Covid-19 : quatre questions pour comprendre la saturation des hôpitaux
L’afflux de patients atteints du SARS-CoV-2 éprouve, comme au printemps, le système hospitalier français.
Par Adrien Sénécat Publié le 27 octobre 2020 à 19h20, mis à jour hier à 06h18

Si la menace sanitaire liée au nouveau coronavirus semblait se dissiper en été, elle est redevenue très concrète à l’automne. Moins de six mois après le déconfinement, les hôpitaux français font désormais face à un nouvel afflux de patients atteints du Covid-19. Cette « deuxième vague » fait déjà craindre un risque de saturation des services de réanimation, spécialisés dans la prise en charge des cas graves. Le point sur la situation à l’hôpital en quatre questions
.Récit : au service de « réa » de l’hôpital Bichat, une seconde vague du Covid-19 bien trop réelle
1. A quel point la deuxième vague touche-t-elle les hôpitaux ?
Au début du mois d’août, un peu plus de 5 000 personnes étaient hospitalisées en lien avec le Covid-19. Ce nombre a triplé en dix semaines, dépassant 16 000 au 25 octobre. Cela représente déjà plus de la moitié du nombre de patients qui avaient été pris en charge au plus fort du pic épidémique du printemps (un peu plus de 32 000 au 14 avril).
Ce sont surtout les malades admis en service de réanimation, atteints de formes graves du Covid-19, qui inquiètent. Au cœur de l’été, on dénombrait moins de 100 nouvelles entrées hebdomadaires en réanimation, alors qu’elles étaient 1 904 dans la semaine du 20 au 26 octobre, selon Santé publique France (SPF).
Depuis septembre, les services concernés se remplissent à vue d’œil malgré les progrès faits dans la prise en charge de la maladie au cours des derniers mois. Près de 3 400 patients étaient hospitalisés en réanimation au 30 octobre, un nombre qui est encore loin du pic d’avril (environ 7 000 patients au pire de la crise), mais qui pose déjà des problèmes dans de nombreux services concernés.L’évolution de l’épidémie de Covid-19 en FranceTrois indicateurs journaliers pour suivre l’épidémie, données mises à jour le 31 octobre
Nouvelles hospitalisations
2. Quelle est la capacité d’accueil en réanimation ? Pourrait-on l’augmenter ?
En temps normal, on compte environ 5 000 places en réanimation sur l’ensemble de la France. Mais le coronavirus SARS-CoV-2 ne se diffuse pas de manière homogène dans les territoires, c’est pourquoi certains hôpitaux sont débordés depuis des semaines.
Au rythme où le virus se diffuse, le risque de voir les services spécialisés saturés dès le mois de novembre est réel. Un peu plus de la moitié des lits disponibles sont en effet déjà occupés, alors que le nombre de patients présents en « réa » a doublé toutes les trois semaines environ depuis le début de septembre.
Des solutions restent envisageables pour renforcer dans l’urgence les capacités d’accueil des hôpitaux. Cela avait été le cas au printemps pour rendre jusqu’à 7 000 lits de réanimation disponibles pour les patients. Peut-on aller plus loin ? Dès la fin juin, le ministre de la santé avait annoncé la possibilité d’« armer a minima 12 000 lits en réanimation » dans le cas d’une deuxième vague à l’automne. Mais le 15 octobre, Olivier Véran a tempéré son propos, en expliquant que l’« objectif n’est pas d’avoir un nombre de “réas” extensible à l’infini ».
Ce chiffre de 12 000 lits était un calcul théorique, additionnant les capacités simultanées de toutes les régions, avec un renfort de 24 000 infirmières et 10 500 aides-soignants supplémentaires : des moyens humains qui sont loin d’être disponibles cet automne.
Les renforts déployés pendant la première vague s’appuyaient notamment sur des transferts entre régions, qui ne pourront pas être réitérés alors que le virus circule partout en France. De même, les recrutements ponctuels semblent plus complexes qu’au printemps. « C’est très différent de mars, où tout le monde voulait aider, de nombreux soignants en ont marre, ils sont épuisés, la première vague les a cassés, on voit la lassitude », confiait récemment au Monde Stéphane Gaudry, à l’hôpital Avicenne, à Bobigny, relevant que les appels à candidatures reçoivent très peu de réponses.Décryptage : la promesse intenable des 12 000 lits en réanimation
3. Pourquoi cet afflux de patients inquiète-t-il autant ?
Ce que les soignants souhaitent éviter en premier lieu, en cas de progression continue de l’épidémie, serait de devoir procéder à un tri des patients, c’est-à-dire de ne pas être capables, faute de place, d’admettre en réanimation ceux qui – atteints du Covid-19 ou d’autres maladies graves – devraient l’être en temps normal. Pour ces malades, les conséquences sont graves et directement dommageables.
Les effets de l’afflux de patients Covid vont bien au-delà, dans une sorte de jeu de dominos. Au printemps, la crise sanitaire a accaparé bon nombre de ressources au détriment des autres pathologies : cancers, maladies cardiaques ou neurologiques, diabète… La plupart des interventions chirurgicales jugées non urgentes ont été déprogrammées et les rendez-vous de suivi ont été annulés. Ces dommages collatéraux sont difficiles à mesurer, mais ses effets se sont fait sentir après le confinement. Le report d’actes de soin peut s’accompagner d’une aggravation de l’état des patients.Le dossier : Cancers, infarctus, AVC… la double peine des dégâts collatéraux du Covid-19
Face à l’augmentation des patients atteints du Covid-19 en octobre, les déprogrammations ont déjà commencé. Le Grand-Est a déclenché le « plan blanc » le 26 octobre, permettant des réquisitions de personnel et de blocs hospitaliers, alors que des déprogrammations massives ont été ordonnées dans les hôpitaux publics et privés d’Ile-de-France et en Auvergne-Rhône-Alpes.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Covid-19 : les hôpitaux d’Ile-de-France contraints de « déprogrammer » massivement leur activité hors épidémie
4. Est-ce une situation inhabituelle à l’approche de l’hiver ?
Chaque année, des tensions apparaissent dans le système hospitalier français, face aux infections saisonnières de l’hiver, en raison notamment du manque de lits de réanimation. Par exemple, à l’automne 2019, en pleine épidémie de bronchiolite, le manque de place en réanimation pédiatrique avait conduit déjà à des transferts de jeunes patients d’Ile-de-France vers d’autres régions.
La lutte contre le SARS-CoV-2 représente à elle seule un poids considérable pour les services hospitaliers. Pour avoir un point de comparaison, la grippe saisonnière « classique » engendre en moyenne chaque année entre 1 000 et 2 500 admissions en service de réanimation, selon SPF. Or depuis le début de l’année 2020, le Covid-19 a engendré de l’ordre de 30 000 entrées en réanimation. Par ailleurs, un pic de mortalité très net a été enregistré en mars et avril. L’Institut national de la statistique et des études économiques estime qu’il y a eu 27 300 morts « en trop » sur la période du 10 mars au 8 mai par rapport à la moyenne des années précédentes.
S’il n’est pas nouveau que des hôpitaux soient surchargés en fin d’année, l’épidémie due au coronavirus pourrait, faute de réaction suffisante, les déborder dans des proportions bien plus grandes.
Dans les hôpitaux débordés par l’afflux de patients Covid-19, « il n’y a pas de réserve »
Avant l’annonce du reconfinement, plusieurs responsables hospitaliers avaient appelé à des mesures fortes afin d’endiguer l’épidémie et éviter la catastrophe.
Par François Béguin Publié le 29 octobre 2020 à 02h48 – Mis à jour le 29 octobre 2020 à 10h51

Sauver les hôpitaux français d’une saturation à brève échéance et éviter un « tri » des patients pouvant être pris en charge. C’est l’objectif fixé, mercredi 28 octobre, par Emmanuel Macron au confinement généralisé décrété dans tout le pays, à partir de vendredi, jusqu’au 1er décembre au moins.
« A ce stade, nous savons que quoi que nous fassions, près de 9 000 patients seront en réanimation à la mi-novembre, soit la quasi-totalité des capacités françaises », a déclaré le chef de l’Etat, en estimant que la deuxième vague de l’épidémie due au SARS-CoV-2 allait « sans doute » être « plus dure et plus meurtrière que la première ». Au pic de la première vague, en avril, plus de 7 000 malades avaient été hospitalisés en réanimation
Pour l’exécutif, il y avait urgence à enrayer une épidémie qui pèse de plus en plus lourdement sur le système de santé. Depuis sept jours, la circulation du virus s’est très nettement accélérée. Près de 20 000 patients contaminés par le Covid-19 étaient hospitalisés mercredi dans toute la France (métropole et outre-mer), soit 7 500 de plus qu’une semaine plus tôt. Plus de 3 000 personnes atteintes par le virus se trouvaient en réanimation (soit 800 de plus en une semaine), occupant plus de la moitié des 5 800 lits de « réa » du pays. « Comme tous nos voisins, nous sommes submergés par l’accélération soudaine de l’épidémie », a reconnu M. Macron.
« Eviter la submersion du système de santé »
Un peu partout sur le territoire, les hôpitaux encaissent le choc ou se préparent à le faire. Mercredi, le « plan blanc » a été activé dans tous les hôpitaux de Bretagne, deux jours après ceux du Grand-Est. Mardi, Pierre Ricordeau, le directeur général de l’agence régionale de santé (ARS) Occitanie avait jugé la situation « extrêmement grave » dans sa région, se disant « très étonné par la rapidité et le caractère général de la poussée que nous connaissons depuis le début du mois d’octobre », avec près de 440 hospitalisations supplémentaires en une semaine. « Nous ne sommes pas arrivés au pic de cette deuxième vague, loin de là », a de son côté mis en garde, mercredi, le directeur général de la santé Jérôme Salomon.

Avant la prise de parole du chef de l’Etat, plusieurs responsables hospitaliers avaient appelé à des mesures fortes pour éviter la catastrophe. La Fédération hospitalière de France (FHF), la structure qui représente les hôpitaux publics, avait par exemple plaidé pour un reconfinement national immédiat « pour éviter la submersion du système de santé ». « On n’est pas du tout large, il n’y a pas de réserve », avait reconnu en début de semaine Aurélien Rousseau, le directeur de l’ARS Ile-de-France, après avoir appelé à une déprogrammation massive des opérations dans la région
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Les nouvelles projections des modélisateurs de l’Institut Pasteur et de l’agence de sécurité sanitaire Santé publique France (SPF), révélées mercredi par Les Echos, ont nourri l’inquiétude des responsables politiques. Selon ces données, à la mi-novembre, les patients atteints du Covid-19 pourraient occuper plus de 40 000 lits d’hospitalisation conventionnelle, et plus de 9 000 lits de réanimation. « Le 11 novembre, le nombre de patients Covid dépasserait 70 % de la capacité maximale et le 13 novembre, 80 % de la capacité maximale », écrit le ministère de la santé dans un document consulté par le quotidien économique.
Alors que le chef de l’Etat a assuré mercredi que la France pourrait parvenir à ouvrir un total de 10 000 lits de réanimation – et non plus 12 000 comme l’assurait jusqu’à présent le ministre de la santé Olivier Véran –, le confinement décrété mercredi est censé stopper à la mi-novembre in extremis cette progression, comme cela s’était produit lors de la première vague au printemps.
« Ça va être intense et difficile »
« Il est encore possible, d’après les modèles qui ont été faits ces derniers jours, qu’un freinage permette d’avoir un point culminant en Ile-de-deFrance qui soit moins haut que celui que nous avons connu le 8 avril », a assuré Martin Hirsch, le directeur général de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) dans un message adressé mercredi matin à tous les salariés du groupe hospitalier.
« Ça va être intense et difficile. Nous espérons que ça va passer sur le fil du rasoir et que nous n’aurons pas à passer par un système de sélection des patients », déclare Hervé Bouaziz, le président de la Société française d’anesthésie-réanimation (SFAR). Une hypothèse évoquée mercredi soir par M. Macron lors de son allocution. « Si nous ne donnons pas aujourd’hui un coup de frein brutal aux contaminations, les médecins devront alors choisir, ici entre un patient atteint du Covid et une personne victime d’un accident de la route, là entre deux malades du Covid. »
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Le chef de l’Etat a expliqué que les hôpitaux ne pourraient pas compter sur des transferts massifs d’une région à l’autre comme au printemps, « parce que le virus est partout ». Pour parvenir à presque doubler le nombre de lits de réanimation, il a assuré mercredi soir que « près de 7 000 infirmiers et médecins » avaient été formés ces derniers mois « pour pouvoir travailler en réanimation ».

Des formations jugées insuffisantes par les professionnels travaillant dans ces services. « Ces infirmiers ont seulement reçu quatorze heures de formation théorique, c’est-à-dire une initiation. Ils vont permettre de pallier l’urgence d’une situation catastrophique mais vont rester démunis face à la complexité des prises en charge de ces patients extrêmement fragiles », estime Bérengère Araujo, infirmière en réanimation dans un hôpital de l’AP-HP et porte-parole de la Fédération nationale des infirmiers en réanimation (FNIR). « Chez nous, on ouvre des lits dans la douleur, ajoute-t-elle. La direction a promis des renforts et on ne les voit toujours pas arriver. Je ne sais pas comment on va tenir. »
« Ces formations accélérées ne peuvent pas permettre de former un infirmier de réanimation », confirme M. Bouaziz. Mais dans la mesure où « la Covid entraîne des complications qui sont toujours les mêmes avec une prise en charge relativement stéréotypées », ces infirmiers peuvent, selon lui, être formés à des tâches spécifiques « de manière à aider utilement ceux qui y travaillent habituellement. »
