Le CHU de Guadeloupe: après l’incendie, le Covid et la dengue en permanence, sans compter les burn-out

En état de crise permanent, le CHU de Guadeloupe se bat pour éviter une « médecine de catastrophe »

Par  Simon Auffret

Publié aujourd’hui à 01h41, mis à jour à 14h58

https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/11/04/en-etat-de-crise-permanent-le-chu-de-guadeloupe-se-bat-pour-eviter-une-medecine-de-catastrophe_6058400_3244.html

Fragilisé par un incendie en 2017, le centre hospitalier de Pointe-à-Pitre vient de traverser une seconde vague précoce du Covid-19 dans l’angoisse d’une saturation de ses capacités de réanimation.

Sept soignants saisissent le drap de Françoise (son prénom a été modifié) pour tenter de la retourner sur le dos. « Il n’est pas exclu qu’elle décède pendant la procédure », lâche le docteur Marc Valette, chef du service de réanimation du centre hospitalier universitaire (CHU) de Guadeloupe. A presque 60 ans, Françoise fait partie des malades du Covid-19 que les médecins pensent ne plus pouvoir aider. Branchée à un respirateur, plongée dans le coma artificiel depuis plus de quinze jours, elle vient de passer seize heures allongée sur le ventre. Il a été décidé de ne pas prolonger ce décubitus ventral, précieux pour soulager ses poumons, mais qui favorise l’apparition d’escarres.

Le silence est profond dans l’ancienne unité d’hospitalisation de courte durée de l’établissement, occupée depuis l’été par huit lits réservés aux cas graves de Covid-19. Le corps endormi de Françoise bascule lentement, suivi de soupirs de soulagement de l’équipe médicale : le transfert s’est bien passé. Pour quelques heures au moins, sa santé devrait rester stable. « Nous restons impuissants devant des patients dont l’état se dégrade sous nos yeux, soupire Aryelle Mathurin, infirmière de 36 ans, en sortant de la chambre de Françoise. En septembre, il est arrivé que trois ou quatre patients meurent le temps d’une seule garde. Le lendemain, on ne peut s’empêcher de se sentir coupable. »

En salle de réanimation, à l’hôpital de Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, le 26 octobre.
En salle de réanimation, à l’hôpital de Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, le 26 octobre. NICOLA LO CALZO POUR « LE MONDE »

« Nous sommes en surrégime depuis la mi-août »

A Pointe-à-Pitre, les soignants reprennent leur souffle. La Guadeloupe vient de passer le pic d’une seconde vague précoce de contaminations au nouveau coronavirus et observe, avec inquiétude, la situation se dégrader dans l’Hexagone. « Nos indicateurs baissent, mais nous ne sommes ni apaisés ni soulagés, avertit d’emblée Marc Valette. Nous avons évité de basculer dans une médecine de catastrophe, mais nous sommes en surrégime depuis la mi-août. » Cent vingt-six personnes sont mortes du Covid-19 en Guadeloupe selon le dernier bilan du 26 octobre, depuis le début d’une épidémie que l’île vit à contretemps des décisions prises à Paris.

 Lire aussi « C’est la même maladie, les mêmes gens, les mêmes problèmes » : au service de « réa » de l’hôpital Bichat, une seconde vague du Covid-19 bien trop réelle

A la fin du premier confinement, déclaré en mars alors que le nouveau coronavirus circulait au ralenti dans le département d’outre-mer, le bilan était limité à treize morts à l’hôpital et dans les établissements sociaux et médico-sociaux. Dès le milieu de l’été, le nombre de contaminations repart pourtant à la hausse au sein d’une population dans laquelle 100 000 personnes (sur 400 000 habitants) sont considérées comme vulnérables – diabétiques, en surpoids ou atteintes d’une autre maladie chronique. De nouveaux foyers épidémiques apparaissent, en provenance, selon les recherches de l’Agence régionale de santé (ARS), de la partie néerlandaise de l’île de Saint-Martin – le territoire est partagé entre les Pays-Bas et la France depuis 1648.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Obésité, diabète, hypertension : les régions ultramarines minées par les inégalités nutritionnelles

« Sint Maarten [nom de la partie néerlandaise]avait laissé les lieux festifs ouverts avec des entrées de touristes venant du continent américain, indique aujourd’hui Valérie Denux, directrice de l’ARS. On a été très clairement réensemencés par ces clusters, puisque des personnes y sont allées et ont continué à faire la fête en rentrant en Guadeloupe. »

Une exposition en hommage au personnel soignant du Covid-19, dans le hall d'entrée du CHU, à Pointe-à-Pitre, le 26 octobre.
Une exposition en hommage au personnel soignant du Covid-19, dans le hall d’entrée du CHU, à Pointe-à-Pitre, le 26 octobre. NICOLA LO CALZO POUR « LE MONDE »

Un confinement impossible sans état d’urgence sanitaire

En plein été, tout juste nommé le 22 juillet, le préfet, Alexandre Rochatte, constate une remontée des indicateurs, mais ne dispose pas du cadre juridique pour imposer de nouvelles mesures de restrictions des déplacements : l’état d’urgence sanitaire est, à cette période, suspendu sur le territoire national. Une attestation de dépistage négatif est bien demandée aux voyageurs arrivant de l’Hexagone, mais ne concerne pas les vols entre les îles françaises des Caraïbes – la faible capacité d’analyse des tests PCR y imposerait de trop longs délais de résultats.

L’arrivée de nouveaux patients fait vaciller l’organisation fragile du CHU de Pointe-à-Pitre. En partie détruit par un incendie, fin novembre 2017, l’établissement de 3 500 agents a perdu 100 de ses 500 lits, et l’accident a mis en lumière d’importantes carences dans la gestion de l’établissement. Malgré une aide de l’Etat de 400 millions d’euros sur quatre ans et la construction en cours d’un nouveau CHU dans la commune voisine des Abymes, promis pour fin 2023, le déficit financier reste chronique et les conditions de prise en charge parfois précaires.

Un patient atteint du Covid-19, dans une chambre du service réanimation, au CHU de Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, le 26 octobre.
Un patient atteint du Covid-19, dans une chambre du service réanimation, au CHU de Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, le 26 octobre. NICOLA LO CALZO POUR « LE MONDE »

« C’est souvent à nous d’acheter du savon pour laver des patients, ou du papier toilette », relève ainsi Claudine Maraton, infirmière et secrétaire générale de l’Union des travailleurs de la santé (UTS), affiliée à l’Union générale des travailleurs de la Guadeloupe (UGTG). « Quand on arrête de payer les fournisseurs, ils ne nous livrent plus », constate Bruno Jarrige, directeur médical de l’urgence Covid-19 au CHU, avant de l’admettre sans détour : pour les soignants en contact direct avec les patients, « c’est difficile à vivre ».

Lire notre reportage, en 2018 :Après l’incendie au CHU, le risque de surmortalité au cœur des préoccupations

Capacités de réanimation augmentées au maximum

Le service de réanimation est, pour sa part, mis à l’abri d’un manque de matériel dès le début de l’été, avec la livraison de respirateurs et de médicaments depuis la métropole. « Dans l’urgence, la première personne embauchée en renfort a été un logisticien », souligne Marc Valette, qui a pris la tête du service après la première vague.

La situation se dégrade à la rentrée. Le bilan monte de onze personnes en réanimation Covid-19 au 4 septembre, pour 23 morts sur l’île, à 35 cas graves et 77 morts le 4 octobre. En un mois, l’hôpital augmente à quatre reprises ses capacités de réanimation : la moitié du service habituel est d’abord réquisitionnée, avant que l’unité d’hospitalisation de courte durée soit investie pour accueillir huit patients. L’ancien réfectoire de l’hôpital est aménagé en juin pour devenir la chambre de huit malades gravement touchés.

Une salle des urgences du CHU de Pointe-à-Pitre a été réaménagée pour accueillir des patients atteints du Covid-19.
Une salle des urgences du CHU de Pointe-à-Pitre a été réaménagée pour accueillir des patients atteints du Covid-19. NICOLA LO CALZO POUR « LE MONDE »

Dans le même temps, l’hôpital lance un appel public au personnel soignant de l’île compétent en réanimation. Certains praticiens quittent leur cabinet pour prêter main-forte au CHU, ainsi qu’un professionnel de la prison de l’île. Un médecin anesthésiste et un interne atterrissent pour quinze jours depuis la Martinique, où l’épidémie suit une évolution de même type, mais avec un nombre de cas plus faible.

Cette montée en puissance se fait au détriment des autres patients – l’hôpital a connu plusieurs journées de déprogrammation totale des interventions hors-Covid-19 – et ce, malgré un dernier renfort de taille : le service de santé des armées. « Ils nous ont proposé de monter une unité de réanimation mobile sous une tente, sur le modèle d’un petit hôpital de campagne, raconte Marc Valette. En pleine saison cyclonique, c’était impossible ! » 

La capacité d’acceuil du service réanimation de CHU de Pointe-à-Pitre a été augmentée à quatre reprises en un mois.
La capacité d’acceuil du service réanimation de CHU de Pointe-à-Pitre a été augmentée à quatre reprises en un mois. NICOLA LO CALZO POUR « LE MONDE »

Les militaires installent finalement huit patients dans des blocs opératoires qui avaient été inondés lors de l’intervention des pompiers sur l’incendie de 2017, mais rénovés juste à temps pour la seconde vague. « Une autre salle était préparée avec cinq lits, au cas où. Heureusement, nous n’avons pas eu à l’utiliser », souffle Bruno Jarrige. Les mesures de soutien n’ont pu éviter un épuisement des équipes : une dizaine de soignants sont partis en burn-out, près de 250 agents ont été infectés au Covid-19, et d’autres ont contracté la dengue – la maladie transmise par le moustique tigre atteint, depuis octobre 2019, un stade épidémique sur l’île.

Des tests antigéniques pour filtrer les arrivées

Pour tenir, le système de santé a tiré parti des pratiques mises en place depuis l’incendie, point de départ de ce qui est devenu une « crise sanitaire permanente » : un petit nombre d’établissements privés, mobilisés dès 2017 pour accueillir des services déplacés par l’accident, ont été invités dès les premières infections au Covid-19 à participer aux réunions organisées par l’ARS.

Devant l’entrée du CHU de Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, le 30 octobre.
Devant l’entrée du CHU de Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, le 30 octobre. NICOLA LO CALZO POUR « LE MONDE »

La Martinique, historiquement plus équipée en chirurgie cardiaque, a de son côté mené six évacuations sanitaires pour procéder à des ECMO (acronyme anglais de extracorporel membrane oxygenation), technique de la dernière chance d’oxygénation du sang par une machine pour soulager les poumons. En échange, le CHU a aussi accueilli cinq patients guyanais et plus d’une vingtaine en provenance de Saint-Martin.Lire aussi :ECMO : Avec les médecins de la dernière chance, à la Pitié-Salpêtrière

« Nous nous préparons à une crise itérative en tirant des enseignements de ces deux vagues », assure Mme Denux. Pour éviter qu’une troisième vague revienne en Guadeloupe par les voyageurs arrivant de Saint-Martin, l’ARS veut rendre obligatoire, dans les prochaines semaines, un test antigénique à chaque départ des îles du Nord.Notre sélection d’articles sur le coronavirus

Simon AuffretPointe-à-Pitre, envoyé spécial

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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