Après le portrait des maires de Grenoble et de Poitiers, celui d’un autre Maire écologiste à Bordeaux: Pierre Hurmic

Pierre Hurmic, un maire de Bordeaux encore vert

Par  Pascale Nivelle

Publié hier à 01h32, mis à jour à 16h55

https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2020/10/23/entre-faux-pas-et-vrais-changements-pierre-hurmic-un-maire-de-bordeaux-encore-vert_6057043_4500055.html

PORTRAIT

Personne ne croyait à sa victoire aux municipales, pas même lui. A 65 ans et après six tentatives, cet écologiste a offert à son parti une citadelle de la droite. Depuis trois mois, le « catho basque » tente d’inculquer ses manières simples et frugales à la belle bourgeoise.

Déjà, on entend s’accorder les violons de l’Ensemble Pygmalion. Le directeur du théâtre trépigne poliment, le concert va commencer : « Monsieur le maire, on vous attend. » « Je prends mon billet », répond Pierre Hurmic, qui fait la queue comme tout le monde. « Il veut rester proche des gens, explique un membre de son cabinet. Parfois, cela peut donner l’impression qu’il n’a pas encore endossé le costume. »

Des costumes, le nouvel élu vert en porte rarement, de même que des chaussures en cuir. Le 14 juillet, installé depuis dix jours à l’hôtel de ville, il s’est fait arrêter par un huissier sur les marches du jardin : « Monsieur le maire, vos baskets, ça ne va pas le faire… Le général et madame la préfète sont là, il va y avoir le lever du drapeau… » « Votre pointure ? a demandé le maire, baissant les yeux sur les mocassins de l’huissier. 42 ? On échange ? » Les corps constitués bordelais n’ont rien vu, rien entendu. L’édile a repris ses baskets en sortant, et il est remonté sur son vélo.

Pierre Hurmic au Palais Rohan, c’est un peu Monsieur Smith au Sénat (1939). Dans le film de Frank Capra, James Stewart, idéaliste et anticonformiste, gagne contre les politiciens. A Bordeaux, le scénario reste ouvert. Depuis bientôt quatre mois, on se repasse les petites histoires sur les premiers pas de Pierre Hurmic au Palais Rohan. Début septembre, sa phrase sur le sapin de Noël, « nous ne décorerons pas la ville avec des arbres morts », a provoqué un tsunami. Un vrai crime de lèse-père Noël.

Rhabillé en « khmer vert »

« Des copains du Canada m’ont appelée pour ça ! », raconte Marie-Claude Abbadie, brocanteuse historique du quartier Saint-Michel à la langue bien pendue, « même là-bas, ils n’en revenaient pas ». De Marine Le Pen à Marlène Schiappa, la classe politique entière a participé à la bronca sur « le rabat-joie écolo », jusqu’aux Verts supposés amis de Pierre Hurmic. Isabelle Saporta, journaliste et compagne de Yannick Jadot, a érigé le maire de Bordeaux en symbole de l’écologie punitive. « Il y a des milliards de choses à faire… qu’on arrête de faire chier les Français avec une idée à la con par jour », a-t-elle balancé sur RMC le 11 septembre.

Pierre Hurmic, plutôt du genre bien élevé, a pris le blast médiatique en plein cœur. Malgré ses répliques martiales, « l’opinion des fachos, je m’assieds dessus », ses amis l’ont vu mortifié. « C’est un type réservé, il a dû affronter la marée et ça lui a fait mal, raconte Nicolas Mannant, son ami de trente ans et directeur de cabinet par intérim, mais il va apprendre. » Supprimer un sapin à 60 000 euros ruisselant de guirlandes électriques, comme celui qui s’est effondré devant l’hôtel de ville l’année dernière, cela méritait d’être discuté. Mais à l’heure des Tweet par milliers, « l’arbre mort » est devenu le conte du maire qui veut interdire Noël aux enfants.

Le maire de Bordeaux, Pierre Hurmic, à son bureau du palais Rohan, le 12 octobre.
Le maire de Bordeaux, Pierre Hurmic, à son bureau du palais Rohan, le 12 octobre. BRIAN REYNAUD POUR M LE MAGAZINE DU MONDE

Un sondage de l’IFOP « Pour ou contre le sapin de Noël ? » – 76 % de Français sont pour – a achevé d’habiller Pierre Hurmic en « khmer vert », comme l’ont surnommé certains de ses opposants pendant la campagne. « Un bad buzz est un buzz, a tenté de le rassurer Nicolas Mannant. Tu t’es fait un nom, on parle de toi à New York ! » Le maire a ployé, mais pas rompu. Il n’y aura pas de sapin géant à Noël devant l’hôtel de ville, répète-t-il. On imaginera « quelque chose de moderne », du mapping en 3D sur les façades, un spectacle vivant…

La prise du fief d’Alain Juppé

« C’est un capbourrut, un Basque à la tête dure », s’amuse Noël Mamère, qui l’a enrôlé au sein de Génération écologie en 1992. Un obstiné. Six fois candidat à la mairie, quatre fois aux législatives, il a attendu d’avoir 65 ans pour gagner. Sa campagne contre les bâtisseurs, sur l’urgence climatique et la transition écologique, a porté dans cette ville marquée à droite depuis la Libération. Le soir du second tour, Alain Juppé, venu en parrain assister à l’intronisation de son poulain, Nicolas Florian, a levé très haut les sourcils. « Cette personne va me succéder… ? »

« Je n’en pouvais plus de l’ancien régime, le roi qui part en laissant son dauphin, aux gentils électeurs de s’incliner… Si j’avais su, j’aurais voté Hurmic, mais je pensais vraiment qu’il n’avait aucune chance. » Emilie, architecte bordelaise

La soirée électorale avait été haletante. Florian venait de dévisser in extremis derrière Hurmic. 1 346 voix qui ont fait l’effet d’un éclair sur la statue de Jacques Chaban-Delmas, devant l’hôtel de ville. Côté LR, c’est la débandade. « Je suis triste pour Bordeaux », a lâché Juppé en quittant le Palais Rohan sans même saluer le nouvel arrivant.

Nommé au Conseil constitutionnel en février 2019, l’ancien maire a laissé la ville en plan et un personnel politique mal préparé. Le verdict se retrouve dans les urnes. « La vieille droite, celle du vin, des notaires et des notables a très mal pris le lâchage », explique le politologue bordelais Jean Petaux. « Alain Juppé a fait une ville parfaite pour les cadres supérieurs, qui se sont mis à voter à gauche, puis écolo, ajoute le socialiste Gilles Savary, qui s’est présenté contre lui en 1995 et 2001. La vague verte en plus, cela a donné des voix nécessaires à Hurmic, qui est assez bourgeois, très Bordeaux-compatible au fond. »

Au soir de la victoire, à la permanence de Pierre Hurmic, rue des Trois-Conils, on est tout aussi stupéfait. Les colistiers (Verts, PS, PCF, radicaux de gauche, Génération.s, Nouvelle Donne, Place publique, membres de la société civile) se comptent. En sortant au pas de course de son QG, Hurmic lâche devant les journalistes : « J’ai préparé le discours de la défaite, pas celui de la victoire. »

Un vainqueur incrédule

Sur les marches de l’hôtel de ville, il improvise, bras levés en V, comme un sportif qui vient de battre un record inespéré. Aussitôt, ses adversaires persiflent. « Déni de démocratie »… « élu avec moins de 18 % du corps électoral ». Comme si Pierre Hurmic était responsable de l’abstention, 61,67 % à Bordeaux, trois points de plus que la moyenne nationale. A écouter des Bordelais partis à la pêche sur le bassin d’Arcachon ce dimanche de juin, c’est la fin de partie de Juppé qui les a démotivés.

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« J’ai toujours voté, explique Emilie, architecte d’une quarantaine d’années. Mais là, je suis restée au Ferret. Je n’en pouvais plus de l’ancien régime, le roi qui part en laissant son dauphin, aux gentils électeurs de s’incliner… Si j’avais su, j’aurais voté Hurmic, mais je pensais vraiment qu’il n’avait aucune chance. » L’intéressé ne croyait pas au miracle, lui non plus. Cela se voit à son air ébloui, ce soir du second tour.

« Je suis un catho de gauche pris entre l’arbre et l’écorce. Les gens de gauche ne m’aiment pas et les intégristes me détestent. » Pierre Hurmic

Philippe Poutou l’a surnommé le « Catho basque », et cela le fait sourire. Il ne renie pas ses origines, plus composites que ne le dit son adversaire NPA-LFI. Né dans la province de la Navarre, de parents pratiquants, Pierre Hurmic avait des grands-parents communistes qui géraient une petite coopérative ouvrière de fabrique d’espadrilles. À Saint-Palais, on appelait leur demeure « la maison Trotsky ». Son père chirurgien et sa mère infirmière dirigeaient une petite clinique associative dans le bourg. Ils l’ont envoyé à l’âge de 11 ans en pension à Bayonne chez les pères de Saint-Louis de Gonzague. L’ambiance, « entre le monastère et la caserne », lui a fait perdre son latin de messe. « La culture catho n’apprend rien », décrète-t-il.

C’est Jacques Ellul, son professeur à la faculté de droit de Bordeaux, un protestant éclairé, théoricien de la technostructure, décroissant et écologiste avant l’heure, qui lui a fait relire la Bible et lui a redonné la foi à la fin des années 1970. Une croyance humaniste à la Georges Bernanos, « vingt-quatre heures de doute et une minute d’espérance », qui ne l’a plus quitté. « Je suis un catho de gauche pris entre l’arbre et l’écorce, nous confie-t-il. Les gens de gauche ne m’aiment pas et les intégristes me détestent. »

Avocat boy-scout et opposant iconoclaste

Proche de l’actuelle présidente du Secours catholique, Véronique Fayet, même quand celle-ci était adjointe aux affaires sociales d’Alain Juppé, Hurmic ne manque pas une messe du dimanche à Saint-Michel, la paroisse des Espagnols et des Portugais et non celle de la bourgeoisie bordelaise. Celle-ci s’est toujours méfiée de ce Basque bondissant, de sa franchise en bandoulière. Au barreau de Bordeaux, les pénalistes rois des prétoires ont longtemps snobé ce confrère un peu boy-scout, qui ne refuse jamais un dossier et oublie parfois de réclamer ses honoraires.

Affilié au Syndicat des avocats de France (SAF), précurseur, avec son associé, Stéphane Ambry, du droit des mineurs, il n’est pas du genre à faire des effets de manches aux assises, ou à inviter les journalistes à sa table. Dans son cabinet, proche du palais, passent les affaires de l’injustice ordinaire et les dossiers de ses amis verts fauchés comme les blés. Au conseil municipal, à la métropole, il était l’écolo de service, seul opposant qui défiait Alain Juppé. « Les autres élus, socialistes et communistes compris, nous regardaient de haut, se souvient Delphine Jamet, nouvelle adjointe à l’administration générale. Depuis qu’il est maire, c’est la première fois qu’on ne nous prend pas pour des hurluberlus. » 

Avec les militants du Collectif @MarronniersBdx , je me suis enchaîné, tôt ce matin, à l’un des 17 marronniers de l… https://t.co/XO7oalrrJd— PierreHurmic (@Pierre HURMIC) 

Les méthodes de l’opposant Hurmic dépassaient l’entendement des notables. Un jour, il a fait un die-in (action lors de laquelle les manifestants simulent la mort) devant la Cité du vin pour dénoncer la marchandisation de la ville. Un autre, il s’est enchaîné, à 6 heures du matin, aux marronniers de la place Gambetta, face aux tronçonneuses municipales (qui ont cependant eu raison des arbres en novembre 2018). Ecolo jusqu’au bout de ses baskets, il est venu arroser chaque semaine le poirier qu’il avait planté devant le nouveau stade des Girondins, en protestation contre le rachat du club par un fonds d’investissement américain

Un Girondin dur à cuire

Une fois, ses valeurs catholiques l’ont emporté sur celles des Verts, et ses amis en ont été ébranlés. En 2004, Noël Mamère, maire de Bègles, avait célébré bien avant qu’il soit légal le premier mariage homosexuel en France. Pierre Hurmic s’était indigné, invoquant la liberté de conscience des élus. Il ne refuse plus aujourd’hui de marier les citoyens de même sexe, mais continue de revendiquer ses paradoxes : « Ceux qui n’en ont pas sont des saints, ou des donneurs de leçon », assure celui qui s’enorgueillit de ne s’être jamais « vendu au diable ».

Dans la salle du conseil municipal de Bordeaux, le 12 octobre.
Dans la salle du conseil municipal de Bordeaux, le 12 octobre. BRIAN REYNAUD POUR M LE MAGAZINE DU MONDE

Quand Alain Juppé, rentré verdi de son exil au Québec, avait voulu le recruter dans son équipe en 2006, il s’était drapé dans sa probité : « Des compromis, mais pas de compromission ! » L’homme est un coléreux, « quand je lâche, ça part », reconnaît-ilUne dame qui l’a interpellé pendant sa campagne peut en témoigner. « Je vous soutiens, Monsieur Hurmic, mais quand même, sur votre liste, il y a des gens pas terribles », lui a-t-elle lancé gentiment. « Sachez que vos reproches, je n’en ai rien à faire », a coupé le candidat. Michel Duchène, élu vert sous Chaban et Juppé qui s’est rangé derrière Hurmic aux dernières municipales, l’a pratiqué longtemps : « C’est un dur, les Bordelais vont s’en apercevoir. » 

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Démonstration au conseil municipal de Bordeaux, le 29 septembre. La veille est entrée en vigueur la fermeture des bars en raison du Covid-19, décrétée par la préfète de la Gironde, Fabienne Buccio, et Hurmic a dénoncé la « brutalité de la mesure » le matin même à la radio. La droite, dont le jeune Guillaume Chaban-Delmas (petit-fils de), se met en rang pour attaquer. Nicolas Florian, d’un ton paternaliste, lance : « Faites attention, vous êtes le maire de la plus grosse ville d’Aquitaine, les mots ont un sens. » « Sachez que le Girondin que je suis, vous le retrouverez toujours sur la route de l’Etat jacobin », réplique le maire, son accent basque forcé par l’émotion.

Allergies au béton, à la voiture

Pour l’opposition, l’équipe Hurmic en blousons de cuir végétal « n’a pas le niveau ». Un maire doit « avoir un vrai programme économique, de l’ambition, de l’autorité », assène l’ancien premier adjoint de Juppé, Fabien Robert (MoDem). Selon lui, Hurmic aurait déjà commis « l’irréparable » en faisant voler en éclats le pacte de cogestion, un accord de gouvernance entre les 28 communes de la Métropole, signé par Chaban il y a plus de soixante ans. Une écriture sacrée pour la droite, reconduite par Alain Juppé, que Pierre Hurmic a profanée.

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« C’était du troc, tu me donnes une piscine, je te donne une salle de sport, limite mafieux », rétorque un socialiste passé du côté vert de la Force. Fin septembre, un rapport de la chambre régionale des comptes a validé cette analyse : « La cogestion pouvait avoir un effet expansionniste sur la dépense publique, chaque maire ayant intérêt à accepter les projets d’investissement de ses collègues, en vue d’obtenir leur soutien sur ses propres demandes », écrivent les magistrats girondins.

Vu par les actuels opposants, renoncer à la cogestion, c’est revenir à l’état de village gaulois. « Ils sont en train d’abîmer notre ville ! », s’est exclamé Nicolas Florian sur France Bleu début septembre. Après l’affaire du sapin de Noël, Hurmic est devenu l’« ayatollah vert » à abattre. Ayatollah, le costume ne lui va pas. Mais « amish », comme dirait Emmanuel Macron, cela se discute. Hurmic fait des allergies au béton, aux voitures et aux résidences secondaires. Il se méfie de la croissance et du progrès à tout prix.

Pendant la campagne, Jean-Luc Rumeau, dirigeant d’AXYZ, studio de création 3D, a tenté de convertir Hurmic et ses amis verts à la révolution numérique, avec des projets ambitieux, inspirés d’expériences menées au Canada ou au Japon. Il s’est heurté à un mur. « La 5G, l’intelligence artificielle, ça leur fait peur… », témoigne-t-il, alors qu’Hurmic, dans la ligne EELV, réclame un moratoire sur la 5G.

Séminaire d’« intelligence collective »

Les Verts ont leurs codes et leur tempo, « il va falloir changer de culture »,annonce Noël Mamère. Le premier week-end de juillet, plutôt que d’ouvrir les salons de l’hôtel de ville, Hurmic a convié son équipe sous les pins, près de Bazas, à quarante-cinq minutes de Bordeaux. Lors de ce séminaire d’« intelligence collective », exemple de démocratie participative, il s’agit de composer l’équipe des adjoints. « C’est roots de chez roots », a averti Nicolas Mannant. Venus en covoiturage avec leurs gamelles et leurs sacs de couchage, les élus se sont retrouvés dans un écolieu, antenne du mouvement Colibris de Pierre Rabhi, tous en rond sur une aire de terre battue.

Pas d’apartés, pas de conciliabules. On agite les mains en signe d’approbation, on met les doigts en chapeau chinois pour protester, et on respecte les temps de respiration, main dans la main. « Cela fait un peu secte », s’étonne un élu communiste. La journée s’étire lentement, chacun noircit des bouts de papier de ses goûts, désirs, aspirations. Quand le maire lève la séance, qui n’a rien d’extraordinaire pour les écolos, le soleil se couche et le panneau est couvert de papillons fluo. « On a fait 80 % du chemin dans un bon esprit, le cabinet finira de polir le galet. »

La statue du gaulliste Jacques Chaban-Delmas, qui a dirigé la ville pendant quarante-huit ans, sur la place Pey-Berland, à Bordeaux, le 12 octobre.
La statue du gaulliste Jacques Chaban-Delmas, qui a dirigé la ville pendant quarante-huit ans, sur la place Pey-Berland, à Bordeaux, le 12 octobre. BRIAN REYNAUD POUR M LE MAGAZINE DU MONDE

Quelques jours plus tard paraissait l’organigramme des adjoints. Comme promis pendant la campagne, les cinq premiers viennent de la société civile. L’un, ex-directeur d’un office public de logement social, est affecté à « l’urbanisme résilient ». Un autre à « la nature en ville et des quartiers apaisés ». Un professeur de maths, à « la tranquillité publique, la sécurité et la médiation » Les huit EELV et les rescapés de l’ancien monde – cinq socialistes, deux communistes – se partagent les postes et délégations suivants.

Dans la nouvelle troupe, une poignée à peine a l’expérience d’un mandat électoral. « Je les ai amenés au port, il va falloir tenir la barque », lâche Nicolas Mannant. Directeur de la campagne, directeur de cabinet par intérim et conseiller en communication, cet ex-camarade de promotion de Pierre Hurmic à l’Institut d’études politiques de Bordeaux ne souhaite pas poursuivre l’aventure. Ce passionné de musique baroque préfère prendre sa retraite et laisser sa place à un jeune directeur recruté par un chasseur de têtes. « On manque de réseau », reconnaît un membre du cabinet.

Un mandat sous le signe de la frugalité

Trois mois aux affaires, même au temps ralenti du Covid-19, ont donné une idée de la dureté du mandat. L’affaire du sapin, « qui cache la forêt des projets », assure un adjoint, n’a pas été la première alerte. A peine installé, Hurmic a signé l’arrêt d’un centre du dessin de presse dans un hôtel particulier du vieux Bordeaux, vœu de l’ancienne municipalité. A quelques semaines du procès des attentats de Charlie Hebdo, l’annulation d’un projet porté par la veuve de Wolinski a fait tache. Article dans le Canard enchaîné, réponse ampoulée du maire, deuxième article dans le Canard… « Le ministère de la culture poussait lourdement, c’était encore un truc de Parisiens, on ne voulait pas se laisser faire, s’embarquer dans de nouvelles dépenses », explique un collaborateur.

Pierre Hurmic, à Bordeaux, le 16 octobre.
Pierre Hurmic, à Bordeaux, le 16 octobre. BRIAN REYNAUD POUR M LE MAGAZINE DU MONDE

Le nouveau mot à la mode à Bordeaux est « frugalité ». Fini le gaspillage et le « train de vie de premier ministre », a annoncé le nouveau locataire du Palais Rohan, en allusion à ses deux prédécesseurs. A la mairie, l’huissier chargé de tenir la porte en bas du grand escalier (et qui devait dépasser l’édile pour lui ouvrir la porte du haut) a été affecté à la recharge des batteries de la flotte de vélos électriques. Sur les six chauffeurs des Toyota de fonction, deux partiront à la retraite et les autres vont devoir trouver à s’occuper. Leur nouveau patron ne conduit pas et déteste s’asseoir à l’arrière d’une berline, même hybride.

« Quand on a su que c’était lui, cela m’a rappelé l’élection de Mitterrand en 1981, quand les chefs d’entreprise voyaient des socialo-communistes partout et voulaient quitter la France… » Patrick Seguin, président de la CCI de Bordeaux

Mince comme un jour sans gluten, c’est un coureur de fond, qui avale son semi-marathon chaque samedi matin depuis trente ans. Et il ne se déplace qu’à vélo. Dès son premier jour à l’hôtel de ville, on a compris ce que signifie la nouvelle sobriété. « On sera cinq pour déjeuner »,annonce Pierre Hurmic au maître d’hôtel. Jean-Bernard Duboscq, membre du cabinet, raconte la suite : « A 13 heures, le couvert était dressé dans le grand salon, assiettes dorées à l’or fin, menu imprimé à la date sur un carton et chasse-spleen 2011 dans sa carafe. Tout venait de chez un traiteur. Pierre est allé voir gentiment les employés et leur a dit que dorénavant ce serait pizzas et chinois d’à côté tous les midis. »

Quand le politologue Jean Petaux, vieil ami de Sciences Po Bordeaux, lui a demandé comment se tiendrait la prochaine réception d’un congrès franco-allemand, Hurmic a répondu par SMS : « Bien que peu enclin aux mondanités et attaché à la sobriété, je poursuivrai à ma manière ces réceptions. » Sans viande, notamment : « Ce n’est pas que je n’aime pas le confit, mais il faut donner l’exemple », a-t-il expliqué. Quant aux vins, ils seront certifiés bio évidemment.

Peur verte pour le BTP

Allées de Tourny, dans les bureaux du Conseil interprofessionnel des vins de Bordeaux, la potion est amère. Un maire écolo, l’année du Covid-19, du mildiou (redoutable ennemi de la vigne), des taxes Trump à 25 % et du marché chinois qui s’effondre, cela fait beaucoup pour un seul millésime. Bordeaux va-t-elle lâcher ses bordeaux ? Verra-t-on Pierre Hurmic un verre à la main sur les photos, comme Alain Juppé ?

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« Quand on a su que c’était lui, cela m’a rappelé l’élection de Mitterrand en 1981, quand les chefs d’entreprise voyaient des socialo-communistes partout et voulaient quitter la France… raconte Patrick Seguin, le président de la chambre de commerce et d’industrie de Bordeaux. Les dirigeants des entreprises classiques ont cru que tous les projets allaient être gelés. Mais ceux de la nouvelle génération, les start-up et l’économie solidaire étaient très optimistes au contraire ! »

Maire depuis deux heures, Pierre Hurmic a clamé « urbi et orbi » qu’il allait « stopper la bétonisation de Bordeaux ». Le BTP a tremblé. Pendant la campagne, ses punchlines douces, « végétalisation », « ralentissement », « apaisement », « arrêt de l’artificialisation des sols », faisaient sourire les promoteurs. « Personne ne s’est inquiété car personne ne le voyait maire », rappelle Jean-Luc Veyssy, fondateur des éditions du Bord de l’eau. Dès les premiers jours de juillet, les responsables économiques ont été assaillis au téléphone : « Ils ne savent que planter des arbres ! C’est quoi l’économie résiliente… Il va falloir rembarquer les grues ? »

Le « Vaisseau spatial » de Suzanne Treister, dans le quartier Maritime, à Bordeaux, le 13 octobre.
Le « Vaisseau spatial » de Suzanne Treister, dans le quartier Maritime, à Bordeaux, le 13 octobre. BRIAN REYNAUD POUR M LE MAGAZINE DU MONDE

Depuis vingt ans, Bordeaux était la ville du bonheur des promoteurs. Les rues populaires se sont vidées, les immeubles ont poussé sur les anciennes échoppes ouvrières. D’ailleurs, on ne dit plus Belcier ou Bacalan, mais Euratlantique, Ginko, Bordeaux-Maritime, du nom des nouveaux quartiers d’affaires ou résidentiels. Mais le tourisme ? s’inquiètent les professionnels. Bordeaux, classée au patrimoine de l’Unesco, va-t-elle perdre son attractivité ?

Sous Alain Juppé, les touristes en paquebot et les visiteurs en SUV arrivaient en nombre, attirés par Magnetic Bordeauxmirage d’une ville de 1 million d’habitants, banlieues comprises. Il est parti un peu avant d’atteindre 800 000, laissant une cité déjà « barcelonisée », avec ses concept stores, ses bars à jus et ses prix immobiliers vertigineux, jusqu’à 10 000 euros le mètre carré dans le « triangle d’or ». Effet collatéral, dénoncé par Hurmic qui veut éradiquer la voiture, la réputation de Bordeaux est devenue celle des bouchons.

« Un peu trop bien élevé »

L’inquiétude des patrons bordelais, persuadés que la végétalisation du cours de l’Intendance allait primer sur l’économie, a duré tout l’été. Trois mois pendant lesquels le maire a multiplié les rendez-vous, se montrant plus ouvert qu’ils ne s’y attendaient. « Il voulait supprimer la navette aérienne de Paris-Orly, explique Patrick Seguin, chargé de l’aéroport de Bordeaux-Mérignac, mais quand je lui ai expliqué que 50 000 emplois étaient en jeu, il a reconsidéré sa position. »

En privé, les entrepreneurs se détendent, cet automne. « Les programmes immobiliers sont déjà lancés, il va être rattrapé par la realpolitik, se rassure un promoteur. Au pire, il ne se passera rien. » Dans son bureau XVIIIe de la rue Vital-Carles, Denis Mollat, dirigeant de la librairie du même nom, illustre la placidité qui a remplacé la fébrilité de l’été. « C’est une alternance historique, mais on attend les propositions. Si cela ne plaît pas, les gens s’organiseront, ils feront des lobbys, et tout repartira comme avant. Cela m’amuse. »

Lors de l’inauguration du pavillon Villa Médicis, par Pierre Hurmic, au Jardin Public, à Bordeaux, en octobre.
Lors de l’inauguration du pavillon Villa Médicis, par Pierre Hurmic, au Jardin Public, à Bordeaux, en octobre. BRIAN REYNAUD POUR M LE MAGAZINE DU MONDE

C’est davantage du côté des sympathisants qu’on s’inquiète. « La végétalisation, les canopées, c’est très bien, explique Jean-Luc Rumeau, le dirigeant d’AXYZ, mais l’avenir est au numérique, quoi qu’on en pense. Il ne faudrait pas passer à côté de la véritable économie d’aujourd’hui. »Philippe Barre, remuant patron de Darwin, le lieu alternatif sur la rive droite de la Garonne, a été longtemps le partisan de Pierre Hurmic. Depuis que celui-ci est aux manettes, il le trouve « un peu trop bien élevé ». Son arrivée n’a pas stoppé l’avancée des promoteurs privés, qui veulent mordre, dit-il, sur son espace. Philippe Barre redoute que le nouveau maire, trop poli dans tous les sens du terme, fléchisse devant les lobbys : « Il ne doit pas confondre l’affrontement politique et la bienséance. »

Végétalisation et sécurité

L’histoire de monsieur Hurmic au Palais Rohan s’écrit au jour le jour. Conscient de ses aspérités, il cherche le consensus : « Pour moi, la politique, c’est aimer les gens. » Comme promis, des arbres ont fait leur apparition devant le Grand Théâtre, et on a tracé trente kilomètres de nouvelles pistes cyclables sur les grands boulevards. Mais les premières annonces ont surtout concerné la sécurité, qui s’est invitée sur la scène politique nationale et à Bordeaux.

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Opposé à une police municipale armée, le maire a réclamé et obtenu la venue d’une compagnie de CRS. Au passage, il s’est mis bien avec les policiers municipaux, qu’il a convaincus de dresser des « amendes-déchets » plutôt que de distribuer des prunes de stationnement. « Je ne suis pas un agent de la répression, explique-t-il, mais quand la prévention ne marche plus, il faut toucher au porte-monnaie. »

Les salons du palais Rohan, à Bordeaux, le 16 octobre.
Les salons du palais Rohan, à Bordeaux, le 16 octobre. BRIAN REYNAUD POUR M LE MAGAZINE DU MONDE

Les Ultramarines, supporteurs du virage sud des Girondins de Bordeaux toujours prêts à casser la baraque, se sont calmés. Pendant la campagne, Hurmic était allé manifester avec eux devant la mairie pour éjecter l’actuel président du club de football. Six mois plus tard, Frédéric Longuépée est toujours dans la place et Hurmic ne parle plus de licenciement. Mais les Ultramarines n’ont pas oublié son geste.

Il n’y a qu’avec Alain Juppé qu’il reste « capbourrut »Fin septembre,voulant prendre des nouvelles, et peut-être s’excuser d’avoir été un peu sec le soir des élections, l’ancien maire a appelé le nouveau d’un train arrêté par un incendie à Angoulême. « Je suis cette personne », a répondu Hurmic d’un ton polaire. Ils ont parlé cinq minutes et se sont quittés tout aussi fraîchement.

Pascale Nivelle

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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