Covid-19 : « Aucune leçon n’a été tirée de la gestion de la crise entre mars et mai »
Trois sociologues, spécialistes des catastrophes et co-auteurs du livre « Covid-19, une crise organisationnelle », analysent, dans un entretien au « Monde », les dysfonctionnements observés dans la réponse des pouvoirs publics à la pandémie.
Propos recueillis par Hervé Morin et David Larousserie Publié aujourd’hui à 03h16, mis à jour à 13h28

Les sciences humaines et sociales commencent à faire entendre leur voix pour analyser la pandémie de Covid-19. Dans un livre stimulant, Covid-19, une crise organisationnelle(Les Presses de Sciences Po, 136 pages, 14 euros), quatre spécialistes des crises et des catastrophes apportent leur lecture originale des événements.
Henri Bergeron, Olivier Borraz (directeurs de recherche CNRS au Centre de sociologie des organisations – CSO – de Sciences Po), Patrick Castel (chargé de recherche à la Fondation nationale des sciences politiques au CSO) et François Dedieu (chargé de recherche à l’Inrae) y dévoilent de nombreux dysfonctionnements dans la gestion de crise. Les trois premiers, pour Le Monde, en tirent déjà des enseignements.
* Covid-19 : la France jugée en « position intermédiaire » dans sa gestion de la crise sanitaire
Comment analysez-vous la décision du couvre-feu pour l’Ile-de-France et huit métropoles ?
Oliver Borraz : Cette annonce inspire un sentiment de déjà-vu. Elle ressemble, par bien des points, à l’annonce du confinement il y a sept mois. D’abord, aucune des deux ne faisait partie de l’arsenal des mesures prévues pour gérer une crise sanitaire. Aucune des deux ne constitue à proprement parler une mesure de santé publique. Ensuite, ce sont deux mesures sur lesquelles on ne dispose que de très peu de connaissances, qu’il s’agisse de leurs effets pour contrôler une épidémie, ou de leurs « effets secondaires », sanitaires, économiques ou sociaux. C’est d’autant plus surprenant que la science est mise en avant pour justifier ces décisions, sans qu’elles n’aient jamais été véritablement testées ou étudiées.
« Ce qui est paradoxal, c’est la croyance que les problèmes de coordination peuvent être réglés par la création de nouvelles structures »
Une troisième ressemblance tient au fait que ces décisions ont été toutes les deux prises dans l’urgence, sans anticipation ou préparation. Dans les deux cas, les services de l’Etat n’ont que quelques jours pour définir les modalités de mise en œuvre.
Enfin, dernier point de similitude, l’argument selon lequel « d’autres pays le font » justifie la décision. Il est intéressant de voir que les Etats, qui ont du mal à se coordonner internationalement en matière sanitaire, finissent par converger par mimétisme pendant cette crise. Néanmoins, il faut pointer une différence majeure par rapport à mars : les enjeux économiques et sociaux sont venus tempérer les actions essentiellement curatives et sanitaires, même si l’on reste dominé par l’idée que les morts du présent comptent plus que les morts du futur.
Aucune leçon n’a donc été tirée ?
O. B. : Le paradoxe et la constante dans ces crises tiennent au fait qu’on ne sait pas tirer des leçons des crises passées. En juillet 2019, Edouard Philippe [alors premier ministre] met à jour une circulaire de 2012 sur la gestion de crise [celle qui crée une cellule interministérielle de crise (CIC)], mais sans apprendre de la mauvaise gestion de l’ouragan Irma de 2017 [qui avait dévasté, le 6 septembre, les îles de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy].
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Qui plus est, lorsqu’arrive le Covid-19 en 2020, l’Etat ne s’appuie même pas sur cette circulaire pour élaborer la réponse ! Mais, au contraire, improvise en créant de nouvelles organisations. Et aujourd’hui, on constate qu’aucune leçon n’a été tirée de la gestion de la crise entre mars et mai : à titre d’exemple, l’approche reste centrée sur l’hôpital et continue de négliger tous les autres acteurs du système de soins (cliniques privées, médecine de ville, réseaux de soins…).
Quelles en sont les conséquences ?
O. B. : Prenons par exemple la cellule de crise interministérielle. Activée tardivement, elle se voit immédiatement dotée d’autres cellules qui ne correspondent pas aux protocoles auxquels les responsables de la gestion de crise, dans les ministères, ont été formés et habitués. Ils éprouvent les pires difficultés pour s’y retrouver. Ils ne comprennent pas comment et où se prennent les décisions auxquelles ils ne sont pas associés.
Ainsi, la décision de réquisitionner les masques pour les soignants ne tient pas compte du fait que de nombreux autres secteurs en ont aussi besoin pour continuer à travailler, comme l’énergie ou les transports. Nous avons trouvé plein d’exemples de décisions de ce genre prises sans consultation, qui ont amplifié les effets de la crise.
Henri Bergeron : Ce qui est paradoxal, c’est la croyance que les problèmes de coordination peuvent être réglés par la création de nouvelles structures. C’est typique de la technocratie française : accorder aux structures, aux organisations, à la technologie un pouvoir de coordination, certainement un peu excessif.
Comment expliquer ces nombreux dysfonctionnements ?
H. B. : Entre autres défauts, nous avons été frappés par cette multiplication d’organisations nouvelles, comme par exemple le conseil scientifique, au lieu de s’appuyer sur les structures existantes. Cela traduit plusieurs choses. D’une part, la volonté, pour le président et son premier ministre, de ne pas se lier les mains en travaillant avec des organisations existantes. Ils craignaient de se voir imposer les solutions et les routines de ces organisations, voire les intérêts de ces acteurs institués. Ensuite, il existe clairement, depuis l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, une méfiance vis-à-vis de la haute administration.
Enfin, il y a une défiance vis-à-vis de la gestion de crise, à la suite de la mauvaise gestion de la tempête Irma, imputée à tort ou à raison à la sécurité civile. Cette défiance pourrait expliquer pourquoi, dans la crise du Covid-19, le plan pandémie grippale n’a pas été activé dès le mois de janvier ou que la sécurité civile a été tenue à l’écart.
Mais n’y a-t-il pas aussi des responsabilités individuelles derrière ces dysfonctionnements collectifs ?
H. B. : Il y a bien sûr des individus dans les organisations. Mais nous nous intéressons aux effets de structure, qui se manifestent principalement sous deux formes.
La première, c’est la culture de l’organisation qui fait qu’on voit ou pas certaines choses : les signaux d’alerte aux mois de janvier et février ne sont pas interprétés comme suffisamment sérieux par des services qui ont pris l’habitude de menaces s’avérant finalement moins graves que prévu. La seconde, c’est le tissu de relations dites de pouvoir et d’interdépendance qui influence les actions. Il y a suffisamment de répétitions des gestes de gestion de crise pour penser que ces effets sont prégnants.
N’est-ce pas un peu facile de taper sur la bureaucratie, les technostructures… ?
H. B. : Le terme « bureaucratie » n’est pas du tout péjoratif pour nous. Il renvoie à un mode d’organisation qui a sa logique et qui peut se montrer efficace pour gérer tout un ensemble de problèmes. Ce que nous critiquons, c’est le geste technocratique qui consiste à croire que la technologie ou l’organisation suffit à permettre la coordination entre les individus. C’est également cette tendance à penser que « l’intendance suivra » et donc à négliger les considérations de mise en œuvre, certes moins nobles que la création de structures, de plans stratégiques ou de nouvelles applications… mais qui s’avèrent pourtant décisives pour l’efficacité des politiques publiques.
« L’administration a le sentiment d’avoir bien tenu et bien géré la crise. Elle ne s’est pas “effondrée” »
Nous ne sommes pas sur le terrain de la remise en cause de l’Etat, de la technocratie, d’une sorte d’Etat profond mal défini… Il faut bien se rendre compte que cette crise a été largement gérée par le politique, plus que par la bureaucratie, dont on a vu qu’elle subissait une sorte de méfiance, voire de défiance. On a eu une gestion parallèle très politique de la crise, s’appuyant sur de nouveaux dispositifs comme le conseil scientifique ou la mission Castex chargée du déconfinement.
L’administration, elle, a le sentiment d’avoir bien tenu et bien géré la crise. Elle ne s’est pas « effondrée », comme cela a pu être le cas par exemple au Japon lors de l’accident de Fukushima en 2011, aux Etats-Unis après l’ouragan Katrina en 2005, ou même en France, localement, pendant la tempête de 1999. Mais elle a le sentiment d’avoir dû se débrouiller souvent toute seule pour régler les problèmes qui survenaient.
Vous reconnaissez d’ailleurs que l’hôpital a pour sa part plutôt bien géré cette crise. Pourquoi ?
Patrick Castel : Tous les soignants que nous avons interrogés nous ont dit que c’était à la fois la plus dure et la meilleure expérience de leur vie. Mais cet héroïsme ne suffit pas à expliquer la collaboration qui a été observée. Il a besoin de conditions structurelles pour s’épanouir. Ce n’est pas seulement une affaire de traitements, de techniques…, c’est aussi une bonne coordination, et notre travail est justement d’identifier les déterminants de la coopération.
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Nous avons ainsi repéré quatre conditions favorables. Premièrement, le pouvoir a basculé des directeurs vers les médecins, qui ont eu beaucoup plus d’autonomie pour organiser la gestion de la crise. Ensuite, la question des moyens n’était plus un problème puisqu’on était dans le « quoi qu’il en coûte ». Les dépenses sont restées justifiées, mais il y avait moins de contrôle budgétaire. En outre, grâce à l’activation du plan blanc, les autres activités ont été suspendues, apportant de la souplesse pour faire face à l’afflux de malades. Enfin, l’habituelle « guerre » entre services pour avoir des patients a disparu. Tout le monde était débordé.
Cela va-t-il durer ?
P. C. : Dès les mois de mai-juin, pendant ce qui a été appelé la désescalade, des tensions sont réapparues, avec par exemple des médecins qui voulaient préserver l’activité non-Covid-19 de leur service et ne voulaient plus renoncer à prendre des patients car ils ont vu les conséquences sanitaires secondaires de la pandémie. Les freins budgétaires et les contrôles sur les dépenses ont aussi fait leur retour dès cet été.
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On entre aujourd’hui donc dans une période qui risque d’être plus difficile, moins brutale mais plus usante car elle s’inscrira dans la durée et nécessitera de concilier le fonctionnement ordinaire des hôpitaux avec la gestion des patients Covid-19. C’est vrai plus largement pour l’ensemble des services de l’Etat : ils vont devoir concilier retour à la normale et gestion d’une situation qui reste critique.
Quelles pistes d’amélioration suggérez-vous ?
O. B. : Après chaque crise, il y a des rapports d’inspection et des enquêtes parlementaires qui singularisent l’événement, pointent des responsabilités, mais ne tirent pas des leçons pour préparer les prochaines réponses. Il faut inscrire les retours d’expérience dans une démarche cumulative, en mettant les différentes crises en série et en s’intéressant aux récurrences qui surviennent à chaque fois.
Quant à la formation des élites, elle n’est pas tout mais elle devrait être l’occasion de confronter les étudiants avec les sciences, et les sciences sociales notamment. D’une façon générale, les sciences humaines et sociales ont été peu mobilisées durant cette crise alors qu’elles ont beaucoup à dire sur, par exemple, la résistance des citoyens à certaines informations ou injonctions. N’oublions pas non plus que les dynamiques de diffusion du virus sont aussi des dynamiques sociales. Les raisonnements ont été trop technicistes (capacité à tester) ou hospitalo-centrés. La formation doit aussi apprendre à se frotter à l’incertitude et à la complexité.
Comment ?
H. B. : Ce n’est pas facile. L’une des façons de faire est de favoriser des tensions. A nos étudiants, nous apportons sur un même objet plusieurs regards disciplinaires. Par exemple sur le travail, on fera appel à des spécialistes du droit, de l’anthropologie, de la sociologie, de l’économie… On peut aussi, après avoir présenté certains outils techniques comme la comptabilité, inviter des spécialistes pour critiquer ces outils, montrer qu’ils ne sont pas neutres, mais proposent au contraire des visions politiques du social. La tension produit de la sensibilité à la complexité.
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Quel est votre pronostic pour l’après-crise ?
H. B. : Le pire serait de retenir qu’une administration a failli et qu’on en change le nom, c’est-à-dire de se contenter de faire comme on a souvent fait par des mesures cosmétiques.
Dans nos entretiens, nous avons senti chez nos interlocuteurs le souhait de partager cette expérience inouïe. Ils ont conscience qu’on ne tire pas assez les leçons des crises passées. Et en les voyant archiver leurs documents, leurs courriels…, on sent qu’il y a dans cette crise déjà l’anticipation de la manière dont elle sera regardée plus tard.
*Covid-19 : la France jugée en « position intermédiaire » dans sa gestion de la crise sanitaire
Une mission indépendante chargée d’évaluer l’exécutif sur la gestion de la crise sanitaire rend ce mardi son rapport d’étape avant le rendu final de décembre.
Par Delphine Roucaute et Béatrice Madeline Publié le 13 octobre 2020 à 11h53 – Mis à jour le 14 octobre 2020 à 06h17

Tirer des enseignements de la première vague pour pouvoir rectifier le tir à l’automne. C’est l’objectif que se donne le rapport d’étape présenté mardi 13 octobre par la mission sur l’évaluation de la gestion de la crise sanitaire due au Covid-19.
Confiée il y a plus de trois mois par Emmanuel Macron à l’infectiologue et épidémiologiste suisse Didier Pittet, cette mission est chargée de fournir une analyse indépendante sur la manière dont l’exécutif français a fait face à l’épidémie. Ces premières préconisations arrivent au moment où la France commence à affronter la deuxième vague de l’épidémie, alors que les mesures de restrictions se multiplient sur le territoire national pour tenter d’enrayer la propagation du virus. « On n’imaginait pas que les choses seraient si compliquées au moment du rapport d’étape, confie au Monde l’un des cinq membres de la mission, Raoul Briet, président de la première chambre de la Cour des comptes.C’est une matière inflammable. »Lire le portrait : L’infectiologue Didier Pittet, « docteur Mains propres »
Alors que la France fait figure de mauvaise élève européenne depuis la rentrée en étant l’un des premiers pays où le virus a recommencé à circuler intensivement, « en matière d’excès de mortalité, la France occuperait une position intermédiaire par rapport à ses voisins européens », note le rapport. Cette comparaison des excès de mortalité prend en compte les variations saisonnières au cours des années précédentes (comme les morts causées par la grippe), ainsi que la structure démographique des différents pays.
Satisfecit global
Autre indicateur intéressant, créé par le groupe de recherche de la mission : le nombre de jours passés au-dessus du seuil d’un décès de patient atteint de Covid-19 par million d’habitants. Cet indice « permet d’approcher à la fois la sévérité de la crise dans le pays donné et l’efficacité des politiques mises en place pour diminuer son impact », soulignent les auteurs. Quand les Etats-Unis s’enfoncent dans la crise et témoignent de leur manque de réactivité et d’efficacité dans la gestion de la vague épidémique, la France se place, là encore, en position intermédiaire, avec soixante-huit jours enregistrant plus de 66 morts causées par le Covid-19, contre trente-quatre jours avec plus de 8 morts pour l’Autriche ou quarante-quatre jours à plus de 83 morts pour l’Allemagne.

Au chapitre économique et social, les travaux conduits par Laurence Boone, économiste en chef de l’OCDE, décernent un satisfecit global à la gestion de la crise en France : ni le soutien budgétaire apporté aux entreprises, ni les dispositifs d’activité partielle, qui ont permis de préserver l’emploi, n’ont à souffrir de la comparaison internationale. Certes, l’activité économique en France a chuté de manière plus importante au premier semestre (– 13,8 %) qu’en Allemagne, par exemple, alors que la surmortalité a été plus élevée. Mais cette moindre performance n’est pas liée, selon les experts, à la qualité de la réponse en matière de politique économique, mais bien à « l’intensité » – durée, périmètre et ampleur – du confinement. Avec huit semaines de confinement total, étendu à tout le territoire, la France a donc donné un coup de frein plus puissant à son économie que certains de ses voisins, tels que la Belgique ou l’Allemagne.
Assurer les conditions d’une reprise durable et dynamique suppose aujourd’hui de « rassurer » les salariés
Quelques facteurs supplémentaires sont toutefois venus aggraver l’impact du confinement sur l’activité : l’inquiétude des ménages, qui a pesé sur la consommation, l’arrêt de certaines activités même « sans injonction juridique »… Ce phénomène n’est pas propre à la France : l’Espagne, l’Italie et le Royaume-Uni sont également concernés. Autre point négatif : la chute de l’activité dans les administrations publiques et dans certaines activités de service aurait pu être moindre si le télétravail avait pu « pallier l’absence de travail en présentiel », soulignent les auteurs du rapport, dans une critique à mots couverts. De même, l’insuffisance des équipements sanitaires, suivie d’une « mise au point laborieuse des protocoles », a entravé au début de la crise l’activité dans les secteurs de la construction et des travaux publics. La tenue du premier tour des élections municipales a également pu jouer un rôle perturbateur.
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Assurer les conditions d’une reprise durable et dynamique suppose aujourd’hui de « rassurer » les salariés et de permettre ainsi leur retour sur leur lieu de travail. Pour cela, la mission formule quelques recommandations à destination des ministres, en particulier ceux chargés du travail et des transports : donner plus de flexibilité aux salariés pour « répondre aux craintes engendrées par l’utilisation des transports en commun aux heures de pointe ». Elle suggère également que les entreprises puissent proposer – et non imposer – des tests de dépistage du SARS-CoV-2 à leurs salariés. « Les données macroéconomiques ne reflètent pas toute la réalité. Dans une seconde étape, d’ici au mois de décembre, il faudra éclaircir les conséquences de la crise pour les populations les plus fragiles », estime Anne-Marie Moulin, médecin et philosophe, membre de la mission. Pour y parvenir, elle compte conduire une enquête de terrain, et s’appuyer sur les récents travaux d’une équipe de l’Inserm sur les inégalités sociales face au virus.
Pistes d’amélioration
Les auteurs du rapport notent dans la gestion globale de l’épidémie certains ratés, notamment des « défauts manifestes d’anticipation, de préparation et de gestion ». « Le discours sur les masques [jugés d’abord inutiles pour les non-soignants puis imposés de manière généralisée en septembre] a été un mauvais départ, qui a créé une perte de confiance. Le citoyen français a beaucoup moins confiance dans son gouvernement que les Italiens ou les Allemands », admet le président de la mission, Didier Pittet, ajoutant que « la manière dont a été appliqué le confinement a créé une déresponsabilisation de la population qui n’a pas été opportune », notamment par les attestations à remplir avant de sortir de chez soi. La communication mise en place par le gouvernement, elle, est jugée « perfectible », ayant provoqué « un sentiment d’infantilisation et de défiance »dans la population française.
« Ce qui manque le plus, ce sont des analyses plus fines des clusters » – Pierre Parneix, médecin et membre de la mission
Par ailleurs, l’effort de dépistage n’a pas tenu ses promesses, selon le rapport, notamment en raison d’une sorte de retard à l’allumage.Aujourd’hui, la stratégie « tester, tracer, isoler » portée par le gouvernement doit amener à s’interroger sur la gestion « de la priorisation, les délais de restitution des résultats et surtout leur utilisation opérationnelle en vue du contrôle de l’épidémie (traçage, isolement) ». « Ce qui manque le plus, ce sont des analyses plus fines des clusters », souligne Pierre Parneix, médecin de santé publique au CHU de Bordeaux et membre de la mission. « Il faut faire des enquêtes de terrain, renchérit Didier Pittet. De l’épidémiologie d’intervention pour casser les chaînes de transmission. » Et comprendre au plus près comment les contaminations se multiplient dans certaines situations.
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Plusieurs préconisations sont ainsi données pour la gestion de la crise actuelle, comme accroître la couverture vaccinale contre la grippe et préparer la mise en œuvre d’un éventuel vaccin contre le Covid-19, ce qui impliquerait de réfléchir dès aujourd’hui à l’éventuelle mise en place d’un « passeport immunitaire » pour attester l’immunité des personnes. Ou engager dès maintenant une étude approfondie sur la question des reports de soins (opérations reportées ou diagnostics différés), qui risquent de compliquer la crise sanitaire dans les mois qui viennent. Enfin, travailler sur la concertation pour permettre une adhésion de la population sur le long terme. « On était dans une phase d’urgence et il faut entrer dans une phase associant davantage les parties prenantes. Il faut faire monter à bord tous les Français car on ne peut pas gérer une telle crise par le haut », conclut Raoul Briet. La mission rendra son rapport définitif en décembre.
**Coronavirus : « Assumer les décisions prises n’est pas assez, il faut en livrer les raisons »
TRIBUNE
Charles Girard Maître de conférences en philosophie
Bernard Manin Directeur d’études à l’EHESS
Dans une tribune au « Monde », le maître de conférences en philosophie Charles Girard et le politologue Bernard Manin déplorent que le président et le premier ministre coupent court au débat sur les mesures prises pour enrayer l’épidémie.
Publié le 15 juin 2020 à 05h00 – Mis à jour le 18 juin 2020 à 15h39 Temps de Lecture 5 min.

ouard Philippe et le président Emmanuel Macron, le 13 mai à Paris. LUDOVIC MARIN / AFP
Tribune. La réponse des autorités françaises à l’épidémie a suscité de vives interrogations. Pourquoi avoir maintenu le premier tour des élections municipales le 15 mars ? Pourquoi avoir imposé le confinement deux jours plus tard ? Pourquoi avoir fixé au 11 mai le déconfinement ? Le pouvoir exécutif a répondu en avançant alternativement l’autorité des scientifiques et la volonté péremptoire des gouvernants. Or, ni l’une ni l’autre ne constituent une justification suffisante. Entre l’expertise qui informe et la volonté qui tranche, les biens et les maux impliqués par la décision politique doivent être mis en balance. Lorsque le pouvoir n’explique pas les raisons entrant dans cette balance, la délibération publique est entravée et la confiance dans les autorités politiques fragilisée.
Questionné sur l’impréparation du gouvernement, le premier ministre Edouard Philippe répond que ses décisions sont motivées par l’expertise scientifique et qu’il les « assume absolument toutes ». Accusé d’avoir mis des vies en péril en maintenant le scrutin du 15 mars, le président de la République explique que le Conseil scientifique ne s’y est pas opposé, mais ajoute qu’il « assume totalement »cette décision. Interrogée sur la date du déconfinement, fixée contre l’avis de ce même conseil, la porte-parole du gouvernement déclare qu’une « décision politique est une décision politique ». Ces déclarations ignorent le devoir de justification qui incombe aux décideurs politiques. Ils ne sauraient certes toujours suivre les avis des experts, mais ils devraient donner leurs raisons. Faute d’une telle explicitation, l’invocation de la politique fonctionne comme un point d’arrêt, coupant court à la discussion. Se contenter de répéter que l’on assume une décision, c’est s’éviter de dire pourquoi on l’a prise. Les citoyens n’ont alors d’autre issue que de s’en remettre aveuglément au décideur ou de contester son autorité tout entière.
Plusieurs fins et pas qu’un seul moyen
En démocratie, toute décision exige justification. Le devoir de justification s’impose toutefois avec une force particulière dans la crise présente, car celle-ci accentue certains traits communs de la décision politique. Face à l’épidémie, la décision est tout d’abord vouée à engendrer certains maux, afin d’atteindre certains biens : elle ne se contente pas d’arbitrer entre des bénéfices possibles. Ensuite, elle opère un choix entre les différents sacrifices possibles, car plusieurs fins mériteraient d’être poursuivies et il n’existe pas qu’un seul moyen de les atteindre. Enfin, elle doit peser les biens et les maux associés aux mesures envisagées. Or, cette mise en balance peut aboutir à différentes conclusions. C’est pourquoi la décision prise doit être justifiée.
La décision politique engendre des maux. Hier, le confinement a sacrifié la liberté de circuler, les interactions sociales, la stabilité économique, afin de protéger la santé publique. Aujourd’hui le déconfinement implique, pour les retrouver progressivement, d’abandonner certaines protections sanitaires. Ces sacrifices ne devraient pas être niés. S’il était préférable de réserver d’abord les trop rares masques disponibles aux soignants, pourquoi prétendre que leur port par le public était « inutile »? S’il était désirable de rouvrir les écoles, pourquoi dire aux enseignants que le retour au travail ne les « mettra jamais en situation de danger » ? En refusant d’admettre les maux produits, le gouvernement renonce à expliquer pourquoi ils ont été choisis contre d’autres.
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La décision politique choisit les maux qu’elle engendre. Les circonstances imposent des sacrifices, elles n’en fixent pas seules la nature ni la répartition au sein de la société. Pour contenir l’épidémie, différentes mesures pouvaient être adoptées : le confinement généralisé, la rupture des chaînes de contagion, la distanciation sociale, l’obligation de quarantaine. Le choix entre elles ne peut être réglé simplement en affirmant que la santé publique est une « priorité absolue » à protéger « quoi qu’il en coûte ». Si la santé est un bien humain premier, on ne saurait en effet lui sacrifier durablement tous les autres. Les vies sauvées par l’enfermement forcé ne pouvaient pas justifier la prolongation indéfinie des dommages qu’il a provoqués – isolement affectif, dénuement matériel et violences domestiques. L’efficacité potentielle des technologies de traçage ne saurait de même autoriser toutes les atteintes à la vie privée. En outre, la santé publique est souvent en jeu de part et d’autre car la pauvreté la dégrade aussi, quoique de façon moins soudaine et visible.
Les biens et les maux
La décision politique doit donc mettre en balance des biens et des maux. Il faut les examiner les uns et les autres, car ils ne se compensent pas mutuellement. Les vies sauvées ne compensent pas les misères dues aux emplois détruits. Elles existent simplement les unes à côté des autres, liées par la force des choses. Biens et maux concernent ici des personnes concrètes distinctes et des réalités de nature hétérogène. Cela rend hautement problématique toute opération d’addition et soustraction visant à déterminer le résultat net des pertes et bénéfices. Leur distribution au sein de la société peut en outre s’avérer inégale, lorsque les maux sont concentrés sur une partie de la population et les biens sur une autre. Or la simple sommation des bénéfices et des pertes est aveugle à ces injustices.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Gestion du coronavirus : l’exécutif français jugé plus durement que ses homologues européens
La décision politique ne se réduit pas pour autant au choix arbitraire d’une volonté souveraine. Les biens et les maux ne peuvent être quantifiés ni agrégés, mais ils peuvent être en partie hiérarchisés. La distanciation sociale porte ainsi moins atteinte à la liberté que la quarantaine obligatoire, laquelle est moins restrictive que le confinement généralisé. Certains principes, tels que la proportionnalité, peuvent donc guider la mise en balance. Pour qu’une mesure soit justifiée, il faut qu’elle puisse produire le bien visé, mais aussi qu’elle impose le moins de maux possible et que ces sacrifices soient proportionnés aux bienfaits attendus.
On aurait ainsi dû expliquer pourquoi le recours à la suppression presque intégrale de la liberté de mouvement était nécessaire, là où d’autres pays ont opté pour des politiques moins restrictives. Il aurait de même fallu montrer que les élections ne pouvaient être maintenues par d’autres moyens, moins risqués, comme le vote par correspondance. Relativiser le mal induit, en suggérant que les gens furent « davantage contaminés » dans les bars ou les parcs que dans les bureaux de vote, ne permet aucunement de le justifier.
La réponse à l’épidémie sera jugée différemment, selon l’appréciation des biens préservés et des maux suscités. Encore faut-il, pour que ce débat puisse avoir lieu, que les sacrifices soient reconnus et justifiés selon la logique du moindre mal. Assumer les décisions prises n’est pas assez, il faut en livrer les raisons.
Charles Girard est maître de conférences en philosophie, à l’université de Lyon
Bernard Manin est directeur d’études à l’EHESS et professeur à l’université de New York
Charles Girard(Maître de conférences en philosophie) et Bernard Manin(Directeur d’études à l’EHESS)
***Coronavirus : Le 11 mai, un choix politique, comment Emmanuel Macron a pris la main sur le calendrier du déconfinement
Faudra-t-il déconfiner par régions ? A partir de quel âge ? Le président a décidé que le gouvernement présenterait « d’ici quinze jours » le « plan de l’après-11 mai ». Mais rien n’est vraiment prêt.
Par Cédric Pietralunga et Olivier Faye Publié le 16 avril 2020 à 03h01 – Mis à jour le 16 avril 2020 à 15h57

Lundi 13 avril, 19 h 45. Dans un quart d’heure, Emmanuel Macron prendra la parole pour annoncer aux Français la prolongation du confinement jusqu’au 11 mai et la réouverture progressive des écoles à partir de cette date.
A Matignon, Edouard Philippe se penche vers sa pieuvre téléphonique, nouvel objet star du pouvoir confiné qui permet d’appeler des dizaines de personnes à la fois. Tous les ministres et secrétaires d’Etat, ainsi que plusieurs dirigeants de la majorité, se trouvent au bout du fil. Le chef du gouvernement les informe de la teneur de l’allocution à venir du président de la République. Hormis les rares ministres pleinement impliqués dans la gestion de crise du coronavirus, « tout le monde a découvert à ce moment-là ce qu’elle contenait », relate un membre du gouvernement. Comme n’importe quel Français, un quart d’heure plus tard, devant sa télévision.https://www.youtube.com/embed/ZpLrj8UvnZk?autoplay=0&enablejsapi=1&origin=https%3A%2F%2Fwww.lemonde.fr&widgetid=1
Est-ce pour cette raison qu’il règne depuis comme un sentiment de flottement ? Le lendemain, le brouillard, en tout cas, planait. « C’est une date d’objectif : ce n’est pas le déconfinement le 11 mai », assurait ainsi le ministre de l’intérieur, Christophe Castaner. « Toutes les écoles ne seront pas ouvertes le lundi 11 mai », ajoutait son collègue ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, précisant que cela ne se fera « pas du jour au lendemain ». « On va élaborer toute une méthodologie », a précisé le ministre.
Rien n’est vraiment prêt
Car, si Emmanuel Macron a décidé que le gouvernement présenterait « d’ici quinze jours » le « plan de l’après-11 mai », rien n’est vraiment prêt. Edouard Philippe, d’ailleurs, se montre plus vague que le locataire de l’Elysée sur la question du calendrier de ce plan. « J’aurai l’occasion de le présenter quand il sera prêt, largement avant la date du 11 mai », a-t-il simplement assuré, mardi, à l’Assemblée nationale, expliquant que le déconfinement « doit être travaillé en consultation avec beaucoup d’acteurs pour être véritablement à la hauteur des enjeux ».
L’Elysée, convient-on en Macronie, a « mis sous pression le gouvernement ». « Le président n’a pas décidé seul. Mais, lassé de tergiversations et d’indécisions, il a tranché », assure un poids lourd de la majorité, qui échange quasi quotidiennement avec le chef de l’Etat. « Le président a décidé de mettre l’administration sous tension », abonde un proche. A Matignon, on reconnaît se trouver encore dans la phase de « fabrication du questionnaire » lié au déconfinement plutôt que dans l’élaboration de la liste complète des solutions.
Faudra-t-il, par exemple, déconfiner par régions ? L’hypothèse « a du plomb dans l’aile », estime un conseiller de l’exécutif, en raison « des difficultés à créer des frontières intérieures », même si « des options territoriales » pourraient être introduites. Où devra-t-on placer, après le 11 mai, les personnes testées positives au Covid-19, conformément au souhait de mise en quarantaine des malades émis par le chef de l’Etat ? Chez elles, a priori. Le recours à la réquisition des hôtels pourrait n’être favorisé que pour les personnes seules ou précaires. « Qu’est-ce que tu ferais des familles, sinon ? », souligne un conseiller.
Enfin, à partir de quel âge considère-t-on que l’on est une « personne âgée »devant rester confinée chez soi au-delà du 11 mai, comme l’a demandé le chef de l’Etat ? « C’est un sujet important à trancher », élude-t-on à Matignon. Le président du conseil scientifique, Jean-François Delfraissy, chargé de conseiller l’exécutif, l’estime à « 65 ou 70 ans ». Selon lui, la population totale des personnes vulnérables invitées à rester chez elles monterait à 17 millions ou 18 millions. Une gageure.
Le président multiplie les contre-pieds
« Nous sommes dans le fonctionnement normal des institutions : le président donne le cap et fixe une date, le gouvernement exécute et prépare le plan, relativise un proche d’Edouard Philippe. Il n’y a pas de flottement mais des incertitudes et c’est normal car tout n’est pas prêt. Nous sommes transparents avec les Français. »Mardi soir, le chef du gouvernement a une nouvelle fois convoqué – par visioconférence – ses ministres. Objectif : s’assurer qu’ils soient tous mobilisés.
« Le plan de déconfinement, ce n’est pas juste l’affaire du premier ministre et de [Jean] Castex [le délégué interministériel chargé de préparer la reprise des activités]. Tous les ministres doivent mettre la main à la pâte », estime un proche. « Nous avons quinze jours pour construire le plan et nous concerter avec les élus locaux, les forces économiques, les partenaires sociaux. Tout est imbriqué, ça va être de la dentelle », abonde un conseiller ministériel. Jusqu’à ce que le chef de l’Etat décide éventuellement de reprendre la maille dans l’autre sens.
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Depuis le début de la crise, Emmanuel Macron multiplie en effet les contre-pieds. Le directeur général de la santé, Jérôme Salomon, se montre circonspect sur l’usage de masques artisanaux en textile ? Le chef de l’Etat annonce que tous les Français pourront en récupérer un, dès le 11 mai, auprès de leur mairie. La majorité est divisée sur le cas du microbiologiste Didier Raoult et l’usage de l’hydroxychloroquine pour traiter le Covid-19 ? M. Macron se rend à Marseille pour rencontrer le médecin, puis loue sur RFI, mercredi, ce « grand scientifique (…)une de nos plus grandes sommités ».
Un conseil scientifique circonspect et divisé
Même les experts découvrent cet art du bougé tout macronien. Les annonces du chef de l’Etat, lundi, ont en effet laissé le conseil scientifique circonspect et divisé. « Cette date du 11 mai, je comprends qu’elle ait été donnée pour le citoyen, mais c’est un continuum. Il n’y aura pas un avant et un après. Il faut faire extrêmement attention à ça, sinon le virus peut repartir », a prévenu Jean-François Delfraissy, mercredi, devant la mission d’information Covid-19 de l’Assemblée nationale, avant d’ajouter : « On ne pourra entrer dans la période post-confinement que lorsqu’il y aura un certain nombre de mesures et de prérequis : utilisation des masques, nombre de tests… S’il n’y a pas ces prérequis, il faudra aller plus loin que le 11 mai. »
Dimanche, à la veille de l’allocution de M. Macron, le même affichait son indépendance dans un entretien au quotidien italien La Repubblica. « Quand notre comité s’est installé, le 10 mars, j’ai tout de suite dit à M. Macron que l’unique voie à suivre était le confinement (…). Je ne réponds pas sur les tergiversations politiques. Je peux, à l’inverse, dire que mon avis a été tranchant », a-t-il souligné.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Coronavirus : Emmanuel Macron donne un horizon aux Français
Le politique aussi entend montrer son indépendance. « Nous avons, en tant que gouvernement, à prendre des décisions qui sont politiques, qui s’appuient sur le rationnel scientifique, mais une décision politique est une décision politique », a justifié la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, à propos du 11 mai, mettant en avant, avec la réouverture des écoles, des « impératifs sociaux ».
« L’annonce du président, c’est le retour du politique, après une première phase où l’on assumait que les décisions se calquaient presque sur les avis du conseil scientifique, explique un ministre. Il fixe la date du 11 mai sans qu’il y ait de consensus scientifique. Il ne peut pas y en avoir de toute façon. » Raison pour laquelle un homme se permet de tout trancher.
****Gestion du coronavirus : l’exécutif français jugé plus durement que ses homologues européens
Selon des enquêtes du Cevipof et d’Ipsos-Sopra Steria dans différents pays, les sondés français sont à la fois plus angoissés sur la situation et plus sceptiques sur leurs dirigeants. Le niveau d’anxiété en France rend l’étape du déconfinement périlleuse.
Par Matthieu Goar Publié le 02 mai 2020 à 02h56 – Mis à jour le 02 mai 2020 à 09h51

Recroquevillé derrière ses frontières, chaque pays observe et se compare. La pandémie de Covid-19 a entraîné tous les Etats dans une course pour endiguer la propagation du virus. Un marathon où les opinions publiques ne peuvent s’empêcher de se jauger à la lumière des indicateurs. Courbes des décès, des contaminations, nombre de cas pour 100 000 habitants, taux de saturation du système hospitalier…
Les données sur la situation sanitaire rythment le quotidien, déterminant le « sentiment de vulnérabilité » des habitants, selon les mots de Brice Teinturier, directeur général délégué d’Ipsos, dont l’institut a mené, avec le Centre d’études de la vie politique française (Cevipof), plusieurs enquêtes dans différents pays européens afin de comparer le niveau de confiance et d’inquiétude des populations.
Les résultats ne sont pas à l’avantage de la France, dans cette compétition sournoise qui oblige les différents gouvernements à ne surtout pas donner l’impression d’en faire moins que les autres et à intervenir régulièrement, comme Emmanuel Macron, venu dire, vendredi 1er mai, sa « volonté forte », celle de« retrouver dès que possible les 1er-Mai joyeux, chamailleurs parfois, qui font notre nation ». « Ensemble, unis, nous surmonterons cette épreuve », a promis le président de la République.Lire aussi Coronavirus en France : un 1er-Mai confiné, le gouvernement revoit sa cartographie du déconfinement
Les enquêtes du Cevipof et d’Ipsos-Sopra Steria font apparaître des sondés français à la fois plus angoissés sur la situation et plus sceptiques sur leurs dirigeants. 62 % se disentainsi « insatisfaits » de l’action du gouvernement (38 % de satisfaits). Il s’agit du plus fort taux depuis le début de la crise puisqu’il était mesuré à 46 % le 20 mars. Malgré un léger rebond de deux points après l’intervention d’Emanuel Macron annonçant le déconfinement pour le 11 mai, le pourcentage de mécontents n’a fait que grimper.


Dans les pays les plus endeuillés, les habitants plus critiques
Le gouvernement d’Edouard Philippe est également le plus mal classé parmi les exécutifs mesurés. En Allemagne et en Autriche, qui ont un bilan sanitaire meilleur, les insatisfaits représentent respectivement 26 % et 16 % des panels. En Suède, qui a choisi une stratégie différente en ne confinant pas sa population, ce taux est de 30 %.
Logiquement, les habitants des nations les plus endeuillées sont les plus critiques. En Italie, qui comptabilisait un peu plus de 28 000 morts vendredi, bilan le plus lourd en Europe, 45 % des personnes interrogées se disaient insatisfaites de l’action de leurs dirigeants. Au Royaume-Uni, qui a franchi la barre des 27 000 décès vendredi, ce taux est de 39 %. Mais cela reste inférieur à la France, où les sondés ne sont également que 12 % à considérer que leur gouvernement a mieux géré la situation que les autres Etats (72 % en Autriche, 60 % en Allemagne).Article réservé à nos abonnés Lire aussi Coronavirus : « Les gouvernants n’ont pas toujours tiré bonne fortune de leurs choix politiques en termes de popularité »
L’action d’Emmanuel Macron est également plus durement appréciée que celle de ses homologues européens même si le chef de l’Etat est plutôt resté stable dans cette période compliquée (note de 4,1 sur 10 de satisfaction dans cette enquête, autour de 40 % de confiance dans toutes les vagues depuis le 20 mars).
Réelle défiance
Pour se rassurer sur ce mauvais classement, l’exécutif peut évoquer une forme d’exception française, mélange explosif de scepticisme et de sentiment de déclin. Même en dehors des périodes de crise, les dirigeants de la France, terre d’affrontements politiques, sont souvent plus sévèrement jugés par des citoyens très pessimistes.
Dans cette enquête, seulement 12 % des Français se disent ainsi optimistes sur l’avenir (51 % en Autriche). « Il y a bien sûr des raisons exogènes à cette crise. Les tendances lourdes de notre pays, comme son pessimisme, sa fragmentation, ses opinions plus radicalisées, le fait qu’on attende plus de l’Etat, amplifient structurellement les critiques contre l’exécutif. Beaucoup plus qu’en l’Allemagne, où la culture du consensus existe, analyse M. Teinturier. Mais il y a aussi des raisons purement liées à la gestion de ce dossier : sur plusieurs indicateurs, les Français estiment qu’il y a eu un retard dans la prise de décisions ou un flou, par exemple sur la question du port du masque ou sur le retour à l’école. »Article réservé à nos abonnés Lire aussi Déconfinement : les cafouillages dans la communication du gouvernement révèlent des points de faiblesse
La défiance liée à la gestion de cette crise est réelle. Ainsi, les sondés français jugent les mesures prises pour protéger la santé « insuffisantes » (51 % en France, seulement 18 % en Allemagne et même 26 % en Italie). Preuve que ce sentiment n’est pas seulement lié au spleen classique des Français, leurs critiques sont beaucoup moins fortes lorsqu’on évoque les mesures pour soutenir l’économie, domaine où la France a eu recours massivement à la dépense publique avec le chômage partiel : seulement 36 % les trouvent « insuffisantes ».

En matière sanitaire, la comparaison avec l’Allemagne, qui a réalisé beaucoup plus de tests dès le début de l’épidémie, a sans doute pesé sur l’opinion. Les atermoiements sur le port du masque ont également créé un doute sur la stratégie du gouvernement. « Les Français ne remettent pas en question l’orientation des mesures, mais plutôt la rapidité et l’ampleur de leur mise en œuvre, poursuit M. Teinturier. Il y a aussi eu une rupture avec la question des masques. Au final, l’exécutif n’a pas réussi à imposer une grille de lecture avantageuse par rapport à d’autres dirigeants. »
Une crise qui semble amplifier et révéler
Cette crise semble agir à la fois comme un amplificateur des opinions déjà existantes des Français (défiance par exemple beaucoup plus forte qu’en Allemagne sur l’action de l’Union européenne) mais aussi comme un révélateur très puissant.
Par exemple sur les doutes vis-à-vis du système de santé, considéré pendant longtemps par les Français comme l’un des meilleurs au monde. 41 % de ceux interrogés estiment ainsi « probable » que « les patients très gravement touchés ne puissent pas tous être soignés correctement ». Un sentiment sans doute renforcé par la communication de l’exécutif, obligé de faire respecter le confinement en alertant sur le risque de saturation des services de réanimation. Mais cette ligne de crête très périlleuse a été choisie dans de nombreux pays où les craintes sont pourtant moins fortes sur ce sujet (33 % en Italie, 26 % en Suède).

Le niveau d’anxiété en France (85 % des sondés pensent que les conséquences sanitaires sont graves) rend l’étape du déconfinement très périlleuse. Comme 38 % des Britanniques, 30 % des Français estiment « probable » d’être infectés s’ils continuent ou retournent « sur leur lieu de travail habituel ». Et ils plébiscitent l’usage de masques de protection.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Etat d’urgence sanitaire : de nouvelles mesures d’isolement et de suivi des malades provoquent des tensions
« On peut dire que la dramatisation voulue par l’exécutif a fonctionné, conclut M. Teinturier d’Ipsos. Dans la perspective d’un déconfinement qui semble angoisser une majorité de personnes, les citoyens sont davantage en attente de réponses prudentes et concrètes que de grandes perspectives, ce qui semble valider un discours tel que celui du premier ministre, mardi. »