« j’ai démissionné de mon premier poste de médecin hospitalier, après trois mois d’arrêt pour burn-out. »

« Je croyais, naïvement, que ma vocation de médecin hospitalier ne pouvait pas être entachée »

Après des études de médecine, Julie souffre de son expérience dans un système hospitalier dysfonctionnel. A 30 ans, elle raconte pourquoi elle a démissionné de son premier poste à l’hôpital. 

Publié le 01 novembre 2020 à 07h00

https://www.lemonde.fr/campus/article/2020/11/01/je-croyais-naivement-que-ma-vocation-de-medecin-hospitalier-ne-pouvait-pas-etre-entachee_6058084_4401467.html

Le Monde Campus et La Brèche, un programme de l’association Makesense, s’associent pour faire témoigner, chaque mois, des jeunes sur l’orientation, leurs questionnements pour vivre et travailler autrement. Julie, 30 ans, médecin diplômée en 2019, a rédigé ce texte.

Julie, 30 ans, raconte les difficultés qu’elle a rencontrées dans l’exercice de ses fonctions à l’hôpital
Julie, 30 ans, raconte les difficultés qu’elle a rencontrées dans l’exercice de ses fonctions à l’hôpital Julie, La Brèche

En avril, j’ai démissionné de mon premier poste de médecin hospitalier, après trois mois d’arrêt pour burn-out. Si on m’avait dit que j’en arriverais là, je ne l’aurais jamais cru. Je croyais, naïvement, que ma vocation ne pouvait pas être entachée.

Ayant grandi entourée de médecins, j’ai très vite voulu suivre cette voie, malgré les mises en garde de ma mère, aujourd’hui encore partagée entre la loyauté envers cette profession et la déception de sa réalité. J’étais bonne élève, j’ai réussi la première année de médecine, traversé l’externat sans mal et sans me poser de questions.

J’ai commencé mon internat stressée par la plongée dans les responsabilités, mais fière aussi de devenir enfin médecin. Pourtant, rapidement l’hôpital universitaire m’a dérangée et un sentiment d’insécurité a grandi au fur et à mesure de mes stages. L’exigence de faire tourner le service à plein régime quoi qu’il se passe, l’encadrement aléatoire et insuffisant, les guerres d’ego, l’absence d’accompagnement dans les situations difficiles… alourdissaient le travail déjà conséquent.

Le patient relayé au second plan

Mon dernier stage cumulait toutes les incohérences de ce milieu. Alors que j’avais choisi de devenir neurologue, je devais passer par un service de cardiologie. Même si ce n’était pas ma spécialité, j’étais souvent la seule médecin que les patients voyaient durant leur hospitalisation. J’avais du mal à obtenir de l’aide dans les situations qui me dépassaient.

Je me revois à cette période. Ces journées au téléphone pour caser des examens de dernière minute, pour essayer d’en récupérer plus vite les résultats, pour prévoir les prochains rendez-vous. Ces tentatives tant bien que mal de prendre le temps d’expliquer la situation aux patients, même si je ne suis pas à l’aise dans cette spécialité. J’avais du mal à tolérer le manque d’empathie dont j’étais témoin, mais dont je faisais preuve moi aussi, faute de temps.

A force de courir sans arrêt pour des missions qui ne sont pas les nôtres, on finit par reléguer le patient au second plan.

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A l’époque, je me sens seule, je me désengage progressivement. Je pleure le matin dans ma voiture, sur le trajet de l’hôpital. Mais je n’ai pas le choix, il faut tenir, passer la thèse, enchaîner avec l’assistanat ce poste de jeune chef qui dure deux ans, juste après l’internat.

J’ai ensuite démarré mon assistanat dans une équipe humaine, avec une bonne ambiance et des collègues aidants. Ça n’a pas suffi, dans un hôpital qui dysfonctionne. Le service des urgences avait vu la moitié de son effectif quitter le navire peu de temps avant, les prises en charge sont chaotiques, le service de radiologie propose des délais aberrants pour des examens urgents.

Notre service a été autorisé à ouvrir deux lits supplémentaires, en raison d’une forte activité, mais sous la menace, en cas de remplissage inférieur à 80 %, de les fermer sans préavis. Alors on m’a demandé d’essayer de retarder la sortie des patients, en attendant qu’un autre puisse être admis dans la foulée. J’avais honte, parfois, de ce que l’on a à proposer. Je m’épuisais à tenter de compenser.

L’épuisement et l’érosion des convictions

Un jour où je suis d’astreinte, tout me coûte. Les appels se succèdent et, à minuit, le « 15 » s’affiche sur mon téléphone. Je me fige, paniquée. Le « 15 » veut dire revenir à l’hôpital, encore, pour un temps inconnu, alors qu’il me faudra réattaquer la journée à 8 heures comme si de rien n’était. De toute façon, mon service est plein, je ne pourrai pas prendre en charge ce nouveau patient dans de bonnes conditions.

Mais le « non » n’a aucun poids dans ce système. On me répond que je dois me débrouiller. Je craque, ce sera la fois de trop. Dès le lendemain, j’appelle à l’aide auprès de mes proches et d’une association qui prend en charge les médecins en souffrance. Je suis mise en arrêt pour trois mois. J’aurais tenu à peine plus de deux mois à ce premier poste de médecin « thésée ». 

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A l’issue de mon arrêt maladie, j’ai démissionné. Cela fait six mois maintenant. J’ai quitté mon logement, laissé mes affaires chez mes parents, enchaîné des treks et des expériences en woofing pour réfléchir et me ressourcer dans la nature.

Je continue de voir avec douleur mes amis, internes ou jeunes médecins, subir le même épuisement, la même érosion de leurs convictions. Je vois ceux sous antidépresseurs. Ceux qui boivent seuls le soir pour décompresser. Ceux qui ne veulent pas faire de pause parce qu’ils ont peur de ne plus vouloir y retourner.

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Bien sûr, je ne mets pas à la poubelle tout l’enseignement que j’ai reçu. J’aime l’aspect théorique de mon métier, la complexité du cerveau, mais aussi toute la dimension relationnelle et humaine de cette profession. Alors comment y revenir sereinement ? L’épidémie de Covid-19 et la situation qui ne fait qu’empirer ne me donnent pas franchement envie de retourner à l’hôpital… J’ai besoin de temps pour trouver l’endroit où je serai à nouveau fière d’être médecin.

Orientation, reconversions : lisez nos témoignages

Chaque mois, « Le Monde » publie des témoignages d’étudiants ou de jeunes diplômés qui évoquent leur orientation, leurs choix de carrières et leurs réflexions sur leur transition professionnelle.

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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