Les Afghanes redoutent d’être « les victimes de la paix »
Les discussions de Doha entre le gouvernement de Kaboul et les talibans, bien qu’incertaines, inquiètent les femmes qui craignent de voir remises en cause le peu de libertés dont elles disposent.
Par Ghazal Golshiri Publié le 19 octobre 2020 à 01h02 – Mis à jour le 19 octobre 2020 à 10h45
Nilofar Ayoubi ne sort plus de chez elle sans être accompagnée d’hommes armés, depuis que les attaques contre les femmes se multiplient à Kaboul. Une parlementaire, une chef de la police et une militante des droits humains ont récemment été visées par les balles de tueurs. Agée de 25 ans, elle dirige un atelier de fabrication de meubles dans l’ouest de la capitale afghane et s’occupe aussi d’une association d’aide aux enfants et aux défavorisés. Une visibilité inacceptable pour des islamistes locaux, d’autant plus qu’il y a peu de temps encore, elle conduisait sa propre voiture.
« L’Etat est incapable de nous protéger. C’est donc à nous de le faire », glisse-t-elle en fixant son interlocuteur de ses grands yeux marron. Depuis, avec son mari et ses trois enfants, elle a dû changer de mode de vie et son appartement, au neuvième étage d’une tour du quartier branché de Kart-é Char, est sous la constante surveillance de gardes privés.
Alors que les négociations historiques, débutées le 12 septembre, à Doha, entre les talibans et le régime de Kaboul, patinent, retardant le retour à la paix après quarante ans de guerre, Nilofar Ayoubi se dit « plus angoissée » que jamais pour son avenir et celui de son pays.
Après le départ prochain des troupes américaines, prévu dans un préaccord signé, le 29 février, entre Washington et les insurgés, ces derniers auront la voie libre. La présence des talibans au sein du pouvoir et le poids de leur interprétation rigoriste de l’islam font planer l’inquiétude au sein de l’intelligentsia afghane, notamment les femmes. Elles redoutent de voir disparaître les acquis obtenus depuis la chute des talibans, fin 2001 : l’accès à l’éducation et aux emplois.
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« Avant les pourparlers, les femmes n’ont jamais été spécifiquement ciblées, mais depuis cette deuxième série de discussions [entre Kaboul et les talibans], elles le sont, soutient Nilofar Ayoubi, finement maquillée, portant un jean bleu moulant et des baskets blanches. C’est un vrai signal d’alarme pour toutes les Afghanes, tout particulièrement pour celles qui sont à la table des négociations. »
La gifle d’un taliban
Bien qu’enfant pendant le règne des talibans (1996-2001), Nilofar Ayoubi se souvient encore du jour où elle s’est fait arrêter alors qu’elle marchait sans foulard dans la rue de sa ville natale de Kunduz, au nord du pays. Le taliban vérifie, en touchant sa poitrine, qu’il s’agit bien d’une fille, alors qu’elle n’a que 4 ans. « Il m’a dit : “Tu es une fille. Pourquoi tu ne t’es pas couvert les cheveux ?”Ensuite, il m’a giflée et m’a sommée de ne plus jamais sortir de la maison. Je n’oublierai jamais cette gifle et ces attouchements », confie-t-elle.
Jusqu’à ses 13 ans, sur les conseils de son père, elle s’est déguisée en garçon, un phénomène répandu en Afghanistan, appelé « bacha posh ». « C’est pour ça que pour moi, l’émirat islamique défendu par les talibans est inacceptable. Si cela arrive, j’enverrai ma fille à l’étranger », confie-t-elle, ajoutant qu’elle entend, pour sa part, tout faire pour rester en Afghanistan.
Ces craintes d’une partie de la société afghane trouvent un écho jusqu’au sein de la délégation de Kaboul envoyée à Doha pour discuter avec les talibans. Pour Fawzia Koofi, membre de la délégation gouvernementale à Doha, et blessée lors d’une attaque par des hommes armés le 14 août près de Kaboul, c’est même avant tout « la présence des femmes dans l’équipe des négociateurs et leur rôle qui fâchent les groupes armés en Afghanistan », explique-t-elle au Monde par téléphone. Pour l’heure, les auteurs et les commanditaires n’ont pas été identifiés et les talibans nient toute implication.Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Les talibans ne peuvent pas dominer par la force »
Fawzia Koofi exprime une vive inquiétude de voir « les pourparlers échouer, car cela conduirait à des massacres supplémentaires d’Afghans ». De même, elle évoque sa peur que « les talibans s’entêtent à imposer leur vision de la charia », la loi islamique. Cela signifierait le retour de restrictions imposées aux femmes, telles que l’impossibilité d’étudier et de sortir seules dans la rue.
Sentiment d’abandon et de trahison
Issue de la minorité hazara majoritairement chiite, Fakhira Momtaz, professeure de yoga, dans l’ouest de Kaboul, n’a, elle, aucun doute sur l’avenir proche : « Le retour des talibans va encore davantage détériorer les droits des femmes, alors qu’aujourd’hui, ils sont déjà bien modestes. » Cette Afghane de 43 ans, qui a perdu son frère et sa sœur pendant la guerre civile dans les années 1990, a lancé le premier studio de yoga en Afghanistan. Selon elle, le retour probable des talibans dans la vie politique du pays a d’ores et déjà libéré la parole des plus extrémistes. Sa visibilité médiatique lui a valu de nombreuses menaces. « L’été dernier, des mollahs influents ont décrété le djihad contre moi, invitant les jeunes du pays à se lever pour me tuer », explique-t-elle.
« Nous, les femmes, sommes les victimes de la guerre, mais aussi de la paix »
Par précaution, ses enfants ont quitté leur école et à la rentrée, elle les a inscrits dans un nouvel établissement scolaire. « Nous, les femmes, sommes les victimes de la guerre, mais aussi de la paix », se désole-t-elle. Comme beaucoup d’autres femmes rencontrées à Kaboul, elle manifeste, enfin, un sentiment d’abandon et de trahison des Américains en particulier, et de la communauté internationale, de manière plus générale. « Ils ont travaillé en Afghanistan pour faire avancer la démocratie, les droits de l’homme et ceux des femmes. Pourquoi ont-ils négocié avec ceux-là mêmes qui ne croient guère en ces principes ? », s’indigne Fakhira Momtaz.
Et le discours officiel de Kaboul sur les négociations de paix n’y change rien. Les violences se poursuivent et les insurgés ne cessent d’étendre leur emprise militaire sur le pays. A la mi-octobre, les combats faisaient rage dans la province du Helmand, dans le sud. « Tous les jours, dans notre salle de rédaction, nous voyons les nouvelles attaques. Non seulement elles n’ont pas diminué, mais elles ont augmenté de manière considérable », explique Farahnaz Forotan, journaliste vedette de la chaîne 1 TV. « Le processus de réconciliation nationale n’encourage pas à l’optimisme », soutient cette Afghane de 28 ans.
« J’essayais de comprendre ces hommes »
Farahnaz Forotan a été l’une des rares journalistes femmes afghanes à avoir couvert l’ouverture des négociations interafghanes à Doha. Lors de l’un de ses entretiens avec un membre de la délégation insurgée, la photo de la jeune femme, sans voile, a fait le tour de la Toile et suscite aujourd’hui la polémique. « Je ne faisais vraiment pas attention à ce que je portais. J’essayais juste de comprendre ces hommes, explique-t-elle. C’était la première fois que je voyais les talibans, loin de la guerre et des attaques. Un sentiment très étrange. »
Début octobre, à l’issue de l’enregistrement de son émission « Kabul Debate », elle montre comment elle fixe son foulard sur sa tête en y fonçant des épingles. « Ici, en Afghanistan, je me couvre les cheveux, par respect pour mes téléspectateurs qui sont partout. Mais personne ne doit avoir le droit de m’obliger à couvrir mes cheveux », s’emporte cette femme très respectée de ses collègues – presque tous des hommes
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Femme en vue, comme bien d’autres Afghanes qui ont réussi à se faire une place dans la société afghane, Farahnaz Forotan a conscience des risques encourus par le simple fait de revendiquer un rôle à part entière. Mais rien ne semble pouvoir la faire reculer : « Les extrémistes ne vont pas réussir à arrêter notre marche, celle des femmes. A de nombreuses reprises, les jeunes filles dans différentes provinces m’ont prise dans leurs bras, m’exprimant leur admiration, alors que je ne fais que mon travail. Même s’ils me tuent, pourront-ils tuer toutes les autres filles ? »
Ghazal Golshiri(Kaboul, envoyée spéciale)
Lundi 17 août 2020
par Valérie Crova
Afghanistan : des femmes face au retour des Talibans
4 minutes

https://www.franceinter.fr/emissions/le-zoom-de-la-redaction/le-zoom-de-la-redaction-17-aout-2020
Les Talibans qui négocient actuellement avec les États-Unis le retrait de leurs derniers soldats présents sur place, comme Donald Trump s’y est engagé. Les femmes afghanes, qui ont tant souffert quand les Talibans ont pris le pouvoir en 1996 avant d’en être chassés en 2001, ont beaucoup à perdre.

Dans une société afghane qui reste profondément patriarcale, les femmes tentent chaque jour de faire évoluer les mentalités. Après avoir été muselées par les Talibans entre 1996 et 2001, les plus éduquées se sont imposées dans tous les domaines de la vie politique, économique et sociale. Elles occupent aujourd’hui des postes à responsabilités.
Reportage à Kaboul de Valérie Crova
> Rediffusion du Zoom du 26 septembre 2019
*« Que veulent-ils exactement ? » : l’intelligentsia afghane face au retour des talibans
Les pourparlers de paix entre le gouvernement et les insurgés, en cours depuis le 12 septembre à Doha, suscitent l’inquiétude des milieux libéraux de Kaboul.
Par Ghazal Golshiri Publié le 08 octobre 2020 à 15h00
Installés, sous un pâle soleil, sur les pelouses du campus de l’université de Kaboul, les étudiants et professeurs semblent loin de la violence et de l’incertitude qui règnent, au quotidien, dans la capitale afghane et plus largement dans le pays. Pourtant, cette oasis de tranquillité n’échappe pas à l’écho desnégociations de paix historiques, débutées le 12 septembre à Doha, au Qatar, entre les talibans et le gouvernement de Kaboul. Et ceux que l’on considère comme les représentants de l’élite éclairée afghane ne cachent pas leur inquiétude sur la perspective d’un retour au pouvoir des insurgés.
« J’espère que, dans trois ou quatre ans, nous pourrons toujours vivre ainsi », glisse Abdul Waheed Wafa, le directeur de l’Afghanistan Center à l’université de Kaboul. Le doute est palpable au sein du plus grand établissement universitaire du pays. Voilà quatre décennies que l’Afghanistan est en proie aux combats. Et les talibans, forts de leurs succès militaires sur le sol afghan, et diplomatiques sur la scène internationale, continuent d’imposer leur loi dans le cadre de négociations face à un pouvoir central affaibli. D’où l’expression d’une crainte réelle de perdre des libertés acquises depuis la chute des talibans, fin 2001.
Tout d’abord, le pré-accord de paix signé le 29 février entre les Etats-Unis et les talibans stipule que les troupes américaines doivent quitter l’Afghanistan en mai 2021. D’ici là, vu le rythme très lent des pourparlers interafghans, le refus des insurgés d’accepter l’instauration d’un cessez-le-feu et la poursuite des attaques dans le pays, tout invite à croire que les talibans auront encore accru leur emprise militaire. Pour Abdul Waheed Wafa, « rien n’est clair dans ces négociations interafghanes. Quelle est l’idéologie des talibans ? Est-ce qu’ils ont changé en vingt ans, comme ils le prétendent ? Que veulent-ils exactement ? ».
M. Wafa fait partie des nombreux Afghans éduqués revenus de l’étranger pour s’installer en Afghanistan. En 2012, après une année de master à l’université Harvard, aux Etats-Unis, consacrée à « la gouvernance », il a quitté ce pays avec sa femme, malgré « de bonnes propositions de travail et parce que nous nous sentions une responsabilité envers notre pays ». Ces derniers mois, dit-il, assis derrière son bureau à l’université, « l’ambiance » est telle que nombre de ses amis et des membres de sa famille quittent l’Afghanistan. « Mon frère vient de partir aux Etats-Unis avec son fils et ma fille me demande pourquoi ces gens partent »,explique cet homme de 43 ans.
Libertés compromises
L’université de Kaboul accueille près de 26 000 étudiants. « Ils sont issus d’ethnies et de régions différentes, se félicite Abdul Waheed Wafa. Et la part des femmes augmente de manière considérable depuis une dizaine d’années. » Or, ces libertés accordées aux femmes et aux minorités religieuses dans la société patriarcale afghane risquent d’être compromises avec un retour de talibans rigoristes. Les Hazara, minorité ethnique chiite, très présents au sein de l’université, ont été persécutés sous le régime taliban (1996-2001). Ils sont, depuis, régulièrement visés par des attentats perpétrés par des extrémistes talibans ou des membres de l’organisation Etat islamique.
A l’extérieur de l’université de Kaboul, d’autres milieux attachés aux libertés s’inquiètent. Fereshte Hosseini, une Afghane née en Iran, a choisi de s’installer à Kaboul en 2015. Réfugiée, passionnée de littérature, elle subvenait auparavant à ses besoins en travaillant dans un atelier de couture, tout en écrivant pour des journaux locaux. « En Iran, pour moi, ça ne pouvait guère continuer », dit-elle avec son accent iranien. Elle a fini par trouver une place dans l’un des journaux de la capitale afghane, Rah-é Madaniyat (« la voie de la civilité »), en publiant des textes humoristiques sur les problèmes quotidiens des Afghans, comme les coupures d’électricité.
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Puis, profitant d’une liberté de la presse qu’elle salue, cette journaliste, l’une des rares Afghanes à conduire sa voiture en ville, a investi le champ des sujets politiques et n’hésite pas à critiquer le président, Ashraf Ghani. « Disons que nous jouissons d’une vraie liberté d’expression, ici », constate celle qui, il y a deux mois, est devenue rédactrice en chef du quotidien. Alors que les pourparlers interafghans n’ont pas encore abordé les questions de fond, elle s’est assigné une mission : « Faire entendre, dans les colonnes du journal, les revendications des femmes, absentes des négociations en cours. »
Le propriétaire du journal, Asghar Eshragh, un Afghan de 40 ans issu de la minorité hazara, se remémore sa vie sous le règne des talibans. « A l’époque, j’étais instituteur dans un village à côté de Bamiyan [dans le centre du pays]. Tout autour, les talibans avaient massacré les habitants, dont certains membres de ma famille », se rappelle-t-il. Avec ses cousins et oncles, il avait pris des armes pour se défendre en cas d’attaque. « Notre vie a été épargnée grâce au dignitaire de notre village, qui a pu négocier avec les talibans », se souvient-il.
« Ils ne m’accepteront jamais »
Fin 2001, Asghar Eshragh a découvert Kaboul en ruines. « Tout ce quartier n’était qu’un tas de gravats, raconte-t-il en déambulant dans le jardin des locaux du journal, orné de roses. Si les talibans reviennent au pouvoir, ils ne m’accepteront jamais, moi qui suis chiite et libéral. Je quitterai donc Kaboul et reprendrai les armes. »
Pour les représentants de cette société civile éduquée et progressiste, ayant vécu vingt ans sous la protection et grâce au financement de la communauté internationale, l’inquiétude ne vise pas que le retour des talibans. Les critiques sont aussi vives à l’égard de l’équipe de négociation envoyée à Doha par le régime afghan. « Les négociateurs de l’Etat ne poursuivent que leurs intérêts politiques et financiers, dénonce Edris Salehi, chef de l’agence de publicité Vision Studio, à Kaboul. Ils se foutent des intérêts nationaux. Ils ne sont aucunement mes représentants. »
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Ce jeune Afghan de 30 ans, arborant une barbe minutieusement taillée et habillé d’un costume bleu foncé, a lui aussi grandi en Iran avant de venir, en 2012, vivre en Afghanistan, « où il y avait beaucoup de potentiel ». Depuis huit ans, il développe les activités de son entreprise, Vision Studio, fondée avec deux amis et qui compte aujourd’hui dix-huit salariés, dont sept femmes.
Ces dernières années, il a vu les mentalités de son pays, du moins dans la capitale, se libéraliser. « Les femmes deviennent plus facilement mannequins pour nos publicités, parfois sans foulard. Elles se sont tellement battues en publiant leurs photos sur les réseaux sociaux et ailleurs que, maintenant, figurer sans foulard sur les écrans et dans les affiches publicitaires est devenu presque anodin. » Autant de progrès qui risquent de partir bientôt en fumée.
Aujourd’hui, Edris Salehi pense à partir. « Si l’Etat afghan prévoit de partager le pouvoir avec les talibans, je devrai quitter le pays et cela me crève le cœur. Mais tout ce que je fais est contraire à leur vision de l’islam… »