Le nouveau directeur de l’agence régionale de santé de Nouvelle-Aquitaine a travaillé pour le numéro 1 français de l’hospitalisation privée: l’exemple type de ce que cherche à faire Macron avec le secteur public « faire rentrer le loup dans la bergerie ».

Benoît Elleboode, un parcours (de santé) très scruté

Le nouveau directeur de l’agence régionale de santé de Nouvelle-Aquitaine a travaillé pour le numéro 1 français de l’hospitalisation privée. Le profil de ce médecin réputé proche d’Olivier Véran irrite les syndicats. 

Par Claire Mayer  Publié aujourd’hui à 06h30

https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2020/11/10/benoit-elleboode-un-parcours-de-sante-tres-scrute_6059176_4500055.html

Benoît Elleboode, dans son bureau de l’ARS, à Bordeaux, le 24 octobre.
Benoît Elleboode, dans son bureau de l’ARS, à Bordeaux, le 24 octobre. Brian Reynaud pour M Le magazine du Monde

L’exception girondine n’a plus court. Epargnée par le couvre-feu, la région a été rattrapée, comme le reste du pays, par le confinement et présentait, au 30 octobre, un taux d’incidence du Covid de 300 pour 100 000 habitants, soit une augmentation de 44 % en une semaine. Dans son bureau de l’agence régionale de santé (ARS), Benoît Elleboode se veut maître de la situation : « C’est la crise ­sanitaire, il faut des gens qui n’ont pas peur. Je ne dis pas que je n’ai pas peur de la crise, mais peut-être que je me sens moins mal à l’aise que d’autres. Le système de santé, que j’adore tant, que j’ai envie de défendre, de servir, se trouve à un moment où il a besoin de moi. » 

« En temps de crise sanitaire, on ne nomme pas quelqu’un par amitié, ce serait une faute politique grave. Et ce n’est pas le style de notre ministre. » Benoît Elleboode

A 42 ans, ce médecin de formation vient de succéder à Michel Laforcade, parti à la retraite, à la tête de l’établissement public chargé du ­pilotage et de la mise en œuvre de la politique de santé. Son arrivée à la tête de la troisième agence du pays (après celles d’Ile-de-France et d’Auvergne-Rhône-Alpes), avec un budget de 4,5 milliards d’euros annuels, n’est pas ­passée inaperçue.

Comme tous les directeurs d’ARS, il a été nommé par le ministère de la santé, mais lui est réputé proche d’Olivier Véran. S’il reconnaît partager avec ce dernier « des valeurs communes » et une même « vision du système de santé », il précise : « Notre lien n’est ni professionnel ni personnel. On peut se passer un coup de fil pour échanger, et on se fait un resto pour discuter système de santé. » 

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Une amitié controversée

Les deux hommes se sont connus lors d’une manifestation à Paris fin 2007. Ils participaient à un mouvement de grève national. « On a manifesté avec des cercueils contre la mort de la Sécurité sociale. Mais, quand on nous interrogeait, on ne savait pas très bien quelles étaient ces mesures qui allaient mettre un terme à la Sécu », se souvient Benoît Elleboode.

« La santé privée, c’est du rendement, peu de personnel, et on avance. L’objectif, c’est de prendre des places de marché pour tuer l’hôpital public. » Laurence Lagoubie, secrétaire CGT santé et action sociale en Gironde

Tous deux sont alors membres de l’InterSyndicale nationale des internes (ISNI) et Benoît Elleboode vice-président étudiant de son université à Clermont-Ferrand. « On a été un grand nombre à l’ISNI, dont Olivier [Véran], à se dire qu’on ne pouvait pas toujours fonctionner dans le conflit. On a fait une espèce de putsch, on a monté une liste contre le président. On était en binôme, Olivier et moi, parce qu’on avait la même façon de voir les choses. Et on a gagné les élections. » 

S’il prend le temps d’expliquer l’origine de leur relation, c’est parce qu’il sait le sujet délicat. « En temps de crise sanitaire, on ne nomme pas quelqu’un par amitié, ce serait une faute politique grave. Et ce n’est pas le style de notre ministre », avance-t-il avant d’ajouter : « Le fait que l’on sache qu’on a des liens n’est pas toujours un avantage. Il faut parfois prouver encore plus que l’on est bon. »

Un parcours varié

Sa proximité avec Olivier Véran n’est pas la seule chose sur laquelle il doive se justifier. Benoît Elleboode a été, de 2018 à 2020, directeur de la stratégie et des relations médicales du groupe Elsan, le leader de l’hospitalisation privée avec 120 établissements en France. Un directeur d’ARS issu du secteur privé, le cas est rarissime – on ne compte qu’un précédent. Et fait figure de repoussoir pour les syndicats, qui redoutent qu’il privilégie « la rentabilité », s’alarme Alain Es-Sebbar, représentant de la CGT au CHU Pellegrin, à Bordeaux.

« La santé privée, c’est du rendement, peu de personnel, et on avance, estime Laurence Lagoubie, secrétaire CGT santé et action sociale en Gironde. L’objectif, c’est de prendre des places de marché pour tuer l’hôpital public. » Le syndicat SUD santé sociaux du CHU de Bordeaux partage ces inquiétudes. « C’est complètement aberrant, on pense tout de suite à des conflits d’intérêts. L’ARS est une préfecture de la santé, on est censés avoir à la tête de cette agence quelqu’un de neutre », déplore Franck Ollivier.

Benoît Elleboode avec les étudiants en médecine chargés du suivi des cas contacts.
Benoît Elleboode avec les étudiants en médecine chargés du suivi des cas contacts. Brian Reynaud pour M Le magazine du Monde

Si Benoît Elleboode comprend que sa nomination soulève des interrogations – « je me serais posé les mêmes questions », avoue-t-il –, il oppose aux critiques son parcours varié. « J’ai voulu faire médecine pour aider les gens, c’est ça, la vocation »,rappelle celui qui s’est engagé pendant ses études, au début des années 2000, dans le monde associatif et syndical – « apolitique », précise-t-il. « J’aidais mes collègues étudiants au quotidien. J’étais plutôt doué dans la négociation avec la fac, dans l’organisation », assure-t-il.

« Quand j’étais conseiller médical, mon rôle était de bousculer. Mais ce n’est pas celui d’un DG d’ARS. » Benoît Elleboode

C’est par ses fonctions associatives qu’il entre en relation avec les cabinets ministériels. Il décide alors de se spécialiser en santé publique. Objectif : être « l’interface entre la médecine et tous les autres domaines qui touchent la santé : le droit, l’économie, la politique, les médias… développe-t-il. Souvent, quand je l’explique à des médecins, je leur dis : c’est pas compliqué, vous soignez, on s’occupe du reste ». 

Passé par le privé, Benoît Elleboode n’en connaît pas moins le monde des ARS de l’intérieur pour y avoir officié durant huit ans en Occitanie et, déjà, en Nouvelle-Aquitaine, notamment en tant que conseiller médical du directeur général d’août 2014 à mars 2018. Mais, là encore, l’expérience n’est pas forcément portée à son crédit par les syndicats. Lui-même concède avoir été « accrocheur » dans ses anciennes fonctions mais rassure : « Quand j’étais conseiller médical, mon rôle était de bousculer. Mais ce n’est pas celui d’un DG d’ARS. »

Craintes d’un conflit d’intérêts

Au CHU de Bordeaux, Benoît Elleboode pourra toutefois compter sur un allié de poids : le directeur, Yann Bubien. Les deux hommes se connaissent : Yann Bubien l’avait recruté, en 2010, comme conseiller technique au cabinet de Roselyne Bachelot, alors ministre des solidarités et de la cohésion sociale. Et il se souvient de « quelqu’un de pragmatique, sympathique, intelligent, qui connaît bien les dossiers de santé publique ».

Surtout, lui voit dans son parcours un ­véritable atout. « Une ARS s’occupe de l’ensemble du champ sanitaire : l’hôpital, bien sûr, la médecine de ville et les ­cliniques privées, le médico-social, remarque-t-il. Benoît Elleboode connaît le ministère de la santé, il a travaillé en ARS, dans le privé… Il possède les diplômes, l’expérience et l’âge, je ne comprends pas très bien ce qui peut crisper. » 

A ceux qui s’inquiètent du risque de conflits d’intérêts, le nouveau directeur de l’ARS rappelle les mesures prises par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique : il doit se dessaisir des sujets concernant Elsan. Mais, pour les syndicats, le problème est plus large : « Est-ce qu’il va favoriser et laisser ouvertes les cliniques privées et nous dire, dans nos hôpitaux, occupez-vous du Covid et fermez des services ? », s’inquiète Laurence Lagoubie. Benoît Elleboode demande à être jugé sur ses actes : « Je suis conscient que c’est le seul moyen d’effacer les doutes. »

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Claire Mayer(Bordeaux, correspondante)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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