L’Eglise catholique bousculée par des féministes

A travers des podcasts, les féministes catholiques veulent bousculer l’Eglise

Des trentenaires tentent de changer le discours et l’organisation de l’Eglise notamment en mettant en ligne des podcasts qui parlent religion, théologie et spiritualité. 

ar Cécile Chambraud  Publié le 27 octobre 2020 à 10h58, mis à jour hier à 11h43

Christina Moreira (deuxième à partir de la gauche) avec les autres membres du collectif 
Christina Moreira (deuxième à partir de la gauche) avec les autres membres du collectif  « Toutes apôtres ! » devant La Madeleine, à Paris, en juillet. FRANCOIS GUILLOT / AFP

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Ils s’appellent « Oh my goddess ! », « Des femmes et un Dieu » ou encore « Dieu.e ». Ces podcasts ont été imaginés et lancés durant les quinze derniers mois par de jeunes femmes catholiques pratiquantes qui se revendiquent féministes. Féministes ? Un gros mot pour beaucoup dans l’Eglise romaine, qui y voient le cheval de Troie d’une société sans dieu. Pour elles, au contraire, c’est une évidence. Et dans une institution où les fonctions de gouvernement, d’enseignement et de délivrance des sacrements sont strictement réservées aux hommes, conformément à une conception différentialiste des genres, elles jugent une profonde transformation nécessaire.

Certaines d’entre elles ont soutenu l’initiative « Toutes apôtres ! », par laquelle, en juillet, sept femmes se sont portées candidates à des fonctions réservées aux hommes par la tradition catholique – diacre, curé, évêque, nonce, prédicatrice… A l’heure où exercent des femmes rabbins et où d’autres se forment, y compris dans le judaïsme orthodoxe, à l’heure où des femmes imams ouvrent des mosquées inclusives, et alors que des pasteures animent depuis des décennies les églises protestantes, elles ne supportent plus le statu quo qui prévaut dans leur confession. Pour certaines, le scandale des abus sexuels a rendu le changement plus urgent encore. « Je veux planter les graines d’une alternative pour mes enfants. Il y a des façons de vivre sa foi de manière queer et féministe », résume Alix Bayle, journaliste, cofondatrice de « Toutes apôtres ! » et du collectif Pour une parentalité féministe.

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Si certaines se posent ou se sont posé la question de leur vocation sacerdotale, leur remise en cause est plus globale que la seule question des ministères ordonnés réservés aux hommes, qui serait le symbole d’une exclusion plus profonde des femmes. C’est ce qu’exprime Mathilde Hallot-Charmasson, 31 ans, la fondatrice de « Des femmes et un Dieu », un podcast qui alterne entretiens avec des chrétiennes sur leur parcours de foi et chroniques personnelles. « Pour moi, dit-elle, ce qui se passe dans l’Eglise m’empêche, en tant que femme, d’accomplir ma vocation de baptisée. C’est un obstacle spirituel, un contre-témoignage. Que l’institution soit uniquement masculine est une amputation du visage de Dieu. »Cette normalienne, conservatrice de bibliothèque, « produit à la fois de l’Eglise et du système scolaire public », s’est résolue, comme beaucoup d’autres, à privilégier dans sa vie de foi un engagement affinitaire plutôt que la vie paroissiale, devenue « un lieu difficile ». Elle est aujourd’hui engagée dans le mouvement Magis, dans la famille ignatienne (proche des jésuites).

« Catalyseur »

Pour enclencher un mouvement, Anne Guillard a choisi de se plonger dans la réflexion théologique. Cette thésarde de 29 ans, qui travaille aux confins de la science politique et de la théologie, garde un souvenir libérateur d’un séjour de recherche aux Etats-Unis. Elle y a fréquenté une église épiscopalienne à la « structure horizontale », où des femmes prêchent. « C’était un peu l’église dont je rêverais pour l’Eglise catholique », résume-t-elle. Elle y a aussi découvert la théologie féministe et queer, née outre-Atlantique il y a plus d’un demi-siècle.

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Aujourd’hui, elle a choisi « d’emprunter un chemin de traverse » : la spiritualité. « Je ne me sens pas en marge de l’institution, dit-elle, mais mon but n’est pas non plus de la sauver. » Avec trois amies, elle a créé il y a un an « Oh my goddess ! », qui a diffusé chaque dimanche l’homélie d’une femme et, après un intervalle durant l’été, reprendra cette activité en novembre. Elle constate que les plus hostiles à la perspective féministe et inclusive sont souvent les jeunes, formés dans « un catholicisme de citadelle » et qui lui lancent parfois : « Va donc chez les protestants ! » Mais elle refuse de baisser les bras : « Je ne peux pas laisser faire ce qui se fait, une part très intime de moi se sentirait souillée. Il faut montrer qu’il y a d’autres manières de faire Eglise. »

Pour plusieurs d’entre elles, le documentaire sur les viols de religieuses par des prêtres, diffusé par Arte en mars 2019, a été un « catalyseur » pour agir. « J’ai compris qu’il existait un lien entre ces violences et ce que j’expérimentais comme femme engagée, affirme Mathilde Hallot-Charmasson. Je vois très bien comment ça peut arriver. Puisque les femmes sont des baptisés de seconde zone, cela n’a pas d’importance de ne pas reconnaître leur engagement dans les paroisses. Et à l’extrême, d’en abuser. »

Ce que ce film a imposé, estiment-elles, c’est le lien entre la question du pouvoir et celle des abus. « Cette question est posée sans tabou. Mais pour beaucoup, il est encore compliqué de comprendre que le prêtre ne rend pas seulement un “service”, mais qu’il a un pouvoir, et qu’il peut en abuser », estime Alice Peyrol-Viale. Son podcast Dieu.e, réalisé avec Sinatou Saka, interroge des femmes croyantes, pas seulement chrétiennes, sur la compatibilité du féminisme et des religions, sur la place que peuvent y avoir les femmes.

« Mépris pour les femmes et le féminin »

« Ce qui rend tous les abus possibles, explique Mathilde Hallot-Charmasson, c’est une méconnaissance entretenue et un mépris pour les femmes et le féminin. »Enfant, puis adolescente, elle s’était déjà heurtée aux signes de cette mise à l’écart des femmes. « Selon certains curés, je ne pouvais pas servir la messe. Les filles n’avaient pas accès au chœur. » Si cela avait été possible, elle se serait peut-être posé la question d’un ministère ordonné. « Mais aujourd’hui, ma réponse serait non, dit-elle, car tel qu’il existe, le statut de prêtre ne m’intéresse pas. Je ne veux pas participer au replâtrage de la hiérarchie telle qu’elle est. Etre calife à la place du calife dans une forteresse en train de s’écrouler ne m’intéresse pas. »

Mais que faire lorsqu’on est une femme et que l’on a « reçu un appel » à devenir prêtre ? Alice Peyrol-Viale est aux prises avec cette question. Convertie à l’âge de 21 ans, cette femme de 30 ans qui a toujours travaillé en milieu ecclésial a commencé par faire siennes les règles internes à sa confession d’adoption. Puis elle a questionné la place qui y est faite aux femmes, notamment en fréquentant le Comité de la jupe. Aujourd’hui, elle estime qu’il y a beaucoup de travail à faire sur le terrain, dans les paroisses, pour que cette « lutte ne reste pas très intello ou parisianocentrée ».

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Elle fait cependant un « constat amer » : « Beaucoup de femmes, notamment jeunes, qui ne se retrouvent pas dans le discours de l’Eglise, ne sont plus visibles en paroisse. Elles se tiennent à la périphérie, dans des petits cercles indépendants. »« Ces dernières années, témoigne-t-elle, les actions féministes catholiques qui m’ont le plus touchée ont été le fait de moniales, car elles forment communauté, elles sont organisées. On voit des réflexions sur ce que vont devenir des communautés religieuses, des approches de néobéguinages », une référence à ces communautés religieuses de femmes laïques qui, au Moyen Age, vivaient libres de toute autorité hiérarchique.

Motif d’excommunication

Alice Peyrol-Viale est en pleine période de discernement sur sa vocation. Elle est accompagnée dans ce cheminement par l’Association des femmes prêtres catholiques romaines. Depuis l’ordination sur une péniche au milieu du Danube de sept femmes prêtres en 2002 par un ancien archevêque argentin, ce mouvement a essaimé. « Aujourd’hui, nous sommes 239 » dans le monde, constate Christina Moreira, elle-même prêtre dans une communauté catholique de La Corogne, en Espagne, et l’une des sept « candidates » de l’initiative « Toutes apôtres ! ». Evidement, le Saint-Siège ne les reconnaît pas. Qui pis est, ordonner une femme ou être ordonnée quand on est une femme est un motif d’excommunication automatique.

Elle-même a sauté le pas en 2010, lorsque la publication d’un motu proprio sur les fautes les plus graves par Benoît XVI l’a horrifiée. « On y trouve les abus sur mineurs comme l’ordination des femmes. Je ne pouvais pas rester dans une institution qui dit qu’ordonner une femme est aussi grave que de violer un enfant », tranche-t-elle. En accord avec les demandes de sa communauté, elle s’efforce de se couler dans un style de « gouvernance horizontale » qui fait toute leur place aux laïcs. Elle est aussi mariée, à un prêtre. « Si on veut des femmes prêtres, il faut leur permettre de se marier, car une grossesse, ça ne peut pas se cacher », glisse-t-elle. Avec lui, elle veut « expérimenter un ministère de couple »« L’idée est de ne pas être seule à l’autel, mais de façon égalitaire. Il faut casser l’image de l’homme seul et passer à une gouvernance partagée », explique-t-elle.

Comme les autres candidates de « Toutes apôtres ! », elle a été reçue par le nonce apostolique, le représentant du Saint-Siège en France. Il l’a reçue « avec bienveillance », elle lui a « demandé à rencontrer le Saint-Père ». Au sujet de l’ordination des femmes, le pape François est tout aussi ferme que ses prédécesseurs : c’est non. Pensant au recul du catholicisme européen, Benoît XVI affirmait que « ce sont les minorités créatives qui déterminent l’avenir ». Ces féministes catholiques veulent contribuer à le façonner.

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Cécile Chambraud

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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