Au Royaume uni 35 000 personnes supplémentaires pourraient mourir du cancer dans le pays en raison d’une prise en charge déficiente liée à la pandémie.

Val Curtis, la scientifique que l’hôpital public britannique n’a pas pu sauver

Cette spécialiste mondiale de la lutte contre les maladies infectieuses est morte d’un cancer en octobre faute d’une prise en charge suffisante. Elle a dénoncé les années d’austérité qui ont laissé le National Health Service sans ressource face à la pandémie due au coronavirus. 

Par Cécile Ducourtieux  Publié aujourd’hui à 12h44

https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2020/11/06/val-curtis-la-scientifique-que-l-hopital-public-britannique-n-a-pas-pu-sauver_6058775_4500055.html?xtor=EPR-32280631-%5Bm-le-mag%5D-20201106-%5Bfleuve_titre_2%5D

La professeure britannique Val Curtis, décédée le 19 octobre d’un cancer, avait elle-même alerté les médias, en juin et en juillet, sur les failles du sytème hospitalier de son pays.
La professeure britannique Val Curtis, décédée le 19 octobre d’un cancer, avait elle-même alerté les médias, en juin et en juillet, sur les failles du sytème hospitalier de son pays. Martin Godwin/Guardian/eyevine

Val Curtis, 62 ans, s’est éteinte le 19 octobre, terrassée par le cancer. Cette comportementaliste britannique de renommée internationale, professeure à la très prestigieuse London School of Hygiene and Tropical Medicine (LSHTM), s’était distinguée pour ses recherches sur l’importance de l’hygiène dans la lutte contre les maladies infectieuses.

« Je ferai partie des morts supplémentaires du cancer cette année », affirmait-elle dans une tribune en juillet, pointant les failles du NHS.

Visage doux mais convictions en acier, Val avait consacré trente ans de sa vie à expliquer, sans relâche, à quel point le lavage des mains ou l’accès à des toilettes pouvaient sauver des vies. Ces dernières années, elle avait notamment participé à un énorme projet de construction de latrines en Inde (85 millions en cinq ans). Jusqu’à la fin, malgré la maladie, cette tenace et brillante scientifique a continué à conseiller les gouvernements – indien et britannique – sur ces sujets d’une brûlante actualité.

La « reine de l’hygiène »

« Sa ­carrière combinait des recherches de qualité mondiale et une authentique passion pour l’amélioration de l’­hygiène publique. Elle était un géant dans son domaine et un modèle. Elle va ­énormément manquer à ses nombreux amis et collègues de la LSHTM », a déclaré Peter Piot, le directeur de la prestigieuse institution, dans un émouvant message de condoléances posté sur le site de l’école.

Le 16 juillet, trois mois avant sa disparition, la « reine de l’­hygiène », comme la qualifie la chaîne BBC Radio 4, avait publié une tribune bouleversante dans les pages du Guardian. « Je ferai partie des morts supplémentaires du cancer cette année », affirmait-elle, pointant sans détour les failles du National Health Service (NHS), l’hôpital public britannique, « si affaibli par dix années d’austérité qu’il m’a complètement fait défaut ». 

Soixante-deux jours d’anxiété

Pudique, mais déchirante – « je n’arrive toujours pas à me faire à l’idée que je suis en train de mourir », Val Curtis racontait dix-huit mois d’attente et d’angoisse. Fin 2018, ­alertée par des pertes sanguines répétées, elle consulte son médecin généraliste, décroche le dernier rendez-vous disponible avec l’oncologue avant Noël. Il suspecte un cancer du vagin, recommande un traitement d’urgence. Entre le diagnostic et le début de son traitement, Mme Curtis doit endurer soixante-deux jours d’anxiété, tant la liste d’attente est longue.

A l’été 2019, très bonne nouvelle : on lui dit qu’elle est en rémission. Malheureusement, dès septembre, d’autres symptômes apparaissent. Mais Val Curtis doit encore attendre quatre précieuses semaines avant de décrocher un rendez-vous, quatre autres pour des examens complémentaires. Les examens sont mauvais, une opération lourde est prévue. La scientifique doit encore patienter six semaines : dans l’­intervalle, le cancer s’est tellement répandu que l’opération s’avère impossible.

Elle décide d’arrêter les traitements et de vivre le mieux possible le temps qu’il lui reste, tout en continuant à travailler. Juste après sa décision, en mars, l’Organisation mondiale de la santé déclare l’état de pandémie mondiale, une catastrophe sanitaire à laquelle la scientifique s’était ­préparée toute sa carrière. « Cela aurait dû être un moment important pour moi », regrette-t-elle sans fard dans un témoignage livré à Wellbeing of Women, un organisme de bienfaisance consacré à la santé féminine.

Un NHS à genoux

Cette alarmante réalité, qu’elle a probablement payée de sa vie, Val Curtis n’était pas la seule à l’éprouver : le NHS, le système de soins national quasi gratuit dont les Britanniques sont si fiers, a souffert de sous-investissements chroniques durant les dix années d’austérité conservatrice (2008-2019) et, quand la pandémie a frappé le Royaume-Uni, il était déjà à genoux.

Selon le Nuffield Trust, une association de référence pour l’étude de la prise en charge des cancers au Royaume-Uni, le nombre de patients devant attendre plus d’un an entre le signalement d’un possible cancer par leur généraliste et leur traitement effectif a bondi : de 1 613 malades concernés en février à 26 029 en mai, en raison des déprogrammations en série dans les hôpitaux.

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Selon l’association Health Data Research UK, 35 000 personnes supplémentaires pourraient mourir du cancer dans le pays en raison d’une prise en charge déficiente liée à la pandémie. « Nous sommes entrés dans cette crise sanitaire avec un NHS qui avait déjà beaucoup de mal à suivre la demande. Nous pensons être un pays important, mais nous avons moins de lits, moins de scanners et moins de médecins que la plupart des autres pays européens », regrettait Nigel Edwards, le directeur exécutif du Nuffield Trust, dans le Times en septembre, citant en exemple un « hôpital de 400 lits à Macclesfield [au sud de Manchester], avec un seul scanner ». 

En juillet, Val Curtis concluait sa tribune au Guardian par ces mots : « Je vais mourir mais, avant de disparaître, je voudrais voir un plan pour un meilleur NHS, qui ne sacrifie pas inutilement des vies. » Malheureusement, ce dernier souhait n’a pas été exaucé. Alors que l’Angleterre entre à nouveau en confinement, les personnels soignants devraient moins manquer de matériel de protection qu’au printemps et ont aussi beaucoup appris de la première vague.

Mais ils sont désormais épuisés, n’ont pas été substantiellement augmentés. Et le gouvernement Johnson n’a pas totalement tenu sa promesse de campagne, formulée fin 2019, de construire 40 hôpitaux d’ici à 2024. Dans la moitié des cas, il s’agira plutôt de rénovations que de nouveaux établissements.

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Cécile Ducourtieux(Londres, correspondante)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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