Premières analyses du vote des américains

Elections américaines 2020 : le trumpisme, héritage durable de la politique des Etats-Unis

ÉDITORIAL

Le Monde

Editorial.

Le poids de Donald Trump, homme politique hors normes, la manière dont le parti républicain a été remanié sous sa présidence et l’extrême polarisation de la société américaine qui s’en est suivie, marqueront durablement l’évolution de la vie politique du pays.

Publié le 05 novembre 2020 à 12h40 – Mis à jour le 05 novembre 2020 à 13h18    Temps de Lecture 2 min.

 https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/05/elections-americaines-2020-le-trumpisme-heritage-durable-de-la-politique-des-etats-unis_6058609_3232.html

Editorial du « Monde ». Joe Biden sera peut-être président à l’issue du décompte des votes, mais Donald Trump n’est pas tout à fait vaincu. Le président sortant a réussi à mobiliser au moins 68 millions d’électeurs américains, soit 5 millions de plus que pour sa victoire de 2016. C’est un fait : loin d’être un accident sur la scène électorale américaine ou un interlude à la Maison Blanche, le trumpisme, quel que soit celui qui occupera le bureau Ovale en janvier, marquera durablement l’évolution politique des Etats-Unis.

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Si M. Biden gagne, il devra compter avec cette force transformatrice, qui l’avait déjà obligé à réorienter l’axe de la campagne électorale démocrate en direction des cols bleus et de leurs préoccupations économiques. Il devra compter avec un Sénat vraisemblablement dominé par les républicains – cinq sièges restaient à attribuer, jeudi 5 novembre – dont les capacités de blocage seront considérables, et une Chambre des représentants où la majorité démocrate s’est réduite. Il aura surtout en face de lui un Parti républicain profondément remanié sous l’influence de Donald Trump et devenu un instrument de l’extrême polarisation qui caractérise aujourd’hui la société américaine.

La vigueur de cette dynamique dépendra, en partie, du rôle que Donald Trump s’attribuera s’il doit quitter la Maison Blanche en janvier, après trois mois de transition qui promettraient alors d’être turbulents. Le poids personnel de cet homme politique hors normes, son charisme et l’effet qu’il produit sur sa base sont un facteur important de sa popularité, même s’il s’est beaucoup appuyé sur le prestige et les moyens de la présidence des Etats-Unis pour en jouer. Il est difficile d’imaginer que M. Trump, même à 74 ans, décide de se retirer sagement dans son domaine de Mar-a-Lago, en Floride, et s’efface du paysage.

Mais, même sans Donald Trump au pouvoir, le score qu’il a réalisé dans des Etats comme l’Ohio, la Floride, le Texas et l’Iowa, renforcé par les performances des sénateurs républicains qui ont renoncé à la ligne traditionnelle modérée du « Grand Old Party » pour adopter le trumpisme, traduisent un mouvement de fond.

Persistance des clivages

L’ancrage du trumpisme se révèle plus fort qu’en 2016 dans les zones rurales à majorité blanche et les petites villes du pays. Les sondages de sortie des urnes confirment la persistance des clivages qui caractérisent l’électorat de Trump : il est très majoritairement blanc (86 %, contre 62 % des électeurs de Joe Biden), peu urbain, il est beaucoup plus préoccupé par la crise économique que par la crise sanitaire due à la pandémie, et est très hostile au discours des militants de gauche sur les violences policières.

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En 1999, alors qu’il caressait déjà l’idée de se présenter à la Maison Blanche, Donald Trump remarquait qu’aucun des candidats de l’époque ne parlait pour « les travailleurs et les travailleuses du centre » du pays. Il a fait de cette catégorie son socle électoral, qui ne lui a jamais fait défaut depuis quatre ans et qu’il a encore élargi, en gagnant notamment une partie non négligeable de l’électorat hispanique. Le Parti démocrate n’a manifestement pas tiré toutes les leçons de cette stratégie, qui avait coûté la victoire à Hillary Clinton en 2016.

Il reste que, si Donald Trump a conquis la moitié de l’électorat américain, c’est à grand renfort de démagogie nationaliste, de tensions permanentes, de mépris pour les institutions et de mensonges éhontés. C’est aussi ça, le trumpisme : une méthode qui résonne au-delà des frontières américaines.

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Le MondeContribuer

Elections américaines 2020 : le trumpisme fait la preuve de sa résilience

Mercredi soir 4 novembre, Donald Trump a ajouté 5 millions de voix à son total de 2016. Sa capacité à additionner divers courants idéologiques et à faire fructifier ce capital semble intacte. 

Par Gilles Paris  Publié le 05 novembre 2020 à 06h24, mis à jour hier à 05h41

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/11/05/elections-americaines-2020-le-trumpisme-fait-la-preuve-de-sa-resilience_6058554_3210.html

Rassemblement de soutien à Donald Trump dans le centre-ville de Prescott, en Arizona, le 3 novembre.
Rassemblement de soutien à Donald Trump dans le centre-ville de Prescott, en Arizona, le 3 novembre. ARNAUD ANDRIEU POUR « LE MONDE »

En 2016, la victoire surprise à peine digérée, Donald Trump n’avait cessé de vanter, des mois durant, la naissance d’un « mouvement » politique dont il était l’incarnation. L’un de ses stratèges, Stephen Bannon, en avait détaillé les contours dans une publication qui renvoyait à son passé dans les médias, The Hollywood Reporter. Le trumpisme, y expliquait-il, visait à ajouter les derniers cols bleus démocrates aux différentes familles républicaines, par un interventionnisme économique agressif.

« Nous obtiendrons 60 % des votes blancs et 40 % des votes noirs et hispaniques »,promettait-il. Une mutation républicaine qui devait permettre, selon lui, de « gouverner pendant cinquante ans ». Avec son emphase coutumière, Donald Trump avait évoqué ce projet dans son discours de prestation de serment, le 20 janvier 2017, en saluant « les dizaines de millions » d’Américains « venus pour faire partie d’un mouvement historique comme le monde n’en a jamais vu auparavant ».Suivez notre direct : Trump fait monter la tension d’un cran, l’écart entre les candidats se réduit dans les Etats-clés

Au fil de l’exercice du pouvoir et des difficultés, les références à ce « mouvement politique entièrement nouveau » s’étaient espacées. Avec le départ de Stephen Bannon, limogé en août de la même année, puis la brève et vaine offensive qu’il avait lancée contre l’establishment républicain, Donald Trump avait remisé ce projet pour se replier sur la base homogène qui peuplait les meetings d’une campagne permanente. « J’ai un socle phénoménal. (…) Il est très loyal et je suis loyal avec lui », expliquait-il à l’été 2019.

Electoralement, ne devait-il pourtant pas chercher à l’élargir, surtout après les élections de mi-mandat qui avaient montré ses limites ? « Ma base est tellement forte, je ne suis pas certain de devoir le faire », répondait-il alors.

Additionner au lieu de soustraire

Les premiers résultats de l’élection présidentielle de 2020 ont montré à la fois la pertinence du projet de Stephen Bannon et le sens de l’anticipation, à l’instinct, du président.

Mercredi 4 novembre dans la soirée, Donald Trump avait déjà ajouté 5 millions de voix à son total de 2016, même si, dans le même temps, son adversaire Joe Biden en additionnait plus de 6 millions à celles recueillies par Hillary Clinton. Pour la seconde fois consécutive, le « mouvement » trumpiste a été incapable d’obtenir une victoire au niveau du vote populaire, mais il a fait la preuve d’une capacité d’attraction relative, vis-à-vis de minorités ethniques (Latinos et Noirs), et d’une résilience qui a surpris au Texas ou en Floride.Article réservé à nos abonnés 

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La principale réussite de Donald Trump demeure cette capacité d’additionner au lieu de soustraire, alors que les courants idéologiques les plus dynamiques au sein du Grand Old Party (GOP), comme le mouvement quasi insurrectionnel du Tea Party, de 2009 à 2015, ont souvent pratiqué l’excommunication au nom de la pureté des idées.

L’extrême plasticité du trumpisme lui a permis d’échapper à ce travers. C’est à tort qu’il a été régulièrement réduit à une base sociologique rurale et non diplômée, ou bien à ses épigones les plus bruyants incarnés aujourd’hui par la mouvance QAnon, réputée pour ses dérives complotistes. Cette plasticité lui a permis de se transformer en « grande tente » accueillante pour les électeurs motivés par une seule préoccupation, au prix de quelques compromis, confortée par de puissants relais dans les médias favorables au président, un écosystème voué à lui survivre.

Un électorat fidèle

Les conservateurs fiscaux se sont félicités de la réforme qui a privilégié les entreprises et les plus fortunés même si le prix à payer a été un gonflement du déficit fédéral dont ils étaient les pourfendeurs. Les évangéliques ont été comblés par les engagements pris en matière de défense de la liberté religieuse, une préoccupation que pourrait traduire à l’avenir des arrêts de la Cour suprême dont Donald Trump a renforcé l’ancrage conservateur. Les anti-avortements n’ont pu que se réjouir du fait qu’il soit le premier président à s’exprimer au cours de leur démonstration de force annuelle à Washington. Les pro-armes à feu se sont satisfaits également de son assiduité aux conventions de la National Rifle Association.

Selon un sondage de sortie des urnes publié par le New York Times, son électorat le suit fidèlement sur les sujets les plus cruciaux. Seuls 18 % de ses électeurs considèrent ainsi comme une priorité de « contenir le coronavirus maintenant, même si cela nuit à l’économie », alors que 76 % estiment qu’il faut « reconstruire l’économie maintenant, même si cela nuit aux efforts pour contenir le coronavirus », soit précisément l’argument martelé par Donald Trump. Le port du masque est un « choix personnel » (72 %) et non une « responsabilité collective »(35 %) et l’état de l’économie est « bon ou excellent » (76 %).

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Pour eux, le réchauffement climatique n’est pas « un problème sérieux » et le racisme n’est qu’un « problème mineur » ou « pas un problème du tout ». Cette dernière réponse n’est pas contradictoire avec les progrès enregistrés par ailleurs au sein de la communauté afro-américaine. Pas plus que le discours anti-immigration ne joue un rôle dissuasif global auprès des hispanophones. Donald Trump bénéficie en la matière d’une forme de rejet des « identity politics ».

L’enquête annuelle du Public Religion Research Institute avait mis en avant en octobre la spécificité de deux segments d’opinions qui peuvent être rattachés aujourd’hui au trumpisme et demain à de possibles successeurs : les évangéliques et ceux qui ne s’informent qu’avec la chaîne conservatrice Fox News.

Si sa solidité a été attestée mardi 3 novembre, la pérennité de ce « mouvement » n’a pourtant rien de garanti. A 74 ans, le président sortant, s’il devait quitter la Maison Blanche, ne pourra durablement jouer les statues du commandeur. Son influence sur le Parti républicain est condamnée à s’estomper même si le trumpisme, ou l’un de ses avatars, pourra continuer, après une nouvelle mutation, d’occuper une place au sein du GOP.Notre sélection d’articles sur l’élection présidentielle aux Etats-Unis

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Gilles Paris(Washington, correspondant)

Elections américaines 2020 : Donald Trump progresse auprès des électeurs afro-américains

Par  Stéphanie Le Bars

Publié le 05 novembre 2020 à 05h02 – Mis à jour le 05 novembre 2020 à 10h52

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/11/05/elections-americaines-2020-donald-trump-en-progres-aupres-des-electeurs-afro-americains_6058548_3210.html

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DÉCRYPTAGES

Le niveau historiquement bas du chômage des Noirs avant la pandémie, et la sensibilité grandissante de cette communauté, inquiète pour ses emplois, à la question de l’immigration expliquent notamment ce revirement.

La tendance, amorcée depuis 2012, s’est encore accentuée lors de cette élection présidentielle. De plus en plus d’hommes noirs accordent leur confiance au Parti républicain. Et le président sortant, Donald Trump, en dépit d’un rejet persistant chez les femmes noires, en a tiré profit, mardi 3 novembre.

Selon les premières estimations, 12 % des électeurs afro-américains lui ont accordé leurs suffrages, contre seulement 8 % il y a quatre ans. Ce chiffre est d’autant plus significatif que le taux de participation de cet électorat, qui représente 12 % de la population, devrait être bien plus élevé qu’en 2016.

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Plusieurs raisons peuvent expliquer ce phénomène, apparemment en contradiction avec le soutien au discours suprémaciste blanc de M. Trump, sa condamnation des manifestations antiracistes de ces derniers mois ou l’impact négatif de la crise économique et sanitaire sur cette population. Au cours de sa campagne, le président sortant s’est ainsi montré particulièrement attentif à vanter son bilan auprès des Noirs : amélioration de leur situation économique, aides aux universités historiquement noires, proximité affichée avec des rappeurs afro-américains. Sans craindre l’hyperbole, M. Trump a même assuré que, depuis Abraham Lincoln, artisan de l’abolition de l’esclavage, aucun président américain n’avait autant œuvré pour le bien-être des Noirs.

Chômage au plus bas avant la pandémie

Avant la hausse spectaculaire du chômage liée à la pandémie de Covid-19, le nombre de demandeurs d’emploi afro-américains avait de fait atteint un niveau historiquement bas – tout en restant plus élevé que celui des Blancs. En janvier, le taux de chômage était tombé à 6 % pour les Noirs, contre 3,6 % pour les travailleurs blancs. Même si la tendance avait commencé sous Barack Obama, une partie des électeurs afro-américains, notamment ceux qui partagent les vues conservatrices du Parti républicain, a donc pu mettre l’amélioration de la situation au crédit du président sortant.

Un électeur de Donald Trump face à des militants du mouvement Black Lives Matter, près de la Maison Blanche, à Washington, le 4 novembre.
Un électeur de Donald Trump face à des militants du mouvement Black Lives Matter, près de la Maison Blanche, à Washington, le 4 novembre. HANNAH MCKAY/REUTERS

Parallèlement, ces électeurs ne lui imputent apparemment pas le lourd tribut payé par les Noirs au Covid-19, à la fois en termes sanitaires – le risque de mourir du coronavirus est deux fois plus élevé chez les Noirs que chez les Blancs – et économiques – depuis le printemps, ils enregistrent en moyenne un taux de chômage de 4 à 5 points supérieur à celui des travailleurs blancs ; en octobre, aux Etats-Unis, 12 % des Noirs étaient de nouveau sans emploi, contre 7 % des Blancs

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La réforme de la justice, l’un des rares accomplissements bipartisans de M. Trump au cours de son mandat, a pu aussi convaincre une partie de ces électeurs. En 2018, le président a signé un texte visant à réduire les peines de prison pour les infractions non violentes liées à la drogue, notamment la suppression des peines planchers, des mesures répressives qui, depuis trois décennies, affectaient majoritairement les jeunes Afro-Américains.

Le candidat démocrate, Joe Biden, élu depuis quarante-sept ans, a pu apparaître a contrario comme le symbole de cette politique qui a contribué à incarcérer, de manière disproportionnée, des centaines de milliers de jeunes Noirs. Certains milieux afro-américains reprochent aussi aux démocrates de ne s’intéresser à leur communauté que tous les quatre ans, au moment du vote, sans contribuer ensuite à l’amélioration de la situation dans les quartiers difficiles.

Relative contre-performance de Joe Biden

Par ailleurs, sur les questions d’immigration, une partie des Noirs, notamment les moins diplômés, inquiets pour leurs emplois, ont tendance à avoir des vues plus restrictives que d’autres catégories de la population américaine, se montrant ainsi plus en phase avec la politique de Donald Trump.

Tejon et Allton, 23 ans, tous deux électeurs démocrates, à Opa-Locka, près de Miami, le 3 novembre.
Tejon et Allton, 23 ans, tous deux électeurs démocrates, à Opa-Locka, près de Miami, le 3 novembre. BENJAMIN PETIT POUR « LE MONDE »

La désaffection des Afro-Américains pour le Parti démocrate, aussi relative soit-elle, est donc réelle. Parmi cette population, historiquement ancrée à gauche, 87 % ont voté pour Joe Biden, dont le succès à la primaire démocrate doit d’ailleurs beaucoup aux électeurs noirs de Caroline du Sud. Mais le candidat enregistre une légère baisse par rapport à Hillary Clinton, qui avait rallié 88 % des voix noires en 2016, et réalise une réelle contre-performance comparé au plébiscite dont avait bénéficié Barack Obama en 2008 et 2012 avec 95 % et 96 % des votes.

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La proximité de l’ancien vice-président avec le premier président noir des Etats-Unis et les interventions de M. Obama auprès des populations noires au cours de la campagne ne lui ont donc pas suffi. Pas plus que l’identité de sa colistière, Kamala Harris, première femme métisse (d’origine indo-jamaïcaine), à viser la vice-présidence.

Les propos de campagne de Joe Biden, suggérant que les Noirs votant pour son adversaire républicain n’étaient « pas vraiment noirs », lui ont sans doute aussi coûté quelques défections. La formule malheureuse, pour laquelle il s’était excusé, laissait entendre que le vote de cette communauté était acquis aux démocrates ; elle se révèle encore plus inappropriée après le scrutin de mardi.Notre sélection d’articles sur l’élection présidentielle aux Etats-Unis

Retrouvez les chroniques de campagne de notre correspondant à Washington ici.

Voir plus Stéphanie Le Bars

Elections américaines 2020 : le vote latino déçoit les démocrates

Joe Biden a moins attiré les voix de la première minorité du pays qu’Hillary Clinton en 2016. Un tiers d’entre eux ont voté Trump. 

Par Corine Lesnes  Publié le 05 novembre 2020 à 11h07 – Mis à jour le 05 novembre 2020 à 15h21

Temps de Lecture 5 min. 

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/11/05/elections-americaines-2020-le-vote-latino-decoit-les-democrates_6058595_3210.html

Les militantes d’une association « latino » préparent des banderoles anti-Trump à Phoenix (Arizona), le 1er novembre 2020.
Les militantes d’une association « latino » préparent des banderoles anti-Trump à Phoenix (Arizona), le 1er novembre 2020. EDGARD GARRIDO / REUTERS

En novembre 2014, le jeune Angel Fernandez avait interrompu un discours de Barack Obama à Las Vegas pour attirer l’attention du président sur le sort de sa mère, sans papiers, que la police de l’immigration était venue arrêter chez eux, à Phoenix, avec l’intention de la renvoyer au Mexique. Après avoir mobilisé quartier et amis, il avait réussi à faire échec à l’expulsion. Encouragé par ce succès, l’étudiant n’a jamais cessé de militer. Mercredi 4 novembre, quand plusieurs médias ont annoncé que l’Arizona républicain basculait dans le camp de Joe Biden, il a fêté cette nouvelle à Phoenix avec des représentants de plusieurs associations (Latinos, femmes, Noirs, Amérindiens…)

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« Ce que nous voulons, ce sont des hommes politiques qui nous comprennent et qui nous représentent vraiment. »

« C’est la démonstration du pouvoir que nous avons collectivement », dit le jeune homme, âgé aujourd’hui de 25 ans, et responsable de l’association AZ Poder. Les militants ont frappé à 1,5 million de portes, passé 7,9 millions d’appels téléphoniques et parlé à des centaines de milliers d’électeurs, malgré le Covid (« On a eu des camarades malades qui passaient des coups de fil de l’hôpital »). Angel est soulagé. Mais, de son point de vue, faire élire un démocrate de plus n’est pas le plus important : « Ce que nous voulons surtout, ce sont des hommes politiques qui nous comprennent et qui nous représentent vraiment. »

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Comme Angel Fernandez, les Latinos aimeraient que la machine politique qui s’abat tous les quatre ans sur leurs quartiers, à l’approche des élections, s’intéresse à leurs problèmes et à leur avancement autant qu’à leur bulletin de vote. Cette année ne fait pas exception. L’enjeu du « vote latino » n’a jamais été déclaré aussi important. Les Hispaniques sont maintenant la première minorité du pays : 60 millions en 2019 – dont 18,6 millions de jeunes âgés de moins de 18 ans, et 32 millions d’électeurs potentiels, soit plus que les Noirs, selon le Pew Research Center. Deux tiers d’entre eux vivent dans cinq Etats : la Californie (7,9 millions), le Texas (5,6 millions), la Floride (3,1 millions), New York (2 millions) et l’Arizona (1,2 million). Ils sont également incontournables dans certains des swing states que se disputent Trump et Biden : la Pennsylvanie (521 000 électeurs latinos) ; le Michigan (261 000) et le Wisconsin (183 000).

Selon les enquêtes de sortie des urnes, Joe Biden a remporté le vote latino sur le plan national avec environ deux tiers des voix. Même en Floride, où les Cubains (30 % des Latinos de l’État ; 5 % de l’électorat) lui sont très hostiles, il arrive en tête avec 52 % (contre 47 % pour Trump). Mais sa contre-performance dans certains Etats stratégiques a mis en relief quelques défections. Joe Biden n’a pas égalé le score de Hillary Clinton en 2016, notamment en Géorgie et dans l’Ohio : l’ancienne secrétaire d’Etat avait plus de 40 points d’avance parmi les Latinos dans ces deux Etats alors que Joe Biden ne devance Donald Trump que de 16 points dans le premier et 24 dans le second

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Score décevant dans le Nevada

Si, en Arizona, le démocrate a fait le plein parmi les Hispaniques avec le score faramineux, du point de vue des militants, de 75 % de leur voix, son score a été décevant dans le Nevada (60 % seulement). Ce dernier Etat constitue cela dit un cas à part. Du fait de la pandémie, le puissant syndicat des employés de l’hôtellerie, traditionnel allié des démocrates, n’a pu faire sa campagne habituelle, en envoyant des centaines de membres faire du porte-à-porte.

Donald Trump a, lui, amélioré sa performance de 2016 auprès de l’électorat latino, particulièrement en Floride, un Etat qu’il a passé quatre ans à cultiver. Il a été nettement devancé au Texas (40 % des hispaniques ont voté pour lui, contre 30 % en 2016) et en Virginie, mais il a séduit une fraction grandissante d’hommes, sur le plan national. Ceux-ci auraient été sensibles à son message de réussite économique et son image de « macho », analyse le Washington Post.

Alors que Joe Biden a été privé de la large victoire dont rêvaient ses partisans, les Latinos se sentent la cible des reproches démocrates, qui ne comprennent pas comment un électeur latino sur trois peut soutenir un président qui sépare les familles à la frontière. « Tout est de la faute des électeurs latinos, ironise le chroniqueur du Los Angeles Times Gustavo Arellano. Nous étions censés être la phalange avancée de la guerre contre Donald Trump. Une force irrésistible qui allait écraser la suprématie blanche au nom de la démocratie. Et au lieu de ça, un trop grand nombre d’entre nous sont sortis du rang. Des vendus. » « Ces reproches aux Latinos sont ridicules, déclare l’avocat progressiste Randy Shaw, à San Francisco. La Californie serait toujours “rouge” [républicaine] sans la mobilisation des Hispaniques. »

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« Boucs émissaires »

Mayra Macias, la vice-présidente du Latino Victory project, une association de soutien aux candidats hispaniques, s’insurge, sur Twitter : « Les Latinos sont une nouvelle fois les boucs émissaires. » Ils se sont pourtant rendus aux urnes en nombre record, le 3 novembre, insiste-t-elle. « Si on doit expliquer pourquoi Biden n’a pas fait le plein parmi les Hispaniques, alors il faut aussi se demander ce qui s’est passé dans les comtés à majorité blanche, suggère Carlos Odio, le cofondateur du centre de réflexion EquisLabs. Biden a remporté 38 % seulement du vote blanc en Floride. En octobre les sondages lui donnaient une moyenne de 42 %. S’il avait fait ce score, il aurait gagné la Floride. » Toujours sur Twitter, Matt Barreto, fondateur de l’institut de sondages Latino Decisions : « Nous avons donné une forte majorité à Biden. Question plus importante : qu’est-il advenu de ces femmes blanches qui devaient délaisser Trump ? »

Joe Biden s’était abstenu d’axer sa campagne sur les minorités – la stratégie « identitaire » de 2016 que certains démocrates ont rendue responsable de l’échec de Hillary Clinton. Il avait privilégié « le pare-feu » constitué par les ouvriers blancs des Etats du nord du Midwest qui avaient fait défaut à la candidate démocrate.

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Mardi, la soirée électorale n’était pas terminée que la représentante progressiste de New York, Alexandria Ocasio-Cortez reprochait à l’état-major du parti de ne pas avoir fait d’« effort » suffisant en direction des Hispaniques. « Cela fait très très longtemps que nous alertons sur les vulnérabilités des démocrates auprès des Latinos », a-t-elle tweeté. « On a du travail à faire », a-t-elle ajouté dans un autre message. « Il semble que Joe Biden ait tenu le vote latino pour acquis, commenteCenk Uygur, un chroniqueur partisan de Bernie Sanders. Ça lui a coûté cher. »

Corine Lesnes(San Francisco, correspondante)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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