« La croissance à tous crins ou la santé à tout prix ? »
TRIBUNE
Lise Rochaix – Economiste
Face au Covid-19, l’économiste Lise Rochaix réfute « l’antagonisme réducteur » d’un choix entre l’économie et la vie, et défend un débat pluridisciplinaire sur les politiques publiques.
Publié aujourd’hui à 12h45, mis à jour à 18h06 Temps de Lecture 3 min.
Tribune. Dans une tribune parue dans Le Monde daté 28 septembre, les Prix Nobel d’économie 2019 Esther Duflo et Abhijit Banerjee ont recommandé un deuxième confinement sur tout le territoire français du 1er au 20 décembre« pour sauver Noël ». Cette recommandation a suscité un questionnement de décideurs publics, voire de certains économistes, sur la légitimité des économistes à s’exprimer sur les différentes stratégies de gestion de la pandémie. On retrouve là une tendance bien marquée à considérer que les économistes ne peuvent et ne doivent s’occuper que de croissance et de sauvegarde des emplois, laissant aux experts médecins et épidémiologistes le soin de veiller sur l’espérance de vie. Mais une telle configuration, aussi confortable soit-elle par une claire distribution des rôles, ne peut susciter que de vains affrontements : la croissance à tous crins ou la vie à tout prix ? C’est en réalité un arbitrage impossible pour le décideur public, qui présente surtout un haut risque d’instrumentalisation politique, comme ce fut hélas le cas aux Etats-Unis avant l’élection présidentielle.
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La pandémie, en ouvrant ce débat entre vie et croissance, révèle des tendances plus profondes quant à la répartition des rôles entre disciplines en matière d’éclairage de la décision en santé publique. Trois exemples permettent d’illustrer le fait que les économistes ne sont pas perçus comme légitimes dans l’éclairage de décisions aussi brutales que celles associées à la gestion de la pandémie.
Les analyses économiques des sacrifices de croissance consentis au titre des mesures de confinement ne sont mobilisées qu’après, plutôt qu’avant, la prise de décision. C’est en quelque sorte à un bilan comptable des pertes que les économistes sont conviés, ainsi qu’à des recommandations sur la moins mauvaise façon de les financer à l’issue de la pandémie.
Autre exemple, les analyses économiques sur les impacts différenciés de la pandémie et de sa gestion selon les catégories socioprofessionnelles : c’est à une autre forme de bilan de la pandémie que les économistes se livrent ici, sur un éventuel creusement des inégalités par des pertes de chance des plus pauvres, tant en espérance de vie qu’en capacité à jouir d’une « bonne » vie.
L’urgence d’une approche globale
Enfin quand il s’agit d’analyser les mécanismes de « priorisation » (terme bien préférable à celui de « tri ») en matière d’accès à des équipements devenus trop rares, comme les respirateurs artificiels, ce n’est pas vers les économistes que l’on se tourne, quand bien même l’économie se définit comme la science des choix, mais vers le corps médical, à la recherche de critères « purement » médicaux qui seuls permettraient une juste priorisation entre patients, le cas échéant. Or la contribution de l’économie et des autres sciences humaines et sociales, au premier chef la philosophie et l’éthique, pourrait être de rendre explicites ces critères de priorisation, ouvrant alors un débat éthique certes douloureux, mais nécessaire à la sauvegarde d’une démocratie sanitaire en temps de crise.Lire aussi Le reconfinement était-il inévitable ?
A la lumière de ces trois exemples, on comprend mieux que la recommandation précoce de reconfinement d’Esther Duflo et Abhijit Banerjee, aussi fondée apparaît-ellea posteriori, n’ait suscité que si peu de débats, voire d’intérêt. Elle reposait sur le postulat que l’analyse économique doit être mobilisée ex ante, avant la prise de décision, et non ex post, pour en analyser les conséquences. Et ce postulat, aujourd’hui encore peu partagé, impliquait que l’économiste puisse participer pleinement à l’éclairage de la décision en santé publique, aux côtés d’autres disciplines déjà présentes.
Il ne s’agit en aucun cas ici d’un plaidoyer disciplinaire au bénéfice de l’économie, mais d’une invitation à reconsidérer son apport potentiel dans cette deuxième vague de la pandémie. Peut-on, en effet, penser les politiques de sécurité des soins, de qualité des soins et de prévention,in abstracto, sans référence aux moyens qui peuvent leur être alloués, sans rappeler que tout investissement consenti dans un domaine comme la santé ne l’est pas dans un autre secteur, comme l’éducation ou le logement ? De manière symétrique, peut-on penser les politiques économiques sans considération des bénéfices à court et à long terme (en années de vie gagnées) associés à des mesures de confinement ou de couvre-feu ?
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Telle est l’une des leçons à tirer de la première vague de la pandémie : l’urgence d’une approche globale, transversale et de coconstruction de scénarios et de recommandations partant explicitement de cet arbitrage entre espérance de vie et croissance, par toutes les disciplines, tant médicales qu’en sciences humaines et sociales, pour le bénéfice de décideurs mieux éclairés et, in fine, des patients et des citoyens.
Lise Rochaix est professeure agrégée des universités en sciences économiques à Paris-I – Panthéon-Sorbonne, responsable scientifique de la chaire de recherche Hospinnomics (AP-HP et Ecole d’économie de Paris).Ce que l’économie apprend de la pandémie
Quatre participants aux conférences des Journées de l’économie, qui doivent se tenir en ligne du 17 au 19 novembre en partenariat avec Le Monde, s’interrogent sur la « fertilisation croisée » entre sciences économiques et épidémiologie.
- « La croissance à tous crins ou la santé à tout prix ? », par Lise Rochaix, professeure agrégée des universités en sciences économiques à Paris-I – Panthéon-Sorbonne, responsable scientifique de la chaire de recherche Hospinnomics (AP-HP et Ecole d’économie de Paris)
- « Instaurer un dialogue scientifique entre épidémiologistes et économistes », par Charles Wyplosz, professeur émérite d’économie à l’Institut de hautes études internationales et du développement (Genève) et créatuer de la revue scientifique en ligne Covid Economics
- « Malgré leur fragilité, les prévisions n’ont jamais été aussi utiles pour éclairer la décision publique », par Mathieu Plane, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE Sciences Po)
- « C’est le virus qui tue l’économie, bien plus que les mesures de confinement », par Mathias Dewatripont, professeur d’économie à l’Université libre de Bruxelles
Lise Rochaix(Economiste)