Pourquoi il faut garder son masque sur son nez, même s’il nous gêne, même si on a l’impression d’étouffer
La plupart des professionnels de la santé s’accordent sur le fait qu’il n’y a aucune contre-indication médicale à porter un masque de manière prolongée.
Par Delphine Roucaute Publié hier à 10h26, mis à jour à 09h01

Depuis que le masque a fait irruption dans le quotidien de la plupart des pays du monde, au fur et à mesure de la propagation du Covid-19, il a été l’objet de nombreuses rumeurs. Selon certaines, le masque appauvrirait l’oxygène dans le sang, pour d’autres il provoquerait des intoxications au dioxyde de carbone. Des allégations notamment relayées à l’envi dans la sphère antimasque pour justifier leur refus d’arborer ce symbole de la crise sanitaire. Mais les professionnels de santé interrogés par Le Monde sont formels : il n’existe pas de contre-indication médicale a priori au port du masque, qu’il soit chirurgical, donc en plastique, ou « alternatif », en tissu.
Dans plusieurs pays asiatiques, les populations se sont emparées de cet accessoire depuis déjà de nombreuses années, notamment avec l’arrivée du SRAS en 2002-2003. Aujourd’hui, porter le masque y est considéré comme une marque de savoir-vivre. Aux Etats-Unis et en Europe, le port du masque s’était généralisé lors de l’épidémie dévastatrice de la grippe espagnole en 1918-1919, mais la pratique ne s’est pas maintenue. Désormais, l’Organisation mondiale de la santé recommande de le porter dans les zones à fort risque de transmission du virus. Une habitude appelée à durer tant qu’aucun vaccin ou traitement efficace n’aura été trouvé.Article réservé à nos abonnés Lire aussi « Un vrai sujet d’engueulades » : le masque au temps du Covid-19, objet de toutes les discussions
Malgré tout, de nombreux témoignages illustrent la gêne que l’on peut ressentir à être masqué, parfois toute la journée. Cet inconfort peut être autant physique que psychique, tant le masque vient bousculer les habitudes. « Le masque est devenu le symbole des empêchements » créés par la crise sanitaire, souligne Gladys Mondière, coprésidente de la Fédération française des psychologues et de psychologie.
A cette réticence symbolique s’ajoutent des problèmes de la vie de tous les jours : sentiment d’essoufflement, difficulté à se faire entendre, buée sur les lunettes… La liste des maux attribués au masque est longue. « C’est un peu comme les chaussures. Si on marche d’habitude pieds nus, mettre ses pieds dans des chaussures est inconfortable au début pour tout le monde pendant plusieurs semaines, mais ensuite on s’habitue. Ou on doit s’habituer », relativise Anne Ducros, neurologue au CHU de Montpellier.
Sensation d’essoufflement
Pour les personnes souffrant de migraines sévères, ce changement est toutefois particulièrement pénible à vivre. Comme l’explique Sabine Debremaeker, présidente de l’association La Voix des migraineux, les crises de migraine sont déclenchées par des événements extérieurs, en fonction des sensibilités de chacun. Pour certaines personnes, ce pourra être par exemple une lumière ou une musique trop forte. La chaleur et les éventuelles odeurs de lessive apportées par le port du masque se rajoutent à cette liste d’agressions extérieures.
« Ce qui déclenche les migraines, c’est ce qui est nouveau, nuance Anne Ducros,également présidente de la Société française d’étude des migraines et céphalées. Le masque est une gêne qui s’ajoute aux gênes que les personnes migraineuses ont déjà. » C’est pourquoi la praticienne se refuse à tout certificat médical de complaisance. Une solution pourrait être des aménagements de travail, qui sont encore très rares pour les migraineux, dont la pathologie neurologique est largement méconnue. En attendant, il faut faire attention à bien adapter la morphologie du masque à son visage et favoriser les attaches à l’arrière du crâne et non pas autour des oreilles, qui peuvent déclencher des céphalées de tension.Lire aussi Trois idées fausses sur les masques et la lutte contre la pandémie de Covid-19
Il n’est pas rare de ressentir une sensation d’essoufflement quand on fait un effort physique en portant un masque. Si les professionnels de la santé peinent à s’accorder sur le sujet, une étude israélienne publiée en septembre dans Scandinavian Journal of Medicine and Science in Sports montre que « chez les sujets en bonne santé, une activité physique intense à modérée avec un masque est faisable, sûre et associée à des modifications mineures des paramètres physiologiques ». Les auteurs soulignent malgré tout l’« inconfort » ressenti par les sujets de l’étude.
« Il y a une confusion entre l’inconfort d’avoir quelque chose sur le visage et des difficultés respiratoires, souligne Laurent Plantier, professeur de physiologie au CHU de Tours. Mais un masque neuf ne va pas retentir sur la capacité à faire des efforts. » En effet, selon le pneumologue, les masques chirurgicaux offrent un bon confort respiratoire. Il n’en va pas de même avec les masques de protection respiratoire individuelle de type FFP2. Ils sont, eux, connus pour avoir une résistance respiratoire forte et ne sont pas faits pour être portés très longtemps.
« L’allergie quasi inexistante »
Le port prolongé du masque peut également aggraver des problèmes dermatologiques, notamment chez les personnes ayant déjà des maladies cutanées, comme la rosacée, cette affection chronique qui touche les petits vaisseaux du visage, ou encore la dermatite atopique, aussi appelée eczéma. En revanche, « l’allergie causée par le masque est quasi inexistante », insiste Annick Barbaud, chef du service dermatologie et allergologie de l’hôpital Tenon, à Paris.
Les peaux sensibles peuvent être irritées par le frottement du masque, provoquant sécheresse et rougeurs ; il faut alors penser à bien se nettoyer la peau et y appliquer de la crème hydratante. On observe également chez certaines personnes des petites poussées d’acné ressemblant à celles dues aux cosmétiques qui bouchent les pores de la peau. Les produits cosmétiques trop couvrants sont alors à proscrire.
Le problème principal du masque réside malgré tout dans l’impact qu’il a sur la perception des émotions d’autrui, ciment de la plupart des échanges sociaux. « Le masque provoque une inaptitude à identifier les expressions faciales », souligne Catherine Belzung, professeure en neurosciences à l’université François-Rabelais de Tours. Il participe ainsi à rendre le monde encore un peu moins lisible dans un temps dominé par l’incertitude. Enlever son masque prend des airs de défi lancé à l’avenir, et c’est pourquoi il est parfois si dur de le garder sur le nez.