LE FLUX ET LE REFLUX DES COMBATS FÉMINISTES

LES TROIS « VAGUES » SUCCESSIVES QUI ONT CONSTRUIT LE FÉMINISME MODERNE

Par  Anne Chemin

Publié le 16 octobre 2020 à 06h00 – Mis à jour le 18 octobre 2020 à 12h49

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/16/les-flux-et-reflux-des-combats-feministes_6056213_3232.html

ENQUÊTE

Depuis le milieu du XIXe siècle, chaque « vague » affiche un visage singulier. Née dans les années 1990, la troisième a trouvé son combat avec #metoo : la lutte contre les violences faites aux femmes. Retour sur cent cinquante ans d’histoire.

C’est une jolie métaphore qui accompagne depuis de longues décennies les mouvements féministes : pour raconter les mobilisations en faveur de l’égalité, l’historiographie parle volontiers d’une première, d’une deuxième et d’une troisième « vague ». La première, sous la IIIe République, s’est lancée à la conquête des droits civils et politiques ; la deuxième, pendant les années rebelles de la décennie 1970, a œuvré en faveur de la libération du corps féminin ; la troisième, depuis la fin des années 1990, dénonce, du harcèlement sexuel au féminicide, le long continuum des violences faites aux femmes.

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Pour Christine Bard, professeure d’histoire contemporaine à l’université d’Angers, cette métaphore marine est une « précieuse marque identitaire de l’historiographie du féminisme ». « On pourrait bien sûr parler d’un cycle de mobilisation collective mais ce serait dommage de bannir un terme aussi poétique que la vague. Il évoque l’eau, un élément féminin qui peut renvoyer à un imaginaire essentialisant, mais aussi la sculpture de Camille Claudel qui met en scène trois baigneuses face à une immense vague, ou le poème-jeu de Virginia Woolf publié en 1931. C’est un terme propre à l’histoire du féminisme  et ils ne sont pas si nombreux ! »

Cette image avait d’ailleurs séduit, dès le début du XXe siècle, l’écrivaine et syndicaliste Marcelle Capy. Dans le premier numéro d’un périodique publié en 1918, elle évoquait déjà une « vague féminine » venant « des chantiers, des ateliers, des écoles, des campagnes »« Elle monte de partout où les corps des femmes sont accablés, où les cœurs des femmes sont brisésElle monte du peuple féminin qui halète sur les machines, pâlit sur les registres ; du peuple féminin qui a faim, qui a froid, qui pleure, qui pense. (…) Elle monte à l’assaut de l’injustice sociale, des préjugés, des erreurs, de la violence érigée en dogme. »

Il faut cependant attendre la fin du XXe siècle pour que le mot « vague » désigne, dans le débat public et académique, un moment d’apogée du combat en faveur de l’égalité. En 1968, un siècle après la génération pionnière militant pour le droit de vote, une journaliste du New York Times Magazine qualifie en effet les mouvements féministes nés dans les années 1960 de « deuxième vague ». Une vingtaine d’années plus tard, l’écrivaine américaine Rebecca Walker acte dans le magazine Ms la naissance de la « troisième vague ». La trilogie qui fait aujourd’hui consensus dans l’historiographie du féminisme est née.

VAGUES PLURIELLES

Si la métaphore des ressacs sied si bien à l’histoire du féminisme, c’est parce qu’elle évoque la force irrésistible du nombre. « Une vague, c’est une multitude de petites gouttelettes qui, rassemblées, donnent naissance à une puissante déferlante », souligne l’historienne Bibia Pavard. L’image suggère également la succession de flux et de reflux. « Depuis le milieu du XIXe siècle, le mouvement féministe a, comme une vague, connu des hauts et des bas, des pics d’intensité et des moments de calme après la tempête », poursuit l’autrice, avec Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel, de Ne nous libérez pas, on s’en charge (La Découverte, 750 pages, 25 euros).

Le symbole de la houle a beau être pertinent, certaines historiennes le jugent un peu schématique. « Une vague, c’est vrai, ne commence ni ne se termine à une date précise : ce n’est pas une élection, c’est un mouvement social dont les dates sont un peu hasardeuses, reconnaît Sylvie Chaperon, autrice, en 1996, d’une thèse consacrée au « creux de la vague » des années 1945-1970. Mais cette métaphore permet de faire des comparaisons entre les pays et les périodes : chacune des trois vagues est caractérisée par des références philosophiques, des choix politiques et des pratiques militantes qui lui sont propres. » 

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Si le féminisme désigne une aspiration à l’égalité, à l’autonomie et au respect, il se conjugue en effet au pluriel : depuis sa naissance, au milieu du XIXsiècle, il a adopté des centaines de visages. La France a connu des féminismes révolutionnaires et des féminismes réformistes, des féminismes universalistes et des féminismes différentialistes, des féminismes d’Etat et des féminismes mouvementistes. « Parce qu’il est à la fois une idée, un mouvement et une conscience, le féminisme est le fruit d’un contexte politique, économique, social et culturel, explique Christine Bard. Il est très perméable à son environnement : il se transforme au fil du temps. » 

Certaines générations jouent ainsi la carte du sérieux et des institutions, quand d’autres préfèrent manier la provocation et l’humour. Certaines imaginent un combat commun avec les hommes, quand d’autres les tiennent à l’écart. Certaines comptent dans leurs rangs des femmes diplômées issues des milieux bourgeois, d’autres recrutent plutôt dans les quartiers populaires. Certaines se battent contre les lois, d’autres contre les mentalités. Chaque vague recueille le précieux héritage de la précédente, mais affiche une nouvelle identité politique, de nouvelles revendications, de nouvelles références intellectuelles.

« FÉMINISME DE BRÈCHE »

Née à la fin des années 1860, la première vague est aussi la plus longue : elle se déploie au début de la IIIe République, connaît son acmé au tournant du siècle et s’essouffle dans l’entre-deux-guerres. « Elle accompagne la démocratisation des sociétés occidentales, observe Sylvie Chaperon, professeure d’histoire contemporaine à l’université Toulouse-II-Jean-Jaurès. Elle naît pendant la libéralisation du Second Empire et s’achève, après la Libération, avec l’obtention de ses principales revendications : la fin de l’incapacité civile des femmes mariées en 1938 – elles peuvent désormais contracter ou agir en justice sans l’autorisation de leurs maris  et le droit de vote en 1944. » 

Cette vague constitue la première mobilisation féministe de l’histoire. Olympe de Gouges pendant la Révolution, les saint-simoniennes dans les années 1830, les « femmes de 1848 » ou les révoltées de la Commune avaient, elles aussi, revendiqué des droits. Mais ces pionnières incarnaient, plutôt qu’une vague, un « féminisme des brèches », selon l’expression de l’historienne Michelle Perrot. « La longue période de stabilité politique ouverte par la IIIe République permet l’émergence, non plus seulement de voix isolées, mais d’un mouvement sociopolitique pérenne et structuré, présent dans la vie culturelle et artistique, et doté d’une presse spécialisée comptant des dizaines de titres », souligne l’historienne Christine Bard.

« LE FOUET ET LE HAREM »

Les premières organisations féministes apparaissent dès la fin des années 1860 : la romancière socialiste André Léo crée en 1868 la Ligue pour les droits des femmes, Maria Deraismes et Léon Richer fondent l’année suivante le journal Le Droit des femmes, devenu en 1871 L’Avenir des femmes« Qu’on ne dise pas que l’heure est inopportune, prévient en 1872 Léon Richer. C’est aux époques de réorganisation sociale et politique comme celle que nous traversons qu’il est bon de songer aux réformes. » Après l’adoption de la loi de 1901 sur les associations, les groupes féministes foisonnent : le Conseil national des femmes françaises naît en 1901, l’Union française pour le suffrage des femmes en 1909.

« Au début des années 1900, (…) le combat d’Hubertine Auclert pour le suffrage, qui était perçu, à la fin du XIXe siècle, comme radical, est adopté par toutes les organisations », Christine Bard, historienne

Le grand combat de ces femmes, exclues depuis des siècles de la vie publique, est « la sortie de l’assignation à la sphère privée, et donc la conquête des droits civils et politiques », souligne Christine Bard. « Elles vivent depuis 1804 sous l’empire du code civil napoléonien, qui fait d’elles des mineures à vie, et elles sont privées d’expression politique, alors que le suffrage universel a été accordé aux hommes en 1848. Au début des années 1900, le droit de vote devient la priorité de l’ensemble du mouvement : le combat d’Hubertine Auclert pour le suffrage, qui était perçu, à la fin du XIXe siècle, comme radical, est adopté par toutes les organisations. » 

A une époque où la différence des sexes est considérée comme une donnée naturelle et invariable de l’humanité, cette bataille suffragiste paraît audacieuse, inconvenante, voire grotesque – y compris aux yeux de femmes aussi libres que Colette. En 1910, l’écrivaine explique que les « suffragettes » – un qualificatif ironique et méprisant – la « dégoûtent » : « Savez-vous ce qu’elles méritent ? demande-t-elle. Le fouet et le harem. » Les féministes sont sans cesse moquées, brocardées, ridiculisées. « Le féminisme enlaidit, c’est un fait », affirme l’écrivain Théodore Joran. Le mouvement réunit des « mégères » aux « voix aigres », ajoute l’Action française.

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Parce qu’il doit convaincre des parlementaires récalcitrants dans un climat hostile, le féminisme de la première vague, qui recrute plutôt dans les milieux privilégiés, met un point d’honneur à se montrer respectable, argumenté et sérieux. Pour une Hubertine Auclert qui renverse une urne ou une Louise Weiss qui lâche des ballons garnis de tracts pendant la coupe de France de football, le mouvement compte nombre de militantes qui évitent soigneusement les coups d’éclat : elles donnent des conférences, écrivent dans les journaux et plaident, sans se lasser, la cause des femmes auprès des députés et des sénateurs.

DES FEMMES « SANS PASSÉ »

Pour défendre le suffrage universel, ces « déshéritées du genre humain », selon le mot d’Hubertine Auclert, invoquent la Déclaration des droits de l’homme de 1789. « Ce féminisme majoritairement républicain, réformateur et laïc, souligne, dans une logique universaliste, la contradiction entre le principe d’égalité juridique à la naissance et l’existence d’un droit profondément inégalitaire envers les femmes, analyse l’historienne Sylvie Chaperon. La pensée de la différence imprègne cependant tellement la société qu’elles défendent aussi le droit de vote au nom des compétences spécifiques des femmes dans le domaine de la famille ou de l’éducation. »

Puissante au début du siècle, cette première vague s’éteint peu à peu pendant l’entre-deux-guerres. « La crise économique, sociale et morale des années 1930 est telle que toutes les énergies s’orientent vers la lutte contre le nationalisme et le fascisme, poursuit Sylvie Chaperon. Après la Libération, les organisations féministes peinent à recruter de nouvelles militantes. » Il faudra toute la fièvre de mai 1968 pour ranimer la flamme – au sens propre, d’ailleurs, puisque le premier geste du Mouvement de libération des femmes (MLF), le 26 août 1970, a été de déposer une gerbe devant la flamme du soldat inconnu, sous l’Arc de triomphe, pour rendre hommage à sa femme (plus inconnue encore).


Au début des années 1970, la deuxième vague est donc là, même si l’expression met du temps à s’imposer en France. « Lorsque le New York Times Magazine invente, en 1968, le terme de “deuxième vague”, il est immédiatement repris par les féministes américaines. En 1971, un groupe de Boston intitule d’ailleurs son journal Second Wavesouligne Bibia Pavard, professeure à l’université Paris-II-Panthéon-Assas. Il n’est en revanche pas utilisé en France, car les féministes rêvent d’un mouvement totalement neuf : en 1970, un numéro spécial de la revue Partisans est intitulé Libération des femmes, année zéro. »

Si les militantes françaises n’ont pas le sentiment d’incarner une « deuxième » vague, c’est aussi parce qu’elles ignorent les faits d’armes de la première. Rédigé en 1971, l’hymne du MLF proclame que les femmes sont « sans passé » et qu’elles forment un « continent noir ». En ce début des années 1970, l’histoire de la moitié de l’humanité est, il est vrai, un territoire vierge et inconnu. Au point que Michelle Perrot lance en 1973 un cours intitulé : « Les femmes ont-elles une histoire ? ». Il faudra attendre 1987 pour qu’une première thèse, celle de Florence Rochefort, s’intéresse à la première vague – un travail qui sera suivi de beaucoup d’autres.

UN COMBAT POUR LA LIBÉRATION

La première vague avait duré près d’un siècle, la deuxième est infiniment plus courte : elle s’esquisse pendant les « années Planning familial », à la fin des années 1960, pour s’achever, au début des années 1980, avec l’arrivée de la gauche au pouvoir et la naissance d’un « féminisme d’Etat » incarné par Yvette Roudy. Pendant cette « longue » décennie 1970, la rupture avec les pionnières de la première vague est éclatante : marqué par l’esprit de Mai 68, le féminisme bouscule avec allégresse les institutions, conteste pied à pied l’ordre patriarcal, engendre un bouillonnement théorique sans précédent et cultive la dérision et la provocation.

« [La génération des années 1970] s’intéresse beaucoup au corps féminin, qui est considéré comme le lieu emblématique de la domination et de l’aliénation », Bibia Pavard, historienne

Depuis la bataille pour le droit de vote du début du siècle, le monde a changé ; les combats des féministes aussi. « La première vague parlait de droit, la deuxième de libération ; la première vague croyait à la transformation juridique de la condition féminine, la deuxième à la révolution des mentalités et des consciences, analyse Christine Bard. Dans les années 1970, les femmes, malgré les réformes législatives, continuent à se heurter à des préjugés sexistes dans la famille comme dans le monde du travail. C’est à cette oppression patriarcale que les féministes veulent mettre fin. » 

Notre corps, nous-mêmes, le livre-témoignage d’un collectif de Boston publié en France en 1977, résume à lui seul le mot d’ordre de cette génération qui proclame haut et fort que le « privé est politique »« Elle s’intéresse beaucoup au corps féminin, qui est considéré comme le lieu emblématique de la domination et de l’aliénation, constate l’historienne Bibia Pavard. Les féministes veulent lutter contre le viol, conquérir la liberté sexuelle, explorer le plaisir féminin et surtout accéder à l’avortement et à la contraception, comme le montrent le Manifeste des 343 publié en 1971 par LeNouvel Observateur ou le procès [pour avortement] de Bobigny de 1972. » 

La référence théorique de cette deuxième vague n’est pas la Déclaration des droits de l’homme de 1789 mais un livre de philosophie de plus de 800 pages, publié en 1949 : Le Deuxième sexe. Simone de Beauvoir y déconstruit pierre par pierre la tradition millénaire de la domination masculine. « On ne naît pas femme, on le devient », proclame-t-elle. « A cette référence, précise l’historienne Sylvie Chaperon, s’ajoute une lecture marxiste-léniniste de la domination chez les féministes d’extrême gauche et une lecture freudienne ou lacanienne des relations hommes-femmes chez les féministes différentialistes comme Hélène Cixous ou Julia Kristeva. » 

« QUI LAVE VOS CHAUSSETTES ? »

Au sérieux de la première vague, succède, dans les années 1970, la « joyeuse cacophonie » de la deuxième, pour la sociologue Françoise Picq. Le MLF est un mouvement sans hommes, sans adhésion et sans présidente qui publie un journal « menstruel »Le Torchon brûle. Les féministes parient sur l’humour et la dérision : elles envahissent une église en proclamant « Libérez la mariée ! » et éditent des affiches demandant aux prolétaires de tous les pays : « Qui lave vos chaussettes ? »« Cette vision spontanéiste, créative et poétique du mouvement social est en rupture complète avec la première vague », résume Sylvie Chaperon.

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Une grande continuité imprègne, en revanche, le discours des contempteurs du féminisme. Dans les années 1970 comme au début du XXe siècle, les militantes sont considérées comme des harpies stériles, sectaires et hystériques. « Vous êtes des moches, des mal-baisées, des pas-baisables » leur lance l’écrivain Jean Cau. Dans La Force des choses, Simone de Beauvoir résume le portrait fait d’elle après Le Deuxième sexe« J’étais une “pauvre fille” névrosée, une refoulée, une frustrée, une déshéritée, une virago, une mal-baisée, une envieuse, une aigrie bourrée de complexes d’infériorité à l’égard des hommes, à l’égard des femmes, le ressentiment me rongeait. »

EFFERVESCENCE ET DÉCHIRURES

Si les deux premières vagues présentent des profils singuliers, la troisième est infiniment plus difficile à dépeindre. Le terme même de « troisième vague » est d’ailleurs contesté, tant les féminismes qu’elle rassemble sont pluriels. Une chose est sûre : après l’essoufflement des années 1980, le mouvement connaît, à partir du milieu des années 1990, un vrai renouveau. Ce réveil militant s’affiche lors de la grande manifestation parisienne pour l’avortement de 1995 mais aussi lors du combat pour la parité politique qui rassemble, à partir de 1992, des anciennes du MLF, des élues de gauche et des intellectuelles.

Dans les années 1990 et 2000, de nouvelles générations s’emparent avec fougue de la bannière féministe. Mix-Cité lutte contre les jouets sexués offerts à Noël aux filles et aux garçons ; les Chiennes de garde dénoncent les propos injurieux envers les femmes dans l’espace public ; La Meute cible les publicités sexistes ; Ni putes ni soumises défend les jeunes filles issues de l’immigration ; La Barbe combat l’entre-soi masculin dans les lieux de pouvoir ; Osez le féminisme lance une campagne baptisée « Osez le clito » ; les Femen manifestent seins nus contre l’« épidémie fasciste »qui ravage l’Europe.

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La référence conceptuelle de cette troisième vague est le genre, cette « performance » au cours de laquelle chacun mime, jour après jour, le féminin et le masculin, selon le mot de la philosophe américaine Judith Butler. La réflexion autour de cette notion engendre, dans les années 1990, 2000 et 2010, un foisonnement sans précédent d’études sur les dissymétries hommes-femmes dans l’entreprise, l’école ou la politique. « Ce travail théorique et statistique qui déconstruit une à une les idées reçues sur le féminin et le masculin nourrit les mouvements militants, explique l’historienne Bibia Pavard. Il démontre que les normes de genre aliènent les femmes, mais aussi les hommes. » 

Cette effervescence intellectuelle et militante ne va cependant pas sans déchirures. L’atmosphère insouciante des années post-1968 a fait place à un climat anxiogène marqué par la crise économique, le terrorisme islamiste et la menace environnementale. La troisième vague se divise, année après année, sur la prostitution – travail sexuel ou esclavage ? –, la gestation pour autrui – progrès procréatif ou aliénation ? – et le voile – liberté religieuse ou asservissement ?. D’autant que ces nouvelles générations sont marquées par une immense diversité – raciale, sociale, culturelle, sexuelle, religieuse mais aussi idéologique.

« FÉMINISME DE HASHTAG »

Alors que la deuxième vague postulait l’existence d’une condition commune à toutes les femmes, la troisième met en avant la pluralité des identités. Au nom de l’intersectionnalité, ce concept forgé en 1989 par la juriste afro-américaine Kimberlé Crenshaw, l’afroféminisme et le féminisme islamique soulignent l’imbrication entre les discriminations de race, de classe et de genre, et critiquent vertement le féminisme « blanc ». « L’intersectionnalité est le mot-clé du féminisme contemporain, ce qui n’est pas évident dans un pays aussi attaché aux principes universalistes que la France », constate Christine Bard.

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Il faudra l’onde de choc planétaire de l’affaire Weinstein pour que le mouvement trouve un combat commun. En 2017, #metoo scelle l’unité de la troisième vague autour de la lutte contre les violences faites aux femmes, comme le droit de vote avait fédéré la première et l’avortement, la deuxième. En Europe comme en Amérique du Nord, des millions de femmes, « racisées » ou non, explorent les zones grises de l’intimité et les ambiguïtés de la séduction – et découvrent l’incroyable puissance des réseaux sociaux, qui « déplacent les frontières du militantisme en offrant de nouveaux outils pour faire entendre sa voix », note en 2017 l’historienne des médias Claire Blandin dans la revue Réseaux.

Pour Bibia Pavard, ce « féminisme de hashtag » est sans doute la caractéristique la plus marquante des mobilisations actuelles. « En rendant visible la multiplicité des expériences personnelles, les réseaux sociaux réconcilient l’indignation individuelle et le combat collectif. Ils facilitent ce que les sciences sociales appellent l’appropriation ordinaire du féminisme : même si elles ne sont pas inscrites dans un groupe militant, les femmes peuvent, grâce à un like ou un hashtag, revendiquer publiquement leur engagement et participer à une mobilisation politique. » Plus d’une vingtaine d’années après sa naissance, les traits de la troisième vague se précisent. Et ils reflètent, comme ceux des deux premières, l’esprit du temps.

Anne Chemin

*« LES NOUVEAUX COMBATS FÉMINISTES SONT TOUT SAUF ENNUYEUX… »

TRIBUNE

Léa Domenach – Autrice et réalisatrice

Myriam Levain – Autrice et journaliste

Loin de l’image donnée par Mazarine Pingeot, les « luttes pour l’égalité femmes-hommes sont pleines de joies et de promesses », estiment la réalisatrice et l’autrice dans une tribune au « Monde », à la tête d’un collectif de féministes.

Publié le 13 août 2020 à 05h29 – Mis à jour le 13 août 2020 à 13h56   Temps de Lecture 5 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/08/13/lea-domenach-et-myriam-levain-les-nouveaux-combats-feministes-sont-tout-sauf-ennuyeux_6048839_3232.html

Lors d’une mobilisation du groupe féministe « Toutes en grève », à Toulouse, le 8 juin.
Lors d’une mobilisation du groupe féministe « Toutes en grève », à Toulouse, le 8 juin. LIONEL BONAVENTURE / AFP

Tribune. Lorsqu’une missive antiféministe est publiée, c’est toujours un coup au cœur pour celles et ceux qui, comme nous, portent cette cause. Quand elle vient d’une femme de lettres et (malgré elle ?) héritière d’une certaine gauche, la tristesse est encore plus grande. Nous ne nous reconnaissons en rien dans ce monde où vit Mazarine Pingeot. Pour nous, les changements auxquels nous assistons en matière de luttes pour l’égalité femmes-hommes sont pleins de joies et de promesses. Certes, cette « jeunesse » que juge Mazarine Pingeot du haut de son pas si grand âge exprime de la colère car les choses n’avancent pas assez vite pour elle, mais, contrairement à ce qu’elle affirme, elle est surtout pleine de désir : celui de construire un monde juste et égalitaire. Ce qui est d’un ennui mortel, en revanche, c’est de prendre les jeunes pour des incapables.Lire aussi la tribune de Mazarine Pingeot au sujet des nouveaux combats féministes : « Ce mortel ennui qui me vient… »

Quelle joie en effet pour la jeune génération d’honorer l’héritage de ses aînées et de prolonger leurs combats en interrogeant aussi ce qui est resté impensé. De voir des filles de 16 ans en tête des cortèges pour revendiquer une égalité qu’elles savent ne pas avoir acquise. Il suffit pour elles de se promener dans la rue pour savoir qu’elles restent encore aujourd’hui confrontées à une violence sexiste quotidienne. Cette prise de conscience est générale et nous invite à dépasser tous les clivages. Mais apparemment, dans le monde peu sororal de Mazarine Pingeot, ceux-ci se résument à une lutte entre celles qui se sentent « insultées quand un homme ose un compliment » et celles qui « se déguisent en putes pour imiter les danseuses des clips de rap ».

Lire aussi notre enquête : De Meetoo à l’affaire Girard, la critique du « néoféminisme » refait surface

Nous préférons penser que, dans notre monde, celui de 2020, toutes ces femmes ne vivent pas « à côté » mais marchent main dans la main, avec comme point commun de pouvoir dire haut et fort qu’elles font ce qu’elles veulent de leur corps, reprenant ainsi le slogan de leurs aînées. Qu’elles peuvent refuser un rapport sexuel ou s’habiller en microshort sans avoir la peur de passer pour une « allumeuse » et de « l’avoir bien cherché » si elles se font agresser. Certes, chacune se bat avec ses armes. L’union, parce qu’elle est plurielle, est aussi complexe qu’intéressante, mais nous avons un but commun : mettre un terme à la domination patriarcale que nous nous prenons constamment en pleine figure et qui unit nos destins de femmes. Ce qui est d’un mortel ennui, c’est d’être dans le déni d’une réalité vécue par 52 % de notre planète.Lire aussi la tribune de Camille Froidevaux-Metterie : Néoféminisme : « La morgue de Mazarine Pingeot ne nous tuera pas »

Quel bonheur, donc, de vivre dans ce monde post-#metoo où cette possibilité devient réalité. Quelle joie aussi pour les hommes de pouvoir enfin se débarrasser des codes de la masculinité toxique. D’endosser un autre rôle que celui du mâle dominant et s’épanouir dans des rapports de séduction dénués de notion de performance. D’exprimer ses émotions, sa vulnérabilité, de découvrir que le monde est plus vaste quand on l’observe de plusieurs endroits. Un monde où « l’expression du vivant » n’est pas seulement un désir unilatéral envers une femme objet, mais un endroit où son désir s’exprimerait pleinement. Sans une nouvelle pandémie, nous pourrions assister à une réelle révolution sexuelle. Comme celle qu’auraient connue nos aînés, mais en mieux. Ce qui est d’un mortel ennui, c’est de ne pas la désirer ardemment et de le manifester publiquement.

Dans le monde de 2020, c’est aussi une grande joie de voir que la nomination d’un ministre de l’intérieur sous le coup d’une enquête judiciaire pour viol suscite l’indignation – la déception qu’il soit maintenu en poste n’en est que plus grande. Ou que des élus d’un conseil municipal n’acceptent pas que soit nommé un adjoint qui a été complaisant envers Gabriel Matzneff. C’est un débat tout sauf ennuyeux, et nous avons enfin le droit de le poser en France. Un débat où, dans le monde que nous essayons de construire, on ne rabaisse pas ses adversaires à des « médiocres », des « frustrés », des « vieilles filles ». C’est cela qui « construit des frontières » entre les femmes, et non pas l’intersectionnalité. Dans ce monde, nous tentons d’opposer des idées, voire des idéaux, avec de l’humour, et même du recul, notions qui semblent faire défaut au monde de Mazarine Pingeot. Continuer à confondre exigence éthique et puritanisme, voilà qui est d’un mortel ennui.Lire aussi la tribune de militantes féministes : « Gisèle Halimi vient de mourir et Mazarine Pingeot souffre d’un mortel ennui »

Quel bonheur aussi de voir une domination séculaire s’effriter. Non pas pour lui en substituer une autre, mais pour qu’une pluralité de voix soit entendue. Pour qu’elles reflètent la réalité de tous et non pas la réalité fantasmée de quelques-uns. Il ne s’agit pas de décapiter les hommes blancs, mais qu’ils choisissent d’être nos alliés en cessant d’entretenir un système dont nous ne voulons plus et eux non plus. Et ce dont nous ne voulons plus, c’est du silence, d’une parole encore confisquée par une élite monolithique et monochrome. Pour nous, c’est ce silence, auxquelles les femmes – et toutes les minorités – ont été réduites pendant des siècles, qui est d’un mortel ennui.

Et l’art, dans tout ça ? Quelle incroyable joie de se dire qu’en matière artistique, tout est à inventer. Quel plaisir de relire certaines œuvres avec notre conscience d’aujourd’hui, non pour en avoir un « jugement moral » mais pour mieux les appréhender et se féliciter du chemin parcouru. N’est-ce pas la fonction même d’un artiste que de faire travailler son imagination au gré de son époque ? Quel plaisir de se dire que notre langage est encore et toujours en mouvement. Qu’il y a tant de choses qui n’ont pas été dites, tant de points de vue à faire émerger. Ce qui est d’un mortel ennui et le sera toujours, c’est le « c’était mieux avant ».

Nous ne voulons pas d’ennui et encore moins de haine dans le monde que nous souhaitons construire. Nous voulons de l’amour, beaucoup. Nous invitons Mazarine Pingeot et toutes celles et ceux qui le veulent à nous aider, car c’est un combat éminemment joyeux et éminemment politique que de vouloir construire ensemble ce monde-là.

Léa Domenach est autrice et réalisatrice. Elle a réalisé plusieurs documentaires dont l’Ecole du genre (www.ecoledugenre.com), qui traite de la construction des inégalités femmes-hommes en France aujourd’hui. Elle écrit actuellement des fictions pour le théâtre, le cinéma et la télévision. 
Myriam Levain est journaliste et cofondatrice du site d’information féministe Cheek Magazine. Elle est l’autrice de Et toi, tu t’y mets quand ? (Flammarion, 2018), un essai sur l’autoconservation des ovocytes et l’injonction à la maternité.

**LE « FÉMINISME », DU VOCABULAIRE MÉDICAL AU TERME REVENDIQUÉ

Employé au XIXe siècle pour désigner une pathologie, le terme a ensuite été utilisé par Alexandre Dumas fils pour discréditer les militantes, avant d’être fièrement revendiqué par Hubertine Auclert. 

Par Anne Chemin  Publié le 16 octobre 2020 à 05h3

0https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/16/le-feminisme-du-vocabulaire-medical-au-terme-revendique_6056206_3232.html

Un collage féministe le 3 mai, à Marseille.
Un collage féministe le 3 mai, à Marseille. CHRISTOPHE SIMON/AFP

D’où vient le mot féminisme ? Il est souvent attribué, à tort, au penseur du socialisme utopique Charles Fourier (1772-1837), mais il appartient en réalité au vocabulaire médical du XIXe siècle, souligne l’historienne Christine Bard. A l’époque, le féminisme désigne en effet une pathologie : le fait que les hommes atteints d’une forme particulière de tuberculose présentent certains « caractères secondaires du sexe féminin ». « Ce sens originel n’est pas anodin, quand on songe à quel point les féministes ont été décrites comme des femmes masculinisées », analyse la professeure d’histoire contemporaine à l’université d’Angers dans Féminismes, 150 ans d’idées reçues (Le Cavalier bleu, 312 p., 20 euros).

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En 1872, l’écrivain Alexandre Dumas fils donne à ce terme médical une connotation politique. « Les féministes, passez-moi ce néologisme, disent, à très bonnes intentions d’ailleurs : tout le mal vient de ce qu’on ne veut pas reconnaître que la femme est l’égale de l’homme, écrit-il dans un pamphlet intitulé L’Homme-Femme. (…) Nous nous permettrons de répondre aux féministes que ce qu’ils disent là n’a aucun sens. (…) Un des premiers usages que le masculin a fait de sa force a été d’enfermer et de subordonner le plus possible le féminin, dont il a besoin dans certains cas, s’étant aperçu qu’il lui en coûte cher, à lui masculin, quand ce féminin est en liberté, même dans un paradis. »

Hubertine Auclert, pionnière de la lutte pour le droit de vote des femmes, est la première à revendiquer, dix ans après la publication de ce pamphlet, le terme de « féministe »« Je ne doute pas, écrit-elle dans une lettre adressée au préfet de la Seine, en 1882, que la liberté d’adresser dans les mairies quelques mots aux nouveaux mariés, liberté dont je serai heureuse d’user, est octroyée aux femmes comme aux hommes, aux féministes comme aux libres-penseurs, car il serait incompréhensible que les libres-penseurs puissent aller à la mairie critiquer l’Eglise, sur l’esprit de laquelle reposent les lois matrimoniales, alors que les féministes ne pourraient aller à cette même mairie critiquer les lois matrimoniales qui sont basées sur l’esprit de l’Eglise. »

Anne Chemin

***CHRISTINE BARD : « LE FÉMINISME D’ACTION A TOUJOURS ÉTÉ CRITIQUÉ »

Selon l’historienne, les divergences entre activistes ne doivent pas masquer l’objectif commun : la lutte contre les violences masculines. 

Propos recueillis par Magali Cartigny  Publié le 13 août 2020 à 10h46 – Mis à jour le 13 août 2020 à 14h1

9https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/08/13/christine-bard-le-feminisme-d-action-a-toujours-ete-critique_6048859_3224.html

Spécialiste de l’histoire des femmes et du genre, professeure d’histoire contemporaine à l’université d’Angers, Christine Bard a dirigé l’ouvrage collectif Antiféminismes et masculinismes d’hier à aujourd’hui (PUF, 2019), et publié Féminismes : 150 ans d’idées reçues (Le Cavalier bleu, 312 pages, 20 euros).

PEUT-ON PARLER D’UNE DIVISION DES FÉMINISTES AUJOURD’HUI ?

Oui, mais ce n’est pas nouveau. Et permettez-moi aussi de souligner que c’est sous cet angle de la querelle que, presque obsessionnellement, les médias abordent le féminisme. Passons donc au pluriel, il y a des féminismes. Et ne passons pas au pluriel pour distinguer le bon et le mauvais féminisme.

L’emphase mise sur la division et la distribution des bons et des mauvais points sont deux vieilles tactiques antiféministes. Je les perçois comme des visions déformantes de la réalité plurielle d’un mouvement pluriséculaire. Elles se forment à partir d’un stéréotype sexiste : l’inéluctable rivalité entre femmes, dont la conclusion logique est l’impossibilité de la sororité.

Bien sûr, il ne faut pas nier les différences, nombreuses et parfois vertigineuses, entre féministes. L’universalisme de Simone de Beauvoir est très éloigné du féminisme de la différence, par exemple. Mais les femmes en lutte pour l’émancipation collective ne peuvent à l’évidence pas parler d’une seule voix. D’abord parce qu’elles sont le produit de déterminations sociohistoriques (différences d’éducation, de classe, d’âge, de génération, d’origine, de culture…).Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Après #metoo, débats sur les nouvelles radicalités féministes

Ensuite parce qu’elles font des choix politiques et philosophiques qui vont affecter leur manière de militer, leurs alliances, les combats qu’elles associent à leur féminisme (la démocratie, la justice sociale, l’anticolonialisme, l’antiracisme, etc.). Cela crée une très grande diversité, qui a toujours été sous-estimée. Les féministes sont toutes engagées pour en finir avec la violence masculine et plus généralement avec le patriarcat.

PEUT-ON DIRE QU’IL Y A EU UNE FORME DE RUPTURE GÉNÉRATIONNELLE AVEC #METOO ?

#Metoo en 2017 a donné un coup d’accélérateur à la troisième vague du féminisme, ce cycle de mobilisation qui a commencé il y a vingt-cinq ans. Il la condense aussi à travers l’objectif prioritaire de l’éradication des violences masculines. Il porte la vague bien au-delà des cercles militants partout dans le monde, avec la force que donnent les réseaux sociaux.

Parler de néoféminisme me semble être une erreur. Le mouvement féministe a constamment voulu libérer la parole des femmes ; il se renforce actuellement grâce à l’afflux massif de jeunes activistes. Parler de rupture me semble donc excessif ; des femmes de toutes générations ont dit « moi aussi » et ont manifesté le 23 novembre 2019 à l’appel du collectif #NousToutes. Des féministes luttent depuis des décennies dans des associations comme Solidarité femmes, le Planning familial… L’expérience d’organisatrices de talent comme Caroline De Haas et Anne-Cécile Mailfert est précieuse.

Et puis il y a les groupes plus récents, les féministes antiracistes par exemple. Il peut y avoir des tensions entre générations – dans le féminisme comme ailleurs – des envies d’autonomie des plus jeunes, des peurs des plus âgées de ne pas être comprises ni reconnues pour ce qu’elles ont apporté et apportent encore.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Prostitution, port du voile, GPA… ces sujets qui divisent les mouvements féministes

L’histoire du féminisme crée de la continuité et tend sans doute à relativiser la nouveauté dans la pensée comme dans l’action. L’histoire montre aussi qu’il existe des socialisations politiques propres à chaque génération qui peuvent être source de malentendus, de conflits, en tout cas de complexité, mais c’est inévitable.

DANS UNE TRIBUNE PUBLIÉE PAR « LE MONDE », LA ROMANCIÈRE BELINDA CANNONE, PAR EXEMPLE, PARLE D’UNE « MALADIE INFANTILE DU NÉOFÉMINISME » QUI RISQUE « DE NOUS MENER DANS LE MUR ». COMMENT ANALYSEZ-VOUS CES VOIX QUI S’ÉLÈVENT POUR DÉNONCER LA TROP GRANDE VICTIMISATION DES FEMMES ET LES DÉRIVES RADICALISTES DU MOUVEMENT ?

Le féminisme radical et le féminisme d’action – qu’incarne La Barbe, d’où vient Alice Coffin – ont toujours été sévèrement critiqués, pour ne pas dire diabolisés. Pensez aux suffragettes anglaises, considérées comme des folles et incarcérées, au tout début du XXe siècle. Elles exigeaient le droit de vote par « l’action directe » : elles ne manifestaient pas seulement dans la rue, elles menaient des actions spectaculaires, brisaient des vitres, s’enchaînaient aux grilles du Parlement, incendiaient des bâtiments après avoir vérifié qu’ils étaient vides, etc.

Pensez à la loi scélérate de 1920 qui voulait museler en France le militantisme pour le droit des femmes à disposer de leur corps. Pensez à Gisèle Halimi et aux féministes des années 1970 qui demandaient une véritable répression du viol et qui étaient critiquées par une partie de la gauche et de l’extrême gauche parce qu’elles renforceraient un ordre judiciaire et pénal bourgeois…

Je pourrais multiplier les exemples, depuis le XIXe siècle : le féminisme radical ne devient acceptable pour le plus grand nombre qu’une fois son objectif atteint, quand de nouveaux droits sont acquis. L’histoire du féminisme montre que la radicalité non violente est plus efficace que des décennies de féminisme modéré et de stratégie « des petits pas ».

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A propos de la victimisation des femmes, il y a effectivement un problème récurrent pour le féminisme. Le féminisme est ce mouvement qui dit aux femmes qu’elles sont victimes de la domination masculine. Etre féministe, c’est reconnaître l’effet en soi et l’effet sur toute la société de cette domination. Ce n’est pas spécialement agréable. Mais c’est tout de même cette conscience – avec mille et une nuances individuelles et collectives – qui stimule le désir de changer la société au nom de la liberté, de l’égalité et de la justice.

Pourquoi est-ce si difficile de reconnaître que les femmes sont victimes dans la société patriarcale ? Pourquoi toutes ces résistances, conscientes et inconscientes ? Qu’y a-t-il de particulièrement insupportable dans le sujet du moment qu’il touche à la sexualité ? Quelles peurs de ne plus plaire, de ne plus être « importunées » ? La fin des « baisers volés » n’est hélas pas pour demain. Quelle part aussi d’idéalisation nationale ? La France libertine contre l’Amérique puritaine. Quelle part de lieux communs ?

On ne pourra plus prendre l’ascenseur avec une femme, dit l’un. On ne pourra plus recevoir une étudiante dans son bureau porte fermée, dit l’autre. Quelle nostalgie, aussi ? D’un âge d’or à vrai dire inexistant. Inusables, les motifs de la guerre des sexes, de l’inversion de la domination, de la fin du désir, de l’érotisme, de l’amour sont convoqués depuis l’aube du féminisme. Ils ont pu convaincre parfois des esprits déjà acquis à une vision décliniste du cours de l’histoire, mais pas assez pour empêcher la reconnaissance de l’égalité des droits.

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Des voix effectivement s’inquiètent d’une victimisation excessive : c’est un créneau politique, médiatique et mondain. J’ai envie de conseiller à ces femmes – souvent des écrivaines – qui s’offusquent des réactions féministes à l’affaire Matzneff la lecture de La Porte du fond, de Christiane Rochefort, Mémoire de fille, d’Annie Ernaux, Le Consentement, de Vanessa Springora… J’ai envie de leur dire que nous avons collectivement sous-estimé les violences et leurs effets. Il y a un examen de conscience à faire à propos de la tolérance passée à l’égard de ce qu’on appelait pudiquement les « abus » commis sur les enfants.

L’histoire peut apporter des éclairages, avec, en particulier, le livre d’Anne-Claude Ambroise-Rendu sur L’Histoire de la pédophilie (2014). Et il est trop paresseux de s’en prendre au « laxisme » des grandes années de la révolution sexuelle. La tolérance, avant les années 1960, était infiniment plus grande à l’égard du droit à la consommation de chair fraîche par les adultes mâles et les plaintes étaient exceptionnelles. Nous progressons un peu. C’est vraiment une bonne nouvelle dans un moment par ailleurs déprimant.

LE RAPPORT DE FORCE EST-IL AUJOURD’HUI PLUS FAVORABLE AUX MOUVEMENTS FÉMINISTES ?

Oui, car « la honte change de camp ». La libération de la parole des victimes d’agressions sexuelles crée une dynamique nouvelle ; elle peut nous mener loin, c’est certainement un des axes majeurs de transformation sociale. Mais nous vivons dans un monde coincé entre Trump et Poutine, ravagé par des guerres locales, par l’accroissement énorme des inégalités entre pays et entre individus, et par la dégradation des conditions de vie sur notre planète.

En Europe, les droits et les libertés des femmes sont remis en question dans certains pays par des droites réactionnaires, antiféministes, homophobes qui sont au pouvoir. Avec la crise économique et la pandémie actuelle, il n’est pas impossible qu’un scénario semblable à celui des années 1930 se reproduise en France et ailleurs. Il ne faut pas se tromper d’ennemi. L’histoire montre que les femmes sont toujours parmi les premières victimes de ces régressions démocratiques.

Magali Cartigny

****CHRISTINE DELPHY, 50 ANS APRÈS LA CRÉATION DU MLF : « J’ESPÈRE QUE LES FÉMINISTES NE VONT PAS RESTER BIEN POLIES, DANS CETTE SOCIÉTÉ, ÇA NE SERT ABSOLUMENT À RIEN »

Cinquante ans après avoir participé à sa toute première action, la sociologue et féministe Christine Delphy revient, dans un entretien au « Monde », sur l’histoire du Mouvement de libération des femmes, qu’elle a cofondé, et sur les combats restant selon elle à mener. 

Propos recueillis par Mailis Rey-Bethbeder  Publié le 22 août 2020 à 00h51 – Mis à jour le 26 août 2020 à 08h16

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/08/22/j-espere-que-les-feministes-ne-resteront-pas-bien-polies-dans-cette-societe-ca-ne-sert-absolument-a-rien_6049597_3232.html

La sociologue et féministe Christine Delphy.
La sociologue et féministe Christine Delphy. YANN LEGENDRE

Entretien. Militante féministe et ancienne chercheuse au CNRS, Christine Delphy a été l’une des membres fondatrices du Mouvement de libération des femmes (MLF) en 1970 et n’a jamais cessé, depuis, de s’impliquer dans la lutte pour l’égalité entre les sexes. En 2011, elle coécrit Un troussage de domestique (éditions Syllepse), où elle analyse les réactions à l’arrestation et à l’inculpation de Dominique Strauss-Kahn, et cosigne, en 2019, L’Exploitation domestique (éditions Syllepse)dans lequel elleécrit que le partage des tâches ménagères n’existe pas. A 79 ans, l’autrice n’a rien perdu de son militantisme et salue les jeunes féministes d’aujourd’hui, qui « ont un culot monstre » et « n’ont plus aucune peur, aucune inhibition par rapport aux hommes ».

LE 26 AOÛT 1970, VOUS ÉTIEZ SOUS L’ARC DE TRIOMPHE. AVEC HUIT CAMARADES, VOUS DÉPOSEZ UNE GERBE DE FLEURS EN HOMMAGE À LA « FEMME DU SOLDAT INCONNU », ENCORE PLUS INCONNUE QUE SON MARI. CETTE ACTION POINTE DU DOIGT L’INVISIBILISATION DES FEMMES DANS LA SOCIÉTÉ ET MARQUE LA CRÉATION DU MLF (MOUVEMENT DE LIBÉRATION DES FEMMES). CINQUANTE ANS PLUS TARD, QUE RETENEZ-VOUS DE CETTE JOURNÉE ?

Christine Delphy : Quand nous avons su qu’il y allait avoir cette journée aux Etats-Unis [le 26 août 1970, les Américaines du Women’s Liberation Movement prévoyaient de commémorer à New York les cinquante ans de leur conquête du droit de vote, en manifestant pour l’égalité entre hommes et femmes et contre le « devoir conjugal »], nous avons décidé de faire quelque chose. Nous avons été aidées par une journaliste grâce à laquelle cette petite manifestation a eu un écho dans L’Aurore. Au mois d’août il ne se passait rien, les journaux avaient alors du mal à remplir leurs pages.

Nous étions neuf, huit d’entre nous tenaient quatre banderoles et moi, je tenais la gerbe. Nous avons traversé la place de l’Etoile qui menait jusqu’à l’enceinte du monument. Quand nous sommes arrivées, un policier s’est élancé vers moi, et il m’a conduite, ainsi que mes camarades, vers un poste de police, situé dans l’une des jambes de l’Arc de triomphe. Nous avons été malmenées et poussées à l’intérieur. La réflexion d’un commissaire de police m’a frappée : « Vous n’avez pas honte ? », nous a-t-il lancé. Nous sommes passées par trois postes de police différents, et avons été libérées environ trois heures après notre action, débutée aux alentours de midi.[Archive] Lire l’article du « Monde » du 28 août 1970 : Les grèves sont restées très limitées

Nous étions très remontées et très gaies. Enfermées dans une petite cellule grillagée, nous nous sommes mises à chanter des chansons de colonies de vacances, les policiers étaient dépassés. Ils ne savaient absolument pas quoi faire de nous, ils ne comprenaient pas. Certains se sentaient insultés par la banderole « un homme sur deux est une femme » : ils croyaient qu’on les traitait d’homosexuels. Il y a beaucoup de mauvaise foi là-dedans, mais c’est parce qu’ils n’étaient pas habitués à être critiqués.

DEPUIS COMBIEN DE TEMPS LES RÉFLEXIONS AUTOUR DU FÉMINISME EXISTAIENT DANS CE GROUPE, AVANT CETTE ACTION ?

Nous étions un tout petit groupe de jeunes adultes, professeurs, chercheurs… C’est Jacqueline Feldman [chercheuse en physique théorique et en mathématiques appliquées aux sciences sociales, cofondatrice du FMA, pour Féminin masculin avenir, puis Féminisme marxisme action] qui m’a introduite dans ce collectif pendant les événements de mai 1968. Nous organisions des séances dans la Sorbonne occupée. Il y avait beaucoup de gens que cela intéressait, nous avions récolté les noms d’une quarantaine de personnes, dont à peu près la moitié d’hommes. Après il y a eu les vacances, et tout le monde est parti.

Des manifestantes clament « qu’il y a encore plus inconnu que le soldat inconnu, sa femme », sur la place de l’Etoile, à Paris, le 26 août 1970.
Des manifestantes clament « qu’il y a encore plus inconnu que le soldat inconnu, sa femme », sur la place de l’Etoile, à Paris, le 26 août 1970. – / AFP

Nous nous sommes retrouvés à l’automne, mais nous étions déjà beaucoup moins. Les hommes qui venaient à nos réunions ont commencé à se faire rares, tout comme certaines femmes. Ce qui fait que, début 1970, nous n’étions plus que quatre. D’autres groupes de femmes cohabitaient à l’époque, comme celui mené par Antoinette Fouque [qui a ensuite déposé la marque MLF, donnant lieu à des désaccords et à l’éclatement du mouvement]. Après cette action à l’Arc de triomphe, une fois l’été fini, nous avons tenu des réunions aux Beaux-Arts, et davantage de femmes venaient nous voir.Lire la nécrologie : Antoinette Fouque, militante de l’émancipation des femmes

QUELLES ÉTAIENT VOS REVENDICATIONS PRINCIPALES ?

Nous n’avions pas de « revendications principales ». A ces grandes réunions aux Beaux-Arts, ça partait dans tous les sens. AvecAnne Zelensky [professeure et cofondatrice du FMA], nous avions décidé de militer pour le droit à l’avortement, alors que beaucoup d’autres ne voulaient pas. Certaines disaient que ça ne suffisait pas. Ma position, c’était que l’on ne pouvait pas tout faire en même temps. Il fallait y aller par étapes. Je pensais que ce serait plus facile, aussi, d’aborder ce sujet-là parce que beaucoup de gens, en France, étaient pour. De nombreuses familles avaient dû faire face à ça. Les avortements illégaux se produisaient, et le seul résultat c’était qu’il y avait des femmes qui en mouraient.

Lire aussi  Les quatre vérités d’Anne Zelensky, féministe lucide

Je crois que cela avait été l’un des arguments principaux de Simone Veil, qui s’était fait traiter de tous les noms, y compris de « nazie », quand elle avait défendu sa loi [pour la légalisation de l’avortement, promulguée le 17 janvier 1975]. Elle a été admirable, et nous avons fini par obtenir gain de cause.

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Là où nous étions d’accord, c’est que nous ne voulions pas d’hommes dans nos réunions aux Beaux-Arts. Tous les quinze jours, pourtant, un jeune homme apparaissait. Il prenait la parole devant deux cents femmes et ça ne le dérangeait pas de nous dire quelle était la vérité, de nous « apprendre ».

C’EST UN EXEMPLE DE CE QUE NOUS POURRIONS APPELER AUJOURD’HUI LE « MANSPLAINING »

C’était très courant à l’époque. Ce qui se passe aujourd’hui, c’est que c’est dénoncé justement. C’est cela que je trouve extraordinaire.

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QUELS PROGRÈS Y A-T-IL EU SELON VOUS DEPUIS ?

Il y en a eu quelques-uns. Par exemple en ce qui concerne l’avortement, le mariage pour tous et pour toutes, il y a eu des changements. C’est sûr que par exemple le lesbianisme et l’homosexualité en général ne sont plus condamnés de la même façon qu’ils l’étaient il y a cinquante ans. Il y a aussi plus de femmes dans le milieu sportif qui revendiquent leur place, même si certaines sont très maltraitées, harcelées et violées par leurs entraîneurs.

QUELS SONT LES NOUVEAUX COMBATS FÉMINISTES ?

Il s’est écoulé beaucoup de temps. Je suis corédactrice de Nouvelles Questions féministes [revue qui paraît depuis 1981], et avec des amies du comité de rédaction, nous nous disions que ce serait bien de faire un numéro spécial sur les jeunes féministes. Parce que ce que je vois, c’est qu’il y a énormément de très jeunes femmes et qu’elles ont un culot monstre. Elles n’ont plus aucune peur, aucune inhibition par rapport aux hommes, elles descendent dans les rues. Je les trouve extraordinaires.

Je pense surtout aux mobilisations contre les violences sexuelles, contre les violences en général. Elles n’ont pas de timidité par rapport à cela. Si vous comparez ce qu’elles disent aujourd’hui avec ce que nous disions avant… Il y avait encore un tabou. Il faut quand même dire qu’il n’y a que 1 % des violeurs qui sont mis en cause. C’est très peu. Il a fallu que la faute revienne sur le violeur et non pas sur la violée, et ça, c’est tout un changement de peau. C’est comme si vous changiez votre vêtement, vous retournez tout. C’est très difficile à faire.

« L’oppression des femmes couvre énormément d’aspects. On se demande par où il faut commencer. En réalité, il faut commencer par tout »

Il y a toujours un degré d’avancement mais il y a toujours aussi, sinon des reculs, des périodes menaçantes pour le féminisme. En ce moment, le point le plus mis en avant ce sont les violences faites aux femmes. Mais il y a plein de sujets. Il n’y a pas un seul problème. Les gens discutent souvent de quelles sont les priorités, mais à mon avis, il n’y a pas de priorité. C’est-à-dire que l’oppression des femmes en général couvre énormément d’aspects. On se demande par où il faut commencer. En réalité, il faut commencer par tout. Les gens voudraient que les féministes restent bien polies. Mais j’espère qu’elles ne vont pas rester bien polies. Etre bien polie, dans cette société, ça ne sert absolument à rien.

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QUE PENSEZ-VOUS DU MOUVEMENT #METOO ?

Je trouve que ça a été très bien fait. Je pense que c’était très bien que des femmes qui n’étaient dans aucun groupe féministe se soient reconnues là-dedans. Cela leur a donné l’opportunité de dénoncer ce qui leur était arrivé. D’en prendre conscience. Il y a des manières différentes de s’emparer d’un sujet, par exemple les affiches collées dans Paris pour pointer du doigt les féminicides. C’est une chose qui ne se faisait pas avant, mais c’est une bonne chose, qui tape sur les nerfs des masculinistes. Et puis d’ailleurs, il y a eu l’invention de nouveaux mots ; on ne disait pas « masculinistes », avant.

« MANSPLAINING », FÉMINICIDE, MASCULINISTE… CES NOUVEAUX TERMES PERMETTENT D’APPORTER DU CONCRET, DE METTRE DES MOTS SUR DES PHÉNOMÈNES DONT LES FEMMES SONT VICTIMES.

Bien sûr, et cela permet d’introduire de nouveaux concepts. Le terme « féminicide » existait dans les pays hispanophones, mais ça a mis du temps à se généraliser. Les femmes se sont reconnues là-dedans. Il y a de nouveaux mots, parce qu’il y a de nouvelles choses qui sont dénoncées et qui ne l’étaient pas avant.Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Féminicide : mot masculin qui tue

AUJOURD’HUI, QUE RESTE-T-IL DU MLF ?

Ce qui reste du MLF, c’est qu’un grand nombre de groupes se sont créés sur des thèmes que nous n’avions pas abordés, parce que nous n’osions pas, je crois. Par exemple, dénoncer le harcèlement sexuel, c’est nouveau, ça. Nous ne voyions pas de façon d’attaquer ça, comme si ce n’était pas assez grave, que c’était une fatalité, que nous ne pouvions rien faire.

QUE RESTE-T-IL À FAIRE ?

La seule chose à faire, c’est de continuer la lutte.

*****FÉMINISME : « NOUS VOULONS TOUTES L’ÉGALITÉ, MAIS NE SOMMES PAS D’ACCORD SUR LA MANIÈRE D’Y PARVENIR »

Près d’un an après l’apparition du mouvement #metoo, l’historienne Michelle Perrot, la psychanalyste Sarah Chiche et l’écrivaine Belinda Cannone débattent du féminisme. 

Propos recueillis par Nicolas Truong  Publié le 12 septembre 2018 à 06h44 – Mis à jour le 13 septembre 2018 à 09h14

https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/09/12/nous-voulons-toutes-l-egalite-mais-nous-ne-sommes-pas-d-accord-sur-la-maniere-d-y-parvenir_5353735_3232.html

Les mouvements #metoo et #balancetonporc ont rendu possible la solidarité spontanée entre les victimes de violences sexuelles. Mais les critiques qui leur ont été adressées ont mis au jour les risques de censure dans l’art et de dénonciation sur les réseaux sociaux. Quels nouveaux rapports entre les femmes et les hommes doit-on inventer ? Invitées le 8 juillet aux Controverses du Monde au Festival d’Avignon, l’historienne Michelle Perrot, la psychanalyste Sarah Chiche et l’écrivaine Belinda Cannone ont débattu de l’avenir d’un grand mouvement d’émancipation.

Toutes trois sont intervenues dans le débat, en janvier, en donnant dans Le Monde des points de vue divergents : Sarah Chiche en cosignant, notamment avec Catherine Deneuve, la fameuse tribune défendant une « liberté d’importuner indispensable à la liberté sexuelle », Michelle Perrot en faisant état de sa sidérationdevant « l’absence de solidarité des femmes signataires de cette tribune » et Belinda Cannone expliquant que « le jour où les femmes se sentiront autorisées à exprimer leur désir, elles ne seront plus des proies ».

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DE QUOI L’AFFAIRE WEINSTEIN A-T-ELLE ÉTÉ LE SIGNE ? ET PEUT-ON DIRE QUE NOUS VIVONS UNE RÉVOLUTION ANTHROPOLOGIQUE QUI SONNERAIT LE GLAS DE LA DOMINATION MASCULINE ?

Michelle Perrot : L’affaire Harvey Weinstein marque une prise de parole des femmes sur leur corps intime, harcelé voire violé. Tout à coup, toutes se sont mises à parler. Le mouvement a surgi dans les milieux où le corps était le plus exposé, ceux du cinéma et du théâtre, mais cette parole de privilégiées a gagné toutes les couches sociales, les lieux et les générations. C’est aussi un phénomène lié aux techniques de communication. Il est certain qu’on n’aurait pas eu cette diffusion rapide s’il n’y avait pas eu Internet et les réseaux sociaux… Donc c’est un événement à deux titres : pour la parole en elle-même et pour la manière dont les femmes se sont approprié les moyens de communication. Mais nous n’avons pas fini d’en explorer les conséquences.

Ce mouvement s’inscrit dans une évolution de plus longue durée. Il poursuit celui des années 1970 qui avait pour slogan « Notre corps, nous-mêmes » et qui visait à cette époque la liberté de contraception, celle de l’avortement, et progressivement le corps dans tous ses états. La question du viol a été centrale dans les années 1978-1980. A la suite du procès d’Aix-en-Provence, où Gisèle Halimi défendait deux jeunes femmes violées par trois agresseurs, fut votée la loi de 1980 faisant du viol un crime passible des assises. Puis dans les années 1990, les associations ont dénoncé les violences conjugales et au travail.

Depuis quarante ans, la plainte grandit contre la violence faite au corps des femmes, dont on prend de plus en plus conscience. Alors, quand j’ai entendu toutes ces voix s’élever avec #metoo, je me suis réjouie. Les femmes dans l’histoire n’ont jamais pris la parole de manière aussi massive et sur ce thème. Le harcèlement, c’était un sujet tabou dont elles n’osaient pas s’emparer. Mais ce qui me paraît tout aussi remarquable, c’est qu’on les écoute. Signe d’un changement dans les rapports de sexes qui va bien au-delà de la plainte elle-même. On est loin du temps où Simone Veil s’excusait auprès des députés d’oser leur parler de l’avortement.

Belinda Cannone : Cette affaire et ce mouvement sont une chance historique. Ce qui a déclenché cette prise de parole générale, c’est le fait que des actrices, icônes de la puissance, de la beauté et du succès, se sont mises à raconter qu’elles étaient victimes de harcèlement et de viol, comme n’importe quelle autre femme. Grâce à leurs témoignages, on a compris que toutes les femmes pouvaient subir diverses violences. Non seulement la parole s’est libérée mais, partout en France, les hommes, étonnés de ces témoignages, se sont mis à réfléchir à leurs propres attitudes et comportements dans le commerce amoureux.

Alors, est-ce une révolution féministe pour autant ? Cette question était au cœur de ma tribune publiée dans Le Monde. Je ne crois pas qu’on puisse parler de révolution. Dans tous les débats autour de ces questions, ce qui m’a frappée, c’est de voir les femmes se présenter et être présentées constamment et uniquement comme des victimes, en analysant toutes les situations à partir de l’idée qu’elles y sont forcément en position passive. A quel moment va-t-on sortir de ces représentations stéréotypées ? On en est toujours à « l’homme propose et la femme dispose ». Or il ne s’agit pas seulement de demander aux hommes de « proposer » moins violemment, il faut changer de modèle, arriver à des attitudes plus égalitaires dans les rapports amoureux. Quand les femmes se mettront à prendre les devants, à faire état de leur désir, à agir au lieu de réclamer seulement qu’on s’assure de leur consentement, il y aura véritablement une révolution.

Sarah Chiche : Je pense aussi que la prise de parole des femmes et la dénonciation des actes ignobles commis pendant des années par Harvey Weinstein, avec la complicité silencieuse de tout un système, était absolument nécessaire et salutaire. Depuis la naissance du cinéma, les actrices américaines sont un vecteur d’identification puissant. A la suite du témoignage de ces actrices, des femmes anonymes ont vu là un moyen de pouvoir reprendre le pouvoir sur leur histoire et de pouvoir enfin mettre en récit leur traumatisme. Elles l’ont dit et écrit sur les réseaux sociaux : « Moi aussi j’ai été victime de harcèlement ou de violences sexuelles et je veux pouvoir cesser de me taire. » Il y a dans cet empowerment quelque chose de beau et de courageux, qui force le respect et l’admiration. Simplement, face aux malheurs qui s’abattent sur nous, nous n’avons pas toutes la même façon de nous défendre.

Quand on est victime de l’oppression de tout un système, pouvoir retrouver sa voix est un long cheminement. Je n’appartiens à aucun collectif. Quand vous êtes une victime, et que vous ne parlez pas comme on estime que vous devriez parler de vos malheurs, c’est nécessairement que vous êtes de l’autre camp. Or, rien n’est plus faux. C’est ce que montre Yannick Barthe dans Les Retombées du passé. Le paradoxe de la victime [Seuil, 2017]. Lisez aussi Qu’il emporte mon secret [Seuil, 2017], le livre de Sylvie Le Bihan, qui a signé notre tribune. Bien des femmes signataires ont été victimes de viol ou de violences sexuelles. Décider de se débrouiller autrement, comme elles ont pu, ne fait pas d’elles de « mauvaises » victimes. Il n’y a pas une et une seule façon de faire avec la douleur et l’effroi. Toutes, peut-être, sont alors respectables.

MICHELLE PERROT, QUELLE A ÉTÉ VOTRE RÉACTION À LA LECTURE DE CETTE TRIBUNE SUR LA « LIBERTÉ D’IMPORTUNER » ?

M.P. : J’étais sidérée, je me suis demandé comment on pouvait ne pas être solidaire de ces femmes qui s’exprimaient enfin. Pour moi, #metoo c’était un événement. J’ai beaucoup d’estime pour les signataires, mais je me suis dit qu’elles ne se rendaient pas compte, qu’elles évoluaient dans un monde privilégié. Mais, par ailleurs, je suis extrêmement sensible à la question du révisionnisme culturel. Il n’est pas question de réinstaurer un puritanisme ou une censure. On ne va pas faire comme les papes et mettre des chiffons sur les fresques de Michel-Ange pour voiler le sexe des hommes. Les artistes, qu’ils soient des peintres ou des écrivains, méritent notre considération, même si leurs œuvres nous blessent. Sade est un grand écrivain, je ne partage pas nécessairement ses positions, mais j’aime le lire et, en tant qu’historienne, analyser ses écrits. Nous sommes dans des pays de liberté. Et cette liberté doit être absolument défendue.

S.C. : Il règne ces temps-ci un puritanisme culturel qui doit être vigoureusement combattu. Quand on menace de décrocher un Balthusou un tableau de John William Waterhouse qui représente des nymphes nues, c’est idiot. Faire acte de résistance est primordial. Quand une maison d’édition comme celle de Laurence Viallet publie Numbers, de John Rechy [le trajet existentiel d’un personnage le temps d’une sorte d’odyssée sexuelle], et se promet de publier « les livres les moins inoffensifs possibles », quand Gallmeister traduit et publie My Absolute Darling, de Gabriel Tallent, sur un inceste père-fille, c’est un acte de résistance.

J’entends ce que vous dites sur l’absence de solidarité et je vais donc vous donner une réponse personnelle : ma propre mère a débarqué dans les années 1960 sans le sou à Paris. Elle a fait des photos érotiques. Vous vous doutez bien que dans ce milieu, il arrive que l’on soit confronté à des choses assez abominables. C’était avant la loi Veil. Quand vous tombiez enceinte sans l’avoir désiré, ça impliquait d’aller de se faire avorter clandestinement, sans anesthésie, sur une table de cuisine, pendant qu’une personne vous tient les mains et une autre les jambes. C’est très dur, mais avec cet argent, elle a conquis sa liberté et elle a acheté un petit studio à sa mère qui était internée en hôpital psychiatrique depuis des années. C’est depuis ce lieu-là, celui de mon amour pour ma mère, que j’ai signé cette tribune. En hommage à son courage et à sa liberté.

BELINDA CANNONE, VOUS AVEZ OUVERT UNE TROISIÈME VOIE DU FÉMINISME DANS UNE TRIBUNE DU « MONDE » OÙ VOUS ÉCRIVEZ : « LE JOUR OÙ LES FEMMES SE SENTIRONT PARFAITEMENT AUTORISÉES À EXPRIMER LEUR DÉSIR, OU L’ENTREPRISE DE LA SÉDUCTION SERA ÉGALEMENT PARTAGÉE, ELLES NE SERONT PLUS DES PROIES ET NE SE PERCEVRONT PLUS COMME TELLES. ENCORE FAUT-IL QU’ELLES AIENT LA POSSIBILITÉ DE DEVENIR AUSSI ENTREPRENANTES QUE LES HOMMES, AUSSI ACTIVES, AUSSI SÛRES DE LEURS DÉSIRS. TOUT LE MONDE GAGNERAIT À UNE RÉELLE ÉGALITÉ DANS L’ÉROTISME. EGALITÉ QUI PASSE PAR LA PRISE D’INITIATIVES ET DE RISQUES ET NON PAS PAR D’IMPROBABLES CONTRATS TRÈS ÉLOIGNÉS DE CE QUI SE JOUE DANS LE DÉSIR. CHACUN, TOUS GENRES CONFONDUS, ÉTANT TOUR À TOUR L’INVITANT OU LE DESTINATAIRE DE LA PROPOSITION. A JEU PARTAGÉ, LES HOMMES NE SERAIENT PLUS PERPÉTUELLEMENT EN SITUATION DE CHASSEUR. » EST-CE QUE C’EST AINSI QUE VOUS VOUS REPRÉSENTEZ L’AVENIR DU FÉMINISME ETASSISTONS-NOUS À UNE GUERRE DES FÉMINISMES ?

B.C. : L’avenir des relations hommes-femmes passe par cette prise d’initiative. Si l’on exige toute liberté pour les femmes, elles doivent en retour assumer de prendre leurs responsabilités et certains risques. Or assumer un rôle actif dans l’entreprise de séduction amoureuse en fait partie. Quand j’ai écrit La Tentation de Pénélope [Stock, 2010], je voulais mettre en lumière qu’il n’y a pas un féminisme, mais des féminismes très différents, avec des valeurs et des a priori qui leur sont propres. Nous sommes toutes féministes pour la même raison : nous voulons l’égalité. Mais nous ne sommes pas toutes d’accord sur la manière d’y parvenir. Il est important de le rappeler. Car on a vu par exemple se répandre l’idée qu’il suffit d’être une femme pour être féministe. Ce n’est pas vrai !

Il s’est répandu dans l’opinion un féminisme différentialiste qui ne cesse d’affirmer que les femmes et les hommes sont deux espèces absolument différentes et que les femmes doivent revendiquer à tout moment leur être féminin. Or je ne crois pas que nous soyons femmes à tous les instants de notre existence. Très souvent, la question ne se pose pas. Par exemple quand j’écris, quand j’enseigne ou que je jardine, je ne me perçois pas comme une femme, ni comme un homme d’ailleurs, juste comme une personne en train d’agir.

Le fait de mettre l’action, l’agir, au centre de mon féminisme me permet de me débarrasser de ces questions identitaires qui sont de pures chimères et qui sont le fondement du différentialisme. Je crois que c’est à l’aune de l’action possible que l’on peut évaluer la liberté des femmes. Je défends donc un féminisme universaliste qui me paraît être une voie plus sûre vers l’égalité.

M.P. : Il n’y a pas un féminisme mais plusieurs, généralement reliés par le désir d’égalité. Je pense notamment à tout ce qui s’est passé quand Elisabeth Badinter a écrit Fausse route [éd. Odile Jacob, 2003]. Elle était outrée de voir les Américaines insister sur le fait que les hommes les harcelaient dans l’ascenseur et qu’il fallait faire attention. Elle trouvait que ce discours réduisait les femmes à un statut de victimes.

Je pense néanmoins que les Américaines, à plusieurs reprises, ont été pionnières. Pourquoi ? Peut-être parce qu’elles sont dans un monde où les sexes s’affirment avec beaucoup de virilité. Et après la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis ont connu un apogée du féminin, avec les arts ménagers, les femmes séduites et soumises des films d’Hollywood. Et peut-être que ça les a amenées à s’affirmer plus vite. Elles ont pris leur sort en main. Elles ont lancé les women studies, les gender studies… avec une inventivité libre qu’on aurait aimé avoir en France.

Ici, on est englué dans la culture de la galanterie. Son agrément quotidien ne doit pas faire oublier la construction historique dont les rapports de sexes ont été l’objet dans « la Civilisation des mœurs » décrite par Norbert Elias. Dans le rapport amoureux, les femmes étaient le plus souvent réduites à la passivité, à l’attente et au consentement, privées de cette initiative que préconise à juste titre Belinda Cannone. La galanterie, c’est en quelque sorte l’inégalité sous les fleurs.

B.C. : Je ne partage pas votre vision optimiste du féminisme américain. Je crois au contraire que c’est lui qui impose cette vision victimaire et malheureusement il est en train de triompher chez les étudiants et les jeunes enseignants de l’université. Aujourd’hui, ces jeunes féministes défendent ce qu’elles appellent « l’intersectionnalité », la sainte alliance de toutes les victimes, femmes, « racisés »…

Il y a une confusion des situations sous l’égide de cette victimisation générale qui est très préjudiciable à la pensée. Etre féministe et vouloir l’égalité et la liberté des femmes, se réjouir de l’émergence de #metoo, n’impliquent pas de proclamer qu’être une femme est être une victime. Nous sommes nombreuses à ne jamais nous être perçues ainsi. De plus, renvoyer les femmes à une position passive où elles auraient constamment à se défendre, n’est-ce pas réactiver un vieux stéréotype ?

M.P. : Il n’est pas nécessaire d’avoir éprouvé une injustice pour être solidaire de ceux qui la subissent. Ensuite, pour sortir du statut de victime, il faut justement protester, refuser. Et ce que je trouve important dans #metoo, c’est justement qu’en parlant, les femmes ont produit une parole de protestation. En disant « non », elles ont cessé d’être victimes.

S.C. : Si je devais me rattacher à un courant féministe, ce serait celui d’un féminisme pro-sexe, qui ne diabolise pas le corps et la sexualité. Toutes les sexualités entre adultes consentants, quel que soit leur sexe et leur genre, sont respectables. Aucune ne doit être stigmatisée. Il y a une fracture indéniable entre les féminismes qui nous empêchent aujourd’hui de nous entendre, de combattre et de protester côte à côte. C’est dommage.

B.C : Je ne trouve pas regrettable qu’il y ait plusieurs féminismes et qu’on n’arrive pas à faire bloc. Nous avons des réponses différentes et c’est très bien. Il est bon qu’il y ait un espace pour la discussion. Ce n’est pas parce que nous sommes des femmes que nous devrions parler d’une seule voix. Non, nous discutons, nous cherchons, nous proposons.

Y A-T-IL EU DES LECTURES QUI ONT ÉTÉ ESSENTIELLES DANS LA CONSTRUCTION DE VOTRE FÉMINISME ?

M.P. : Deux auteures ont beaucoup compté pour moi : Simone Weil pour le social (La Condition ouvrière, 1951) et Simone de Beauvoir, dont j’ai aimé à la fois les choix existentiels et les écrits ; Le Deuxième Sexe (1949) a été à mes yeux, et demeure, un texte majeur. George Sand, sur laquelle je viens d’écrire, je ne l’aimais pas beaucoup, la jugeant à travers une image de « bonne dame » assez mièvre, qui ne correspond guère à une réalité découverte bien plus tard dans mon travail d’historienne. C’est une grande écrivaine, une femme affranchie, une pionnière de l’écriture et de l’égalité des sexes. « Je n’ai pas pu accepter de maître, même en amour », disait-elle.

S.C. : Elfriede Jelinek, notamment pour La Pianiste [Die Klavierspielerin, 1983] : l’histoire d’une femme confrontée à l’oppression d’une société bourgeoise et corsetée et qui va tenter de s’affranchir de ce carcan social tout comme de la tutelle d’une mère tyrannique et incestueuse. Marguerite Duras, pour la radicalité avec laquelle ses personnages féminins mettent en acte leurs désirs, quitte à en perdre la raison. Virginia Woolf, qui n’aurait pas écrit Les Vagues si elle n’avait pas, au même moment, lutté contre une folie qui a fini par l’engloutir.

B.C. : Il se trouve que j’ai une grande admiration pour Virginia Woolf, j’ai même l’impression d’avoir commencé à écrire grâce à elle. En la lisant je me suis dit : « Ah bon, on peut faire ça avec la langue, avec le roman. » Mais ça aurait tout aussi bien pu être un homme. J’aime beaucoup, en plus de son génie littéraire, son esprit et son humour, mais ce n’est pas un modèle de femme, c’est un modèle littéraire.

FAUT-IL FÉMINISER LA LANGUE ?

B.C. : Je préfère défendre l’emploi du neutre. Dans mes romans j’ai mis en scène des personnages qui portent des problématiques universelles. C’est pourquoi on y trouve souvent des narrateurs ou des personnages principaux masculins, c’est-à-dire neutres. Pour prendre un exemple très concret, j’ai écrit L’Homme qui jeûne[L’Olivier, 2006] parce que je voulais explorer le désir de vivre par sa négativité – quand il s’évanouit. On ne peut pas s’empêcher de respirer ou de dormir, mais on peut jouer avec la troisième fonction vitale : manger. J’ai donc créé un homme qui jeûne pour dire nonà la vie, afin d’explorer le désir d’une manière nouvelle pour moi.

Imaginez maintenant que j’aie écrit La Femme qui jeûne, on m’aurait dit : « Ah, ah ! une anorexique. Elle a eu des problèmes avec sa maman. » Et les lecteurs auraient catalogué mon roman dans une rubrique féminine qui aurait été un contresens. J’étais donc obligée de mettre en scène un homme pour porter cette problématique générale du désir de vivre. Si l’on pense qu’on peut transformer la langue par décision, injectons-y du neutre, pour l’élargir, lui donner des possibilités nouvelles de restituer tous ces moments de l’existence où je ne suis ni homme ni femme, où la question ne se pose pas, où le genre est suspendu.

M.P. : Dans ma jeunesse, je n’étais pas du tout sensible à cette question. Je le suis devenue grâce à Benoîte Groult, qui me reprochait mon indolence à cet égard. Comme elle, je pense qu’il faut féminiser tout ce qu’on peut, notamment les noms de métier ou de fonction : écrivaine, auteure, directrice, etc. Je suis plus réservée quant à l’écriture inclusive. Pour des raisons à la fois esthétiques (c’est lourd et compliqué) et éducatives : comment feront les professeur(e) s qui ont déjà tant de mal à enseigner l’orthographe, qui demande justement à être simplifiée. Je suis toutefois très sensible à la réflexion d’Eliane Viennot sur la sexuation de la langue et ses effets. C’est une réflexion qui ne fait que commencer.

S.C. : Quand j’écris, je ne me considère ni comme un homme ni comme une femme. Je suis un assemblage de mots au sein desquels évoluent des personnages, dans une constellation dont je ne suis pas le centre. La langue est une matière vivante, on peut jouer avec, la malaxer, la réinventer, mais comment enseigner l’écriture inclusive à l’école ? Anna Karénine en écriture inclusive ? Je vous laisse imaginer le résultat typographique. Fernando Pessoa a beaucoup travaillé ces questions. Dans Le Livre de l’intranquillité, il écrit « cette garçon » en parlant d’un très beau garçon à l’allure féminine croisé dans la rue. Il revendiquait la liberté de pouvoir l’écrire puisque ce garçon très élégant lui faisait penser à une jeune femme.

LES « AFFAIRES » QUI TOUCHENT ASIA ARGENTO, L’UNE DES COMÉDIENNES QUI FUT AUX SOURCES DES RÉVÉLATIONS DU SCANDALE HARVEY WEINSTEIN, AINSI QUE LA PHILOSOPHE ET FÉMINISTE AVITAL RONELL, ACCUSÉE DE HARCÈLEMENT SEXUEL, RENDENT-ELLES PLUS COMPLEXE LE MOUVEMENT #METOO ?

B.C. : Pas du tout. Ce qui est complexe, on le sait bien, c’est l’humain en général. Mais il ne faudrait pas qu’on se serve de ces affaires pour disqualifier le mouvement. Même si elles sont vraies, et alors ? L’existence des bossus n’empêche pas d’affirmer que l’humain a une colonne vertébrale droite. L’existence d’hommes battus n’empêche pas que l’immense majorité des personnes battues soient des femmes. Etc.

S.C. : La nature humaine est une chose complexe – autrement plus complexe que ce qui est prêché dans les feel good books ou mis en scène sur les réseaux sociaux. Nous sommes des êtres multiples et divisés. Il arrive qu’au cours de son existence une même personne puisse se comporter de manière héroïque avec certain(e) s et vile avec d’autres, être une victime et un agresseur. Il arrive même, parfois, dans certaines configurations particulières, que ces deux réalités coexistent exactement au même moment chez une même personne. Est-ce ce qui s’est passé dans les deux affaires que vous citez ?

Prudence : nous ne connaissons pas encore le fin mot de ces deux histoires. Je ne souhaite pas alimenter cette polémique. Je préfère regagner mon territoire : celui de l’écriture. Nous sommes, tous autant que nous sommes, confrontés à une catastrophe climatique dont nous sommes, là c’est certain, à la fois responsables mais aussi victimes, et qui va mettre en péril la survie de la planète, c’est-à-dire de l’espèce humaine comme des animaux et des végétaux. La solidarité et l’action, ferme et immédiate, sont de mise.

M.P. : Tout est possible : que ce soit un bobard, une « fake news » instillée pour affaiblir #metoo en discréditant une de ses initiatrices (Asia Argento) ; que ce soit vrai, et après tout pourquoi les femmes ne seraient-elles pas capables de désirer un jeune homme, au point de le harceler et de devoir à juste titre en répondre s’il porte plainte en justice ? La sexualité est un jeu de désirs que la libération des mœurs, la circulation des corps rendent de plus en plus complexe. En l’occurrence, il importerait d’en savoir plus pour juger. Mais en tout état de cause, cela ne discrédite en rien #metoo, mouvement qui dépasse infiniment ses protagonistes, incendie dont le flamboiement révèle l’intensité des feux qui couvent, prise de parole d’une grande ampleur, qui transforme les victimes en sujets, en actrices de la longue lutte des femmes pour la libre disposition de leur corps et de leur destin.

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Michelle Perrot, historienne spécialiste de l’histoire des femmes, a codirigé avec Georges Duby les cinq volumes de « L’histoire des femmes en Occident » (Plon, 1991-1992). Elle est aussi l’auteure des « Femmes ou les silences de l’Histoire » (Flammarion, 1998), de « Mon histoire des femmes » (Seuil, 2006) et de et de « George Sand à Nohant. Une maison d’artiste » (Seuil, 464 p., 24 €). Professeure émérite à l’université Paris-VII-Diderot, elle a également travaillé sur les ouvriers, les prisons et la vie privée. 

Belinda Cannone, écrivaine, enseigne la littérature comparée à l’université de Caen. Dans ses romans comme dans ses essais, elle s’intéresse à la question du désir et propose de suspendre, dans certaines circonstances, la question du genre. Parmi ses ouvrages, on peut citer « Petit éloge du désir » (Gallimard, coll. « Folio 2 euros », 2013) et « La Tentation de Pénélope » (Stock, 2010), une tentative de sortir de la guerre des sexes.

Sarah Chiche est écrivaine, psychologue et psychanalyste. Elle est notamment l’auteure de « Personne(s) » (Cécile Defaut, 2013) et d’« Ethique du mikado. Essai sur le cinéma de Michael Haneke » (PUF, 2015).

Nicolas Truong

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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