La défaite de Donald Trump a résonné avec force au sein d’une gauche française qui se cherche en vue de 2022.

Après l’élection américaine, la gauche française en tire des leçons contradictoires

13 nov. 2020 Par Pauline Graulle– Mediapart.fr

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Le 7 novembre, après la victoire de Joe Biden, devant la Maison Blanche à Washington DC. © Olivier DOULIERY / AFP Le 7 novembre, après la victoire de Joe Biden, devant la Maison Blanche à Washington DC. © Olivier DOULIERY / AFP

Nécessité d’aller chercher l’électorat centriste, ou au contraire, de radicaliser son message pour opposer une alternative claire à la droite ? Insoumis, socialistes, écologistes et intellectuels classés à gauche, interrogés par Mediapart, livrent des interprétations contraires du scrutin états-unien.

Un raz-de-marée d’électeurs (dix points de plus de participation qu’en 2016), un président sortant, populiste milliardaire, dégagé par le vote populaire, une gauche américaine en plein renouveau idéologique… La défaite de Donald Trump a résonné avec force au sein d’une gauche française qui se cherche en vue de 2022.

À un an et demi de la présidentielle, comment les gauches partisanes et intellectuelles de ce côté-ci de l’Atlantique analysent-elles le scrutin états-unien ? Si comparaison n’est pas raison, l’élection de Joe Biden, et surtout l’éviction de Trump, ont donné du grain à moudre, tant sur le plan stratégique qu’idéologique, à un camp en mal de boussole. Tour d’horizon en trois questions.Le 7 novembre, après la victoire de Joe Biden, devant la Maison Blanche à Washington DC. © Olivier DOULIERY / AFP Le 7 novembre, après la victoire de Joe Biden, devant la Maison Blanche à Washington DC. © Olivier DOULIERY / AFP

  • L’arrivée de Biden à la Maison Blanche : une bonne nouvelle ?

De La France insoumise au PS, le départ de Donald Trump de la Maison Blanche a été, partout, accueilli avec un grand « ouf » de soulagement. De là à célébrer la victoire du centriste Joe Biden, c’est une autre histoire…

Au PS, on se félicite assez franchement de l’arrivée au pouvoir de ce proche d’Obama et de sa future vice-présidente, Kamala Harris : Martine Aubry a fait part de sa « grande joie », la maire de Rennes, Nathalie Appéré, y voyant l’espoir d’une « Amérique apaisée ».

Interrogé par Mediapart, Julien Bayou, secrétaire national d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), pointe que la décision du futur nouveau président américain de réintégrer l’accord de Paris sur le climat « n’est pas un geste anodin ». Et que l’accession à la Maison Blanche d’un nouveau président favorable à la fin du pétrole et opposé à de nouveaux forages de schiste (lire ici) « peut créer une atmosphère favorable, y compris en France. Souvenez-vous que l’année précédant 2017, on avait enchaîné le Brexit et l’élection de Trump : toutes les catastrophes étaient possibles ! ».

Du côté d’une gauche plus « radicale », l’élection du candidat démocrate est en revanche loin d’apparaître comme un phare dans la nuit. « Oui, Trump est battu, mais il n’est pas parti ! Biden arrive, le combat continue », a commenté Olivier Besancenot, porte-parole du NPA, le soir des résultats définitifs.

Plus étonnant, alors que Jean-Luc Mélenchon s’était longuement épanché sur la primaire américaine pour soutenir avec force le candidat de l’aile gauche Bernie Sanders, il s’est, cette fois, contenté d’un tweet lapidaire : « Trump a perdu. C’est une bonne nouvelle. Biden gagne. Il réintégrera l’accord de Paris sur le climat. C’est un bon point. Mais quel que soit le président américain, la France doit redevenir indépendante des États-Unis. » Quelques jours plus tôt, son numéro 2, le député Adrien Quatennens, avait d’ailleurs entonné le refrain du « bonnet blanc et blanc bonnet » : « Il n’y aura pas de changement majeur entre “l’Amérique d’abord de Trump” et “l’Amérique devant” de Biden », déclarait-il sur Sud Radio.

À La France insoumise, l’eurodéputé Younous Omarjee, qui dit n’avoir « pas d’illusion sur Biden », fait néanmoins entendre une musique un peu plus optimiste que ses camarades : « La défaite de Trump a autant de valeur et de portée symbolique que la victoire d’Obama en 2008. Battre un fasciste dans les urnes, d’autant plus quand il est sortant, ça n’arrive pas tous les jours ! Sa défaite est donc très importante, y compris pour la France : s’il avait été réélu, l’extrême droite de Marine Le Pen aurait été boostée pour 2022. »

  • Radicaliser son discours ou se recentrer ?

À un an et demi de l’élection présidentielle française, la question stratégique – comment conquérir le pouvoir ? – a cristallisé la plupart des réflexions de la gauche française après le 3 novembre. Et là encore, les enseignements – sans doute pas étrangers aux ambitions politiques des uns et des autres – divergent.

Quand certains voient dans la permanence du vote Trump (qui a gagné 10 millions de voix par rapport à 2016) l’illustration que seule une ligne radicale pourra creuser l’écart avec le duo Macron-Le Pen, d’autres considèrent que la victoire de Biden plaide pour aller chercher l’électorat centriste.

Pour ces derniers, les choses sont simples : Biden a fait le job. Il a rassemblé plus d’électeurs en valeur absolue que jamais, et récupéré les États perdus par Hillary Clinton en 2016 (Pennsylvanie, Michigan ou Wisconsin), la candidate démocrate ayant alors pâti d’une sous-mobilisation de son électorat. Malgré son profil très classique, le prochain président états-unien a également réalisé de très bons scores dans l’électorat noir, féminin, issu des classes populaires. « Force est de constater qu’il y a quatre ans, Clinton avait perdu parce qu’elle incarnait l’establishment, et qu’aujourd’hui, le côté establishment de Biden n’a pas rebuté les électeurs », souligne l’eurodéputé EELV David Cormand, sans pour autant extrapoler sur la lecture à donner de ce constat.

Mathieu Lefèvre, cofondateur de More in Common, un collectif international de chercheurs travaillant sur la polarisation du débat public dans plusieurs pays, lui, n’hésite pas à l’affirmer clairement : « Il ne fait aucun doute qu’un candidat plus radical de type Sanders se serait fait éclater lundi soir ! » Le Franco-Américain pointe que dans l’État clef de Pennsylvanie d’où Biden est originaire, et en Arizona, où la famille de son ami, le sénateur McCain [le candidat républicain en 2008 – ndlr], a fait campagne pour lui, c’est l’équation personnelle qui a permis de faire la différence.

Au PS, la numéro 2 du parti, Corinne Narassiguin, qui fut résidente américaine de 1999 à 2013, n’est pas loin de penser la même chose : « Biden est parvenu à récupérer la “Rust Belt”, cette zone industrielle du nord du pays touchée par la mondialisation. Certes, il a été aidé par la gestion calamiteuse du Covid de Donald Trump, certes, il n’a pas le souffle d’Obama. Mais vu le nombre de voix qu’il a rassemblées, on ne peut que reconnaître qu’il a été le candidat qu’il fallait. » 

Chez les Verts, où Yannick Jadot, possible candidat en 2020, entend rallier les déçus du macronisme, les proches de l’eurodéputé n’hésitent pas à faire le parallèle : « La victoire de Biden est due à l’intelligence de la gauche radicale qui a compris qu’elle devait soutenir un centriste si elle voulait l’emporter, dit un de ses partisans qui ne souhaite pas être cité nommément. Certes, en France, le centre est encombré par Macron. Mais proposer une candidature trop “gauchiste” en 2022 ne fera que renforcer ce centre macroniste. Et ce n’est pas parce que je dis qu’il faut s’adresser aux centristes qu’on doit mettre de l’eau dans son vin au niveau des propositions ! »

Sans surprise, l’interprétation est radicalement inverse du côté des insoumis. Mis à part Younous Omarjee qui souligne que le score de Biden est supérieur en nombre de voix à celui d’Obama en 2008 (« ce qui en fait un candidat au final pas si mauvais que ça ! »), l’entourage de Jean-Luc Mélenchon voit surtout le verre à moitié vide.

Rappelant la victoire sur le fil de Biden, la reconquête mal engagée du Sénat par les démocrates, et l’étonnante percée du vote Trump dans l’électorat « latinos » au Texas ou en Floride, le député insoumis Éric Coquerel analyse : « Ce qu’il faut retenir de l’élection américaine, c’est que la trumpisation des esprits n’est pas propre aux USA, et que le seul moyen d’y mettre un coup d’arrêt, c’est de proposer un contre-récit tout aussi fort. L’alternative à Trump aurait été incarnée par quelqu’un d’encore plus à gauche, la victoire aurait été plus franche. » Pour l’eurodéputée La France insoumise Manon Aubry, Biden n’a pas convaincu l’électorat trumpiste, « faute d’avoir créé un contre-projet sur les questions économiques et sociales ».

Une campagne « grassroots »

Même lecture de Pierre Khalfa, d’Attac, qui juge que « la solution à l’eau tiède, consensuelle, incarnée par Biden n’a pas réussi à ébranler les bastions trumpistes ». Ou encore, de l’analyste politique Lenny Benbara, spécialiste des gauches européennes et du populisme « de gauche », qui qualifie le succès électoral du camp démocrate de « victoire par défaut » « Il n’y a pas eu de vague bleue [la couleur des démocrates américains – ndlr], et la victoire de Biden est poussive. Il n’a pas été capable de susciter l’engouement. Si la participation a augmenté de 10 %, ce n’est pas dû à un quelconque “effet Biden”, mais à l’enjeu historique de l’élection. D’ailleurs, il n’a quasiment pas fait campagne, sa principale qualité étant qu’il n’a pas provoqué de rejet. »

Cole Stangler, journaliste franco-américain travaillant notamment pour le magazine Jacobin (plutôt proche de la nouvelle gauche américaine), tente, de son côté, de peser le pour et le contre : « Biden a gagné au niveau national sur une ligne de barrage à Trump, mais si l’on regarde les élections sénatoriales [qui ont eu lieu au même moment – ndlr] qui risquent de laisser le Parti démocrate minoritaire dans cette chambre, force est de constater que le récit démocrate n’a pas suscité d’adhésion. » Exemple : l’État du Maine, qui a voté Biden, a élu une sénatrice républicaine. Autrement dit, poursuit Cole Stangler, « si l’injonction à battre Trump a pu fonctionner au niveau national, elle n’a pas suffi au niveau local. On peut donc en conclure qu’un récit politique beaucoup plus fort aurait mieux réussi de ce point de vue-là. »

Candidature centriste versus candidature radicale : et si la force de Biden avait été en réalité de réunir autour de son nom deux types d’électorats ? Tout en séduisant les Américains modérés, le candidat, grâce à ses bonnes relations avec Bernie Sanders, a fait le plein de soutiens issus de la gauche radicale.

Un point qui n’a pas échappé aux unitaires français de Résilience commune, un mouvement de jeunes qui plaide pour une candidature unique à gauche en 2022, de La France insoumise au Parti radical de gauche. Même si, là aussi, des questions se posent : « Biden gagne grâce à la gauche de son parti qui l’a suivi, mais aussi parce qu’il a incarné le vote “barrage” contre Trump. Or en France, on l’a vu aux dernières municipales à Perpignan [où Louis Aliot, du Rassemblement national, l’a emporté – ndlr], le vote barrage ne fonctionne plus », reconnaît l’écologiste Joakim Le Menestrel, l’un des coordinateurs du collectif.

D’autant que si l’union des deux gauches américaines a porté ses fruits pour la campagne, rien n’est réglé pour la suite : « Dès que Biden sera officiellement élu, la guerre civile va commencer à l’intérieur du Parti démocrate, pronostique Mathieu Lefèvre. Alexandria Ocasio-Cortez a certes été largement élue, de même que ses alliées au sein de la Squad [le collectif qu’elle compose avec trois autres députées, issues, comme elle, de « la diversité », qui prônent un discours progressiste radical – ndlr], mais elle l’a été sur des terres déjà démocrates, faciles à prendre, ce qui ne lui donnera peut-être pas suffisamment de poids pour peser sur le parti. »

« Sans l’investissement total d’une nouvelle génération de politiques, militants et activistes dans la campagne, Biden n’aurait pu l’emporter en Géorgie, en Pennsylvanie, dans le Michigan, et notamment en Arizona,soulignent la philosophe Sandra Laugier et le sociologue Albert Ogien, dans la revue AOCEt c’est cette génération cruciale dans le parti que sa direction tient à distance, en campagne et encore plus à la veille de prendre le pouvoir. Mais par là, ce sont des électeurs essentiels qu’elle risque d’oublier. »

  • Quelles leçons en termes de récit politique ?

Le suspense planait encore sur les résultats des « swing states » qu’Arnaud Montebourg, qui n’écarte pas l’hypothèse d’une candidature en 2022, voyait déjà midi à sa porte. En début de semaine dernière, sur France Inter, le chantre du « made in France » a vu rien de moins qu’une confirmation de ses propres thèses sur le patriotisme économique. Analysant la résistance du vote Trump comme une preuve de réussite de la politique « protectionniste » de l’ancien président américain visant à « protéger les classes populaires », l’ancien ministre de François Hollande a appelé « les nouvelles gauches qui vont émerger » à « imaginer » un discours politique mettant davantage en avant la « reprise en main de l’économie ».

Le scrutin américain aura-t-il un impact sur le récit politique que devra écrire la gauche française pour 2022 ? « Avoir un discours rassurant sur l’identité française, oui, c’est un sujet qui doit nous interpeller », glisse la socialiste Corinne Narassiguin. Pour David Cormand, si le malaise contemporain des délaissés de la mondialisation est réel, pas question pour autant de céder au storytelling trumpien : « L’élection américaine nous montre que la question de l’identité, dans un monde incertain, mondialisé et libéral, est à prendre en compte. Néanmoins, la gauche doit répondre à cette question, non pas en proposant plus d’autorité et de verticalité, mais en mettant l’accent sur le récit écologiste. Pour renouer avec les milieux populaires, il faut proposer un protectionnisme vert selon des critères écolos et sociaux, et pas uniquement une vision défensive. »

Plutôt que de creuser le sillon du roman national, « le maintien de Trump démontre qu’il est à la fois incontournable et urgent de proposer une solution sociale à la droite identitaire », avance Éric Coquerel.

Manon Aubry ajoute que la gauche française doit également s’inspirer du renouvellement de la gauche américaine : « Les élues de la Squad nous montrent le chemin à prendre. On doit faire monter des profils sociaux plus diversifiés, proposer une campagne collective et porteuse d’espoir, et s’appuyer sur les mouvements sociaux de ces dernières années : #MeToo, les marches climat, la lutte contre les violences policières et le racisme, les gilets jaunes… Ensuite, ces représentantes de la frange progressiste du Parti démocrate américain ont réussi à mobiliser par une campagne de terrain très active, via le “community organizing”, qui doit être une source d’inspiration pour nous. »

[[lire_aussi]]« Aujourd’hui, les activistes et les partis politiques travaillent en silos en France, or on voit qu’aux États-Unis, la société civile mobilisée a joué un grand rôle dans l’élection de Biden. Les jeunes notamment doivent jouer un rôle moteur pour 2022 », estime, lui aussi, Joakim Le Menestrel. Son collègue de Résilience commune, le jeune socialiste Nathan Abou propose quant à lui de prendre modèle sur la communication digitale portée par la nouvelle gauche américaine.

La mise en scène très « girl next door » d’Alexandria Ocasio-Cortez sur les réseaux sociaux par exemple. « La gauche doit sortir d’une communication très institutionnelle et s’approprier les codes de la communication numérique qui parle aux jeunes, et qui va être d’autant plus déterminante que la crise sanitaire risque de durer », enjoint Nathan Abou.

Le coronavirus est d’ailleurs apparu en toile de fond de la campagne américaine. « Les États-Unis ont fait la preuve qu’il est possible de mobiliser des millions d’électeurs en plein Covid », remarque Corinne Narassiguin, au PS, dont le groupe au Sénat s’apprête à déposer une proposition de loi pour autoriser le vote par correspondance, au moment où le gouvernement songe, pour des raisons sanitaires mais aussi politiques, à reporter les élections régionales de mars prochain. La porte-parole socialiste espère que le gouvernement saura tirer au moins un enseignement du scrutin américain : que la démocratie est capable de fonctionner à plein, même en ces temps de pandémie.

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Boite Noire

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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