore-aggraver_6059700_3232.html

Chronique. Grâce aux efforts combinés de 150 chercheurs issus de tous les continents, la World Inequality Database vient de mettre en ligne des données inédites sur la répartition des revenus dans les différents pays du monde. Que nous apprennent-elles sur l’état des inégalités mondiales ?

La principale nouveauté est que ces données couvrent la quasi-totalité des pays. Grâce aux recherches menées en Amérique latine, en Afrique et en Asie, ce sont maintenant 173 pays, représentant 97 % de la population mondiale, qui sont traités. Les nouvelles données permettent, en outre, d’analyser pour chaque pays l’évolution détaillée de l’ensemble de la répartition, des plus pauvres aux plus riches

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Concrètement, on savait déjà que le creusement des inégalités s’est fait par le haut au cours des dernières décennies, avec l’explosion du fameux 1 %. La nouveauté est de proposer une comparaison systématique de la situation des classes populaires dans les différentes parties du monde. On constate ainsi que la part des 50 % les plus pauvres varie considérablement suivant les pays : elle oscille entre 5 % et 25 % du revenu total. Autrement dit, pour un même revenu national, le niveau de vie des 50 % les plus pauvres peut varier d’un facteur allant de 1 à 5. Cela montre à quel point il est urgent d’aller au-delà du PIB et des agrégats macroéconomiques pour privilégier l’étude des répartitions et des groupes sociaux concrets.

Patrimoine et revenu

On notera aussi que les inégalités sont fortes dans tous les pays. La part des 10 % les plus riches représente entre 30 % et 70 % du revenu total. Elle est toujours sensiblement plus élevée que celle des 50 % les plus pauvres. L’écart serait encore plus fort si l’on examinait la répartition du patrimoine (ce que l’on possède) et non du revenu (ce que l’on gagne au cours d’une année). Les 50 % les plus pauvres ne possèdent en effet presque rien (généralement moins de 5 % du total), y compris dans les pays les plus égalitaires (comme la Suède). Les données disponibles sur les patrimoines restent toutefois insuffisantes et feront l’objet d’une mise à jour en 2021.

S’agissant de la répartition des revenus, on constate de très fortes variations entre pays, y compris à l’intérieur d’une région donnée et pour un même niveau de développement. Cela montre que les politiques menées peuvent faire une différence. En Amérique latine, on observe ainsi que le Brésil, le Mexique ou le Chili sont historiquement plus inégalitaires que l’Argentine, l’Equateur ou l’Uruguay (où des politiques sociales plus ambitieuses ont été mises en place depuis plusieurs décennies), et que l’écart entre ces deux groupes de pays s’est accru au cours des vingt dernières années. En Afrique, les inégalités les plus extrêmes se situent dans le sud du continent, où aucune redistribution des terres et de la richesse n’a véritablement eu lieu depuis la fin de l’apartheid

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De façon générale, la carte des inégalités mondiales reflète à la fois les effets de discriminations raciales et coloniales anciennes et l’impact de l’hypercapitalisme contemporain et de processus sociopolitiques plus récents. Dans plusieurs des pays les plus inégalitaires de la planète, comme le Chili ou le Liban, les mouvements sociaux des dernières années portent l’espoir de transformations profondes.

Le Moyen-Orient apparaît comme la région la plus inégalitaire de la planète, à la fois du fait d’un système de frontières concentrant les ressources sur les territoires pétromonarchiques et d’un système bancaire international permettant de transformer la rente pétrolière en rente financière éternelle. Faute d’un nouveau modèle de développement régional plus équilibré, social-fédéral et démocratique, il est à craindre que les idéologies totalitaires et réactionnaires actuellement à l’œuvre continueront d’occuper le terrain, comme en Europe il y a un siècle.

Choc inégalitaire

En Inde, où les écarts entre le sommet et la masse de la population ont atteint des niveaux inconnus depuis la période coloniale, les nationalistes hindous croient pouvoir apaiser les frustrations socio-économiques en attisant les tensions identitaires et religieuses, avec pour effet une aggravation des discriminations auxquelles fait face la minorité musulmane, menacée d’un appauvrissement et d’une marginalisation durable.

On notera également la progression continue des inégalités en Europe de l’Est depuis les années 1990. A la chute du communisme, le choc inégalitaire avait été beaucoup plus brutal en Russie, devenue en quelques années la capitale mondiale des oligarques, des paradis fiscaux et de l’opacité financière, après avoir été le pays de l’abolition totale de la propriété privée. Mais près de trente ans plus tard, l’Europe de l’Est semble se rapprocher graduellement du niveau d’inégalité observé en Russie. La stagnation des salaires et l’ampleur des flux de profits sortant de ces pays y alimentent une frustration que l’ouest du continent a bien du mal à comprendre.

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Au niveau mondial, on constate certes que la part des 50 % des habitants les plus pauvres de la planète a nettement progressé, passant de 5 % du revenu mondial total en 1980 à environ 9 % en 2020, grâce à la croissance des pays émergents. Cette progression doit toutefois être relativisée, dans la mesure où la part des 10 % les plus riches de la planète est restée stable autour de 53 %, et que celle des 1 % les plus riches est passée de 17 % à 20 %. Les perdants sont les classes moyennes et populaires du Nord, ce qui alimente le rejet de la mondialisation.

Pour résumer : la planète est traversée par de multiples fractures inégalitaires, que la pandémie va encore aggraver. Seul un effort accru de transparence démocratique et financière, aujourd’hui très insuffisant, permettrait de développer des solutions acceptables par le plus grand nombre.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  « Le télétravail creuse les inégalités entre les travailleurs, entre les sexes, entre les pays »

Thomas Piketty est directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et professeur à l’Ecole d’économie de Paris.

Thomas Piketty(Economiste)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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