
Les femmes chefs d’Etat gèrent-elles mieux la crise sanitaire ?
En avril, un article du magazine « Forbes » affirmait que les pays dirigés par des femmes ont mieux fait face à la première vague de la pandémie. La réalité est un peu plus complexe…
Par Marie Charrel Publié le 07 novembre 2020 à 10h00

« Cette pandémie montre que les femmes savent ce qu’il faut faire en cas de crise dans la gestion de la maison Etat. » En avril, au cœur de la première vague de Covid-19, le magazine américain Forbes souleva le débat en publiant un article tenant cette affirmation. Rédigé par Avivah Wittenberg-Cox, une spécialiste en mixité, il assurait que l’Islande, Taïwan, la Nouvelle-Zélande, l’Allemagne, la Finlande et le Danemark ont mieux géré le premier pic de la pandémie parce qu’ils sont dirigés par des femmes. Celles-ci auraient agi plus rapidement, avec plus de transparence, tout en communiquant au peuple avec plus d’empathie et d’affection.
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S’il est vrai que le contraste entre le leadership testostéroné de Donald Trump et le calme olympien d’Angela Merkel donne matière à réflexion, de tels arguments soulèvent le sempiternel débat à propos des supposées qualités des femmes : sont-elles plus douées que les hommes pour le soin, aux corps comme à la nation ? Si c’est le cas, est-ce inné, c’est-à-dire en raison de leur sexe, ou grâce à l’expérience acquise ? « Ces raisonnements sont à manipuler avec précaution, car ils risquent d’entretenir les stéréotypes sur le genre », souligne Anne Boring, qui dirige la chaire pour l’entrepreneuriat féminin à Science Po. Voire une forme de sexisme inversé.
D’autant que la crise ne fait que commencer : le fait que la deuxième vague épargne aujourd’hui très peu de pays appelle à la prudence face aux performances relatives des chefs d’Etat. « En outre, près de la moitié des pays cités par Forbes appartiennent à l’Europe du Nord, où la parité, la transparence, la proximité et le pragmatisme sont ancrés depuis longtemps dans la tradition politique : d’où une gestion différente de la crise », analyse Catherine Achin, professeure de sciences politiques à Paris-Dauphine, autrice de l’ouvrage Sexes, genre et politique (éd. Economica, 2007).
Elles restent des exceptions
La compétence des femmes sur les questions de santé, aux affaires sociales ou sanitaires, ajoute-t-elle, est surtout liée au fait que ce sont bien souvent ces postes qu’on leur attribue depuis le début de leur carrière politique. Pas étonnant, dès lors, que beaucoup aient acquis une expérience notable sur ces thématiques. « Le sexe ne dit rien des compétences, ajoute Mme Boring. La plupart des études sur le sujet montrent qu’en termes de leadership il n’y a pas de grande différence entre les genres face à la prise de risque, par exemple. »
Si, enfin, les femmes chefs d’Etat ou de gouvernement affichent de bons résultats, c’est aussi parce que, dans beaucoup de pays, elles restent des exceptions. « Elles ont donc dû se battre beaucoup plus pour en arriver là, et faire deux fois plus leurs preuves », remarque Blandine Mollard, chercheuse à l’nstitut Européen pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Parce que plus que les hommes, elles ont l’habitude que l’on remette en cause leurs compétences, elles ont tendance à se montrer plus transparentes, à bétonner chaque dossier, à consulter plus largement, à ne rien laisser au hasard. On leur pardonnera beaucoup moins leur amateurisme…
Seule une vingtaine de pays
dans le monde est aujourd’hui
dirigée par des femmes
Cela changera-t-il lorsqu’elles seront aussi nombreuses à occuper les hautes fonctions politiques ? La célèbre phrase de Françoise Giroud – « La femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente » – se vérifiera-t-elle alors ? Peut-être. Mais il y a encore un peu de marge. Seule une vingtaine de pays dans le monde est aujourd’hui dirigée par des femmes.
Les données d’EIGE montrent que 32 % seulement des ministères sont tenus par des femmes dans les pays européens, avec un écart majeur entre la Suède, l’Autriche et la Finlande, où la part dépasse les 50 %, et Malte, Chypre et la Lituanie, où elle est inférieure à 10 %. Elles sont aussi 30 % environ dans les Parlements, avec des progrès significatifs dans les pays tels que la France, où les formations politiques sont en partie contraintes de présenter des listes paritaires aux élections.
Enfin, elles sont 41 % au Parlement européen et 46 % parmi les membres de la Commission européenne, dirigée par Ursula von der Leyen depuis décembre 2019 : une femme, pour la première fois…Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Même si mon conjoint en a fait plus, l’essentiel m’est tombé sur le dos » : comment le reconfinement risque de creuser les inégalités de genre