« Il est possible d’éviter de choisir entre la protection de la vie et celle de l’économie »: confiner les personnes vulnérables, plutôt que les jeunes et les actifs

Covid-19 : « Confiner les personnes vulnérables, plutôt que les jeunes et les actifs »

TRIBUNE

Christian Gollier

Economiste

Il est possible d’éviter de choisir entre la protection de la vie et celle de l’économie, assure dans une tribune au « Monde » l’économiste Christian Gollier, qui plaide pour des mesures de confinement différenciées selon l’âge.

Publié aujourd’hui à 01h54, mis à jour à 07h53    Temps de Lecture 5 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/04/confiner-les-personnes-vulnerables-plutot-que-les-jeunes-et-les-actifs_6058401_3232.html

Pour Christian Gollier, réussir la protection des plus vulnérables, c’est sauver des vies, mais aussi réduire la pression sur le monde médical.
Pour Christian Gollier, réussir la protection des plus vulnérables, c’est sauver des vies, mais aussi réduire la pression sur le monde médical. STEVE SMITH / TETRA IMAGES / PHOTONONSTOP

Tribune. Pour ne pas choquer l’opinion, le gouvernement explique depuis plusieurs mois qu’il n’a pas à choisir entre les vies et l’économie. Pourtant, il ne cesse d’arbitrer entre les maux sanitaires et économiques qui nous assaillent. Entre chute du PIB, qui mesure notre pouvoir d’achat, et courbe d’infections et de décès, il n’y a que peu d’échappatoires. Quand ce coronavirus aura disparu, dans six mois ou dans deux ans, et que les électeurs feront les comptes, ces deux dimensions pèseront lourd dans leur façon de juger leurs décideurs politiques. Mais avec quels poids relatifs ? En choisissant un confinement moins intense, en laissant les écoles ouvertes, en accordant plus de dérogations aux salariés, aux entreprises et aux commerces, le gouvernement semble accorder plus d’importance à la défense du pouvoir d’achat qu’il ne l’a fait lors de la première vague de la pandémie.

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Peut-on lui en faire grief ? Après tout, nous arbitrons nous-mêmes tous les jours entre risque sur notre santé et autres plaisirs, par exemple en reportant certaines dépenses de prévention pour privilégier d’autres consommations. L’Etat se doit de prendre des décisions sanitaires qui reflètent ces préférences individuelles, qui n’accordent pas une valeur infinie à la réduction de notre risque de mortalité. Concrètement, en France, l’Etat utilise la valeur de 3 millions d’euros par vie[chiffre tiré d’un rapport de 2016]. Les 30 000 morts de la première vague sont donc équivalents en termes de bien-être collectif à une chute de 4 % du PIB annuel. Cela est à comparer aux 20 % du PIB annuel qui se sont évaporés à la suite des arrêts de travail imposés par le premier confinement.

Le virage en faveur de la défense du pouvoir d’achat qui transparaît à l’occasion de ce second confinement paraît donc justifié. L’allègement des contraintes mérite une évaluation microéconomique détaillée. A très court terme, la stratégie gouvernementale devrait viser le contrôle de la courbe d’hospitalisations, pour empêcher une submersion de la capacité de notre infrastructure de soins. Y parviendrons-nous ? Compte tenu de l’épouvantable surmortalité observée dans le monde en cas de submersion de cette capacité et des problèmes éthiques que soulève la médecine de guerre, il ne peut y avoir de doute sur l’utilité d’un tel objectif. Plus que jamais, le port du masque et les gestes barrières s’imposent à tous.

Les fêtes de Noël en jeu

Si la politique gouvernementale vise dans une deuxième étape l’éradication du virus, il faut par contre reconnaître que l’allègement des contraintes de confinement n’est pas nécessairement favorable à l’économie, puisque cet allègement doit être compensé par un allongement de la durée du confinement. Pour évaluer les impacts sanitaires et économiques des mesures de distanciation sociale, j’ai emprunté le modèle SIR aux épidémiologistes [le modèle SIR divise la population en trois catégories : les individus « sains », « infectés » ou « rétablis »] et je l’ai calibré sur les données françaises actuellement disponibles. Ce modèle régi par des équations différentielles décrit la dynamique pandémique en fonction de l’intensité des contacts entre ces trois catégories de personnes, en tenant compte de la politique sanitaire du pays et des hétérogénéités de mortalité et de lien social dans la population.

« Tout relâchement de l’effort offert à une catégorie de citoyens devra être compensé par un allongement du confinement des autres »

Imaginons que 1 % de la population soit infectée et que le reste de la population ne soit pas immunisé. Combien de jours de confinement seraient nécessaires pour réduire le taux de prévalence de deux tiers ? Tout dépend bien sûr de l’intensité de ce confinement. Si seulement la moitié de la population est confinée, il faudrait soixante-dix-huit jours pour atteindre cet objectif. Mais si on augmente l’intensité de l’effort en confinant trois personnes sur quatre, il suffirait de seulement vingt-cinq jours pour atteindre l’objectif. Le bénéfice marginal d’un renforcement du confinement décroît néanmoins rapidement au-delà, parce que le nombre de reproduction R est proportionnel au carré de la densité des personnes autorisées à circuler. On saura dans les jours à venir comment les décisions gouvernementales se traduisent en intensité effective de confinement et de télétravail. Tout relâchement de l’effort offert à une catégorie de citoyens devra être compensé par un allongement du confinement des autres. Concrètement, ce sont les fêtes de Noël qui sont ici en jeu.

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Mais la politique d’éradication du virus a montré ses limites durant l’été, en France comme ailleurs. Une fois le taux de prévalence réduit, il eût fallu compléter les mesures de distanciation sociale, très peu efficaces dans ce contexte, avec une politique de dépistage, de traçage des cas contacts et d’isolement des malades beaucoup plus vigoureuse. Une éradication incomplète conduit inéluctablement à une nouvelle vague, alors même que la première vague n’a immunisé que moins de 5 % de la population. En l’absence de vaccin, la dynamique pandémique se poursuivra alors jusqu’à l’immunité collective, dont plus aucun politique ne veut entendre parler, par une succession de phases de déconfinement et de reconfinement.

Un effort de persuasion

Pour l’éviter, il faut dès aujourd’hui planifier l’effort crucial de dépistage et de traçage qui devra être fourni dès la sortie du confinement, si on ne veut pas d’une troisième vague à Pâques. Cela suppose le recrutement et la formation de dizaines de milliers de personnes, ainsi qu’un effort de persuasion pour valider l’application de traçage anonymisé TousAntiCovid. Il faudra aussi un meilleur contrôle sanitaire aux frontières si les autres pays ne nous suivent pas dans cette politique d’éradication.

« Réussir la protection des plus vulnérables, c’est sauver beaucoup de vies, mais aussi réduire la pression sur le monde médical »

Les naufrages économiques que ce second confinement va engendrer conduiront bientôt le gouvernement à affiner sa stratégie indiscriminée. Depuis mars, les personnes de 65 ans et plus représentent trois hospitalisations Covid sur quatre et neuf décès sur dix. Pourquoi confiner les jeunes et les actifs pour protéger les personnes vulnérables, alors que confiner directement ces dernières serait à la fois plus efficace d’un point de vue médical et beaucoup moins coûteux d’un point de vue économique ? Réussir enfin la protection des plus vulnérables, c’est sauver beaucoup de vies, mais aussi réduire massivement la pression sur le monde médical pour permettre de relâcher les contraintes sur les jeunes et les actifs.

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Une telle politique devrait évidemment être complétée par des mesures d’accompagnement spécifiques, comme dédier des services publics et privés aux vulnérables, un doublement du personnel en maisons de retraite, qui devront être fréquemment testés, et la création d’un service super-protégé de soins de santé psychique, de lien social et de logistique, pour les très nombreuses personnes vulnérables actuellement isolées.

Tous les économistes qui ont travaillé sur des modèles SIR différenciés par classes d’âge, comme Carolyn Fischer (Université libre d’Amsterdam), Daron Acemoglu (Massachusetts Institute of Technology), Carlo Favero (Université Bocconi), Philipp Kircher (Institut universitaire européen de Florence) ou moi-même, s’accordent pour faire cette recommandation. Elle domine très largement la politique actuellement suivie, tant en termes de vies sauvées que de coût économique. Il y aurait donc bien un chemin pour que le gouvernement n’ait pas à choisir.

Christian Gollier est économiste, directeur général de la Toulouse School of Economics

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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