La demande faite au personnel asymptomatique d’être présent, pour pallier le manque d’effectifs remet en cause « tout le discours éthique sur le soin »

« Comment continuer à travailler à l’hôpital en toute sérénité quand on est diagnostiqué positif au Covid ? »

TRIBUNE

Phlippe Bizouarn – Médecin anesthésiste-réanimateur

La demande faite au personnel asymptomatique d’être présent, pour pallier le manque d’effectifs et malgré les risques de transmission, remet en cause « tout le discours éthique sur le soin », juge l’anesthésiste-réanimateur Philippe Bizouarn dans une tribune au « Monde ».

Publié aujourd’hui à 06h45    

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/24/comment-continuer-a-travailler-a-l-hopital-en-toute-serenite-quand-on-est-diagnostique-positif-au-covid_6057213_3232.html

Tribune. Dans plusieurs hôpitaux de France, des soignants diagnostiqués positifs au Covid-19, pas ou peu symptomatiques, pourraient continuer de travailler en toute sécurité, parce qu’en se protégeant ils ne pourront pas contaminer les collègues ou les patients dont ils ont la charge. C’est du moins ce que certains responsables médicaux et administratifs répètent, au sein des hôpitaux et à travers les médias.

Ces responsables se réfèrent à l’avis du Haut Conseil de la santé publique (HCSP) du 23 mai, « relatif à la conduite à tenir pour les professionnels intervenant en établissements de santé et en établissements sociaux et médico-sociaux selon leur statut vis-à-vis du SARS-CoV-2 ». Selon cet avis, la découverte chez un professionnel asymptomatique positif doit conduire à une éviction de sept jours après le test PCR, sauf si ce professionnel est jugé non remplaçable : « La possibilité dégradée d’un maintien en poste avec un renforcement des mesures de précaution et d’hygiène est envisageable afin que la balance bénéfice-risque ne soit pas défavorable. » Les responsables, notamment médicaux, suggérant avec force que les personnels des services de réanimation en particulier peuvent – doivent – venir travailler s’ils se sentent bien, ne semblent pas avoir pris toutes les précautions que le HCSP avait prises en mai. Et de nombreuses voix se sont levées à cette annonce, parmi lesquelles celles des représentants syndicaux, comme au centre hospitalier universitaire de Nantes.

Harnachés dans des tenues de héros du Covid

« Tester-tracer-isoler », formule magique, que d’aucuns jugent inefficiente, ou mal appliquée en ce qui concerne la population générale. Les soignants appartiennent-ils à cette population ? Sont-ils des citoyens ordinaires, solidaires des autres membres de la communauté, se protégeant et protégeant ces autres parfois vulnérables en s’isolant ?

Le maintien au travail des cas positifs peut en effet choquer notre bon sens collectif. Certes, comme l’assurent les chefs, en se harnachant dans des tenues de héros du Covid, en adoptant les gestes barrières, en s’isolant pendant les pauses – en admettant qu’une pause est encore possible en ces lieux de repos souvent si exigus qu’une distance de sécurité avec les collègues n’est jamais possible –, aucun risque n’est couru. C’est du moins ce qui est supposé, en admettant encore une fois que notre connaissance de la transmission de ce virus s’est grandement améliorée.

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Pourtant, comment puis-je, moi, soignant bien ordinaire, qui suis diagnostiqué positif mais déclaré non malade, aller au travail en toute sécurité, en toute sérénité ? Comment mes supérieurs hiérarchiques ne peuvent-ils comprendre mon état d’anxiété à l’approche d’un collègue ou d’un patient vulnérable, malgré toutes les précautions prises ? Comment ne pas admettre qu’un travail de douze heures d’affilée, dans ce service de réanimation, nécessite de prendre un peu de temps, de boire un café ou de manger quelque chose ? Seul alors. Mais l’architecture du lieu le permet-elle ? Et si, en pause, une alarme sonne, un appel à l’aide de mes collègues m’oblige à me rendre auprès du patient dont l’état s’aggrave ? Zut, j’ai oublié de remettre à temps mon masque…

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Le Haut Conseil de la santé publique avait bien insisté en mai : ce n’est qu’au cas où le professionnel de santé, diagnostiqué positif et peu symptomatique, serait jugé irremplaçable qu’il pourrait quand même aller travailler. Au cours de la première vague, des soignants submergés ont dû continuer de soigner. Il manquait sans doute des bras. Hélas, ce pourrait de nouveau être le cas cet automne. Lors des auditions au Sénat, une séance était consacrée aux problèmes éthiques posés par la première vague. Il a été formellement souligné que nous, soignants, avions travaillé en mode dégradé – pas de moyens de protection, insuffisance des effectifs – et en avions, parfois, payé le prix exorbitant de la maladie et de la mort.

Politiques d’embauche insuffisantes

Pourquoi alors ne pas dire que les injonctions de rester au travail – sur la base du volontariat, nous précisent les responsables – sont seulement dues au risque de manquer de personnel ? Sont seulement dues à l’impossibilité de remplacer les arrêts maladie ? Les politiques d’embauche restent en effet insuffisantes, comme continuent de le crier les collectifs de défense des hôpitaux, et comme vient de nouveau de l’admettre le Conseil économique social et environnemental. Les personnels continuent de fuir l’hôpital, et il semble que cette affaire de soignants positifs ne redonnera pas confiance à celles et ceux qui déjà veulent quitter la profession d’infirmier, comme l’enquête du Conseil de l’ordre des infirmières vient de le montrer. 

Frédéric Worms, dans une tribune publiée dans Le Monde daté du mercredi 14 octobre, s’est inquiété du caractère non éthique d’une santé publique oublieuse des méthodes de la bioéthique. Si l’éthique minimale du soin n’est pas respectée, en obligeant des soignants à risque à contaminer les autres vulnérables et ses propres collègues travailleurs du soin, alors tous les discours autour du prendre soin ne seront que lettre morte. A moins qu’en ces temps troublés le prendre soin soit mis entre parenthèses.

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Philippe Bizouarn est médecin anesthésiste-réanimateur à l’hôpital Laennec – Centre hospitalier universitaire de Nantes, et docteur en philosophie, chercheur associé au laboratoire Sphere, université Paris-Diderot, Paris.

Phlippe Bizouarn(Médecin anesthésiste-réanimateur)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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