En Thaïlande, la fin du tabou monarchique
Par Bruno Philip
Publié le 08 novembre 2020 à 18h15, mis à jour hier à 11h21
ANALYSE
Un mouvement d’ampleur inédite conteste la fortune, le style de vie mais aussi l’absolutisme du roi Rama X. En exigeant qu’il se conforme aux limites d’une monarchie constitutionnelle, les manifestants bousculent le trône thaïlandais.
Depuis l’été, les rues de Bangkok voient défiler des dizaines de milliers de manifestants. Ils exigent non seulement la démission du gouvernement issu d’une junte militaire et la réécriture de l’actuelle Constitution, jugée non démocratique, mais aussi, et peut-être surtout, une « réforme » de l’institution monarchique. Cette dernière exigence marque un tournant dans l’histoire récente de la Thaïlande, pays où les souverains sont des personnalités quasi intouchables.
Les figures-clés de la monarchie – le roi, la reine, le prince héritier, le régent – sont protégées par le redoutable et désormais très décrié article 112 du code pénal, qui permet d’embastiller, pour une durée maximale de quinze ans, toute personne coupable de crime de lèse-majesté. Même si cette loi n’est plus appliquée depuis quelques années, la parole « libérée » des manifestants aurait déjà pu valoir à ces derniers bien des années de prison.
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Le roi Maha Vajiralongkorn Bodindradebayavarangkun, 68 ans, connu sous son nom dynastique de Rama X, est une personnalité clivante, qu’un nombre significatif de ses sujets regardent – c’est une litote – avec une certaine perplexité. Outre ses pouvoirs, jugés exorbitants par les partisans de la mouvance prodémocratique, les comportements parfois provocateurs de Sa Majesté, qui passe l’essentiel de son temps en Allemagne et à qui beaucoup reprochent de ne pas s’être préoccupé du sort de ses sujets depuis le début de la pandémie de Covid-19, cristallisent une contestation d’ampleur inédite au sein de la jeunesse et des campus universitaires.
Rama X est actuellement en Thaïlande. Il devrait y rester jusqu’à l’année prochaine, battant ses records de durée de séjour dans son pays. Il fait peu de doute que sa décision de s’installer dans son palais de Bangkok pour plusieurs mois est la conséquence directe de ce mouvement qui ébranle les fondations du royaume et inquiète les cercles de la monarchie.
Le roi, l’armée et le clergé
La royauté est la clé de voûte d’un système qui repose sur l’alliance entre le roi, l’armée et le clergé bouddhiste. Cette structure assure la pérennité d’une oligarchie qui a la mainmise sur une économie dominée par plusieurs grandes familles sino-thaïlandaises. « La monarchie et l’armée sont en symbiose depuis très longtemps, cette dernière ayant besoin de la première pour asseoir sa légitimité », remarque Matthew Wheeler, spécialiste de la politique thaïlandaise et analyste pour l’Asie du Sud-Est à l’International Crisis Group, centre de recherches spécialisé dans la prévention des conflits.
Marginalisée après la « révolution » de 1932 – premier coup d’Etat d’une longue série (douze putschs réussis en quatre-vingt-huit ans) –, qui vit le royaume passer de la monarchie absolue à la monarchie constitutionnelle, cette dernière est revenue au centre du jeu politique à la fin des années 1950, quand le « maréchal dictateur » Sarit Thanarat était au pouvoir. Le prédécesseur de Rama X, Bhumibol Adulyadej, dit « Rama IX le grand », mort en 2016, au terme de soixante-dix ans de règne, jouissait de pouvoirs qui allaient bien au-delà d’un statut équivalant, en théorie, à celui de la reine d’Angleterre.
Comme le remarquait il y a peu, et non sans ironie, le député d’opposition Rangsiman Rome, qui soutient la nécessité de réformes, « le principe de la monarchie constitutionnelle voudrait que le roi ne puisse rien faire de mal, car le roi ne peut rien faire ». Ce n’est certes pas le cas en Thaïlande, où les rois se sont affranchis depuis belle lurette des limites et des contraintes que suppose précisément le concept de monarchie constitutionnelle.
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A plusieurs reprises durant des épisodes de violences dans les années 1970 et 1990, Sa Majesté Bhumibol n’avait pas hésité à prendre parti, s’immisçant directement dans les affaires politiques, forçant à l’exil un dictateur ou soutenant le coup d’Etat mené par un autre. Révéré par son peuple, Rama IX n’avait jamais fait face à une fronde dirigée directement contre lui, si typique par ailleurs de cette deuxième décennie du XXIe siècle par son caractère « 2.0 », avec le recours aux réseaux sociaux.
« Mai 68 » thaïlandais
L’actuel souverain est un hédoniste à l’humeur changeante, qui vit durant de longs mois entre sa résidence du lac de Starnberg, près de Munich, en Allemagne, et un hôtel entier qu’il loue dans les Alpes bavaroises. Il partage son temps entre la compagnie de son épouse, la reine Suthida, et celle de sa concubine favorite, Sineenat, alias « Koi », avec laquelle il avait rompu avec fracas en 2019, avant de se réconcilier avec elle au printemps suivant. La remise au goût du jour de la coutume des concubines royales a fait un peu jaser dans les couloirs du palais : ces pratiques avaient disparu au début du XXe siècle, après le règne du grand roi Chulalongkorn, décédé en 1910…
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La monarchie reste cependant une institution vénérée, notamment parmi les riches – pour lesquels l’« axe » militaro-royaliste en vigueur est la condition de leur opulence et de la préservation du capitalisme – et chez les gens plus âgés, élevés depuis toujours dans le culte de souverains quasi divinisés.
Le conflit actuel, qui prend parfois des allures de « Mai 68 » thaïlandais, tant il incarne une remise en question de l’autorité et des valeurs traditionnelles, est ainsi devenu générationnel, entre les partisans d’une monarchie d’un autre âge, engoncée dans des rituels de cour archaïques, et une jeunesse mondialisée qui communique sur Twitter et danse dans les rues de Bangkok au son de la K-pop music, venue de Corée du Sud.

Le mode opératoire des manifestants dessine les contours parfois un peu flous d’une fronde déterminée, mais pacifique, festive et bon enfant, un mouvement aux chefs parfois autoproclamés et qui se distingue par la présence inédite en son sein, et au plus haut niveau, de femmes et de très jeunes filles. Parmi elles, de nombreuses lycéennes vêtues de leur sage uniforme, corsage blanc et longue jupe bleue.
Certains des rassemblements ont ridiculisé la maréchaussée en se répandant « comme de l’eau » – selon la formule du maître sino-américain du kung-fu, Bruce Lee – dans différents lieux stratégiques de la capitale, s’inspirant du modus operandi choisi par leurs camarades hongkongais durant les grandes manifestations antichinoises débutées en 2019. Allant de station de métro en station de métro, répondant aux appels à manifester sur les réseaux sociaux, les protestataires ont toujours un train d’avance sur la police et les autorités impuissantes, qui se sont évertuées à fermer les stations du métro aérien les unes après les autres. Sans succès : les manifestants étaient déjà partis pour d’autres aventures.
« Play-boy » imprévisible
Dès la mort de son père, le 13 octobre 2016, le roi Vajiralongkorn avait surpris tous les observateurs par son imprévisibilité. Les Thaïlandais connaissaient certes la réputation de celui que sa propre mère avait un jour qualifié de « play-boy », de cet homme fantasque aux multiples mariages et de cet ancien pilote de chasse au comportement de bon vivant.
Mais observateurs et diplomates ont été à l’époque déroutés par ses doléances et par ses oukases, sans qu’on parvienne à comprendre s’ils reflétaient une volonté de se garantir une vie tranquille « hors les murs » ou, au contraire, une vraie volonté de pouvoir. Il semble désormais clair que c’est la deuxième option qu’il faut retenir.
Selon le politiste contestataire Pavin Chachavalpongpun, exilé au Japon depuis des années, « la monarchie a consolidé son pouvoir sous Vajiralongkorn, alors que l’on pouvait s’attendre au contraire. Non seulement le roi est devenu plus puissant, officiellement, que son père, mais on constate qu’il a agi très rapidement pour s’entourer de fidèles ».
Avant son accession au trône, certains, dans les cercles royalistes, avaient anticipé de longue date, et non sans une certaine appréhension, l’arrivée prochaine du dixième roi de la dynastie Chakri, fondée en 1782. Surtout après l’interminable règne de son père – mort à 88 ans –, dont l’austérité de comportement lui avait valu la réputation de « roi qui jamais ne sourit ».
Prérogatives élargies
Dès le début de son règne, Rama X a multiplié les signes montrant sa volonté de se démarquer de son prédécesseur, et de se voir doter de prérogatives élargies. A la mort de son père, le 13 octobre 2016, Rama X annonça qu’il ne monterait pas immédiatement sur le trône, comme le veut la tradition. Il demanda un délai « pour porter le deuil en même temps que le peuple de Thaïlande » et ne fut proclamé roi que le 1er décembre. Mais dès janvier 2017, il exigea que soient amendés plusieurs articles d’un projet de Constitution qu’avait concocté l’armée – et qui avait déjà été approuvé par référendum en avril 2016.
D’abord, il récusa le fait d’avoir à céder la place à un régent lors de ses absences, ce qui lui permet de prendre des décisions politiques à distance du pays. Une prérogative que lui reproche aujourd’hui le gouvernement allemand, à un moment où la contestation s’amplifie dans les rues du royaume. Le 8 octobre, lors d’une séance de questions au Bundestag, le ministre des affaires étrangères allemand, Heiko Maas, a déclaré : « Nous avons dit clairement que la politique regardant les affaires thaïlandaises ne devait pas être faite sur le sol allemand. (…) Il n’est pas d’avis du gouvernement que les invités dans notre pays puissent gérer ici leurs affaires d’Etat. »

Toujours en 2017, le souverain exigea que soit amendé un autre article permettant à la Cour constitutionnelle d’être l’ultime arbitre en cas de crise majeure. Il exigea enfin la suppression d’un autre article imposant que toute proclamation royale soit contresignée par un ministre ou par le président du Parlement. Cette règle restreignait ses pouvoirs.
En juin 2018, il décida de prendre le contrôle des avoirs de la couronne, alors que ceux-ci étaient jusque-là gérés par le ministère des finances. En octobre 2019, le roi ordonna enfin, par décret royal, que deux régiments de ses King’s Guards soient placés sous son contrôle direct, donnant à penser qu’il souhaitait accroître son contrôle sur l’armée – surtout les unités assurant sa sécurité dans Bangkok.
« Rendez-nous nos impôts ! »
Toutes ces mesures s’apparentent, pour des observateurs de la scène politique thaïlandaise, à une sorte de retour vers la monarchie absolue. « Le roi Rama X a fait dériver son institution vers un certain absolutisme »,pense l’historien britannique Chris Baker, qui vit à Bangkok depuis trente ans et a écrit de nombreux livres sur le royaume, dont A History of Thailand (Cambridge University Press, 2009, non traduit). Selon lui, « certaines décisions royales, comme le fait d’avoir placé de nouveaux régiments directement sous son contrôle, illustrent la volonté du souverain de se démarquer [des évolutions démocratiques] incarnées par la révolution de 1932. »
De mystérieuses disparitions sont venues accréditer la thèse d’une possible dérive vers l’absolutisme sans qu’il soit prouvé, bien entendu, que ces incidents aient été la résultante d’ordres royaux. L’une concerne le retrait d’une plaque scellée dans le pavé d’une avenue près du palais, qui symbolisait l’endroit où les putschistes de 1932 avaient mis fin à la… monarchie absolue ! L’autre concerne le déboulonnage d’une statue de l’un des chefs de ce mouvement révolutionnaire, le maréchal Plaek Phibunsongkhram, futur premier ministre.
Rama X est le roi le plus riche du monde. Sa fortune, selon les estimations les plus basses, se chiffre à une trentaine de milliards de dollars. Dans l’un des pays les plus inégalitaires de la planète – où 1 % de la population détient 66,9 % de la richesse –, cette richesse a commencé à choquer ouvertement une partie de la population, notamment chez les jeunes – étudiants ou non – qui défilent à Bangkok et dans les grandes villes de province. « Rendez-nous nos impôts ! », scande la foule des manifestants, à propos du budget de la couronne, qui a doublé pour l’exercice 2020, par rapport à celui de 2018, pour atteindre près de 280 millions de dollars (240 millions d’euros).
Sa Majesté, comme l’a récemment révélé au Financial Times l’un des ténors de l’opposition, dispose également de trente-huit avions et hélicoptères, dont les frais de fonctionnement sont assurés par l’Etat. « Les gens sont furieux, surtout quand on pense à l’état de l’économie », a expliqué, en septembre, Thanathorn Juangroongruangkit, ex-chef du Parti du nouvel avenir, formation dissoute de force, en février, par une justice aux ordres. « Le PIB de la Thaïlande va sans doute se contracter de l’ordre de 8 % cette année [en raison de la crise sanitaire], nous avons donc besoin de toutes les ressources disponibles », avait ajouté l’opposant.
« Pays du compromis »
Les manifestations ont beau se multiplier et le roi se retrouver dans la position, embarrassante et inédite en Thaïlande, d’un souverain ouvertement critiqué, le système en place n’est pas près de s’effondrer. « Nous sommes conscients que nous nous attaquons à un pouvoir très puissant, à un monstre », confiait au Monde, il y a quelques semaines, l’une des chefs de file du mouvement protestataire, Panusaya Sithijirawattanakul. Agée de 22 ans, elle vient de passer plusieurs jours en prison avant d’être libérée, début novembre.
La révolution n’est sans doute pas pour demain : le régime semi-démocratique mis en place par l’ex-général putschiste et actuel premier ministre, Prayuth Chan-o-cha, au terme d’élections législatives controversées, en mars 2019, peut tenir encore longtemps. Le chef du gouvernementpourrait servir de fusible si la situation venait à se détériorer ; sa démission n’est plus impensable.
En Thaïlande, les mouvements de contestation politique se sont presque toujours terminés dans le sang, ce qui nourrit l’inquiétude. Cette fois, cependant, on voit mal comment l’armée pourrait faire feu sur des jeunes filles portant, dans leurs nattes, des rubans blancs – couleur de la fronde. L’hypothèse d’agents provocateurs infiltrés au sein du mouvement, justifiant une reprise en main musclée, voire un nouveau coup d’Etat, est une hypothèse désormais redoutée.
Quelles concessions peut-on espérer du système et de Sa Majesté ? Une petite phrase qu’il a lâchée, le 1er novembre, devant une caméra de CNN, lors d’un meeting avec des milliers de ses partisans, ne cesse d’être commentée. « La Thaïlande est le pays du compromis », a dit Rama X, sans doute pris de court par la question fortuite d’un journaliste. C’est la toute première fois que le roi se livrait à pareil commentaire.
Différents scénarios de sortie de crise peuvent se dessiner, comme de nouvelles élections et la promesse de réécriture de la Constitution. Cette exigence est l’une des doléances principales des opposants. Dans l’hypothèse que soient amendés plusieurs articles de cette Constitution, les 250 sénateurs, pour l’heure appointés par un comité dépendant de l’armée, ne pourraient plus voter pour la nomination du premier ministre et devraient, comme c’était le cas auparavant, être élus, tout au moins en partie.
Il reste difficile d’imaginer une vraie sortie de crise sans que le roi accepte de rogner certains de ses pouvoirs. Mais cette perspective reste, pour le moment, du domaine de l’hypothétique. Comme l’analyse M. Wheeler, « la nature de ce mouvement est révolutionnaire. Sans parler d’une refonte totale du système, si les contestataires arrivaient à forcer le roi à se conformer aux contraintes de la monarchie constitutionnelle, cela serait alors déjà en soi une révolution ».