Des mercenaires syriens, pressés par la misère, meurent par dizaines au Haut-Karabakh
Appâtés par la solde, manipulés par des recruteurs et des prêcheurs peu scrupuleux, plusieurs dizaines de Syriens sont morts dans le camp azerbaïdjanais.
Par Madjid Zerrouky Publié le 22 octobre 2020 à 16h16 – Mis à jour le 23 octobre 2020 à 08h04
Terré au fond d’un trou poussiéreux dans la région de Horadiz tandis qu’un obus s’abat toutes les deux secondes, Mostafa Qanti filme début octobre de rares images de ces tranchées qui engloutissent des dizaines d’hommes quotidiennement. Loin des regards. Sur le front du Haut-Karabakh. « Dieu, protège-nous. Ils nous ont massacrés. Ces chiens d’Arméniens… Ils ont massacré les gars… »
A 23 ans, Mostafa Qanti est un mercenaire. C’est un ancien rebelle syrien originaire de Hayyan, une bourgade située au nord d’Alep repassée sous le contrôle de Damas. Réfugié dans l’un des multiples camps improvisés dans lesquels s’entassent des dizaines de milliers de familles, Mostafa Qanti a été recruté par la division Hamza, une faction armée rebelle qui s’est recyclée en milice supplétive de la Turquie. Il pensait partir en Libye, ce sera l’Azerbaïdjan, comme pour plus d’un millier de ses comparses.
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Après la Tripolitaine, où elles ont été déployées à partir de l’hiver dernier pour défendre la capitale libyenne menacée par les forces du maréchal Haftar, ces milices ont été projetées par Ankara dans les montagnes du Caucase en soutien aux forces azerbaïdjanaises. Le 5 octobre, le site d’informations Jesrpres, qui a obtenu des images de l’inhumation à la sauvette, et de nuit, de plusieurs combattants de la brigade Sultan Murad, évaluait à 85 le nombre de mercenaires tués sur le front en à peine dix jours de combats. L’affaire est sensible : des proches de combattants disparus refusent d’aborder le sujet, même après avoir annoncé leur mort. Des estimations plus récentes mais invérifiables évoquent plus de 150 tués.
Des « martyrs » dans les rangs
« Le commandement veut avancer le plus rapidement possible avant un cessez-le-feu », témoigne Mohamed, déployé sur une ligne de front dans le sud de l’enclave séparatiste arménienne. Le milicien, qui dit avoir 24 ans, ne s’attarde pas sur les conditions de son enrôlement. Il évoque en revanche des combats meurtriers – « il fallait conquérir des hauteurs » –, « des marches forcées sans un jour de repos ». Et des « martyrs » dans les rangs.
Le terme peut faire bondir. « Que Dieu leur accorde sa miséricorde, mais qu’il maudisse ceux qui ont fait commerce de leur sang », s’exclame le proche d’un ancien rebelle, enterré au début du mois à Azzaz. En colère, l’activiste Ahmed Ferzane, originaire de Rastan, d’où viennent au moins une demi-douzaine de combattants tués en Azerbaïdjan, y voit une énième trahison et des vies broyées. Dans une vidéo postée sur sa page Facebook, il décrit des hommes, pressés par la misère, qui s’engagent sans le savoir dans une guerre dont les enjeux les dépassent.
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« Les jeunes ont été trompés par les commandants des factions armées. Ils leur ont dit qu’ils serviraient comme policiers ou gardes-frontières sans participer aux combats. » « Ceux qui y sont allés n’ont pas de quoi nourrir leurs enfants. L’hiver est passé, puis l’été, sans qu’ils puissent subvenir aux besoins des leurs », poursuit-il. A l’en croire, les soldes promises, conséquentes dans le contexte d’une Syrie ruinée par dix ans de guerre, disparaissent souvent dans les poches des chefs miliciens à l’appétit vorace. « Ils ne touchent en réalité que 20 % de ce qui leur est dû. Les Turcs versent 800 à 900 dollars par combattant, jusqu’à 700 sont prélevés par les commandants. »
« Les jeunes se disent qu’ils vont y aller pour deux, trois mois. Ils pensent que ce n’est pas trop dangereux et qu’ils vont prendre 2 000 à 3 000 dollars avant de revenir. Malheureusement, ils se sont retrouvés en première ligne dès le premier jour… Pendant ce temps, leurs recruteurs accumulent voitures et villas en Syrie. »
« Cette guerre n’est pas la nôtre. Et vous ne trouverez là-bas [en Azerbaïdjan]aucune gloire. Rien que la mort », ajoute Ahmed Ferzane, en s’adressant à ceux qui pourraient être tentés par l’aventure.
Prêcheurs à la solde des milices
Si l’envoi de combattants en Libye et en Azerbaïdjan révèle la détresse économique de nombreux Syriens, certains en profitent. Dans le sillage des chefs des trois factions pro-turques engagées (la division Hamza, les brigades Sultan Murad et Sultan Suleiman Chah) prospère ainsi toute une économie du mercenariat, avec ses recruteurs et rabatteurs. L’un de ses cœurs névralgiques est une grande installation bâtie sur la frontière syro-turque, à Hiwar Kilis. Là, revêtus d’uniformes de gardes-frontières azerbaïdjanais, des dizaines de recrues sont entraînées sommairement avant d’être envoyées par avion vers Bakou.Lire aussi La guerre sans fin du Haut-Karabakh
Des prêcheurs à la solde des milices se chargent du vernis religieux. Quitte à prendre quelques libertés quand il s’agit de décrire la nature de la destination des futures recrues. Dans le nord de la Syrie, le ressort confessionnel a souvent été convoqué pour mobiliser quand il s’agissait de combattre le régime de Damas ou les milices chiites appuyées par Téhéran. « Notre guerre en Azerbaïdjan n’est pas moins importante que celle que nous menons ici. L’Azerbaïdjan est un pays sunnite par essence. La part des chiites y est de 50 %, les sunnites y sont 50 % », s’époumonait un imam des environs d’Azzaz, le 8 octobre. En réalité, selon les statistiques officielles, la part des musulmans de rite chiite représente 85 % de la population de confession musulmane en Azerbaïdjan.
Haut-Karabakh : Paris et Moscou s’inquiètent de l’envoi de mercenaires syriens par la Turquie
La France et la Russie appellent à un cessez-le-feu, alors que les combats se poursuivent entre l’Arménie et l’Azebaïdjan.
Par Piotr Smolar Publié le 01 octobre 2020 à 10h44

Après la Libye, la Syrie, la question migratoire et les forages en Méditerranée orientale, le Haut-Karabakh devient le nouveau sujet de tension entre l’Union européenne et la Turquie. En déplacement en Lettonie, Emmanuel Macron a pris la parole, mercredi 30 septembre, au sujet de la crise militaire brûlante qui touche le territoire séparatiste caucasien. S’exprimant à la veille d’un Conseil européen important sur la politique de voisinage de l’UE, le président français a jugé « inconsidérées et dangereuses » les déclarations de la Turquie.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Haut-Karabakh : la Turquie souffle sur les braises du conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie
En revanche, alors que les affrontements entre l’Azerbaïdjan et les forces arméniennes ont fait des dizaines de morts en quatre jours, le chef de l’Etat est resté prudent sur le plan opérationnel. Les deux protagonistes, qui ont décrété la mobilisation des réservistes, lancent des accusations et revendiquent des succès militaires difficiles à vérifier dans cette enclave montagneuse. « A ce stade, nous n’avons pas en propre d’éléments qui nous permettent de parler de régionalisation du conflit et d’attribuer l’ensemble des actes », a précisé M. Macron.
« Préoccupation » franco-russe
Le président français a demandé aux services compétents, en lien avec leurs homologues alliés, de rassembler le maximum d’éléments factuels. Paris se sent conforté dans ses critiques des menées agressives de la Turquie sur plusieurs théâtres d’opération. Ankara a déjà transféré des milliers de combattants, rémunérés, de Syrie vers la Libye, pour soutenir le gouvernement de Tripoli.
Le président français s’est entretenu mercredi soir au sujet du Haut-Karabakh avec son homologue russe, Vladimir Poutine. Selon l’Elysée, les deux dirigeants « sont d’accord pour exercer un effort conjoint pour un cessez-le-feu, dans le cadre du groupe de Minsk [coprésidé par la France, la Russie et les Etats-Unis]. » Ils ont aussi affiché une « préoccupation partagée » au sujet de l’envoi de mercenaires syriens. Plus tôt, le ministère russe des affaires étrangères avait dénoncé le déploiement d’hommes « venant notamment de Syrie et de Libye » dans la région.
Moscou s’est dit « disponible » pour accueillir des pourparlers entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Mais l’absence d’anticipation par la Russie de cette offensive de Bakou interroge. Les services russes ont-ils failli dans cette zone caucasienne si cruciale, ou bien y a-t-il eu une tolérance initiale à l’égard de l’opération lancée ? Et, à l’inverse, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, n’est-il pas emporté par son orgueil, en sous-estimant les intérêts de la Russie dans son propre voisinage et son obsession de stabilité ?
Travail de Sisyphe
Selon le premier ministre arménien, Nikol Pachinian, l’opération militaire de l’Azerbaïdjan serait préméditée et concertée avec la Turquie. De Riga, le président français a lancé un avertissement politique à Ankara : la France « demeure extrêmement préoccupée des messages guerriers que la Turquie a eus ces dernières heures, au fond décomplexant l’Azerbaïdjan dans ce qui serait une reconquête du Haut-Karabakh », a-t-il souligné. Emmanuel Macron comptait échanger jeudi avec Donald Trump à ce sujet, avant d’exposer sa vision de la crise devant ses collègues lors du Conseil européen. L’Arménie et l’Azerbaïdjan font partie des six pays concernés depuis onze ans par le partenariat oriental de l’UE, dont la cohérence géographique et politique pose une nouvelle fois question.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Affrontements dans le Haut-Karabakh : l’Arménie et l’Azerbaïdjan au seuil de la guerre
En avril 2016, une offensive azerbaïdjanaise avait causé près de 180 morts en trois jours, selon le seul bilan officiel. Ce fut la séquence la plus sanglante depuis le cessez-le-feu de 1994. Depuis vingt-six ans, les incidents ont été réguliers, parfois mortels, et la diplomatie internationale a poursuivi ses efforts improductifs.
Le groupe de Minsk, chargé de ce travail de Sisyphe, est coprésidé par la France, la Russie et les Etats-Unis, trois pays membres du Conseil de sécurité, qui comptent tous une importante communauté arménienne, ce qui n’a pas échappé à l’Azerbaïdjan. « Ils nous considèrent parfois comme un club chrétien, peu impartial et peu objectif, favorisant le statu quo arménien et plaidant pour l’annexion, ce qui est évidemment totalement faux », expliquait début janvier le diplomate français Stéphane Visconti, l’un des trois coprésidents, entendu par la commission des affaires étrangères du Sénat.
Emotions nationales sensibles
Le groupe de Minsk a toujours facilité les contacts entre les dirigeants arméniens et azerbaïdjanais, mais les deux parties de ce conflit gelé ont durci leurs positions. Fort de ses ressources pétrolières, mue par un esprit de revanche après la perte de territoires pendant la guerre, l’Azerbaïdjan a consacré des moyens considérables pour renforcer ses capacités militaires : près de 20 milliards de dollars (soit 17 milliards d’euros) entre 2009 et 2018, selon le Stockholm International and Peace Research Institute, contre 4 milliards de dollars (3,4 milliards d’euros) du côté arménien. L’un des fournisseurs privilégiés de Bakou est Israël, notamment pour les drones de combat.Lire aussi Pourquoi l’Arménie et l’Azerbaïdjan s’affrontent dans le Haut-Karabakh
Ilham Aliev, le président de l’Azerbaïdjan, a expliqué mercredi que la condition d’un cessez-le-feu était le retrait militaire complet des forces arméniennes des « territoires occupés », soit le Haut-Karabakh et la zone tampon avec l’Arménie. « Nous voulons rétablir notre intégrité territoriale », a-t-il affirmé, assurant que le droit international était « du côté » de l’Azerbaïdjan. L’Arménie, elle, défend le droit à l’autodétermination des Arméniens vivant dans l’enclave, qui ont proclamé leur indépendance − non reconnue sur le plan international − après la chute de l’URSS.
Au-delà des revendications territoriales et des enjeux géopolitiques, le conflit autour du Haut-Karabakh s’enracine dans les émotions nationales les plus sensibles. Stéphane Visconti l’avait bien détaillé devant le Sénat : « Est-ce un conflit territorial ? Oui et non. Pour les Azerbaïdjanais, la perte de leur unité territoriale leur fait un peu penser à celle de l’Alsace-Lorraine. Pour Bakou, le conflit durera jusqu’à ce que les territoires soient libérés et restitués. Il s’agit des suites d’une guerre, mais c’est avant tout un dossier identitaire. Pour les Arméniens, même au-delà des frontières de la République d’Arménie, le Haut-Karabakh est une terre sacrée. »