Vladimir Poutine bousculé dans son « étranger proche »
L’impuissance, ou tout au moins l’attentisme, de la Russie face aux crises de Biélorussie, du Haut-Karabakh et du Kirghizistan est le signe d’un recul relatif de son influence et de son souci de stabilité intérieure.
Par Benoît Vitkine Publié aujourd’hui à 06h30
Analyse. Il faut regarder la liste des pays membres de l’Union économique eurasiatique, l’ensemble régional cher à Vladimir Poutine dont le nom ne doit pas masquer la forte coloration politique. Sur cinq Etats, trois (Biélorussie, Kirghizistan, Arménie) sont en proie à une instabilité politique grave, voire à une guerre s’agissant du dernier. Les deux autres membres de l’Union sont la Russie et le Kazakhstan.
Le chaos cerne la Russie dans son « étranger proche ». C’est sous cette expression qu’à Moscou on désigne les lambeaux de l’Empire détachés en 1991, avec deux présupposés : dans cette sphère d’influence revendiquée, le concept de souveraineté stricte habituellement brandi par la Russie s’applique de manière limitée ; le désordre n’y est toléré que s’il est conforme aux intérêts russes.
Or dans ces trois dossiers, l’impuissance affichée par le Kremlin est frappante. Et irritante : alors qu’il réclame sa place à la table des grandes puissances, Vladimir Poutine voit son ascendant contesté dans son propre pré carré, même si aucune de ces crises n’est dirigée explicitement contre la Russie.
Des équilibres régionaux précaires
Dans le dossier biélorusse, un peuple conteste la légitimité de son dictateur, Alexandre Loukachenko. Au Kirghizistan, des fraudes aux élections législatives ont ouvert la voie à des luttes de clans qui se définissent autant par leur opportunisme que par leur origine géographique, Nord contre Sud. Dans le Haut-Karabakh, un conflit territorial ancestral s’est réveillé, mettant aux prises Arménie et Azerbaïdjan.
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Paradoxalement, ce constat ne rend pas la Russie plus à l’aise pour intervenir. Son indécision contraste même avec la détermination affichée lorsque son autorité est directement contestée, comme ce fut le cas en Ukraine, en Géorgie ou en Moldavie. A l’exception de la Biélorussie, Moscou ne peut même pas se livrer à son jeu favori, accuser l’Occident de fomenter les troubles. La fragilité de sa position tient à des équilibres régionaux spécifiques, qu’il s’avère dangereux de bousculer.
Dans le Haut-Karabakh, son allié théorique dans le cadre de l’Organisation du traité de sécurité collective, l’Arménie, n’est pas nécessairement son favori. L’évolution « libérale » du pays a irrité le Kremlin, relève le politiste Alexander Baunov dans un article pour le centre Carnegie. Et ce, alors que Moscou sait gré à la dictature azerbaïdjanaise, puissante économiquement, de s’être ouverte à l’Ouest sans jouer de la rhétorique antirusse.
En Biélorussie, soutenir trop franchement M. Loukachenko aurait pour conséquence pour la Russie de s’aliéner une population qui ne lui est pas hostile. Moscou semble là avoir appris de ses erreurs ukrainiennes, sans pour autant avoir trouvé une nouvelle approche. Au Kirghizistan, la Russie soutenait le président élu en 2017, Sooronbaï Jeenbekov, mais n’a pas pu le sauver face aux assauts conjugués de la rue et de son rival libéré de prison, Sadyr Japarov, qui s’est approprié l’essentiel des pouvoirs. Fait rare, la diplomatie russe a dû reconnaître que la situation était « chaotique ».
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« Moscou sait utiliser la force, la menace, l’arme économique, mais rien de tout cela n’est opérant dans ces dossiers confus, note Arkadi Doubnov, spécialiste de l’espace post-soviétique. Et puis la Russie manque de crédibilité quand le point de départ de ces crises est la fraude à des élections. Elle n’a aussi aucune expérience ou capacité à entendre la rue, à parler aux gens qui ne sont pas au pouvoir. »
Une politique de prudence
L’impuissance ou en tout cas l’attentisme de la Russie sont aussi le signe d’un recul relatif de son influence. L’offensive azerbaïdjanaise dans le Haut-Karabakh, avec l’appui d’Ankara, signe l’irruption ou le retour de la Turquie dans le Caucase du Sud. En Biélorussie, si le mouvement n’est pas dirigé contre la Russie, les manifestants regardent plus volontiers vers l’Ouest quand ils réclament démocratie et Etat de droit. Au Kirghizistan, la Chine se tient en retrait, mais son poids économique (Pékin détient la moitié de la dette kirghize) en fait un acteur incontournable.
Pour l’ancien diplomate Vladimir Frolov, la timidité russe est aussi le résultat d’une évolution de la stratégie russe dans son étranger proche. « Nous sommes devenus très réticents au risque et avons, en conséquence, développé une tolérance à l’instabilité, estime ce commentateur très écouté à Moscou. La Russie se préoccupe en priorité de ce qui peut provoquer de l’instabilité chez elle, elle ne veut pas être entraînée dans des conflits où ses intérêts sont limités et où le risque de se retrouver piégé ou de perdre la face est important. Nous avons appris des leçons ukrainiennes et syriennes. »
Durable ou non, cette politique de prudence, « isolationniste », comporte sa part de risques. L’inaction peut se révéler aussi périlleuse que l’action. Dans le dossier du Karabakh, la parole de Moscou est ouvertement bafouée. Après avoir convoqué les ministres des affaires étrangères arménien et azerbaïdjanais à Moscou, le 9 octobre, et les avoir forcés à signer un cessez-le-feu, la Russie a vu cette trêve, la première d’une longue série, voler en éclats immédiatement. Dans le même temps, la carte blanche laissée à la Turquie s’est traduite par l’arrivée de combattants islamistes amenés de Syrie – soit, du point de vue russe, des terroristes en armes déployés à ses portes.
La multiplication des manifestations pro-démocratie constitue aussi un danger, celui de la contagion. Déjà, on a vu les manifestants de Minsk clamer leur soutien à Alexeï Navalny, l’opposant russe empoisonné, pendant que ceux de Khabarovsk, dans l’Extrême-Orient russe, envoient des clins d’œil à ceux de Biélorussie. « C’est une génération nouvelle qui s’affirme, constate Arkadi Doubnov. Ceux qui manifestent dans les capitales voisines, ceux qui meurent des deux côtés du front au Karabakh sont d’une génération qui regarde Moscou différemment. »