L’Etat sanitaire toujours incapable de la moindre autocritique et de tirer les leçons de ses dysfonctionnements, toujours déniés (par F. Bizard économiste)

« Face au Covid-19, l’Etat s’en remet au Docteur Knock »

TRIBUNE

Frédéric Bizard

Economiste

Les nouvelles mesures montrent l’incapacité de l’Etat sanitaire à tirer les leçons de ses dysfonctionnements, toujours niés, relève, dans une tribune au « Monde », le professeur d’économie Frédéric Bizard.

Publié le 29 octobre 2020 à 06h15 – Mis à jour le 29 octobre 2020 à 14h52    Temps de Lecture 4 min. 

Tribune. Le Docteur Parpalaid, qui se moquait du Docteur Knock au début du chef-d’œuvre de Jules Romains, est admiratif. Knock a réussi à prendre le contrôle de tout le canton, ceux qui ne sont pas au lit travaillent pour lui. Le couvre-feu, entré en vigueur le 17 octobre, a mis au lit 20 millions de citoyens dès 21 heures pour les protéger de tout risque nocturne. Que d’ingratitude envers un Etat si protecteur ! Ce coup de force visait à réduire durablement les contaminations de Covid en France. L’objectif est court-termiste (et indispensable à atteindre), éviter la saturation des services de réanimation. Pour vaincre l’épidémie, comme en mai 1940, lorsque l’Etat demandait aux citoyens d’allumer des cierges pour repousser les Allemands, l’Etat, en 2020, semble s’en remettre à Dieu.

Si le confinement collectif du printemps était déjà le résultat de « défauts manifestes d’anticipation, de préparation et de gestion » de l’Etat sanitaire français, comme le révèle le rapport d’étape de la mission d’évaluation de la crise liée au Covid-19, le couvre-feu était une démonstration pour l’Etat sanitaire de son incapacité de réaliser la moindre autocritique et de tirer les leçons de ses dysfonctionnements, toujours déniés. Lorsque L’Etat sanitaire nous explique que, si c’était à refaire, il aurait eu exactement le même discours en mars sur l’inutilité des masques, tout est dit.

Un Etat sanitaire refermé sur lui-même

Depuis plus de vingt ans, chaque réforme en santé s’est traduite par une recherche de centralisation accrue de la décision. Pendant la première vague de Covid-19, le rôle des préfets et des agences régionales de santé s’est limité à appliquer et à tenter d’expliquer les décisions d’un Etat sanitaire renfermé sur lui-même. Par exemple, il faudra trois semaines à la mi-mars pour que l’Etat réponde à la demande des présidents des Conseils départementaux de mise à disposition des laboratoires d’analyse départementale (LDA) pour réaliser des tests. Rien n’a changé depuis mars.

Si l’affaire des masques a été au cœur des polémiques, c’est bien celle des tests qui exprime le mieux l’impotence étatique en santé. D’abord enfermé dans une politique restrictive, l’Etat sanitaire est ensuite passé à une politique du chiffre, 700 000 puis un million de tests par semaine. Le tout-quantitatif a condamné à l’échec la politique de tests, et donc toute possibilité de localiser l’ennemi. On mène la guerre sanitaire à l’aveugle. Face à l’échec, il ne reste plus que les mesures non sanitaires les plus dommageables économiquement et socialement pour endiguer les contaminations.

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Quand on lèvera ces mesures, que se passera-t-il ? Que Dieu nous protège. Outre le principe de centralisation, l’Etat français se caractérise par le principe de stratification pour 
l’emploi des personnels, dont l’administration sanitaire est un modèle du genre.
Cette dernière multiplie les chefs et sous-chefs de bureaux, chacun sortant le parapluie pour n’être responsable de rien, créant une armée mexicaine d’irresponsables. Même lorsque des vies humaines sont en jeu, rien ne change. Cette stratification du personnel et ce principe d’irresponsabilité individuelle ont mis à terre l’hôpital public.

Responsabilité collective

Rien de tout cela n’est dû au hasard. La responsabilité de cette décadence de l’Etat sanitaire est collective et partagée par tous les pouvoirs, et donc par tous les citoyens depuis trente ans. Cependant, la continuité de l’incurie politique en santé, au cœur d’une crise si grave, interpelle d’autant plus que l’Etat a globalement bien géré à ce stade les aspects économiques et sociaux. Mais comme la relance dépendra d’abord du sanitaire…

L’hôpital est l’emblème de cette incurie. L’année 2020 est marquée par le franchissement du cap des 100 milliards d’euros de dépenses hospitalières totales, soit une part de PIB (4 %) la plus élevée des pays développés comparables. Malgré cela, l’hôpital est dans une situation plus fragile en octobre qu’en mars. Alors que nous sommes montés à 12 000 lits de réanimation en mars, en octobre, les 5 700 lits permanents ne pourront pas être augmentés, sous risque de perte de chance pour des patients atteints de maladies autres que le Covid-19 et dont les opérations sont urgentes.

« L’absence de démocratie sanitaire et sociale dans le système, la nullité de notre politique de prévention ont été criants »

Le Ségur de la santé devait être la réponse de l’Etat à la crise du système sanitaire. La seule réponse a été budgétaire, avec une rallonge de 8 milliards d’euros de rémunération du personnel, disséminée sur 1,5 million de personnels, donc à très faible impact individuel et sans distinction soignant/administratif. Toujours le vœu, l’incantation qu’avec une telle somme le personnel acceptera de travailler dans un environnement dégradé et avec une pénurie d’équipements. Vous avez bien lu, malgré 100 milliards d’euros de dépenses, le personnel manque même de gants et de blouses pour travailler, exploit de gestion de la dictature technocratico-médicale. L’organisation institutionnelle de notre santé publique, dispersée dans une multitude d’agences, a montré son impotence mais on n’y touche surtout pas. L’absence de démocratie sanitaire et sociale dans le système, la nullité de notre politique de prévention et le manque de moyens de la médecine de ville ont été criants pendant cette crise. Ça n’intéresse pas Docteur Knock. Que Dieu nous préserve !

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Si l’Etat sanitaire a été dispendieux avec l’argent public pour l’hôpital, aucune mesure structurante sans coût additionnel n’a été prise. En bref, ce qui coûte cher et qui est sans impact immédiat a été priorisé sur ce qui ne coûte rien et est à fort impact immédiat. Dans un tel contexte, il fallait oser. A court terme, peu d’espoir est permis face à une telle incurie. A l’inauguration du Ségur, l’Etat sanitaire a précisé sa position : « On ne change pas de cap, on accélère juste le rythme. » Le mur est là. Même si ni les principes du Docteur Knock ni la providence ne fonctionnent en santé publique, les citoyens confinés peuvent méditer le conseil de Knock : « Ne confondez pas. Est-ce que ça vous chatouille ou est-ce que ça vous gratouille » !

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Frédéric Bizard est professeur d’économie à l’ESCP Business School Europe et à Sciences Po et président de l’Institut Santé.

Frédéric Bizard(Economiste)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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